SIMULÉES, IMPUTÉES, DISSIMULÉES
Les médecins sont fréquemment chargés de déterminer si des individus sont réellement atteints d'une maladie ou d'une infirmité qu'ils allèguent comme excuse pour être dispensés d'un service public, de faire partie du jury, etc. , ou par tout autre motif d'intérêt. L'examen des conscrits qui cherchent à faire valoir des causes d'exemption réelles ou feintes , nécessite également de la part des médecins la connaissance des moyens employés pour simuler les maladies , et les caractères à l'aide desquels on peut distinguer ces maladies feintes des maladies réelles.
Nous adopterons la division établie par M. Ollivier (d'Angers) (1) dans l'étude des maladies simulées; elle est essentiellement pratique et plus simple que celle qui avait été choisie par Marc dans son article Déception (2).
Des maladies prétextées.
Les médecins- experts sont fréquemment chargés d'apprécier la réalité de certaines maladies qui n'offrent pas de caractères matériels actuels ou anciens. Les névralgies en général , les douleurs articulaires ou musculaires , sans
(1) Mémoire sur les maladies simulées. Ann. d'Hygiène, t. xxv, p. 100.
(2) Dictionnaire de M éd. , art. Déception, t. vi, lre édit.
DES MALADIES PRÉTEXTÉES. 293
trace d'inflammation locale, la gêne dans certains mouvements d'un membre , des douleurs qui sont consécutives , ou que l'on prétend avoir succédé aux premiers effets bien manifestes d'une chute , de blessures ou d'accidents involontaires, dont l'auteur peut être passible de dommages et intérêts, telles sont la plupart des sujets de plainte.
Mais le médecin-expert doit n'accueillir qu'avec circonspection les déclarations du plaignant, surtout dans les cas où il n'existe pas de traces appréciables de la cause des douleurs ou de l'infirmité dont il est chargé de déterminer la gravité , la durée et les conséquences ; la moralité du plaignant et la nature des motifs qui peuvent le faire agir doivent être pris en considération.
Si le prétexte est fondé sur la réalité de la maladie , et que l'étiologie puisse en être complètement établie , le médecin appréciera la valeur des réclamations du plaignant d'après la nature , la durée et les suites probables de cette maladie.
Des maladies et lésions provoquées.
Dans les cas de ce genre , une lésion matérielle existe , il y a un état morbide manifeste , et la mission du médecinexpert est de rechercher si la cause de cet état ne réside pas dans des manœuvres coupables , si la maladie n'est pas simulée par provocation.
Les affections des yeux sont assez fréquemment provoquées par des applications de pommade de belladone autour des paupières : l'extrême dilatation de la pupille produite par cette substance détermine un trouble passager, mais assez intense , dans la vision. Pour reconnaître cette prétendue amaurose , une surveillance pendant vingtquatre heures, afin d'empêcher de renouveler l'application de belladone , suffira pour reconnaître les provocations des phénomènes morbides.
Les jeunes gens qui cherchent à se soustraire à la con-
scription ont quelquefois recours à l'emploi d'instillations irritantes dans les yeux , afin de provoquer une inflammation persistante de ces organes ; mais ces moyens peuvent entraîner une ophthalmie inguérissable. M. Ollivier (d'Angers) a rapporté (1) un fait de ce genre dans lequel était survenue une opacité complète de la cornée transparente, et dont nous avons constaté ensemble les traces en procédant à l'ouverture du corps de celui que le chagrin avait entraîné à un suicide.
La perte des dents, et la mutilation de quelques doigts de la main droite , sont au nombre des moyens employés par des jeunes gens pour être réformés du service militaire. Le médecin-expert doit rechercher si les dents ont été détruites complètement ou non par la carie , si l'état de la bouche peut faire soupçonner que la chute de ces dents ait dépendu de quelque maladie antérieure , ou si , au contraire , elles paraissent avoir été arrachées sans qu'aucune des causes alléguées ait existé.
Quant aux mutilations des doigts f indépendamment des renseignements qu'on peut recueillir sur les circonstances dans lesquelles ces blessures ont eu lieu , leur forme et leur siège suffisent quelquefois pour détruire toutes les présomptions de culpabilité. Larrey démontra à l'empereur que des mutilations des mains dont étaient atteints un grand nombre de soldats nouvellement enrôlés, étaient le résultat de blessures accidentelles, et non pas le fait de leur volonté.
Blessures. — Dans plusieurs circonstances , il est arrivé qu'un individu se soit blessé lui-même, dans le but de faire croire qu'il a été victime d'un guet-apens, d'une tentative d'assassinat ou qu'il a voulu se suicider. Dans ce cas , la situation , la forme , la multiplicité des blessures , le degré de gravité qu'elles présentent, peuvent faire reconnaître leur véritable origine. Quelquefois les traces in-
(1) Annales d'&yiènc, loc. cit., p. 104.