EXEMPLE
Analyse micrographique de l'eau de la Seine puisée à
l'usine de Chaillot.
( Mois d'août et de septembre 1890.) ANALYSE QUANTITATIVE.
Bactéries par centimètre cube SgySoo
Bactéries croissant sur la gélatine.. 3i24oo Bactéries ne croissant que dans d'autres milieux 85 loo
Total 397600
Bactéries aérobies 334 000
Bactéries anaérobies 63 5oo
Total 397600
Bactéries croissant de 20* à 40** 368 000
» » 40" à 55" 26 5oo
Total 397600
Espèces pathogènes 16900
zymogènes 96 000
chromogènes 1 25 000
vulgaires i loooo
indéterminées 5o6oo
Total 097500
I*» Espèces pathogènes.
Bacilles d'Eberth 2800
Staphylocoques pyogènes 10700
Espèces phlogogènes 1 100
» septiques 800
» non étudiées 1 5oo
Total 16900
2» Espèces zymogènes.
Ferments de l'urée io3oo
» lactiques ^600
» butyriques 2 4oo
sulfhydriques 29000
de putréfaction 12 4oo
non déterminés 32 3oo
Total 95 000
3" Espèces chromogènes.
Espèces jaunes 68000
» orangées a5oo
» vertes ou verdâtres 2 200
» rouges 35 600
» violettes 5oo
» bleuâtres 1 5oo
Couleurs intermédiaires 14700
Total l'iSooo
4" Espèces vulgaires.
Micrococcus 6i 5oo
Bacilles aJSoo
Bactériums 2o3oo
Vibrions 1 200
Streptothrix 5oo
Cladothrix »
Divers i ^00
Total 1 10000
5° Espèces indéterminées.
D'une morphologie difficile à établir. 47000 D'une culture diffîcile à poursuivre. 36oo
Total 5o6oo
Si Ton juge que de plus amples détails sont nécessaires et seront acceptés avec intérêt, chacune des divisions précédentes pourra être subdivisée à son tour, et Ton arrivera ainsi jusqu'aux espèces dont la détermination a pu être faite avec rigueur.
Prenons, pour exemple de ce développement, les espèces chromogènes jaunâtres.
3° Espèces chromogènes.
^ Bacterium xanthinum.
• citron \ i,M -A I <
( M. citreus conglomeratus.
( Micrococcus chlorinus.
Espèces ] ^^^ ^ ^^ [ Sarcina Dentriculi.
jaune '^ . ( Bacterium neapolitanum{'i).
\ Spirillum tyrogenum .
; Sarcina lutea. ordinaire \ Bacterium, cavicida.
Bacterium hyacinthi.
En un mot, le micrographe pourra parfaire son
œuvre en donnant à son analyse le maximum d'exactitude possible. Il est vrai que ce travail demandera du temps, de la patience, un laboratoire bien installé, quelques mois d'un travail journalier et assidu; ce n'est d'ailleurs qu'à ce prix qu'on arrive dans n'importe quelle branche des sciences à présenter une œuvre sortable. En lisant un résultat clairement exposé, il est facile à tous d'apprécier la valeur d'une eau au point de vue micrographique. Les espèces qui n'auront pu être étudiées seront indiquées sous les rubriques qui se remarquent dans ce Tableau, de façon que le micrographe mette ainsi sa responsabilité à couvert.
Il est des cas où l'analyste pourra d'ailleurs se refuser à faire un dosage qualitatif complet; il fera sagement d'agir ainsi, toutes les fois qu'on le chargera d'analyser les eaux sales, dont l'étude devrait être prolongée au delà des limites du temps qu'un mict'ographe peut accorder aux analyses courantes. Accepter, par exemple, de déterminer les micro-organismes contenus dans i'^*^ d'eau d'égout, c'est se créer pour plusieurs années des occupations longues et difficiles, c'est accepter de résoudre des difficultés parfois insolubles ; il en est d'ailleurs pour la Micrographie comme pour la Chimie : je ne crois pas qu'il existe de chimiste qui voudrait se charger de déterminer les éléments, je parle de désigner nominativement, les substances qui entrent dans un mélange de produits extractifs, par exemple, ou encore dans une teinture composée.
Eh bien, il est aussi des analyses micrographiques qui ressemblent beaucoup à ces analyses chimiques, <|u'on ne doit pas entreprendre avec la pensée d'obte- M. i5
nir des résultats complets et certains. On expliquera aux intéressés les difficultés du travail qu^ils demandent, et je crois qu'il sera facile de les décider à se contenter d'une analyse particulière comprenant l'étude de telles ou telles bactéries pathogènes, de tels ou tels ferments dont les monographies ont déjà été publiées.
rv. — Moyens prophylactiques pour combattre l'infection par les eaux.
Deux moyens peuvent être employés pour se garantir des microbes répandus dans les eaux :
I® On peut les retenir par filtration;
2° On peut encore les détruire par l'action d'une chaleur suffisamment élevée.
Ces deux moyens se valent, à la condition qu'ils soient convenablement employés.
Stérilisation des eaux par les filtres.
Dans ces derniers temps, beaucoup d'industriels, dans un but de pur mercantilisme, ont abusé de la crédulité publique, en déclarant efirontément, comme capables de retenir les micro-organismes des eaux, certains filtres à éponges, amiante, charbon, etc., non seulement incapables de fixer les bactéries, mais pouvant, très souvent, enrichir en micro-organismes l'eau qu'on y dirige. On a créé des filtres en coton, tissus divers plus ou moins saupoudrés de charbon, qui, d'après une propriété depuis longtemps reconnue chez les corps pulvérulents, peuvent absorber les matières colorantes, les gaz, certains sels; c'est là où se bor-
nent les qualités, d'ailleurs vile épuisées, de ces filtres anti-microbiens.
Je ne veux pas dire que les filtres chimiques soient à dédaigner, surtout quand il s'agit de débarrasser les eaux d'un excès de sels calcaires, des sulfures alcalins, etc., des matières organiques qui leur donnent mauvais goût ou les rendent impropres à la cuisson des aliments et au savonnage, mais on aurait le tort très grand d'attribuer à des appareils un pouvoir qu'ils n'ont pas, et c'est contre cet abus que je m'élève.
Dans mes expériences sur la valeur des filtres touchant leur faculté de purger les eaux de bactéries, et Dieu sait si depuis dix ans j'ai reçu des requêtes à cet égard, je n'ai trouvé que deux filtres capables de retenir les microbes : la vieille fontaine à pierre lithographique et le filtre en biscuit de M. Chamberland.
La fontaine à pierre lithographique, si répandue à Paris, est malheureusement difficile à entretenir dans un état de propreté satisfaisant. Ces appareils, fabriqués en grand nombre par l'industrie, sont toujours très mal soignés, les pierres filtrantes mal soudées aux parois des cuves destinées à les recevoir; de plus, l'eau à boire est appelée à séjourner trop longtemps sur les détritus sédimenteux de toute nature, qui s'accumulent à la face supérieure des pierres. En été, le réservoir devient un lieu de puUulation des bactéries, d'où suinte une eau douçâtre, chaude, de fort mauvaise qualité.
La bougie Chamberland, universellement employée dans les laboratoires de bactériologie pour isoler les microbes de l'eau, de leurs bouillons de cultures, et stériliser à froid les liquides les plus, divers, est au contraire un filtre parfait au point de vue microbien;
pour le démontrer, je me contenterai de reproduire les termes du rapport que j'ai eu Thonneur d'adresser à M. le Recteur de l'Académie de Paris, le 6 juillet i885.
Pour s'assurer si un filtre quelconque possède la propriété de retenir les organismes microscopiques de Teau qui le traverse, l'expérimentateur doit évidemment s'attacher à éviter les causes d'erreur venues de l'atmosphère ambiante.
Le filtre à batterie de dix bougies Chamberland, placé dans un des réfectoires du lycée Saint-Louis, ne pouvait servir utilement à mes expériences; il aurait fallu démonter et emporter dans mon laboratoire les diverses pièces qui le constituent, afin de les soumettre à une stérilisation rigoureuse. D'ailleurs la question posée par M. le recteur de l'Académie de Paris peut se résumer ainsi : Les filtres de M. Chamberland laissent-ils, oui ou non, passer les bactéries, quelle que soit la quantité d'eau qui les traverse ?
L'expérience répond négativement.
Voici maintenant très succinctement les recherches aux* quelles je me suis livré :
Deux bougies prises au hasard et fonctionnant depuis siv mois sur deux points différents de la canalisation parisienne furent lavées à l'eau, à l'acide chlorhydrique, puis plongées dans une solution ammoniacale et enfin dans l'eau pure. Les douilles des bougies ainsi nettoyées, munies d'un tube en caoutchouc de o",i5 à o", 20 de longueur, à l'extrémité duquel fut placé un petit tube de verre contenant un tampon d'ouate, furent portées une heure dans un bain de vapeur surchauffé à 110°.
Première série d'expériences. — Une des bougies stérilisées, placée dans son armature métallique, est vissée sur une conduite d'eau de la Seine accusant une pression d'an tiers d'atmosphère.
Essai A. — Avant tout fonctionnement de l'appareil, j'adapte au tube de caoutchouc, après avoir enlevé le tube à bourre de coton, un ballon' taré renfermant boo^ de bouillon de bœuf concentré et purgé de germes au préalable. Le robinet est
ANALYSE MICROQftAPHIQUE DES EAUX. 173
alors ouvert, puis je recueille 83o»' d'eau filtrée. Le ballon est
placé à l'étuve à 3o«-35».
• Essai B. — Je laisse fonctionner le filtre pendant trois jours,
sans aucune précaution spéciale, Teau s'écoulant goutte à goutte du tube de caoutchouc à raison de 12 litres par vingtquatre heures. Un second ballon est alors mis en communication avec la bougie et reçoit 760»' d'eau.
Essai C. — Trois jours plus tard, l'appareil marchant toujours sans interruption, un troisième ballon de bouillon est ensemencé avec un poids d'eau filtrée voisin de 6io<^'.
Après 12 jours d'incubation à l'étuve, les trois ballons sont encore d'une limpidité magnifique; en somme, 2200°*^ d'eau provenant de cette bougie sont absolument dépourvus de germes de micro phy tes.
Une goutte d'eau non filtrée introduite alors dans chaque vase les rend très troubles en 18 heures.
Comme j'ai opéré trois prises d'eau, l'une au commencement, l'autre au milieu et l'autre à la fin de l'expérience, il est présumable que les 72 litres d'eau filtrée en 6 jours ont été également privés de toute bactérie.
Deuxième série d'expériences. — Ces nouveaux essais ont été conduits absolument comme les précédents, avec cette difl*érence que la seconde bougie a été placée sur une conduite d'eau de l'Ourcq accusant 3 à 4 atmosphères de pression.
Essai D. — Au début de la filtration, 600*' de bouillon de bœuf reçoivent 635»' d'eau filtrée.
Essai E. — Cinq jours après, un second vase de bouillon adapté à la même bougie reçoit 820^' d'eau filtrée.
Conservés à l'étuve à 3o**-35", les vases se montrent vierges de microbes, jusqu'au moment où il est intentionnellement introduit dans chacun d'eux une goutte d'eau de l'Ourcq non filtrée.
Entre l'essai D et E, l'appareil Chamberland a fourni i5o litres d'eau, que je crois èlre en droit de considérer comme également purgée de tout organisme vivant.
Dernières expériences. — Cependant, je n'ai pas résisté
au désir d'établir, par quelques recherches décisives, le pouvoir filtrant si précieux des filtres Chamberland, en opérant sur des quantités de liquides inusitées jusqu'ici dans l'analyse niicrographique des eaux.
Essai F. — Une bonbonne de verre vert d'une capacité de 5o litres environ, pourvue à son col d'un tampon d'ouate traversé à son centre par un tube abducteur destiné à l'introduction de l'eau et du liquide nutritif, fut portée 2 heures à i8o% puis mise en communication avec l'une des deux bougies déjà mentionnée.
Le volume d'eau conduit dans la bonbonne atteignit 32 litres. La nutrification de cette eau fut effectuée en introduisant dans la bouteille, à l'abri des poussières de l'air, deux litres de bouillon concentré renfermant les principes extractifs de 8''« de viande de bœuf, quantité plus que suffisante pour produire le trouble boueux de la masse liquide si une bactérie avait pu passer à travers la porcelaine. Ici encore, après un long séjour à l'étuve, il n'a pas été possible de constater la plus faible altération.
Essai G. — Une nouvelle expérience effectuée sur 35 litres d'eau filtrée a également donné des résultats négatifs.
Par conséquent le filtre en biscuit de Chamberland est capable de retenir tous les organismes contenus dans les liquides, et son emploi pour purifier les eaux potables doit être fortement conseillé. A ma connaissance, c'est le seul filtre industriel qui puisse s'opposer efficacement à la transmission des maladies par les eaux destinées à l'alimentation, si, comme on est en droit de le supposer, les eaux peuvent devenir le véhicule de germes pathogènes.
La Compagnie du filtre Chamberland, désireuse d'utiliser le pouvoir filtrant de la porcelaine dans les opérations industrielles et dans l'hygiène de Talimentalion, a fait construire un grand nombre de modèles de filtres pouvant fonctionner sous forte et basse pression. Je n'ai pas à étudier la question de la stérilisation industrielle des vins, des cidres, des moûts, etc., mais
je dois donner quelques indications sur les appareils vulgaires à une ou plusieurs bougies employés habituellement pour débarrasser les eaux, des microbes qu'elles charient.
\.ifig, 33 représente la bougie Chamberland unique contenue dans un cylindre métallique très résistant.
Filtre Chamberland il une bougie.
dont la partie supérieure se visse à un robinet piqué sur une conduite d'eau. L'esu de la ville arrive dans ce cj-lindre, purgé d'air au préalable, passe à travers le biscuit, gagne la paroi intérieure de la bougie dans un état de pureté parfaite, et s'écoule goutte à goutte ou en faible lilet dans le vase destiné à la recevoir. Il est certain que le filtre Chamberland n'aurait
qu'un usage très restreint s'il n'était pas possible d'obtenir avec la porcelaine des pâtes légères, très poreuses, se prêtant au passage des liquides sous les faibles pressions. J'ai, chez moi, un filtre de ce genre à sept bougies qui fonctionne très bien depuis cinq ans, et qui fournit i**' d'eau en un quart d'heure sous une pression de i™,25 d'eau environ. On peut donc à peu de frais et sans une installation spéciale se procurer facilement une eau dépourvue de micro-organismes.
La Compagnie des filtres Chamberland a construit (\oir Jig. 24) un appareil d'une extrême simplicité, utilisable en tout lieu, à la ville comme à la campagne; il consiste, comme on le voit, en un seau percé d'une ouverture latérale; dans ce seau on plonge une batterie de trois bougies à laquelle est adapté un tube abducteur qu'on fait passer à travers l'ouverture latérale, dont on complète l'obturation au moyen d'un bouchon ad hoc; ensuite on remplit d'eau le seau de façon à recouvrir les bougies, l'eau pénètre lentement dans le filtre en chassant l'air devant lui; les bougies pleines, le liquide gagne le tube abducteur à étroit diamètre, il forme une colonne descendante capable de produire une succion très énergique, si le récipient où l'on recueille l'eau pure est situé fort en contre-bas du seau. Quelques mètres, un ou deux de différence de niveau, permettent d'obtenir assez rapidement le volume d'eau filtrée désiré. Cet appareil est donc d'une très grande simplicité et d'une marche automatique.
On a parlé du nettoyage très fréquent que réclamerait le filtre Chamberland; il est certain, en effet, que si l'on dirige en grande quantité à travers une batterie de bougies une eau très sale, boueuse ou vaseuse, les pores de la porcelaine sont assez promp-
ANALYSE UlCnOUllAPHIOUK DES EAUX. 177
temenl obstrués; il n'y a guère que les filtres qui ne filtrent pas qui présentent la qualité très peu remarquable de laisser passer à leur travers avec les liquides
Fig. 24.
Filtre de ménage à trois bougies pouvau
la majeure partie des impuretés de toute espèce qu'ils renferment. Il n'est pas besoin de s'être occupé longtemps de Chimie pour savoir qu'un liquide, un peu louche, passe mal au bout de très peu de temps au travers d'une feuille de papier-filtre dont les pores
ont cependant un diamètre beaucoup plus grand que ceux de la porcelaine, et qui, pour cette raison, laissent passer les bactéries; quoi de surprenant qu'il faille nettoyer de temps en temps la face extérieure de la bougie Chamberland. Cette opération, toujours facilitée par la disposition des appareils, n'a pas besoin d'être d'ailleurs très fréquente, quand on use des eaux habituellement servies aux populations urbaines. Après un mois ou deux d'usage journalier, la bougie se recouvre d'un enduit glaireux et terreux, qu'un coup de brosse pratiqué dans un bocal plein d'eau fait aisément disparaître. Peut-on franchement reprocher à un filtre le besoin qu'il a d'être nettoyé de loin en loin? N'a-t-on pas l'habitude de nettoyer tous les jours divers objets de ménage, d'essuyer les parquets, de brosser les fauteuils, de battre les tapis, etc? Si j'insiste sur ce petit côté de la question, c'est que je connais beaucoup de personnes qui, sous l'impression de critiques puériles et injustifiées, se sont privées des bénéfices que procure l'usage d'une eau purgée de tout germe. Que ces personnes se rassurent, une bougie peut servir indéfiniment quand on ne la casse pas par maladresse, et quant à son nettoyage, il réclame moins de temps que celui d'un couvert de table.
Il est cependant une cause d'infection commune à tous les filtres, et à laquelle il est bien difficile d'échapper, à moins d'opérer dans un laboratoire avec toutes les précautions d'antisepsie employées en bactériologie. L'air, comme on sait, est le véhicule d'un grand nombre de germes qui se déposent sur tous les objets et tendent à s'introduire dans les ouvertures les plus exiguës.
Supposons une bougie Chamberland abandonnée à
elle-même, il arrivera nécessairement que quelques microbes voltigeant au gré des courants d'air iront se déposer sur le têton de la bougie, et pourront de là, en se multipliant, gagner l'intérieur du filtre en voie de fonctionnement, de même qu'on voit des algues vertes, parties du sol, grimper contre les murailles humides. En faisant plonger le têton de la bougie par l'intermédiaire d'un tube stérilisé dans de l'eau filtrée pure, on arrive à retarder l'infection, et non à la préserver, à moins, je le répète, que le récipient ne soit soigneusement purgé de germes et en communication avec l'air extérieur au moyen d'ouvertures garnies de tampons d'ouate.
Le danger qui peut résulter pour la santé de cette infection des eaux filtrées par voie atmosphérique ne me paraît pas sérieux, étant admis et démontré que nous inspirons tous les jours à Paris de 5oooo à looooo microbes par vingt-quatre heures, lesquels, suivant les cas, sont introduits dans l'arbre pulmonaire et dans le tube digestif par la déglutition des aliments, de la salive et du mucus nasal. D'ailleurs, quel est le consommateur d'eau filtrée qui s'astreint à stériliser les carafes où l'eau est reçue et les verres où elle est bue ; pour absorber de l'eau sans microbes, il faudrait encore aller plus loin, il serait indispensable de se stériliser les lèvres, et surtout la bouche, qui fourmille de bactéries vivantes.
En analysant plusieurs échantillons d^eaux stérilisés d'un volume de loo*^ d'eau ayant servie à rincer la bouche de plusieurs personnes, deux heures après le repas, j'ai trouvé que le chiffre des bactéries contenues dans cette eau de lavage variait entre lo millions et ICO millions par centimètre cube; soit de i
à lo milliards par ablution buccale, et je dois ajouter que, parmi ces microbes qui avaient élu domicile dans les espaces interdentaires et à la surface de la muqueuse de la bouche, un assez grand nombre déterminèrent rapidement la mort des cobayes et des souris auxquels ils furent inoculés.
Vouloir se débarrasser complètement de tous les microbes est une conception utopique; d'ailleurs, beaucoup de nos aliments ne doivent-ils pas leur tendreté, leur saveur spéciale et fort appréciée à la collaboration active et recherchée de certaines bactéries? Le but des filtres est surtout, et c'est là le seul point à retenir, de nous débarrasser des microbes dangereux amenés dans les eaux par les manipulations industrielles, par le lavage du linge souillé des déjections des malades, ou encore par l'écoulement direct des eaux d'égout dans les rivières. Quant aux microbes de l'air, si les eaux pures et filtrées peuvent en introduire quelquefois dans notre intestin, il est, je le répète, un acte physiologique, celui de la respiration, qui se charge de compléter singulièrement cette infection au point de vue du nombre et de la variété des espèces bactériennes et cryptogamiques.
Stérilisation des eaux potables par la chaleur.
Quand on chauffe une eau commune de la température ordinaire à loo®, elle perd une grande partie des organismes microscopiques qu'elle renferme, mais non pas tous, ainsi qu'il résulte des travaux déjà anciens de MM Pasteur, Chamberland et Brefeld; M. le professeur Tyndall a, il est vrai, soutenu une
opinion contraire, à laquelle les faits expérimentaux viennent malheureusement donner un démenti.
Voici les expériences que j'ai instituées il y a environ sept années pour établir la disparition progressive des bactéries dans les eaux soumises à l'action de la chaleur (*). Dans une marmite de fonte d'une capacité de 4^^' à 5^^', préalablement portée vers 3oo° et refroidie, on introduit l'eau sur laquelle on veut expérimenter. Cette eau fait immédiatement l'objet d'une première analyse, puis on la porte brusquement, par exemple, à 45°; après Tavoir maintenue un quart d'heure à cette température, on fait un second dosage; nouvelle ascension brusque de l'eau à 5o°, puis, après i5 minutes, nouvelle analyse; ainsi de suite jusqu'à loo. Un système de chauffage assez puissant doit permettre l'élévation très rapide du liquide aux étapes thermométriques indiquées; dans mes expériences, la durée de ces ascensions successives n'a pas excédé une demi-minute.
En second lieu, pour calculer la rapidité avec laquelle l'eau ainsi traitée, abandonnée à l'air, à la chute des impuretés atmosphériques, et aux germes des microbes qui ont résisté à ioo°, récupère un chiffre d'organismes équivalent au chiffre primitif, il suffit d'échelonner de nouveaux dosages de 12^ en 12** ou de 24^ en 24**; je n'ai pas besoin de le dire, ces expériences doivent être évidemment entourées des précautions usitées en micrographie; les pipettes servant à prélever l'eau doivent être rigoureusement purgées de germes, et les thermomètres plongés dès le début dans l'eau pour en mesurer le degré de chaleur
(») Semaine Médicale, n" 31 ; juillet 1884.
doivent être stérilisés soit à une haute température, si leur échelle le comporte, soit au moyen des acides ou du sublimé.
Le Tableau I, ci-dessous reproduit, a été obtenu avec de l'eau de la Seine (?) puisée en juin i884 au robinet de mon laboratoire de l'Observatoire de Montsouris.
Tableau I.
Eau de la Seine du bassin de Ville juif (?).
Bactéries Température par
de l'eau. centimètre cube
45** pendant i5 minutes 896
La même eau abandonnée à 24° après l'ébuliition donne :
Après 24 heures 2,4
Après 48 heures n6
A une dizaine de jours d'intervalle, une nouvelle expérience est faite de la même façon avec de l'eau de la Seine puisée à Ivry, au voisinage des pompes élévatoires de Port-à-1'Anglais.
Les résultats obtenus sont consignés dans le Tableau IL
Tableau II.
Eau de la Seines puisée à Ivry.
Uactcries Icmperatare par
de Teau. ccnlimèlre cube 22» 848
43** pendant i5 minutes. 64o
La même eau abandonnée à 27** après l'ébullition donne :
Après 24 heures 2,6
Après 48 heures 1072
Les Tableaux I et II prouvent que le chiffre des bactéries des eaux potables va en diminuant avec des vitesses variables de la température ordinaire, à 100°. L'explication de ce fait a été fournie par mes recherches antérieures sur la résistance des schizomycètes à la chaleur (*).
De la température ordinaire à 45®, on voit les eaux s'appauvrir faiblement en bactéries, ce qui tient à ce que la plupart des microbes supportent assez aisément ce degré de chaleur déjà désagréable pour les espèces animales ; cependant plusieurs micrococcus et quelques bactériums fragiles sont fortement touchés, et, si la température de 4^° 6St longtemps maintenue, on les voit disparaître peu à peu et pour toujours.
(') Annuaire de Montsouris pour l'an 1881, § Vil, p 4^3.
A 5o° et 55°, les Tableaux accusent une baisse très considérable (de lo à i) dans le nombre des organismes microscopiques vivant dans les eaux potables, ce qui est dû à la disparition prompte et définitive des bactériums communs et de beaucoup de microcoques. A 60°, les mucédinées, les algues et la majorité des coccus périssent à leur tour.
De 60° à 80°, l'analyse quantitative n'accuse pas une diminution bien sensible du chiffre des microbes; à l'exception de quelques espèces rares qui ont la singulière faculté de pulluler vers 70°, les bactéries adultes sont mortes et le liquide ne renferme plus que leurs germes qui vont à leur tour s'affaiblir et disparaître plus ou moins complètement sous l'action croissante de la chaleur.
Les liquides nutritifs ensemencés avec de l'eau portée entre 60° et 70** se peuplent à peu près exclusivement d'espèces bacillaires.
Après i5 minutes d'ébullition, les échantillons d'eau sur lesquels j'ai opéré renfermaient encore en moyenne quatre germes de bacilles par centimètre cube.
Je désire surtout insister sur ce point capital, à savoir, que l'ébuUition maintenue pendant quelques temps purge l'eau d'organismes microscopiques dans la proportion de 995 sur 1000. Ces chiffres n'ont rien d'absolu et dépendent, on le comprend aisément, de la nature des microbes répandus dans les eaux. Si une eau renferme uniquement des bactériums et des microcoques, une ébullition de quelques minutes suffit pour la purifier complètement; si, au contraire, les germes des bacilles y sont nombreux, sa purification est lente, pénible, incomplète, et ne peut être obtenue
ANALYSE MIGROaRAPHIQUE DES EAUX. 185
même au prix d'une température de loo** soutenue pendant plusieurs heures.
Plus récemment mon élève et ami M. Wada, ingénieur, chef du service météorologique à l'Observatoire impérial de Tokio, s'est livré dans mon laboratoire à quelques recherches analogues dont les résultats sont consignés dans les Tableaux III et IV. Cet expérimentateur n'a pas opéré d'une façon identique à celle qui a été décrite plus haut; l'eau puisée au robinet était introduite dans un vase métallique de faible dimension, puis élevée assez rapidement à 5o°, dans une seconde expérience, à 60®, 70°, etc. Chaque fois on notait la durée de l'ascension de la température, qui a varié de 3 à 10 minutes; enfin, la température que l'on voulait obtenir, maintenue pendant 10 minutes, on procédait à l'analyse par ensemencement dans des plaques de gélatine peptonisée.
Tableau III.
Eau de l'Ourcq.
Bactéries . Tempéraluro par
do l'eau. cenlimèirecube
5o° pendant 10 minutes 600
100° pendant 10 minutes o,5
100" pendant 20 minutes 0,0
Tableau IV.
Eau de la Vanne, puisée au réservoir de Montrouge.
Bactéries Tempéraluro par
de l'eau. rontimëtrccnbe.
5o<' pendant 10 minutes 176
100" pendant 20 minutes o
Les expériences de M. Wada, comme celles auxquelles je me suis livré, démontrent que c'est entre les températures de 14" et de 5o® que disparaissent la majeure partie des micro-organismes des eaux. Passé 90°, ils deviennent excessivement rares; à 100®, on constate difficilement la survivance d'une bactérie par centimètre cube quand on emploie la gélatine nutritive.
Ces eaux, si appauvries en micro -organismes par quelques minutes d'ébullition, récupèrent assez rapidement le chiffre des bactéries perdues, quand on les abandonne au contact de l'air {voir les Tableaux I et II). Généralement le chiff*re des bactéries a plutôt diminué qu'augmenté après une attente de 24 heures, ce qui tient vraisemblablement à l'action poursuivie de la chaleur après Tébullition et pendant le refroidissement du vase, mais 48 heures plus tard la puUulation des bactéries est telle que ces eaux chauff'ées se chargent d'un nombre de bactéries habituellement supérieur à celui qu'elles accusaient avant d'être sou-
■ ■II i"i.'*iw*«i>A>MiaMfc^
^f^g^^^^lg^j^gf^^^^g^^^^^gg^^gggf^
mises à Taction de la chaleur. On sait que ce phénomène est dû à la destruction des virus bactériens.
De cet ensemble de faits, on peut conclure qu'en l'absence de filtres parfaits, on débarrasse les eaux suspectes de presque tous les microbes qu'elles renferment en les chauffant durant quelques minutes. L'expérience ayant démontré, d'autre part, qu'il n'existe pas de bactéries pathogènes dont les germes puissent résister à ioo°, on peut conclure que l'ébullition préalable des eaux est un moyen prophylactique certain contre les épidémies qui ont pour origine la diffusion des bactéries par les eaux potables.
L'eau portée à i io®-i i5®, pendant un quart d'heure, ensemencée à la dose de un à plusieurs litres dans des milieux favorables à la culture des bactéries, se montre rigoureusement privée de tout germe; c'est en se basant sur ce fait que plusieurs industriels ont construit des appareils destinés à stériliser les eaux jugées pathogènes. L'appareil qui semble remplir les meilleures conditions à cet égard a été récemment construit par MM. Rouart et Geneste-Herscher.
Cet appareil (voir fig. 25) se compose : i° d'une chaudière A; 2° d'un échangeur B; 3° d'un clarificateurD, et, quand cela est nécessaire, d'un complément d'échangeur C.
La chaudière est formée d'un serpentin E dans lequel circule l'eau à purger de germes et d'un petit réservoir A servant de régulateur. L'échangeur consiste en un serpentin F dans lequel passe l'eau stérilisée; ce serpentin est enfermé dans un récipient B parcouru par l'eau à stériliser ; le complément d'échangeur C comprend un serpentin, faisant suite à l'échangeur B et placé dans un réservoir ouvert à sa
188 CHAPITBB V.
partie supérieure; enfin, le clarificateur D est simplement un appareil fillrateur formé de couches de gravier superposées ; il est destiné à arrêter au passage les matières tenues en suspension dans l'eau portée à haute température.
La stérilisation s'opère de la façon suivante : L'eau de la ville amenée par un robinet dans le
Fig. aS.
Appareil de MM. Rouart el Genesie-Herscher pour stériliser les eaux à haute température.
tube E pénètre dans le récipient B contenant le serjienlin, puis se dirige suivant les flèches en passant parle tube en S, EE, dans le serpentin de chaulfage disposé dans l'intérieur du fourneau ; durant ce parcours, l'eau est portée à une haute température et pénètre dans la petite chaudière; puis, en ressort par la tubulure FF.
traverse le serpentin de Téchangeur, le complément d'échangeur C, si cela est nécessaire, et enfin se clarifie à travers le filtre de sable D.
Jj'échangeur a pour effet de réaliser une économie dans le combustible; par son emploi, l'eau à stériliser s'échauff'e et Teau stérilisée se refroidit; elle arrive dans le serpentin du fourneau à une température déjà élevée.
La marche du liquide à stériliser est réglée de façon telle que l'eau soit portée, pendant dix minutes à un quart d'heure, à une température comprise entre 1 15° et i3o°; avant de commencer l'opération, pour purger de germes les serpentins de l'échangeur et du clarificateur, on dirige dans le système un courant de vapeur sous une pression de deux atmosphères environ, ce qui équivaut à un lavage avec un élément stérilisant porté à i35°; les constructeurs de cet appareil estiment qu'il suffit de 1*^6 de charbon pour stériliser loo^'* d'eau; ils en préconisent l'emploi dans les lieux et localités où régnent des épidémies dues à l'ingestion d'une eau potable souillée de microbes pathogènes, dans les hôpitaux, les casernes et en un mot dans les localités où on a lieu de suspecter que les habitants seront assez négligents des règles de l'hygiène élémentaire pour s'abstenir de soumettre les eaux contaminées, soit à la stérilisation par l'ébullition, soit au moyen de filtres reconnus d'un usage excellent.
Les municipalités etlesadministrationsnesauraient, en effet, trop se préoccuper de servir aux habitants des villes et des campagnes, aux enfants des écoles, aux soldats des casernes, aux marins, etc., une eau d'une pureté microbienne à peu près absolue, et veiller à ce qu'aucune cause de contamination directe ou indi-
190 CHAPITRE V. — ANALYSE MICROGRAPHIQUE.
recte puisse polluer les cours d'eau et les sources. Dans le cas où une épidémie prendrait naissance, il serait de leur devoir de déclarer comme obligatoire, et au besoin d'imposer, l'usage des eaux stérilisées soit au moyen de filtres efficaces, soi* bouillies à loo** ou à une température plus élevée. La vie d'un homme a bien sa valeur à côté du prix insignifiant auquel revient le litre d'eau purgée de germes qu'il peut consommer en vingt-quatre heures.
FIiN.
Introduction va viii
DU PRÉLÈVEMENT DES EAUX
Stérilisation des vases i
Du prélèvement des eaux courantes 3
Du prélèvement des eaux inaccessibles à lu main et
des eaux des canalisations ^4
Du prélèvement des eaux à diverses profondeurs 5
Récolte des eaux de pluie 6
Récolte de la neige et de la grêle 8
De la pullulation des bactéries dans les eaux potables abandonnées à elles-mêmes 12
De la nécessité de refroidir les eaux pour leur conserver une composition micrographique à peu près constante 21
De l'insuffisance du refroidissement à 0" à l'égard de quelques eaux 24
Glacières pour le voyage des eaux destinées à l'analyse micrographique 25
DE l'analyse quantitative.
Pages.