INTRODUCTION
Tout homme qui réfléchit, n'ignore point les douloureuses surprises que l'avenir peut lui réserver, et il se préoccupe de parer aux imprévus de l'existence : c'est de la simple prévoyance. Si, poussant plus loin ce souci de l'avenir, il tend toujours à améliorer sa situation, il lui faudra ou bien perfectionner son être physique et intellectuel afin d'en rendre les aptitudes plus productives, ou bien mettre en plus grande valeur les ressources matérielles dont il dispose et chercher à les multiplier.
Qu'un ouvrier, un employé ou un travailleur quelconque donne ce dernier terme comme but à ses efforts, et la première diflîculté qu'il aura à vaincre sera de résoudre cette question : " Quel emploi faut-il assigner à mes modiques économies, pour en faire la source féconde de bénéfices ? Entreprendre un négoce? La mise de fonds serait trop minime. Placer cet argent en valeurs sûres ? L'intérêt sera bien insignifiant. Serait-il préférable de confier ces économies à quelqu'une de ces entreprises qui surgissent chaque jour et promettent de gros profits à leurs actionnaires ? Mais comment discerner dans les promoteurs le degré de compétence et d'honnêteté qui peut assurer la confiance ? „
Ce travailleur restera donc perplexe. Son indécision ne cessera que le jour, où se promenant rêveur sous les arceaux de nos bois, il apercevra tout à coup, au bord du chemin, une agitation étrange parmi d'innombrables corpuscules, et que, se courbant vers le sol, il distinguera une multitude d'industrieuses fourmis se hâtant d'accomplir chacune sa besogne : l'une entraîne par petits coups vigoureux le cadavre d'une grosse mouche, l'autre emporte allègrement un grain de blé, une autre encore s'agite vainement autour de l'énorme dépouille d'un scarabée. Son petit corps frémit, ses mandibules
s'ouvrent et se ferment comme dans la tièvre : tantôt elle saisit l'extrémité d'un élytre et, roidissant ses membres, elle tire à reculons sans pouvoir déplacer la pesante masse ; tantôt elle grimpe sur le corps inerte et semble inspecter ses différentes parties afin de trouver le point exact où son action sera plus efficace. Enfin lassée, elle se tient immobile ainsi qu'un vaillant ouvrier qui cherche encore un moyen d'accomplir sa tâche, pendant que ses muscles brisés par le travail se détendent et reprennent leur vigueur. Soudain, elle s'éloigne résolument. A-t-elle renoncé à son entreprise ? Cette bestiole qui semblait si vaillante, est-elle donc, elle aussi, accessible à un prompt découragement ? Tenez, voici sa réponse : elle revient, mais elle n'est plus seule ; trois, quatre, dix de ses sœurs la suivent, et sans plus attendre saisissent, qui une patte, qui une aile. Leurs efforts combinés emportent le fardeau qui chancelle et roule dans le sillon ; puis la théorie s'éloigne lentement, laissant sur le sable la trace légère qui est pour l'ouvrier méditant et perplexe le trait de lumière qu'il attendait.
Il vient de comprendre, en effet, que l'association des petites puissances donne une force considérable ; que la coopération est un puissant levier. Son front jusqu'alors soucieux se rassérène, et c'est gaiement qu'il reprend le chemin du logis : qu'importe la modicité de son avoir ? N'y a-t-il pas dix, cent, mille de ses compagnons dans le même cas? Que tous rassemblent leurs épargnes : voilà le capital ; que tous mettent en commun leurs efforts : ce sera le levier.
Pour l'homme, l'association est un besoin primordial ; la sociabilité est un de ses premiers attributs. Le fait seul que dès la plus haute antiquité l'homme vit en société, le démontre suffisamment. Les individus isolés restent, en général, inférieurs aux autres hommes : ils sont sans défense contre les intempéries, contre les redoutables fauves. Leur intellectualité demeure embryonnaire : comment s'instruiraient-ils? Qui leur transmettrait les trésors de science accumulés par les générations précédentes? L'homme isolé est forcément un sauvage, plus voisin de la brute que les noirs habitants des forêts africaines ou australiennes.
L'association prend diverses formes suivant les degrés de civilisa-
tioTi. En premier lieu, les hommes ont réuni leurs efforts pour abattre la brute puissante qui les épouvantait, pour déplacer le rocher qui interceptait l'ouverture de la caverne convoitée : c'était comme une ébauche de la coopération de production. Aujourd'hui la coopération de production est autrement entendue ; elle comporte, en plus, la division du travail, ce qui multiplie les forces productives des coopérateurs.
Par la suite sont venus la société en nom collectif, l'anonymat, la commandite. Nous ne nous y arrêterons pas; notre but est uniquement de traiter de la coopération sous ses différentes formes.
Mais avant de développer notre sujet, disons que l'association coopérative exige de ses membres une volonté ferme, éclairée, persévérante ; elle veut avant tout un esprit de solidarité qui ne se laisse point arrêter par cette objection vulgaire, que jamais l'intérêt social n'aura une puissance d'action égale à celle de l'intérêt individuel. Si cette objection peut arrêter certaines illusions collectivistes, elle disparaît quand il s'agit de coopération limitée à un petit groupe ; car ici l'intérêt social se confond avec l'intérêt individuel, pourvu que les coopérateurs gardent la ferme volonté et l'esprit de solidarité que nous réclamons.
L'association coopérative est puissante, disions-nous ; non pas que le chemin qui conduit à l'aisance soit par elle semé de roses. Elle multiplie les forces, donne de la cohésion aux efforts isolés, ,de la confiance et de l'énergie aux volontés ; il n'en est pas moins vrai qu'elle exige le déploiement de ces forces, de ces efforts, de cette volonté.
Elle n'est pas la panacée que certaine école " Robert Owen, Bûchez, Ch. Gide „ prétend être appelée à réformer complètement la société. Avec Schulze, Raiffeisen et un grand nombre d'économistes, ne lui demandons que des avantages matériels sérieux et une aide pour le perfectionnement moral des associés.
Par contre, elle n'est pas non plus cependant l'utopie ridicule, la grande folie que des hommes sensés (entre autres M. Thiers) voulaient voir en elle. Récemment encore, rappelons-nous avec quelle indifférence, ou pour être plus juste, avec quel dédain certaines per-
sonnes accueillaient les promoteurs d'associations coopératives. Or les faits leur ont partout donné tort ; partout ils ont donné raison aux associations. Il faut donc bien que ceux qui étaient le mieux pourvus contre elles d'arguments et de malédictions en prennent leur parti, et se décident à ouvrir les yeux. S'ils s'y refusent, tant pis pour eux. C'est le cas de rééditer le mot : " Elle est comme le soleil ; aveugle qui ne la voit pas. „
Quant à la suppression des intermédiaires, principale objection formulée contre la coopération, disons simplement que c'est à tort que l'on s'effraie. La coopération, les faits sont probants, ne peut d'abord guère se généraliser dans tous les domaines : il lui faut un terrain particulièrement propice pour se développer. Pour ce qui concerne les citoyens qui demandent à la production et à la vente des produits usuels de la tie les ressources nécessaires pour assurer leur existence, nous savons déjà qu'ils sont dès longtemps aux prises avec la concurrence désastreuse qui leur est faite par les grands magasins, résultat inéluctable d'une autre forme de la coopération ; l'expérience ensuite prouve que ceux-là seuls en général disparaissent, qui exploitent le client sous le rapport tant de la qualité que du prix de la marchandise.
Sans doute on ne peut, de gaîté de cœur, vouloir la mort de son semblable ; mais est-ce trop loin s'avancer que de nier que cette invasion soit aussi inquiétante qu'on se plaît à la représenter? Beaucoup de ceux à qui la coopération paraît nuisible, trouveront un gagne-pain plus assuré à devenir les instruments salariés et indispensables des associations coopératives auxquelles ils seront intéressés à s'associer, plutôt qu'à courir à une ruine certaine en s'obstinant dans leur isolement.
Disons enfin, pour terminer cette introduction, que l'association coopérative, c'est l'harmonie entre le capital et le travail établie conformément aux conceptions sociales modernes.
** L'association coopérative, dit M. Horn (1), ne contrarie pas les éternelles lois de la morale et de la justice ; elle ne heurte point les
(1) Introduction au Crédit pojmlaire, de M. Batbie.
lois économiques qui régissent la société moderne. L'association ouvrière ne part pas d'un antagonisme ^ fatal „ entre le capital et le travail, elle reconnaît combien est légitime sa participation aux bénéfices ; elle est tellement pénétrée du suprême besoin de son concours, qu'elle vise surtout à pourvoir de capital le travailleur. Elle n'articule, en faveur de ce dernier, aucun droit particulier ; le ** droit au travail ;, et le " droit du travail „ sont écartés ; on parle souvent du devoir qu'a l'ouvrier de demander à ses propres efforts ramélioration graduelle de son sort. C'est dire déjà qu'elle ne réclame à l'Etat, à la société, ni subvention, ni protection spéciale, ni faveurs exceptionnelles ; elle ne veut que la liberté pour ses membres d'user du droit commun. Elle n'entend point annihiler l'individu, en l'absorbant dans une communauté fantastique et plus ou moins despotique ; elle le laisse entièrement libre pour toutes les autres manifestations de la vie, pour l'emploi de ses facultés et de ses moyens. Enfin, l'association coopérative, sainement comprise, n'attaque plus ni la liberté, ni la concurrence ; au contraire, elle tend et elle réussit en partie à les rendre plus effectives. „