‹ Manuel pratique d'analyse bactériologique des eauxChapitre 10 sur 19 · I. — Considérations générales sur les méthodes · texte numérisé non relu

I. — Considérations générales sur les méthodes

d'investigations.

Plusieurs opérateurs croient leur besogne bien avancée, sinon leur tâche terminée, quand, après les opérations toutes mécaniques de Tensemencement et du dénombrement, ils sont parvenus à déterminer par centimètre cube d'eau, le nombre des microbes qui peuvent se développer sur une plaque de gélatine; coname statistique, ce chiffre n'a rien d'absolu, ainsi que j'ai pris soin de le faire remarquer, car il ne tient pas compte des bactéries nombreuses qui peuvent se développer au-dessus de 22° et de celles qui ne croissent jamais dans la gélatine nutritive à peu près neutre dont on se sert dans les laboratoires de bactériologie.

Si ces mêmes expérimentateurs s'assuraient au moins par le microscope des tribus auxquelles appartiennent les organismes formant les colonies, ce travail constituerait une indication qui n'est pas dénuée d^ntérêt; ce serait en tout cas un acheminement vers

90 nHAPITRE IV.

la détermination botanique des espèces. Généralement, j'ai le regret de le dire, ce travail si simple n'est pas fait; que dirait-on cependant à un chimiste qui, chargé de l'analyse d'un minerai, répondrait que l'échantillon soumis à ses investigations contient i?'' d'une substance blanche, 38*" d'une substance jaune, log*" d'une substance métallique? On lui demanderait certainement de préciser la nature de ces corps colorés, de compléter ses recherches qualitatives, enfin de donner un nom aux substances que l'énoncé d'une seule propriété organoleptique ne caractérise en aucune manière. Les analystes qui se contentent de désigner les bactéries par les expressions de colonies rouges, jaunes ou blanches, sont exactement dans le même cas; ils ne disent rien qui puisse éclairer les intéressés sur la nature des microbes des eaux qu'ils ont reçu mission d'examiner au point de vue micrographique.

Cependant, le micrographe peut et doit dire si le liquide qu'on lui a envoyé renferme des micrococcus, des bacilles, des baclériums ou des spirilles, dans quelles proportions ces micro-organismes s'y trouvent; il peut également déterminer, parmi ces espèces, celles qui sont pathogènes, zymogènes, chromogènes, rares ou vulgaires. Depuis plus de qui-nze ans que je suis adonné à l'analyse bactériologique des eaux, j'ai pu isoler des divers échantillons qui me sont parvenus plusieurs milliers de bactéries qui possèdent avec des caractères morphologiques bien tranchés des fonctions biochimiques très diverses. Je connais, par exemple, une douzaine de ferments lactiques, 5 à 6 ferments butyriques, une dizaine de ferments suifhydriques, 3 bactéries s'attaquant au phosphore

rouge et blanc, pour donner des hydrogènes phosphores, 4o ferments ammoniacaux, plusieurs fermenl^; de Facétification, quelques bactéries alcoologènes, 60 espèces bactériennes capables de produire la fermentation putride, dont 4 déterminent dans la gélatine et les bouillons la production d'une odeur stercorale caractéristique : la présence de ces dernières bactéries est l'indice certain de la contamination des eaux par les matières provenant du tube digestif de Thomme ou des animaux, etc.

Gomme on peut en juger, une analyse micrographique complète n'est pas une opération banale : elle exige, avec beaucoup d'expérience, des connaissances très étendues et de bon aloi. Pour mener à bien une analyse qualitative des microbes des eaux, autant que cela est actuellement possible, il faut posséder des notions précises de microbotanique, de chimie, de médecine, à défaut desquelles on est arrêté à chaque pas; tandis que, pour faire un simple dosage quantitatif, il suffit d'être, au contraire, qu'on me permette cette expression dure mais juste, un garçon de laboratoire intelligent.

Personne, je parle le ceux qui ont l'expérience des essais bactériologiques, ne méconnaîtra le bien-fondé de mon appréciation et ne se refusera d'avouer avec moi que l'analyse biologique complète d'une eau est une opération hérissée de difficultés, qui ne sauraient être résolues que par des savants depuis longtemps adonnés aux études bactériologiques.

L'analyse sérieuse d'une eau peut exiger de plusieurs semaines à plusieurs mois d'un travail difficile et constant; j'ajoute que, dans l'état actuel de nos connaissances, il est souvent impossible de la corn-

pléter, par la raison que plusieurs des espèces bactériennes que Ton rencontre nous sont encore inconnues, et demandent pour être déterminées des études auxquelles personne ne s'est encore livré.

Mais, parce que l'analyse qualitative des eaux est une chose encore peu praticable, s'ensuit-il qu'on ne doive pas la tenter avec les documents malheureusement pleins de lacunes que nous offre Thistoire des infiniment petits? Ne rien faire du tout en prétextant qu'il y a trop à faire est une mauvaise raison dont ne saurait se prévaloir l'analyste.

Ce qui effraye surtout le débutant, c'est l'immensité du travail à accomplir; ce qui lui manque, ce sont des méthodes pour coordonner ses recherches. Je vais m'efforcer de lui en tracer quelques-unes en déclarant à l'avance que je les trouve très incomplètes et surtout très perfectibles.

A son arrivée au laboratoire, l'eau à étudier au point de vue qualitatif sera répartie dans plusieurs vases stérilisés, et ces échantillons divers feront, aussitôt que possible, l'objet des recherches spéciales que je vais décrire.

Par l'action de quelques agents physiques, on pourra isoler plusieurs groupes de bactéries perdues dans la foule des espèces communes.

Avec l'aide de quelques agents chimiques, on arrivera au même but; mais j'ajoute qu'ici les ressources dont on dispose sont autrement nombreuses quand on sait les utiliser.

Comme agents physiques, la chaleur apparaît comme le moins infidèle. L'eau versée dans un vase de verre allongé en forme de matras, muni d'un capuchon rodé et tubulé ou de toute autre fermeture asep-

tique, fera d'abord l'objet de plusieurs plaques, puis ce vase sera placé dans un bain dont on élèvera progressivemenlet lenternentla température jusqu'à ioo°; durant cette ascension, on prélèvera aux étapes que je considère comme les plus importantes, c'est-à-dire à 5o®, 65°, So**, loo**, quelques centimètres cubes d'eau qui seront répartis dans des vases de bouillons, des plaques de gélatine et de gélose.

La gélatine ensemencée tout d'abord servira à déterminer les espèces qui croissent à basse température; la gélose nutritive exposée dans des étuves, ou mieux dans des bains chauffés à 3o**, ^o^, 5o°, 60°, 70®, permettra de découvrir les espèces que j'ai appelées thermophiles , dont le développement n'est surtout manifeste qu'au delà de [\0°. Ces microbes appartiennent pour la plupart aux bacilles endosporés : pourtant, tous les bacilles endosporés ne croissent pas aisément à 4o**-5o°; c'est pour ce motif que les plaques de gélatine et de gélose maintenues à 20° et 3o° fourniront souvent des organismes dont les spores seules ont la faculté de résister à So^-go" et parfois à 90^-100**, alors que les êtres adultes qui en procèdent sont déjà fortement éprouvés par des températures supérieures à celle du corps humain.

Ainsi donc, en associant le fait de la destruction des bactéries par la chaleur, avec leur faculté de croître à des températures plus ou moins élevées, on arrive à découvrir plusieurs espèces qu'on aurait cherchées en vain, dès l'abord, parmi les nombreuses bactéries écloses sur les plaques de gélatine fabriquées avec Teau naturelle ou diluée.

En se servant simultanément de la chaleur et des réactifs chimiques, on obtient des résultats très encou-

rageants, ainsi qu^il ressort des recherches du D' Vincent sur le bacille typhique.

Cette méthode consiste à ajouter des quantités plus ou moins élevées d'un réactif déterminé dans un volume connu de gélatine ou de bouillon, de façon à obtenir un milieu capable de favoriser le développement exclusif d'une espèce ou d'un petit groupe d'espèces.

Les réactifs qu'on peut employer à cet effet sont assez nombreux : je citerai bientôt les plus importants.

En outre, pour déceler les propriétés zymogènes de quelques espèces, on se servira avec succès de la saccharose, de l'alcool, de la glycérine, de l'urée, et enfin, pour mettre immédiatement en évidence la nature acide ou alcaline des sécrétions bactériennes, l'usage des réactifs colorants est précieux; au nombre de ceux-ci ori peut employer le tournesol, la cochenille, le bleu Coupier, l'hématoxyline, etc.

Le sulfîndigotate de soude sera employé pour établir le pouvoir réducteur de quelques microphytes.

Le tournesol et les autres substances colorantes virent différemment sous l'influence de telles ou telles espèces; le sucre, la glycérine servent à la recherche de quelques ferments particuliers; les organismes de la fermentation sulfhydrique noircissent les sels de plomb; l'urée accuse la présence de tout un groupe de bactéries très répandues dans la nature; le mercure, le fer ajoutés à doses minimes paralysent le développement de plusieurs tribus de bactéries, alors qu'elles ne s'opposent pas d'une façon efficace au développement de plusieurs autres.

La méthode que je viens d'indiquer, appliquée

avec discernement, amène à des résultats très remarquables; mais elle exige au p^réalable l'étude des propriétés des microbes, qui se trouvent le plus généralement répandus dans les eaux.

Dans une analyse qualitative soignée, chaque microbe devra donc être examiné au point de vue de sa morphologie, de ses propriétés biochimiques, qui seront décelées, soit par l'action directe du microorganisme sur telle substance dissoute dans les bouillons de cultures, soit par les produits de sécrétion de ces mêmes micro-organismes qui sont souvent de nature diastasique; enfin par l'inoculation du microbe lui-même, ou de la diastase sécrétée, parfaitement filtrée à travers la porcelaine, on établira sa pathogénèse. Après cet ensemble de recherches, on arrivera non seulement à poser les bases d'un diagnostic solide de l'espèce considérée, mais à établir également le degré de virulence qu'elle exerce visà-vis des animaux.

Gomme on eu peut juger, nous sommes actuellement bien loin des dosages quantitatifs vulgaires; à l'analyste, lecteur plus ou moins habile de colonies, doit maintenant succéder un expérimentateur doué d'aptitudes spéciales et possesseur de connaissances bactériologiques très étendues. Je me permets de douter qu'en une dizaine de leçons, ainsi qu'on a cru pouvoir l'affirmer, il soit possible de former des élèves capables d'aborder la question ardue du dosage qualitatif des eaux, où les problèmes difficiles se rencontrent à chaque pas.

Considérant, d'autre part, qu'il importe surtout aux intéressés que l'analyse des eaux soit surtout qualitative, c'est-à-dire de nature à les renseigner sur le

nombre et la qualité des espèces malfaisantes répandues dans les eaux, servies à telle ou telle population, on voit qu'il est malaisé à l'analyste de se soustraire à Tobligatiôn de posséder toutes les connaissances que comportent les dosages à la fois qualitatifs et quantitatifs.

Page 1