RESPIRATION DISCORDANTS
Il y a vingt ans (v. Recherches sur la Pleurésie du cheval^ Paris et Lyon, 1860), nous avons appelé Tattention des observateurs sur un symptôme de la pleurésie avec épanchement, que nous décrivions en ces termes : — « Alors cesse d'exister cet accord parfait, cette simultanéité, cette exacte concordance qui, dans l'état normal, caractérise l'action des puissances respiratoires. Les mouvements des côtes sont plus «tendus que dans la période d'augment; mais, pendant que ces arcs osseux s'élèvent et se portent en avant pour agrandir la cavité pecte-
raie, le diaphragme, au lieu de se porter en arrière pour concourir au même but, se laisse refouler en avant par la pression des viscères digestifs, et Ton voit à ce moment le flanc se creuse?* davantage. Puis, quand les côtes s'abaissent pour opérer l'expiration, le diaphragme semble se porter en arrière et refouler la masse intestinale, qui vient alors remplir le creux du flanc, »
En d'autres termes, quand la poitrine se dilate, le ventre diminue de volume et le flanc parait plus creux ; quand elle se- rétrécit, lors de l'expiration, le ventre grossit et le creux du flanc se remplit : tel est le phénomène auquel nous avons donné, après H. Rodet, le nom de discordance des mouvements respiratoires.
Dans leur travail déjà cité [Essai de pnéumographie normale et pathologique), MM. Laugeron et Laulanié avaient cru pouvoir contester l'existence de ce symptôme : « Nous avons pu réunir, disaient-ils, un certain nombre de tracés relatifs à ççtte affection (pleurite avec épanchement). Ils se ressemblent tous à quelques nuances près, et démontrent que l'altération princi* pale du rhythme porte plutôt sur le nopabre que sur la forme des mouvements respiratoires Nous n'insisterions pas autrement
sur ce point si on n'avait signalé un symptôme,, qui serait pathognomonique, et que nous n'a-
. PNÉOGRAPUIE. 425
vons jamais constaté : nous voulons parler de la discordance des mouvements rcspiratoixes, »
Mais, dans un travail plus récent [Revue vétérinaire^ février, 1878), M. Laulanié est revenu sur cette assertion : « Quant à la discordance des mouvements respiratoires telle que nous, aurions dû la comprendre, il est certain, dit-il,, que M. Saint-Gyr l'a observée, et les tracés qu'il présente en témoignent suffisamment. »
La question de fait est donc vidée, et il serait inutile de s'y appesantir davantage ; mais il nous reste à dire ici, aussi clairement que possible, en quoi consiste la res/)2ra^eow discordante^ comment on doit comprendre son interprétation physiologique, et quelle en est la signification pathologique.
OescripUon. — L'étude que nous avons faite (p. 366 et suiv.) de la respiration normale nous a montré que, dans l'état physiologique, le flanc et les côtes s'élèvent et s'abaissent ensemble^ ce qui constitue le synchronisme des mouvements respiratoires. Dans certaines maladies^ ce synchronisme peut être.plus ou moins altéré, ou même complètement détruit, et c'est à cette désharmonie, qui peut être plus ou moins complète, que nous donnons le nom de respiration discordante, et le même procédé qui nous a permis de démontrer l'isochronisme des mouvements du flanc et des côtes dans l'état de
santé va nous servir à mettre en évidence et à mesurer, pour ainsi dire mathématiquemeat, leur discordance, quand elle existe.
Examinons le diagramme représenté (fig. 56).
Fig. 50. — Respiralion disœrdante (n° 1) (^,
tV, sont des points de repère; mm', nn'oo',elc., sont des lignes isochrones menées parallèlement à ces points de repère ; les portions de courbe ab, bc, cd, du tracé costal A, sont synchronigues des portions db\ b'c', cd du tracé abdominal B , comprises entre les mêmes parallèles. — Dès lors, il est facile de se rendre compte en quoi ce diagramme diffère de celui d'une respiration normale.
O Diagramme pria mr un cheiil allcint de morie compliquas île
PNÉ06RÂPHIE. 427
Si nous comparons, en effet, la portion dVc'tl <lu tracé abdominal B avec la portion correspondante abcd du tracé costal Â, nous voyons : 1" que la ligne ascendante a'b\ indiquant r augmentation du volume du ventre, a pris naissance en même temps que la portion a 6, qui appartient à la fin d'une expiration costale et au début de Tinspiration suivante ; — 2^ que la portion b'c\ descendante, pendant laquelle le ventre diminue rapidement de volume, répond tout entière à la portion b c, c'est-à-dire au dernier tiers de Vtnsptratton costale ; — 3^ enfin que la ligne onduleuse et presque horizontale c'(f, pendant laquelle le flanc reste presque immobile, s'inscrit en même temps que la portion cd, c'est-à-dire pendant la première partie de l'expiration.
Ainsi, on voit le ventre grossir, le flanc s'élever et son creux se remplir pendant la fin de l'expiration et la première moitié de l'inspiration qui suit. Puis, tandis que les côtes continuent à s'élever, le ventre tombe rapidement, le flanc se creuse, et cette dépression du flanc est à son maximum à l'instant précis où les côtes atteignent leur summum d'élévation. Il reste alors immobile, sans s'élever ni s'abaisser, animé seulement d'un mouvement d'ondulation, pendant plus de la moitié de l'expiration. Enfin, quand les côtes ont dépassé le milieu de
leur course descendante, le ventre recommence à grossir et le flanc à s'élever. Voilà ce que montre très -nette ment l'inspection du diagramme (flg. 56). La discordance des mouvements respiratoires est donc manifeste ; mais elle est incomplète, et il est incontestable que, h certains moments, le flanc et les côtes se mouvaient dans le même sens.
Le diagramme suivant (flg. 57} nous montre
Fig, 57. — Respiration discordante (n* S) (*).
plus complète la désharmonie que nous venons de signaler. Nous voyons, en effet, grâce à nos lignes isochrones, que la portion aô,repré5eii-
PNÉOGRAPHIE. 429
tant rinspiration sur le tracé costal A, répond à la portion dV du tracé abdominal B, pendant laquelle le flanc reste presque immobile avec son moindre degré de développement ; et que la ligne d'expiration costale h c répond à la ligne Voc\ pendant laquelle le ventre grossit rapidement, acquiert son volume maximum, en 0, pour retomber ensuite d'une manière brusque en c\ où il arrive à la fin de l'expiration costale. La désharmonie est donc des plus évidentes et des plus remarquables.
Nous possédons un grand nombre de diagrammes relatifs à la respiration discordante, et nous en avons publié quelques-uns dans un travail antérieur [De la discordance des mouvements respiratoires dans les maladies, in Journal de médecine vétérinaire et de zootchnie, année 1877) ; ils offrent d'assez notables différences dans la forme et dans les détails, mais ils se ressemblent tous pour le fond et ont tous la même signification. Il nous paraît donc inutile de les multiplier ici. Nous donnerons cependant encore lé suivant, qui nous paraît extrêmement remarquable (fig. 58).
On voit que la ligne brisée mnop du tracé abdominal B est mdiniîesiemeTd descendante et correspond à une diminution graduelle du volume du ventre, diminution interrompue seu-
«0 EXPLORATION DE LA POlTBmE.
lement par un énorme soubresaut no. Op, celte ligne répond synchroniquement à la li^e ascendante a 6 du tracé costal, déterminé par l'am pliât ion .régulière de la poitrine. Par contre
Fig. 85. — Respinition diacordantt (").
la ligne ascendante p j et le plateau q i, qui lui fait suite, répondent à la ligne descendante 6 c de l'expiration thoracique. Ainsi, bien évidemment, le ventre grossit et le creux du flanc 3e remplit pendant que les côtes s'abaissent ; il diminueaucontrairequandla poitrine se dilate: la discordance entre ces deux mouvements est
PiNËOGRÂPHIE. 431
complète, et elle est rendue on ne peut plus évidente parla seule inspection de ce diagramme.
Au moment de mettre sous presse, nous venons de recueillir encore un nouveau diagramme que nous n'hésitons pas à joindre aux précédents, d'abord parce qu'il nous offre un très-bel exemple de discordance des mouvements respiratoires aussi complète que possible; ensuite, parce qu'il prouve que ce phénomène n'est pas particulier au cheval. Ce diagramme (fig. 59) a été, en effet, recueilli le 25 octobre 1878 sur un CHIEN affecté d'une pleurésie double remontant à huit jours environ, avec épanchement remplissant à peu près la moitié de la poitrine.
11 suffit de jeter les yeux sur cette figure (v. ciaprès, fig. 59) pour voir, grâce ànoslignes isochrones^ mm\ oo\ etc., que la discordance est, ainsi que nous le disions plus haut, aussi complète que possible. En effet, pendant que le levier thoracique, — tracé A, — inscrit la ligne ascendantea é, correspondant à l'ampliation de la poitrine, nous voyons le levier abdominal, — tracé B, — après une chute rapide, a' 6, tracer le plateau inférieur eb\ pendant toute la durée duquel le flanc reste immobile et déprimé. Puis l'expiration se produit, les côtes s'abaissent et le levier thoracique écrit la ligne descendante 6 c rf, à laquelle correspondent synchroniquement, sur
le tracé abdominal: 1" un soubresaut, b' ; 2° une portion ascendante, b'c', indiquant une augmentation du volume du ventre ; 3* un pla-
Fig. S9. — Respiralioji discordante Ci-
teau supérieur, & d, marquant l'immobilité du flanc parvenu à son plus grand degré d'ampliation. Après quoi le flanc retombe, au moment même où l'inspiration costale recommence. — En d'autres termes, la plus grande dépression du flanc, a'eb', répond à l'inspiration a6 ; il se remplit et se soulève, au con-
PNgOGRApniE. 433
traire, lors de l'expiration : voilà ce que montre avec une grande netteté la figure 59.
Nous pourrions nous en tenir là ; nous ne résisterons pas cependant au désir do reproduire encore ici un graphique que nous empruntons
Fig. 60. — Respiration discordante {n* 4) (').
à MM. LAuGERONet Lauunié(/Î9.60), graphique aussi remarquahle par sa forme que par les circonstances dans lesquelles il a été ohtenu.
Sur un cheval bien portant et dont la respiration était normale avant Texpérience, MM. Laugeron et Laulanié paralysent le diaphragme par la section des deux nerfs diaphragmatîques. Puis, quand l'animal est remis des émotions de l'opération, ils appliquent le pnéographe et obtiennent le diagramme ci-dessus [fig, 60), où la discordance entre les mouvements du flanc et ceux des côtes est portée, peut-on dire, à l'extrême. 11 est remarquable, en effet, de voir avec quelle précision mathématique la ligne ascendante a 6 du tracé costal A répond à la ligne descendante a!nb\ le sommet supérieur b au sommet inférieur h\ la ligne descendante ô m à la ligne ascendante b'ni^ et la traînée w, par laquelle s'achève l'expiration costale, à l'espèce de plateau supérieur échancré rn'c\ par lequel se termine le mouvement du flanc. Tous les mouvements se trouvent ainsi reproduits dans les deux tracés, mais en sens absolument contraire ; la discordance ne saurait être ni plus évidente ni plus complète.
Interprétation. — Depuis que nous avons signalé la respiration discordante [Recherches sur la pleurésie^ 1860) comme un phénomène digne de l'attention des observateurs, plusieurs explications ont été mises en avant pour rendre compte de cette anomalie. Voici d'abord celle
PiNÉOGRAPHIE. 435
que proposent MM. Laugeron et Laulanié :
« Nous commencerons, disent ces auteurs, Tanalyse par le début de Texpiration dans les parois abdominales.
« La contraction des muscles abdominaux est, à ce moment, excessivement brusque et énergique ; elle amène rapidement une trèsgrande diminution dans le volume du ventre.
Pendant ce temps, l'expiration tend à se produire aussi dans les parois thoraciques Mais
rabaissement de Thypochondre ne peut se continuer, empêché qu'il est par la pression considérable qui s'exerce sur lui de dedans en dehors, et résultant du transport en avant des viscères digestifs brusquement comprimés par l'énergique contraction des muscles abdominaux. Aussi, loin de s'abaisser, l'hypochondre est-il soulevé dans une proportion même assez étendue Mais l'inspiration était déjà profonde ; aussi, quand cette poussée intérieure diminue d'intensité, une brusque réaction s'opère du côté des parois thoraciques, dont l'abaissement est d'abord rapide, » puis se ralentit graduellement, « et bientôt même est suivi d'un repos absolu, qui précède le début de l'inspiration dans la respiration suivante. » Pendant l'abaissement des côtes, le ventre augmente de volume, rapidement d'abord, puis d'une manière plus lente, et les auteurs expli-
i36 EXPLOHATIOM DE LA POITRINE,
gueat cette discordance « par le déplacement des viscères mobiles renfermés dans la cavité péritonéale ». — «Le rapprochement brusque des hypochoodres, disent-ils, doit nécessairemeot avoir pour effet de déterminer sur les organes digestifs une pression énergique s'exerçant de la même façon, — mais en sens inverse, — que la contraction des muscles abdominaux dans le temps précédent ; » de là le refoulement des viscères en arrière et le grossissement du ventre pendant l'expiration costale.
Nous ne saurions admettre cette interprétation.
Et d'abord, pourquoi MM. Laulanié et Lao- GERON commencent-ils leur analyse par Vexpiralion? L'inspiration n'est-^Ue pas le phénomène initial, et nous ajouterons le phénomène essentiel au point de vue physiologique, de l'acte respiratoire? Cela importe assez peu, nous dira-t-on. Cela importe peut-être plus qu'il ne semble au premier abord. Qui sait si ce n'est pas pour cette cause que MM, LitiGEROif et Laolanié ont été conduits à attribuer, dans leur interprétation de la discordance, aux muscles abdominaux un rôle exagéré et qui, bien certainement, ne leur appartient pas?
Tout le monde sait, en effet, que dans l'état physiologique Pexpiration est presque entièrement passive; que l'élasticité des poumons et
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des parois pectorales suffit presque à Taccomplir ; que les muscles abdominaux n'interviennent d'une façon vraiment active que dans certaines circonstances exceptionnelles, comme dans TefTort, dans la toux, par exemple. Or il en est de même dans Tétat pathologique :
toutes les fois qu'il y a dyspnée^ c'est Vinspiration, c'est Ventrée de l'air dans la poitrine qui est surtout difficile. Nous avons étudié de près la dyspnée dans un grand nombre de circonstances différentes, et nous pouvons affirmer que, dans cet état, l'expiration est relativement facile. S'il est à cette règle quelques exceptions, elles sont infiniment rares.
Il peut cependant arriver, dans certaines maladies, quand le poumon a perdu de son élasticité naturelle, comme dans l'emphysème par exemple, que les muscles expirateurs, et peutêtre les muscles abdominaux eux-mêmes, interviennent à la fin de l'expiration; mais ils interviennent alors par une contraction lente, graduelle, soutenue, et non énergique et rapide, comme celle que MM. Laugeron et Laula- NiÉ admettent au début de texpiration, dans leur théorie de la discordance. Ce dernier genre d'intervention nous paraît tout à fait inadmissible ; du moins nous ne l'avons jamais constaté.
Mais il est surtout une chose, dans cette théorie, à laquelle nous ne pouvons croire,
438 EXPLORATIOiN DE LA POITRINE.
parce qu'elle nous paraît contraire à toutes les données de la physiologie : c'est que « l'expiration puisse avoir déjà commencé dans le poumon alors que les côtes continuent à s'élever » et, par conséquent, la poitrine à s'agrandir.
Du reste, nous ne sommes pas le seul que cette théorie ne satisfasse pas. — Dans un travail récent {Journal de méd, vét. et de zootechnie), l'un de nos confrères les plus distingués, M. Violet, vétérinaire à Sens, cherche à établir que « la vraie cause de la discordance des mouvements respiratoires, c'est le liquide épanché dans la cavité thoracique, » et il en donne l'explication suivante :
Quand un liquide épanché existe dans la poitrine en quantité notable, il occupe naturellement les parties inférieures. « En arrière, il pèse sur le diaphragme, qui, n'étant point doué d'élasticité, se trouve dans l'impossibilité d'opposer une résistance continue à un effort incessant; aussi, au moment de l'expiration, qui amène son relâchement, se trouve-t-il contraint de céder : sa face antérieure, au lieu de prendre la forme convexe qu'il a dans l'état normal, devient concave, et réciproquement...»
Lorsqu'au contraire, les côtes se soulèvent, le diaphragme entre en contraction : — l'exa-
PNÉOGRAPIUE. 439
men direct fait par M. Delamotte le prouve. — Mais, comme sa forme est changée, « il ne pourra concourir efficacement à la dilatation de la poitrine ; au contraire, il la contrariera. — En effet, si le soulèvement des côtes augmente, comme dans Tétat physiologique, le diamètre transverse, la contraction du diaphragme (dont la convexité est supposée tournée du côté de Tabdomen et diminue à ce moment) en diminue la capacité dans le sens antéro-postérieur ; d'où une difficulté nouvelle à l'accomplissement complet et régulier de cette fonction, s'ajoutant à celle qui résulte déjà de la diminution de volume du poumon. En même temps, et par suite du report en avant de la cloison musculeuse, la capacité de Fabdomen se trouve augmentée, et les organes y contenus suivant le mouvement du diaphragme, il en résulte Taffaissement et la chute du flanc, — mouvement contraire à celui des côtes et à ce qui a lieu dans rétat normal. »
« Puis l'instant de Texpiration arrive : simultanément, les côtes s'abaissent et le diaphragme cesse sa contraction; ayant perdu toute rigidité, il obéit d'abord au poids du liquide épanché, qui, comprimé par les parois costales, transmet intégralement cette pression à la cloison musculaire. Celle-ci cède et se porte davantage en arrière; l'estomac et les
440 SXPLORATIOiN DE LA POITRINE.
intestins sont refoulés dans le même sens, d'où un soulèvement des parois abdominales, également opposé au mouvement des côtes et à ce qui se passe chez le sujet dont l'intégrité de l'appareil respiratoire est complète. »
Comme celle de MM. Laugeron etLAUiANiÉ, cette théorie nous paraît passible d'objections nombreuses et graves. — Et d'abord, la présence d'un liquide dans la poitrine n'est pas la condition nécessaire, ni même la condition suffisante, de la respiration discordante. D'une part, en effet, on rencontre ce mode de respiration dans une foule de cas où il n'y a pas une goutte de liquide dans la poitrine ; on peut la produire k volonté par la section des nerfs diaphragmatiques (Laulanié et Laugeron), et dans ce cas, M. Violet le reconnaît lui-même, sa théorie est insuffisante. D'autre part, nous avons, dans un but expérimental, introduit dans la poitrine d'un cheval sain un grand seau d'eau tiède; l'animal est mort suffoqué, mais nous n'avons pas vu la discordance des mouvements respiratoires se produire.
D'un autre côté, pour prouver que, dans la respiration discordante, le diaphragme ne reste pas passif, M. Violet s'appuie sur une expérience de M. Delamotte. Mais cette expérience, quelle qu'en soit la valeur, n'est guère favorable
PNÉOGRAPHIE. 441
à la théorie de notre confrère de Sens. Voici, en effet, comment s*exprime M. Delamotte :
« Sur un animal dont la poitrine était aux deux tiers remplie de liquide, et la discordance manifeste, nous avons fait une ouverture au flanc gauche, le long du bord postérieur de la dernière côte, afin de pouvoir glisser la main droite sur la face postérieure du diaphragme Nous avons été obligé de reconnaître que le diaphragme n'était pas paralysé du tout. // se portait parfaitement en arrière dans r inspiration, et revenait encore conséquemment sur lui-même dans l'expiration. »
On peut, nous le répétons, discuter la valeur de cette expérience ; mais il est évident que M. Violet, — qui admet que « la contraction du diaphragme diminue la capacité de la poitrine dans le sens antéro-postérieur, » — ne saurait en aucune façon s'appuyer sur elle pour étayer sa théorie. — Cette dernière ne nous paraît donc pas pouvoir être admise.
Pour nous, voici comment nous comprenons ce phénomène :
Lors de Yinspiration, l'air contenu dans les vésicules pulmonaires se raréfie ; sa tension diminue, et l'équilibre entre la pression intrathoracique et celle que l'atmosphère exerce sur toute la surface extérieure du corps se
trouve rompu. Dans les conditions physiologiques, cet équilibre ne tarde pas à se rétablir, grâce à l'air qui pénètre dans le poumon par la trachée et les bronches. Mais, qu'un obstacle quelconque empCche celui-ci d'arriver assez vite et en quantité suffisante au sein des vésicules ; il faudra néanmoins que le poumon suive le mouvement des côtes, car il ne peut pas cesser un seul instant d'être en contact avec elles. Il faut donc, de toute nécessité, que l'équilibre rompu se rétablisse d'une autre manière, et il n'y a pour cela qu'un moyen ; il faut que l'air extérieur, pressant sur les parois de l'abdomen, souples et dépressibles, comprime les viscères mobiles contenus dans cette cavité, les pousse du côté où ils rencontrent le moins de résistance, c'est à-dire vers le diaphragme ; il faut que ce muscle se laisse refouler en avant, que sa convexité antérieure augmente, et diminue le diamètre antéro-postérieur de la poitrine, autant qu'il est nécessaire pour rétablir l'égalité entre les pressions intra et extra-thoraciques, La cavité abdominale, agrandie dans le sens antéro-postérieur, diminue donc propo nellement dans tous les autres sens, et h se déprime pendant que les côtes s'élëvei
Voilà ce qui se passe dans l'inspir Dans l'expiration y au contraire, les côtes
PNÉOGRAPHIE. 443
levées tendent à reprendre leur position première ; elles s'abaissent et pressent doucement sur le poumon, la tendance au vide qui existait dans la poitrine disparaît ; rien ne sollicite plus les viscères abdominaux à se porter en avant ; ils reprennent leur place naturelle ; le diaphragme les suit dans ce mouvement de recul, et le ventre grossit, et le flanc se remplit à mesure que les côtes s'abaissent.
Telle est l'explication que, depuis vingt ans, nous donnons du phénomène de la discordance des mouvements respiratoires. Elle nous paraît, encore aujourd'hui, la plus simple et la plus rationnelle. Nous la croyons applicable à tous les cas, et nous sommes convaincu qu'il serait possible de démontrer, dans tous ceux où la discordance s'observe, l'intervention de la cause que nous regardons comme nécessaire à sa production : celle de la pression atmosphérique agissant sur les parois abdominales de manière à rétablir l'équilibre rompu entre les pressions intra et extra-thoraciques.
Signification. — Quoi qu'il en soit, la respiration discordante se manifeste dans un assez grand nombre de circonstances différentes, et notamment dans \2i pleurésie diVQc épanchement, certaines formes de pwewmowîe, la /jowsse outrée, certaines maladies du larynx, etc.
Pleurésie. — C'est dans cette maladie que la respiration discordante a été signalée en premier lieu, d'abord par H.Rodet, qui Tavait observée dès 1835 et la décrivait dans ses cours, puis par nous-même en 1859, et depuis, par beaucoup d'autres vétérinaires. C'est peut-être dans cette maladie qu'elle se manifeste de la manière la plus constante et la plus complète. C'est sans doute pour cette raison que beaucoup de vétérinaires la croient étroitement liée à l'épanchement pleurétique, qu'ils considèrent comme sa cause essentielle. Telle fut d'abord l'opinion de H. Rodet, telle est encore aujourd'hui celle de M. Violet et de quelques autres. Cette opinion n'est cependant point exacte. Nous avons cité plus haut une expérience qui prouve qu'on peut introduire directement dans la poitrine une grande quantité de liquide sans que la discordance se produise ; la pratique prouve aussi que, dans certains cas de pleurésie, Yépanchement peut être assez abondant sans qu'il y ait discordance bien manifeste (Laulanié etLAUGERON, NoBis). D'autres fois, au contraire, elle peut exister avec un épanchement fort peu considérable, et, quand la maladie guérit, elle persiste, en général, longtemps après la résorption complète de la collection séreuse. La respiration discordante n'est donc pas, dans toute la rigoureuse acception du mot, un symptôme
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pathognomonîque de la pleurésie avec épanchement ; mais elle en est, bien certainement, Tun des symptômes les plus précoces, les plus constants, les plus faciles à constater, soit au pnéographe, soit à la vue simple, en même temps que des plus caractéristiques. A tous ces titres, elle mérite donc la plus sérieuse attention des praticiens.
Pneumonie. — La respiration discordante se rencontre aussi quelquefois dans la pneumonie^ quoique beaucoup plus rarement que dans la pleurésie ; au point que Ton peut dire qu'elle est la règle très-générale dans cette dernière maladie, et Texception dans la première. Et, chose remarquable, quand on la rencontre, ce n'est pas, comme on pourrait le croire au premier abord, dans la pneumonie lobaire^ qui solidifie et rend imperméable à l'air une grande étendue du poumon ; c'est de préférence dans la pneumonie lobuiaire, survenue consécutivement à la bronchite capillaire, et se montrant sous forme de noyaux peu volumineux, parfois en petit nombre, disséminés çà et là dans un parenchyme encore souple et crépitant dans la majeure partie de son étendue. Gela tient sans doute à ce que l'accès de l'air est rendu difficile dans un très-grand nombre de vésicules par les mucosités tenaces et adhérentes qui encombrent les petites bronches.
i. — Le diagramme de la figure 58 se rapporte à cette maladie. Il prouve que, dans la pousse y la discordance peut être aussi évidente et aussi complète que dans n'importe quelle autre maladie, dans la pleurésie la mieux caractérisée par exemple. Mais elle n'apparaît qu'à une période très-avancée de l'affection, dans ce qu'on appelle la pousse au troisième degré, la pousse outrée. Elle n'a donc pas une bien grande importance pour le diagnostic, qui est, en général, très-facile à ce moment ; elle offre pourtant un véritable intérêt que nous appellerons indirect. Il peut se faire, en effet, que la discordance soit tellement prononcée, qu'elle saute, pour ainsi dire, aux yeux de l'observateur, et l'absorbe à tel point qu'il en négligera peutêtre l'examen complet du malade ; il pourra être alors conduit à diagnostiquer, d'après ce seul symptôme, quelque autre maladie que celle qui existe réellement, une pleurésie par exemple. Sans doute, l'erreur est facile à éviter par un examen tant soit peu attentif; mais elle est possible ; nous en connaissons des exemples. Il est donc bon d'en être prévenu, afin de se tenir sur ses gardes.
Peut-être se demandera-t-on si l'interprétation que nous avons proposée s'applique trèsbien à cette maladie ; si Vinélastidté du tissu pulmonaire, conséquence de l'emphysème,
PNÉOGRAPHIE. 447
constitue bien, à elle seule, un obstacle assez grand pour expliquer la discordance ? Nous croyons qu'il en peut très-bien être ainsi ; mais nous ne nions point qu'un autre élément puisse également inten^enir ; et quand on se reporte à l'expérience de MM. Laugeron et Laulanié, dans laquelle on voit la discordance la plus manifeste se produire après la section des nerfs diaphragmatiques, on n'est pas trop éloigné d'adopter la conclusion de ces auteurs: «qu'on n'a peut-être pas accordé une assez large part à l'influence du système nerveux dans l'interprétation du rhythme des mouvements respiratoires dans la pousse. » C'est un point à éclaircir par de nouvelles recherches.
Ang^ines, etc. — Dans certaines angines avec tuméfaction considérable de la muqueuse du larynx, il se produit, on le sait, un bruit de comage, d'autant plus intense que l'orifice de la glotte est plus rétréci. Très-souvent on observe en même temps une discordance des mouvements respiratoires plus ou moins marquée, quelquefois aussi prononcée que dans les cas de pleurésie les plus accentués. L'explication du phénomène est, dans ce cas, des plus faciles, ou pour mieux dire, c'est peut-être à ces cas que notre théorie s'applique le mieux. C'est, du reste, de la même manière que les médecins expliquent le creux épîgastrique que
Ton voit se former chez beaucoup de malades dont rinspiration est extrêmement gênée, notamment chez les enfants atteints de croup ; et, bien évidemment, ce creux épigastrique est de même nature et a la même signification que le phénomène que nous étudions ici sous le nom de respiration discordante.
Tels sont, en résumé, les principaux faits que la pnéographie nous a permis de constater. Évidemment, ces résultats sont encore fort imparfaits ; tels qu'ils sont, cependant, ils ne sont pas dépourvus de tout intérêt, et ils suffisent, tout au moins, pour faire entrevoir quel parti la science et la pratique pourront tirer un jour de rétude pnéographique de la respiration, quand cette étude sera un peu plus avancée.
Peut-être objectera-t-on que, même en admettant Futilité de cette méthode, la complexité des appareils la rendra toujours inapplicable dans la pratique courante. Je ne méconnais point ce que cette objection a de sérieux; je crois cependant que, dès maintenant et tels qu'ils sont, ces appareils pourraient trouver leur place dans certaines conditions de la pratique actuelle: dans les Écoles vétérinaires, dans les infirmeries de toutes les
grandes compagnies de transport, omnibus et autres, qui emploient un grand nombre de chevaux, dans les infirmeries régimentaires, etc. Je crois aussi que, si l'utilité de la Pnéograpkie était une fois bien démontrée, on pourrait s'en rapporter au génie inventif de nos constructeurs d'instruments de précision pour imaginer un appareil que sa simplicité, son volume peu encombrant, la facilité de sa manœuvre et son prix peu élevé rendraient accessible à tous et permettraient d'utiliser dans toutes les conditions de la clientèle ordinaire.
Bergeon. Recherches sur la théorie médicale de la respiratioUf br. in-8*. Paris, 1869.
Laugeron et Laulanié. Essai de pneumographie médicale^ normale et pathologique^ in Recueil de méd, vét^ année 1875, p. 8C0.
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Marbt. Les appareils enregistreurs, in Revue des cours scientifiques, année 1866-18G7, p. 568, 601, 679, 726, 763.
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ZuNDEL. Diet. de méd. vét. par Hurtel (I'Arboval. 3« édition, art. Pleurésie et Pneumonie.