RAPPORTS CONJUGAUX DES ALIENES
a. — Dans le premier cas, il s'agit soit d'un individu traité d'une façon quelconque à domicile, et qui vit en contact plus ou moins intime avec les siens, soit d'un malade interné dans un établissement spécial, et dont on autorise, pour des raisons diverses, les entrevues ou les promenades avec son conjoint. Le plus souvent, le médecin n'est pas consulté au sujet des rapports conjugaux, qui ont lieu ou qui n'ont pas lieu en dehors de son intervention ; parfois, cependant, il est appelé à émettre son avis sur leur opportunité et sur les inconvénients auxquels ils peuvent donner lieu. La réponse du praticien ne saurait être douteuse, en pareille circonstance, et il va de soi qu'il doit interdire formellement tout rapport sexuel entre l'aliéné et son conjoint, non seulement comme un objet de surexcitation ou d'épuisement pour le malade, mais encore comme une tentative dangereuse au point de vue de la procréation possible : étant donné, en effet, que les enfants nés d'un générateur en puissance d'aliénation, au moment de la procréation sont eux-mêmes plus exposés que tout autre à la folie. C'est encore là, du reste, une des mille raisons pour lesquelles l'isolement s'impose dans les cas de ce genre, car lorsque l'aliéné continue à vivre en famille, on se heurte à des difficultés de toute nature, et il devient difficile de s'opposer efficacement à ses désirs et à ses penchants. Quoiqu'il en soit, il convient de proscrire d'une façon absolue les rapports conjugaux entre deux époux dont l'un est, à ce moment, sous le coup d'un accès de folie.
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b. — Il n'en est plus de même lorsque l'aliéné est guéri, et il me paraît absolument arbitraire de vouloir s'opposer, comme on le fait quelquefois, et comme j'en ai vu tout récemment un exemple^ aux légitimes revendications d'un individu revenu à la raison et par conséquent, en pleine possession de ses droits conjugaux. Certes, nul n'ignore combien sont dangereux, au point de vue social, les rapprochements sexuels d'un ancien aliéné; mais en dépit de toutes les considérations possibles, il n'en reste pas moins évident qu'on n'a pas le droit de le contraindre sur ce point, pas plus qu'il n'est permis d'intervenir, sous le même rapport, vis-à-vis d'un phthisique, ou de tout autre individu porteur d'une diathèse transmissible à la descendance. Si l'aliénation mentale offre ses dangers, les maladies constitutionnelles d'ordre physique ont aussi les leurs , et il ne saurait y avoir de loi d'exception pour la première, qui doit rentrer dans le droit commun. C'est ce que le médecin peut faire valoir, lorsqu'il est appelé à donner son avis sur ce point. 11 est de son devoir, toutefois, d'agir avec prudence et de chercher à atténuer, dans une certaine mesure, les conséquences possibles de rapprochements sexuels accomplis dans de pareilles conditions en les retardant jusqu'à la guérison complète du malade, et en invitant celui-ci, dans l'intérêt même de sa santé future, à apporter la plus grande modération dans l'accomplissement de ses désirs. Quant aux moyens de restriction dont on ne fait que trop usage aujourd'hui pour rendre sans effet, au point de vue de la procréation, les rapports
conjugaux, je ne crois pas qu'il appartienne au médecin d'intervenir à leur endroit, encore moins de les conseiller; car il s'agit là d'une question des plus délicates et qui échappe complètement à la juridiction médicale.
2° Chances d'hérédité dévolues aux divers membres de la famille d'un aliéné. — Dans une des récentes séances de la Société médico-psychologique, M. Billod a judicieusement soulevé la question de pratique médico-mentale suivante : « Conduite à tenir quand on est consulté par un sujet qui se croit menacé de folie parce qu'il est issu de parents aliénés. » Cette communication et la discussion qui s'en est suivie ont abouti à cette conclusion à peu près générale que le devoir du médecin en pareil cas, consiste, avant tout, à rassurer son client, tout en conservant une grande réserve. Il est certain que c'est là, en effet, la position habituelle que le médecin doit prendre, et qu'il ne doit pas plus effrayer un fds d'aliéné qui se croit menacé de folie, qu'un fils de phthisique, par exemple, qui appréhende à son tour de devenir tuberculeux. Mais ce n'est là qu'une indication générale, et la question comporte d'autres points de vue qui ont été passés sous silence et qu'il est cependant utile de résoudre. Ainsi, ce n'est pas seulement par un descendant d'aliéné qu'on peut-être consulté à cet égard ; ce peut-être par un collatéral ou par un parent éloigné; ce peut-être aussi, non plus par l'intéressé lui-même, mais par un de ses proches ou son conjoint, par une mère, par exemple, qui s'inquiète
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de l'avenir de son enfant, ou par une femme qui voudrait savoir ce qu'elle a à redouter pour son époux. Bref, il peut arriver tel cas ou le médecin soit obligé non plus de rassurer quand même, mais de parler avec franchise et de faire valoir les raisons de l'opinion qull formule. D'autre part, il me semble que sa réponse ne doit pas être indistinctement la même pour tous les cas et qull ne saurait, par exemple, appliquer à un descendant de paralytique général les mêmes probabilités pathologiques qu'au fils d\m lypémaniaque ou d'un persécuté; par cette raison bien simple que les diverses formes d'aliénation n'exposent pas toutes au même degré ni au même type d'hérédité. Il convient donc, lorsqu'on est appelé à résoudre le problème des chances d'hérédité, en aliénation mentale, de ne pas se borner à prendre pour tâche de dissiper des appréhensions plus ou moins fondées, mais de formuler une opinion scientifique et raisonnée, en prenant surtout pour base certaines considérations relatives : a. — h la personne qui interroge ; b. — à celle pour laquelle on interroge ; c. — k la forme (^aliénation mentale qui est en cause.
a. — En ce qui concerne la personne qui interroge, il n'y a pas, à proprement parler, de considérations spéciales à faire valoir, et les préceptes déontologiques en usage dans la pratique médicale ordinaire, sont également applicables à la pratique médico-mentale. C'est dire assez que lorsqu'on est consulté par l'intéressé lui-même, il est nécessaire de
dissimuler fréquemment et de ne jamais assombrir Tavenir, alors même que la perspective du mal redouté serait, pour ainsi dire, fatale. Au contraire, lorsqu'il s'agit d'une autre personne que celle qui est en cause, on peut s'exprimer avec moins de réserve, surtout sll y a intérêt à instituer un traitement préventif susceptible de diminuer, dans une certaine mesure, les chances de folie.
b. — Les considérations relatives à la personne dont on a à supputer les chances d'hérédité se tirent surtout de son degré de parenté avec le ou les aliénés qui ont existé dans la famille, ainsi que de sa constitution organique et psychique. Il est clair en 'effet, que plus les liens de parenté sont étroits entre l'intéressé et le malade, plus ses chances d'hérédité seront grandes. Le fils et la fille seront ainsi plus exposés que le frère ou la sœur, ceux-ci plus que le neveu et la nièce, ces derniers enfin, plus que les cousins à tous les degrés. De même, les enfants seront plus exposés lorsque la folie aura existé chez leur mère que chez leur père, et, pour les enfants d'un même aliéné, ceux nés à une époque plus rapprochée de la maladie de l'ascendant, auront également bien plus de chances morbides à leur actif. Enfin, on prétend que la folie du père se transmettrait plus fréquemment aux filles, et celle de la mère aux garçons, fait qui est loin d'être démontré, pas plus qu'il n'est suffisamment établi que les enfants qui ressemblent phj^siquement à un de leurs ascendants, tiennent surtout de l'autre au point de vue
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psychique, et par suite ont une tendance marquée à hériter des affections mentales de ce dernier.
Quant au tempérament, à la constitution physique et psychique de Fintéressé, il est clair que c'est là un élément d'information important, et dont il faut tenir grand compte, dans le calcul individuel des probabilités morbides. On sait, en effet, que dans les familles d'aliénés, tous les descendants ne sont pas fatalement voués à la folie, et qu'à côté d'individus mal équilibrés ou aliénés eux-mêmes, il en est d'autres dont l'intelligence, normalement organisée, ne subit jamais la moindre atteinte. Or, parmi les types disparates dont se composent ces familles, il est assez facile de distinguer, en généraL les sains d'esprit des candidats à la folie. Ceux-ci se font remarquer^ dès leur jeune âge, par un manque absolu d'équilibre dans les facultés, par un défaut de pondération et d'harmonie, l'absence de suite dans les idées et de logique dans la conduite, par une prédominance manifeste du tempérament nerveux, une impressionnabilité maladive, une tendance marquée à l'excitation ou à la dépression morale sous l'influence de la moindre cause, quelquefois à des alternatives d'excitation et de dépression. Les autres^ au contraire, sont tout^à fait pondérés et maîtres d'eux-mêmes, et on sent, à leur contact, qu'on se trouve en présence d'individus normaux, n'ayant que peu ou point pris de part à l'héritage pathologique. A plus forte raison la différence s'accentuera-t-elle si les enfants d'aliénés, déjà parvenus à l'âge adulte, ont nettement accusé les caractères de leur tempérament; les uns ayant déjà
présenté quelques traces de trouble cérébral, soit dans le bas âge, soit, ce qui est plus fréquent, à l'occasion de la puberté ou des premières émotions de la vie, les autres, au contraire, ayant déjà traversé ces diverses étapes sans avoir éprouvé la moindre secousse intellectuelle, ni subi le moindre choc moral. En un mot, il faut soumettre directement ou indirectement l'individu sur l'avenir duquel on est consulté à une analyse psychologique minutieuse, comme on soumettrait à un examen pulmonaire attentif, un fils de phthisique qui inspirerait pour luimême quelques inquiétudes.
c. — Mais l'élément d'appréciation le plus important, dans la question, est sans contredit l'étude du type (^aliénation mentale qui est en cause.
Et d'abord, a-t-on affaire à un cas isolé, unique dans la famille, ou, au contraire, à plusieurs faits du même genre, établissant que le principe du mal est déjà profondément enraciné, et que la tare est destinée à se transmettre de génération en génération ? L'aliénation mentale existe-t-elle d'un seul côté, ou dans les deux lignées à la fois, paternelle et maternelle ? Y a-t-il déjà, dans la génération à laquelle appartient l'individu suspecté, quelques exemples d'excentricité, de névroses, de folie, de dégénérescence intellectuelle, ou, au contraire, des signes de constitution normale? La maladie de l'ascendant a-t-elle été un accident purement fortuit, imprévu, occasionné par des causes puissantes et tout à fait individuelles, ou, au contraire, a-t-elle éclaté sous
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l'influence d'une cause légère , surajoutée à une prédisposition déjà existante? Ce sont là tout autant de points importants, sur lesquels doit se porter l'attention.
Enfin, et c'est là un fait capital, à mon avis, bien qu'il n'en ait pas, non plus, été tenu compte dans la discussion citée plus haut, il importe de spécifier nettement, avant de se prononcer, les caractères et la forme de l'aliénation mentale qui a existé dans Fascendance. Nous n'en sommes plus, en effet, à penser quïl est indifférent, au point de vue des conséquences morbides, d'avoir affaire à telle ou telle variété d'aliénation, et les travaux sur l'hérédité et sur la constitution biologique des familles d'aliénés qui ont suivi ceux de Lucas, Morel, Moreau (de ToursJ ont nettement établi déjà, à ce point de vue, des distinctions fondamentales, utilement applicables à la pratique.
On sait, tout d'abord, que certaines formes d'aliénation mentale prédisposent bien plus que d^ autres à rhérédité, et que le suicide, la folie à double forme, les manies et lypémanies raisonnantes, intermittentes ou périodiques, pour ne citer que celles-là, exposent presque fatalement la descendance, tandis que certaines autres, comme la manie et Jalypémanie aiguës, la paralysie générale, etc., compromettent à un degré bien moindre l'avenir de la famille. On sait aussi, et c'est ce que nous nous sommes particulièrement attachés à démontrer, M. Bail et moi, dans un travail récent sur les caractères biologiques des familles d'aliénés, que V hérédité^ en aliénation men-
taie, se présente surtout sous trois types morbides ayant des caractères nettement distincts, quoique en apparence similaires : 1° le type névrosique ou névropathique^ qui tire son origine des névroses et donne naissance aux névroses et à la folie névropattiique ; 2° le type cérébral ou congestif, qui tire son origine, des affections cérébrales proprement dites et donne naissance aux affections cérébrales, compliquées ou non de folie; 3° le type vésanique qui tire son origine des vésanies ou folies proprement dites, et donne naissance de même aux vésanies, c'est-à-dire à la folie pure. L'évolution spéciale des manifertations morbides de chacun de ces types héréditaires, permet donc, dans une certaine mesure, d'établir à l'avance à quelle catégorie d'affections mentales les membres d'une famille sont plus particulièrement exposés. Ainsi, par exemple, dans le cas qui nous occupe, lorsque l'individu en litige est un descendant de paralytique général, la réponse du médecm ne saurait être la même que s'il s'agissait d'un fils de vésanique. Voici, du reste, en quels termes nous avons, M. Bail et moi, formulé notre opinion à cet égard : « Ainsi, la paralysie générale ne naît point de la folie, et n'engendre point la folie. Gomme les maladies cérébrales, elle naît des maladies cérébrales et engendre des maladies cérébrales.
« Il en résulte que les paralytiques généraux n'étant pas fils de fous et ne produisant pas de fous, les enfants de ces malades échappent à l'hérédité vésanique, et que, s'ils sont voués à une classe de maladies spéciales en raison de la paralysie générale de
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leur père ou de leur mère, ce n'est évidemment pas à la folie, mais aux affections cérébrales de tout ordre.
« De sorte que, consulté — ce qui arrive aujourd'hui journellement — sur l'avenir réservé à l'enfant d'un paralytique général, le médecin pourra répondre juste le contraire de ce que répondent en général les praticiens et même les spécialistes les plus au courant de ces questions, à savoir que l'enfant d'un paralytique, par ce fait seul qull est l'enfant d'un paralytique, n'est nullement prédisposé à devenir fou, qu""!! n'a à craindre, par prédisposition, que les affections cérébrales, et que, par conséquent, les deux périodes critiques de la vie chez lui sont le bas âge, en raison de la tendance aux accidents cérébraux infantiles à ce moment, et l'âge mûr, époque des paralysies cérébrales et de la paralysie générale elle-même.
<( En somme, l'avenir est beaucoup plus rassurant ainsi; avec d'autant plus de raison que, bien différentes en cela des familles de vésaniques dans lesquelles les cas de folie se multiplient de plus en plus, les familles de paralytiques se débarrassent dans le bas âge de leur contingent le plus mauvais et s'y purifient, pour ainsi dire, au souffle des affections cérébrales infantiles ; en sorte que ces familles ainsi régénérées, si l'on peut ainsi parler, par une espèce de sélection morbide, ce qui reste de la descendance des paralytiques peut être considéré comme à peu près normal. »
Au contraire, s'il s'agit d'une famille dans laquelle
ont existé plusieurs cas de folie proprement dite ou vésanie, c'est également la folie pure ou vésanie quon aura cl craindre pour la descendatice, par ce fait que, dans rhérédité vésanique, c'est l'aptilnde répétée à la folie qui constitue, à chaque génération, la caractéristique de la morbidité.
Il en est de même, enfin, pour les familles de névropathes ou névrosiques, dans lesquelles le type d'hérédité névropathique se présente avec ses caractères particuliers.
Mais il est quelquefois possible de pousser plus loin encore l'induction scientifique, relativement aux probabilités morbides à supputer. Non seulement, en efTet, il est possible de déterminer presque sûrement à l'avance auquel des trois types d'hérédité peut répondre l'individu en cause, mais encore, dans certains cas particuliers, à quelle variété de folie il est le plus exposé à succomber lui-même. C'est ainsi, par exemple, que les fils de suicidés sont souvent entraînés eux-mêmes au suicide, et que les fils de fous à double forme sont également susceptibles de présenter le même genre de folie que leur ascendant, de préférence à tout autre.
On voit à quelles considérations intéressantes prêtent ces questions de déontologie médico-mentale. Aussi, bien que cette étude biologique de la famille d'aliénés et de ses différents types ne soit guère encore qu'ébauchée, les déductions pratiques qu'on peut tirer des connaissances acquises sontelles déjà des plus importantes et permettent-elles au médecin, dans le cas que nous avons en vue, de
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formuler une conclusion scientifique et raisonnée et non une réponse pour ainsi dire empirique, ayant uniquement pour but de rassurer l'intéressé.
3'' Mariages des aliénés et des parents d'aliénés. — Le médecin peut être consulté sur l'opportunité d'un mariage, dans la pratique médico - mentale , soit relativement aux aliénés eux-mêmes^ soit relativement à leurs parents.
a. — En ce qui concerne les aliénés, c'est surtout d'aliénés guéris qu'il s'agit, car la question du mariage d'un aliéné dans le cours même de sa maladie, ne peut guère être soulevée qu'exceptionnellement. Il existe cependant quelques cas où le mariage d'aliénés internés dans des établissements spéciaux a été autorisé et reconnu valable, ainsi que l'établit l'intéressante discussion qui a eu lieu sur ce sujet en 1876, à la Société médico-psychologique. Quant aux aliénés non séquestrés, leur mariage présente bien moins de difficultés, et il est tel cas, par exemple lorsqu'il s'agit d'une union m extremis destinée à régulariser une situation anormale , comme dans quelques autres circonstances encore, où le médecin peut donner son approbation à un tel mariage. Mais, hors de ces cas tout à fait exceptionnels, le praticien doit se montrer prudent et se tenir à l'écart des mariages d'aliénés qui cachent souvent des mobiles intéressés et des spéculations inavouables.
La question du mariage d'?m aliéné guéri se présente quelquefois, et Morel dit, àce propos, qu'il a pu décider hardiment que le mariage pouvait avoir lieu,