Manuel pratique d'orthochromatisme
M. le Professeur H.-W. Vogel, après diverses expériences faites avec du collodion à la coralline,a publié, en 1873 ( Photographische Mittheilun g en, 9e année, p. 236), le passage suivant :
Grâce à mes expériences , je me crois autorisé à dire avec une certaine assurance : nous sommes à même de rendre le bromure d'argent sensible à l'action de n'importe quelle couleur, ou d' augmenter la sensibilité qu'il possède déjà à l'égard de certaines couleurs; il suffit de V additionner d'une matière qui favorise la décomposition du bromure d'argent et qui absorbe la couleur en question sans agir sur les autres.
On pourrait de la sorte remédier à l' inactivité photographique de certaines couleurs parfois si gênantes.
Ces quelques lignes renferment tout le principe de l’Orthochromatisme.
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M. Vogel ne s'en tint pas à cette déclaration, il fit un pas de plus en cherchant une application pratique du principe qu’il venait de découvrir.
Ses assertions, dit-il, eurent peu de crédit. Des expérimentateurs célèbres, tels que Schultz-Sellac, Monckhoven, Garey Lea, Abney, cherchèrent à présenter ses résultats comme erronés.
Seule, l’Académie des Sciences de Berlin en reconnut l’importance et l’aida à poursuivre ses recherches en lui fournissant des subsides considérables, destinés à l'acquisition de spectroscopes convenables.
E. Becquerel, le premier (Comptes rendus, 27 juillet 1874), démontre l’exactitude de la découverte de Yogel en usant d’une substance, la chlorophylle , répondant complètement au principe posé de l’augmentation de sensibilité pour les rayons qu’elle absorbe.
Les années suivantes, en 1875 et en 1876, M. le colonel Waterhouse fit des essais pour le meme objet avec de Y éosine et publiait les résultats de ses essais dans deux Notes insérées, l’une, dans le Photographie Journal du 15 janvier 1876, ayant pour titre : Action de V éosine sur la photographie du spectre solaire; l’autre, lue en présence de la Société asiatique du Bengale le 10 janvier 1876, et ayant pour titre : Influence de V éosine sur l'action
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; photographique du spectre solaire sur le bromure et le bromoiodure d'argent.
Ainsi, de ce qui précède, il résulte bien que l’on peut considérer M. le professeur Yogel comme étant l’inventeur de Vortho- ou de F iso-chromatisme — le mot n’ayant rien à voir dans la chose — et que M. le colonel Waterhouse est le premier qui ait fait usage de l’éosine en présence du bromure d’argent pour réaliser des effets semblables à ceux qui ont été tout d’abord publiés par M. Yogel.
Ces deux faits sont incontestables et ils méritent d’être signalés tout d’abord pour que la question se trouve éclairée d’un jour véritable, et pour éviter que, sous l’influence d’assertions inexactes, l’opinion ne s’égare au point d’attribuer à d’autres ce qui appartient aux savants éminents que nous venons de citer.
Yers 1876 ou 1877, Charles Gros et Ducos du Hauron, pour exécuter leur méthode de photographie en couleurs, choisirent l’éosine déjà indiquée par Waterhouse; à la même époque, Albert, de Munich, et A. Braun les suivirent dans la même voie.
Les expériences de Ducos du Hauron furent publiées en 1878 (*).
On vendait alors du collodion éosiné préparé par
P) Ducos du Hauron, Traité pratique de la Photographie des couleurs (Héliochromie); 187S (Paris, Gauthier-Villars ).
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M. Sarrault. Nous fîmes venir d’Allemagne du collodion de cette sorte, sans doute cette préparation était-elle inspirée par les travaux de Yogel.
Les plaques à la gélatine n’existaient pas encore, il fallait donc que la teinture éosine , coralline , chlorophylle fût introduite dans le véhicule du bromure et de l’iodure d’argent, qui était alors le collodion.
Peu après que la gélatine fut appelée à remplacer le collodion, des essais furent tentés, tout naturellement, pour en user avec les mêmes teintures, et un brevet fut pris par MM. Attout-Tailfer et John Clayton, brevet dont la spécification mérite d’être lue, au moins dans ses parties principales.
Il semblerait que leur idée, déjà publiée par d’autres ( 1 ) , ne pouvait donner lieu à un brevet ni pour l’emploi de l’éosine, ni pour le fait de son incorporation à la gélatine. En ce qui concerne
(’) A la fin du Traité pratique delà Photographie des couleurs, page 104, publié en 1878 (le brevet Attout-Tailfer date du 13 décembre 1882), il est dit textuellement ceci : « Pendant que ce livre était sous presse, la science photographique s'est enrichie de plusieurs méthodes de négatifs d’où résultent, d’une part, d’importantes accélérations, d’autre part, des garanties remarquables de régularité dans le développement des épreuves. Nous voulons parler: l°des émulsions à la gélatine (procédé à la gélatine bromurée de M. Kennett); 2° des nouveaux et puissants moyens de développement donnés par Carey Lea, etc. Rien ne nous autorise à craindre une incompatibilité entre l’éosine et les différentes formules indiquées. La durée de pose pour nos clichés héliochromiques va donc pouvoir encore, selon toutes les probabilités, se réduire notablement; et, s’il en est ainsi, le portrait d’après nature, déjà possible , deviendra facile et usuel. »
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l’introduction dans la gélatine, nous ne voyons pas trop comment il pourrait constituer une invention; c’est absolument pour nous comme si une personne, ayant trouvé son café doux après y avoir ajouté du sucre, avait la pensée d’en ajouter à du vin pour le rendre doux aussi et de breveter cette application.
Il est vrai que, sentant le peu de validité d’une pareille revendication, on a insisté sur un autre point en disant que l’intervention de l’ammoniaque constitue la partie essentielle de leur invention.
Voici à cet égard le jugement, assurément impartial, d’un savant anglais, M. Bothamley, neutre dans la question, comme nous le sommes nous-même.
Ce qui suit a été publié dans le Bulletin de /’ Association belge de Photographie (14e année, 1887,
« Si un principe n’est pas nouveau, dit-il, un brevet ne peut être obtenu que pour une méthode particulière d’appliquer ce principe et le possesseur du brevet est restreint à la méthode précise, décrite dans sa spécification.
» Le brevet à l’éosine porte le n° 101 ( 1 ) , il a été pris en 1883 pour une invention et un perfection-
(’) Il s'agit ici de la patente anglaise.
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nement clans l’application deTéosine dans les procédés photographiques.
» Le premier paragraphe est historique, il attribue à Waterhouse la description de l’influence sensibilisatrice des teintures en 1876 et a rapport à l’application de l’éosine et autres teintures dans les procédés au collodion.
» Voici les paragraphes suivants :
« L’invention présente a trait à l'application de l’éosine audit procédé au gélatinobromure.
» La difficulté rencontrée dans cette application provient de ce fait que l'éosine ne donne aucun résultat si elle n'est employée avec l’ammoniaque comme véhicule, et c’est l’emploi combiné de l’ammoniaque avec l’éosine qui forme le caractère essentiel du présent procédé perfectionné.
» D’après l’invention présente, le procédé de photographie au gélatinobromure est appliqué suivant deux méthodes différentes, selon que l’on désire préparer le gélatinobromure, ou bien employer des plaques déjà préparées.
» Dans le premier cas, l’éosine, de préférence dissoute au préalable dans l’ammoniaque, est versée dans l’émulsion de gélatinobromure au moment de sa formation.
» La proportion d’éosine employée est d’environ 1 partie en poids pour 100 parties du composé.
» L’émulsion éosinée est répandue sur la plaque de verre comme d’ordinaire et, après l’exposition à la lumière, est traitée à la manière habituelle pour le développement et le fixage de l’image.
» Lorsqu’on se sert de plaques au gélatinobromure déjà préparées, il suffit de verser sur la couche sèche la solution ammoniacale d’éosine à laquelle est ajouté de l’alcool. La plaque est lavée ensuite, sans crainte d’enlever l’éosine, qui immédiatement s’associe avec le gélatinobromure.
» Ce procédé perfectionné de gélatinobromure éosiné
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donne des résultats très satisfaisants. Sur les photographies produites par ce moyen, les valeurs relatives du jaune, du bleu et du violet peuvent être facilement distinguées.
» Quoique, dans ce qui précède, l’éosine seule ait été mentionnée, il doit être entendu que d’autres matières colorantes salines ou acides, obtenues avec les diverses fluorescéines de résorcine combinées avec les métalloïdes chlore, brome, iode, peuvent être comprises sous le même terme générique. Également, au lieu de l’ammoniaque seul, comme étant susceptible d’être un véhicule pour l’éosine, les autres alcalis peuvent être employés dans ce but.
» Ayant ainsi décrit la nature de ladite invention et de quelle manière elle doit être appliquée, ainsi que cela m’a été communiqué par mes correspondants étrangers, je réclame, dans les procédés photographiques de l’espèce du gélatinobromure, l’emploi de l’éosine appliquée avec l’alcali comme dissolvant et véhicule, ou bien dans l’émulsion liquide, ou sur la couche sèche d’une plaque préparée.
» Le premier point à remarquer, dit M. Bothamley, est que le terme éosine est employé exclusivement et que, par conséquent, il doit signifier et comprendre l’érythrosine, le rose bengale et toutes les autres teintures parentes deféosine. En même temps, la phrase « d’autres matières colorantes » acides ou salines obtenues avec les diverses fluo- » rescéines de résorcine, combinées avec les métal- » loïdes, chlore, brome, iode » ne serait pas considérée par un chimiste comme étant le moins du monde une description exacte de l’érythrosine et de ses alliés.
» Il n’y a qu’une fluorescéine, et féosine, l’érythrosine, etc., ainsi que cela a déjà été dit, ne
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sont pas des composés de la fluorescéine avec le chlore, le brome ou l’iode, mais des dérivés, une certaine proportion de l’hydrogène de la fluorescéine étant déplacée et sa place prise par l’un ou
l’autre des halogènes. De plus, il y a des teintures du groupe éosine qui ont été préparées seulement depuis la date du brevet, et Ton peut difficilement établir qu’un brevet puisse comprendre l’emploi de composés qui n’étaient pas connus lors de la prise du brevet. On pourrait cependant arguer peut-être que ces nouvelles teintures étaient encore des « éosines » et que leur emploi enfreignait le principe de l’invention.
» Le point le plus important, cependant, c’est que le brevet ne comprend pas l’application générale des teintures d’éosine sur plaques au gélatinobromure, mais simplement leur application conjointement avec lJ ammoniaque ou quelqiC autre alcali.
» En fait, il est établi clairement que féosine ne donne aucun résultat, à moins quelle ne soit appliquée avec V ammoniaque comme véhicule , et la demande est faite pour « l’emploi de l’éosine appli- » quée avec un alcali comme dissolvant et véhi- » cule ». Il est évident, par conséquent, que l’éosine et ses alliés peuvent être appliqués aux plaques ou à l’émulsion à la gélatine en solution aqueuse avec ou sans sel d’argent et de quelque manière que ce
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soit, 'pourvu que Von n'emploie pas d’alcali, et une application de cette espèce ne constituera pas une infraction au brevet.
» Pour qu’un brevet puisse être valable, l’invention doit être décrite si complètement et si clairement que quiconque, possédant une connaissance compétente de l’art ou de la manufacture auxquels le brevet se rapporte, puisse le mettre en œuvre sans avoir besoin d’autres indications subséquentes et sans qu’il soit nécessaire de faire des expériences.
» Un photographe habile, M. W. Bedford, ayant essayé le procédé tel qu’il est décrit dans le brevet (Photographie Journal, t. XI, p. 73), dit qu’il a été incapable d’obtenir aucun bon résultat, et que d’autres ont fait la même expérience. En réalité, le secret du succès avec les teintures à l’éosine, comme avec tous les autres sensibilisateurs, réside dans l’emploi de la proportion convenable de teinture. Il a été démontré clairement, à la fois par Eder et par Yogel, qu’une trop grande quantité de teinture est nuisible à tous les résultats orthochromatiques. Une solution à 1 pour 100, telle qu’elle est recommandée dans la spécification, pour y plonger les plaques préparées, est de beaucoup trop forte et donne peu ou pas d’augmentation de sensibilité aux rayons moins réfrangibles. L’addition de 1 pour 100 d’éosine à l’émulsion ne donnerait pro-
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bablement pas des résultats satisfaisants. Il peut être intéressant de rappeler que la quantité d’éosine recommandée par Eder,Vogel, Schumann, etc., est d’environ 4mgr par chaque 100cc d’émulsion, ou moins de 0,004 pour 100; avec le procédé au bain, M. Bothamley obtient les meilleurs résultats avec une solution de 1 partie dans 10 000.
» La spécification, en réalité, ne donne pas du tout d’indication digne de foi au sujet de la quantité convenable de teinture à employer, quoique cela soit absolument nécessaire pour pratiquer avec succès le procédé.
» L’emploi de l’alcool également n’est pas nécessaire et devrait être évité.
» En ce qui concerne l’affirmation que l’éosine ne donne pas de résultat à moins qu’elle ne soit accompagnée de l’ammoniaque, l’attention peut être appelée sur ce fait que les expériences d’Eder et de Bothamley ont prouvé irréfutablement que, à la fois, l’éosine et le rose bengale, que l'on entend comprendre dans le terme éosine, donnent une sensibilité très considérable pour le jaune et le vert lorsqu’on s’en sert sans aucun alcali du tout.
» On peut également signaler que la spécification ne fait pas mention d’un écran jaune, absolument nécessaire pour la production de gradations correctes avec toutes les plaques préparées jusqu’à
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présent avec de simples solutions alcalines de teintures d’éosine ».
Nous avons tenu à reproduire in extenso cet extrait du remarquable travail de M. Bothamley sur l’Orthochromatisme, parce qu’il établit nettement la situation.
L’inventeur de l’Orthochromatisme est bien M. le Professeur Vogel. Que d’autres après lui aient, d’une façon ou d’une autre, appliqué le principe publié en 1873, cela ne saurait leur donner le droit de proclamer qu’ils sont à leur tour les seuls inventeurs.
Il ne saurait y avoir d'Orthochromatisme anglais, français ou allemand, et, en matière de science, nous rappelons que les frontières n’existent pas.
Actuellement, l’Orthochromatisme est dans le domaine public, chacun est absolument libre d’en user, de fabriquer des plaques et de les vendre.
Les détails ci-dessus, relatifs au brevet à l’éosine, indiquent nettement quel est le point particulier qui est breveté : l’intervention de l’ammoniaque ou d’un alcali avec une éosine. Mais, en dehors de ce cas tout spécial, il y a des formules nombreuses à la disposition soit des fabricants, soit des amateurs.
Nous indiquons plus loin des teintures, telles que la cyanine, le rouge de rhodamine, le violet de méthyle, le bleu d’indopliénol, le vert malachite,
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qui sont absolument en dehors de tout brevet et ne sauraient exposer à des poursuites légitimes ceux qui les emploieraient.
D’ailleurs, la fabrication des plaques par des maisons importantes commence à se répandre ( 1 ) , et bientôt la préparation des plaques et pellicules orthochromatiques pourra rivaliser avec celle des plaques et pellicules à l’émulsion ordinaire.
En attendant que l’on ait l’embarras du choix, ce qui ne saurait tarder, les photographes peuvent préparer eux-mêmes leurs plaques au trempé. La chose est si simple, l’opération est si rapidement faite, qu’il est difficile de comprendre qu’on hésite à l’entreprendre toutes les fois qu’on devra reproduire des objets polychromes.
Grâce aux quelques explications qui précèdent et aux indications pratiques que contiennent les divers Chapitres de ce Manuel, l’Orthochromatisme doit se vulgariser : c’est au moins notre espérance, car nous voudrions lui voir bientôt prendre la place des procédés ordinaires, si incorrects la plupart du temps, dans le rendu des couleurs diverses.
(’) Les maisons Lumière, en France, Van Monckhoven, en Belgique, Engel Feitknecht, en Suisse, etc., etc., fabriquent des plaques orthochromatiques excellentes, sensibles soit au jaune, soit au rouge.