‹ Manuel pratique de médecine légaleChapitre 63 sur 127 · RAPPORTS SUR L'INFANTICIDE · texte numérisé non relu

RAPPORTS SUR L'INFANTICIDE

de couches; cet écoulement commence à reparaître , mais

l'état de maladie de la fille G exige un transport

immédiat dans une infirmerie. Ce transport devra être effectué sur un brancard, et non pas dans une voiture, dont les secousses accroîtraient les douleurs de la malade.

Infanticide. — Accouchement dans un cabinet d'aisances. — Séjour de l'enfant dans le tuyau de conduite. — Mort au bout de quatre jours. — Pneumonie. — Endurcissement du tissu cellulaire. — Questions médico-légales.

L'observation que je vais citer me paraît intéressante , tant en raison des questions de médecine légale qui ont été soulevées , que des circonstances particulières qui ont signalé l'infanticide. J'extrais quelques détails du compte rendu de la Gazette des tribunaux du 16 juin 1840. Une accusation d'infanticide amène devant la cour d'assises, Marie B... , âgée de 29 ans, domestique.

Le 18 janvier 1840, vers dix heures du soir, le commissaire de police du quartier Feydeau fut prévenu que des vagissements plaintifs sortaient du tuyau de conduite d'un cabinet d'aisances , situé au cinquième étage , d'une maison rue de Grammont , 13. Il se transporta immédiatement dans cette maison , et constata , dans le cabinet , les traces d'un accouchement récent. Tout annonçait que l'enfant avait été jeté dans le conduit. Les cris du nouveauné se faisaient encore entendre; mais ils semblaient s'éloigner et s'affaiblir, à mesure que le corps descendait dans le tuyau.

Des mesures furent immédiatement prises pour essayer de sauver la vie au malheureux enfant. La fosse fut ouverte , et l'on trouva à la sortie du conduit , à une très petite distance de la fosse , l'enfant respirant encore. Il avait suivi le conduit dans un trajet de cinq étages. L'enfant ,

260 MANUEL DE MÉDECliNE LÉGALE.

qui avait été ainsi exposé à l'air pendant près de deux heures , fut confié à une sage-femme , et déposé le lendemain à l'hospice des orphelins. Malgré les soins qui lui ont été donnés , il est mort le 22 janvier, à sept heures du soir, environ quatre-vingt-treize heures après sa naissance. Les soupçons se portèrent presque aussitôt sur Marie B... , qui partageait depuis quelques jours la chambre de la femme P... , sa cousine , femme de chambre dans la maison rue de Grammont, 1 3. Arrêtée quelques instants après, la fille B... avoua qu'elle était accouchée ; mais elle soutint que , s'éîant rendue dans le cabinet d'aisances pour satisfaire un besoin , elle était montée sur le siège , et qu'elle s'était trouvée accouchée tout-à-coup et sans avoir -pu prévoir une délivrance aussi prochaine. L'accusation rappelait que la filie B... avait déjà eu un enfant , qu'elle avait par conséquent toute l'expérience nécessaire pour prendre les précautions que son état exigeait; et que cependant elle ne dit à personne qu'elle était enceinte et arriva à son terme , sans avoir rien préparé pour l'accouchement.

Le 1h janvier, je fus chargé, avec M. le docteur Sevestre, de procéder à l'autopsie de l'enfant. Nous rédigeâmes le rapport suivant :

Nous soussignés , avons , conformément à l'ordonnance de M. Salmon , juge d'instruction , procédé à l'ouverture du corps d'un enfant du sexe masculin , qui nous a été représenté pour être celui de X..., mort le 22 de ce 'mois. Nous avons constaté ce qui suit :

Longueur total du corps , 50 centimètres ( le poids du corps avait été précédemment noté , il était de 3 kilogr. 250 grammes.

Diamètre occipito-mentonnier, 13 centimètres.

Bi-pariétal 9 —

Occipito-frontal 11 — .

Teinte générale du corps, jaunâtre; il n'existe pas de rigidité cadavérique. Le tissu cellulaire présente de la du-

RAPPORTS SLR L'iNFANTJÇIDE. 261

reté à la pression du doigt , particulièrement à la face , et constitue cet état particulier que l'on désigne sous le nom d'induration du tissu cellulaire. Les parois du ventre ont une teinte verdâtre. Le cordon adhère à l'ombilic ; il est desséché, long de trois centimètres ; un lien y est encore attaché. Les excoriations , qui ont été décrites dans le premier rapport fait le 18 de ce mois , par M- le docteur Sevestre , l'un de nous , sont de nouveau constatées ; il existe :

1° A la partie supérieure et latérale du bras droit , une excoriation longitudinale de 5 millimètres. 2° Au coude , une excoriation obiique de dehors en dedans , longue de 2 centimètres, large de 3 millimètres. 3° Au coude gauche, quatre excoriations variant de 3 à 6 millimètres d'étendue. U° A la partie latérale du dos , et à gauche , plusieurs excoriations dirigées iongitudinaiement de bas en haut, de 10 centimètres. 5° Sur le sacrum , une excoriation de S millimètres. 6° Sur le genou gauche, trois excoriations; sur le genou droit , quatre excoriations à la partie latérale , et une au-dessus de la rotule.

Toutes ces excoriations sont superficielles , et résultent évidemment d'un froissement contre un corps dur et raboteux ; leur direction , de bas en haut , confirme ce qui a déjà été dit sur la direction qu'a suivie, dans sa chute , le corps de l'enfant.

Crâne. — Aucune trace de violence extérieure. Vers l'occiput , ecchymose sous-cutanée d'une étendue de 2 centimètres en tous sens et qui résulte uniquement du travail de l'accouchement. Les os du crâne sont intacts. Les vaisseaux qui rampent à la surface du crâne sont remplis de sang noir et liquide. Injection notable de la substance cérébrale qui est piquetée, lors des coupes que l'on y pratique. La membrane muqueuse qui tapisse la bouche et le pharynx est à l'état normal.

Poitrine. — La trachée-artère et les bronches ont leur

coloration naturelle. Les poumons remplissent toute la cavité de la poitrine. Ils ont une teinte rouge très vive dans leurs lobes antérieurs. Leur tissu est crépitant dans quelques points ; toutes les autres parties sont le siège d'une congestion sanguine remarquable. Les parties postérieures des deux poumons ont une teinte noirâtre et sont hépatisées.

Le cœur contient du sang liquide dans les deux ventricules.

Abdomen. — Les viscères contenus dans cette cavité n'offrent rien de particulier à noter.

Conclusions. — 1° La mort d'Antoine B... est le résultat de la congestion pulmonaire que nous avons ci-dessus décrite.

2° La teinte ictérique et l'induration du tissu cellulaire ont. été une complication fâcheuse qui s'est jointe à l'affection pulmonaire. Toutefois , ces deux maladies nous paraissent avoir été produites par le refroidissement auquel a été exposé l'enfant , pendant la première heure qui a suivi sa naissance.

24 janvier 1840.

Page 1