ÉPILEPSIE. — IRRESPONSABILITÉ
Par le D'" A. Motet.
Nous, soussigné, commis le 18 décembre 1883 par une ordonnance deM. L..., juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, à l'effet de constater Fétat mental de la femme B... (Elisa), inculpée d'avoir volontairement donné la mort à son enfant âgé de quatorze mois, après avoir prêté serment, pris connaissance du dossier, recueilli les renseignements de nature à nous éclairer, visité à plusieurs reprises la dite inculpée que nous avons soumise à une observation prolongée à l'infirmerie de la prison de Saint-Lazare, avons consigné dans le présent rapport les résultats de notre examen.
La femme B... est âgée de trente-quatre ans; mariée depuis dix ans à un ouvrier laborieux, elle ne s'occupe que de son ménage et de ses enfants. Elle a encore deux fdles, l'une de neuf, l'autre de huit ans. Elle a perdu
quatre autres enfants, y compris le petit garçon de quatorze mois qui a succombé après la tentative d'asphyxie du 24 novembre dernier.
Nous avons voulu entendre le mari de cette femme. Simplement, avec une douleur profonde, ilnousa raconté sa vie depuis dix ans; les renseignements qu'il nous donne ont une importance décisive.
Lorsqu'il s'est marié, il ne savait rien du passé pathologique de sa femme: quelque temps après, il s'est aperçu « qu'elle était sujette à des étourdissements ». 11 ne s'en inquiéta pas, elle était enceinte, il crut à des accidents dus à la grossesse. Sa femme était, d'ailleurs, très douce, très bonne,, ils vivaient heureux. Deux ans après, les étourdissements furent remplacés par de grandes attaques ; elle tombait à terre, sans connaissance, elle se débattait, avait de l'écume sanguinolente aux lèvres, elle perdait ses urines et ses matières fécales; puis, après l'attaque, elle restait plus ou moins longtemps hébétée, avec de gros yeux qui lui sortaient de la tête; elle marmottait des paroles qu'on ne pouvait entendre. On voyait bien qu'elle battait la campagne. Cela passait quand elle avait dormi; elle avait seulement mal à la tête et ne se souvenait de rien. Dans les derniers temps ses attaques étaient moins fortes, mais elles revenaient plus souvent, surtout la nuit. Son caractère avait changé, elle était sombre, parfois maussade, il ne fallait rien lui dire, elle se serait fâchée. Quand elle était ainsi mal à l'aise, fatiguée, elle se désespérait, et on l'a souvent entendu dire : « Vaudrait mieux que je soie en terre. » Le jour du malheur, le mari était venu déjeuner comme d'habitude, il trouva la figure de sa femme toute décomposée, et, pensant qu'elle n'était pas bien, pour ne pas l'irriter, il ne lui parla pas et retourna à son ouvrage. Les petites filles vinrent à midi ; la mère les envoya chercher deux
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mesures de charbon ; elles crurent que leur mère voulait repasser du linge. En partant, elles embrassèrent leur mère et leur petit frère, et dirent au revoir. La mère leur répondit : « Oui, à revoir, mais vous ne me verrez plus. » A cinq heures, le mari revint de l'atelier, il trouva ses deux filles à la porte, qui, contre l'habitude, était fermée : elles avaient appelé, personne n'avait répondu. B... se souvenant de la tristesse de sa femme quand il l'avait quittée le matin, alla en toute hâte chercher un serrurier; la porte ne s"ouvrant pas, on l'enfonça, et on trouva la femme H... étendue sur son lit, sans connaissance, respirant à peine, ayant à côté d'elle son petit enfant presque mourant. Dans la chambre, le poêle, tiré hors de la cheminée, un fourneau, contenaient du charbon de bois qui brûlait encore. »
Tout ce drame intime tient en quelques lignes, la tentative de suicide est évidente, les préparatifs semblent répondre à une préméditation; mais si cet acte n'a rien, en soi, qui le différencie du même acte accompli par une personne en pleine possession d'elle-même, se déterminant librement, les conditions de l'état mental de l'inculpée nous permettent de l'interpréter à sa juste valeur.
On put^ après assez longtemps, ranimer la mère et l'enfant; la femme B... fut transportée à l'hôpital, où elle ne reprit connaissance que le lendemain matin. Le petit enfant succomba le 25 novembre.
A son réveil, la femme B... manifesta son étonnement de se trouver dans une salle d'hôpital. Elle n'eut aucun souvenir de ce qui s'était passé la veille ; elle n'a jamais pu reconstituer la scène du suicide, elle ne sait pas qu'elle a envoyé sa petite fille acheter du charbon.
Or, nous savons par le mari que la femme B... est atteinte de crises convulsives ; mais ces crises, avec les
caractères qu'elles présentent depuis dix ans, devaient exister, sous la forme vertigineuse, peut-être, bien avant le mariage : elles devaient dater, sinon de la première, du moins de la seconde enfance. Il nous importait de déterminer les antécédents : voici ce que nous avons appris.
Elisa B... est fille d'une mère qui s'était remariée tard, et qui lui donna le jour ayant quarante-deux ans. Son père avait des attaques convulsives fréquentes. Elle eut, à dix ans, une fièvre typhoïde ; c'est à partir de ce moment que se montrent les troubles vertigineux : elle ne tombait pas, elle n'avait pas de convulsions, mais tout à coup, elle se trouvait mal, avait une pâleur extrême; cela durait quelques secondes, et elle était envahie par un irrésistible besoin de dormir. Quand elle se réveillait, elle ne se souvenait pas du malaise qu^elle avait éprouvé. Sa mémoire a, d'ailleurs, toujours été très faible, elle est plus incertaine aujpurd'hui que jamais.
Après l'apparition de la menstruation, vers treize ans, les crises ont été plus fréquentes^ elles revenaient de une à quatre fois par mois. Les attaques convulsives sont de date plus récente; il y a huit ans, au dire du mari, que la première est survenue. Depuis, il semble qu'il ne se soit pas passé un mois sans qu'il y en ait eu au moins une. A la fin de juin 1883, la femme B..., en préparant le repas, est tombée dans sa chambre, auprès du poêle, elle a eu deux doigts profondément brûlés ; la cicatrice entraîna une déformation de l'indicateur, effilé en fuseau. A la fin d'août, ses petites filles, en rentrant de l'école, l'ont trouvée couchée à terre, sans connaissance, et sont allées chercher leur père à l'atelier.
Le 24 novembre, au matin, elle a eu une grande attaque. L'état dans lequel son mari Ta trouvée, « la figure décomposée », est l'état consécutif à la crise convulsive.
On sait combien les actes délirants, à caractère impulsif, sont fréquents à la suite des attaques; on sait aussi combien est absolue la perte du souvenir de ces actes.
11 n'est pas douteux que la femme B... est atteinte d'épilepsie. Chez elle, la forme vertig-ineuse a été seule observée jusqu'à ving-t-six ans, la forme convulsive a succédé, et les attaques diurnes ou nocturnes, ont eu tous les caractères de la grande attaque comitiale. Si Tintellijsence n'avait pas jusqu'alors été troublée, il est certain qu'elle s'était un peu alFaiblie déjà ; dans ces derniers temps, des préoccupations tristes étaient venues; le désir d'en finir avec une vie qui lui était à charge avait été exprimé plus d'une fois. Aux heures d'accalmie, elle n'y pensait plus, elle était, comme autrefois, affectueuse pour les siens. Le jour où elle était prise de « son mal w, elle était sombre, son irritabilité était plus grande; ayant vaguement conscience de son état, elle arrivait par degrés au découragement. Après l'attaque, elle ne s'appartenait plus pendant de longues heures, elle était tout entière dominée par une obsession pathologique, à laquelle il lui était tout aussi impossible de se soustraire que d'échapper à l'attaque convulsive.
Les préparatifs et Texécution du suicide appartiennent certainement à la période délirante consécutive à l'attaque de la matinée. Ils répondent à une préoccupation antérieure, et le trouble mental déterminé par l'attaque a supprimé toutes les résistances; il a de même aboli tout souvenir.
Elle ne se souvient plus, en effet, d'avoir bourré le poêle de charbon après avoir dégagé le tuyau de la cheminée, d'avoir allumé un réchaud, fermé les persiennes et la fenêtre, donné un tour de clé à la porte. Aujourd'hui qu'elle a appris ce qui s'est passé, soit par son mari, soit par nous-même, elle suppose que si elle a allumé du
charbon, c'est qu'elle avait du linge à repasser, et elle ajoute : « Çà devait être un samedi ». Elle explique que, quand elle voulait endormir son petit enfant, elle s'étendait sur le lit, elle lui donnait à téter dans cette position ; il s'endormait au sein, elle le posait doucement pour ne pas le réveiller. C'est là ce qu'elle a dû faire, comme d'habitude. Seulement, comme elle oublie souvent ce qu'elle s'est proposé de faire, elle n'a peut-être plus pensé que le charbon était allumé, et elle a été surprise sans s'en douter. Elle n'affirme rien, elle ne sait pas ; elle a cherché une explication, elle a trouvé celle-ci et ne l'impose pas à la manière des gens qui se disculpent d'une faute.
Pour nous, elle n'a rien à chercher, rien à dire. La tentative de suicide, la mort de l'enfant, appartiennent à une crise délirante consécutive à une attaque d'épilepsie; nous n'hésitons pas à déclarer que la femme B... en est absolument irresponsable.
Mais si cette femme ne doit pas, ne peut pas être considérée comme responsable de ses actes, ne reste-t-il rien à faire, aucune mesure à prendre vis-à-vis d'elle ?
Tel n'est pas notre avis. Il est d'expérience que les épileptiques, lorsqu'ils délirent soit avant, soit après l'attaque vertigineuse ou convulsive, reproduisent dans les accès ultérieurs les actes impulsifs déjà accomplis. La femme B... a préparé un suicide sous cette influence, elle est exposée à en préparer un autre si on la laisse livrée à elle-même. Pour sa propre sécurité, aussi bien que pour sauvegarder la sécurité de son entourage, et même dans un intérêt de sûreté publique, nous pensons qu'il est nécessaire de mettre la femme B...àla disposition de l'autorité administrative, qui pourvoira, d'office, à son placement dans un asile d'aliénés.
Paris, le 5 janvier 1884.
A. Motet.
Sur l'état mental de DELMET (Gédéon), incendiaire . (ÉPiLEPsiE vertigineuse); Par le D"" A. Motet ^
Nous, soussignés, D"^ Bourgeois, médecin de l'hôpital de Beauvais; D^ Bergeron, professeur de la Faculté de médecine de Lille; D"" Motet, médecin en chef de la maison d'éducation correctionnelle, à Paris, chevaliers de la Légion d'honneur, commis le 8 mars J883 par un arrêté de la cour d'assises du département de l'Oise, à l'effet de constater l'état mental du nommé Delmet (Gédéon), accusé du crime d'incendies volontaires, de rechercher si cet homme est ou non responsable de ses actes; après avoir prêté serment devant M. le président du tribunal civil de Beauvais, pris connaissance des pièces de la procédure, recueilli les renseignements de nature à nous éclairer, visité à de nombreuses reprises l'accusé, soit ensemble, soit isolément, avons en notre honneur et conscience consigné dans le présent rapport les résultats de notre examen.
Delmet (Gédéon), âgé de trente-deux ans, journalier, a toutes les apparences d'une constitution vigoureuse et d'une bonne santé habituelle. Sa physionomie est peu intelligente; la face présente un très léger degré d'asymétrie. Les organes génitaux sont normaux, mais peu développés.
1 Extrait de VEncéphale, 1883.
D'im caractère doux et facile, Delmet n'a pas d'ennemis. Il n'a, contre qui que ce soit, de motifs de haine ou de vengeance. Il travaille d'une manière régulière et n'a pas, à bien dire, d'habitudes d'intempérance ; seulement il est démontré que de temps en temps il faisait des excès de boissons. Marié, père de deux enfants, il vit dans les meilleurs termes avec sa mère et sa femme. Il a pu, pendant plusieurs années allumer de nombreux incendies sans que les soupçons se soient portés sur lui. Il paraissait impossible qu'un homme de mœurs aussi simples, en apparence aussi inoiîensif, fût capable de commettre de pareils crimes.
Du mois de janvier 1878 à la fm de décembre 1882, vingt-trois incendies ont éclaté et sont aujourd'hui reprochés à Delmet. Il avoue les uns, il nie les autres; pour nous, les dénégations sont sans valeur. Il n'est pas douteux que l'accusé est l'auteur d'un nombre considérable d'incendies et que ces actes criminels, restant sans mobile appréciable, sont en désaccord avec le caractère, les habitudes de celui qui les a commis.
La cour l'a jugé ainsi. Il s'est posé devant elle un problème dont elle nous a fait Thonneur de nous demander la solution. Nous la lui apportons.
Ce n'est pas sans difficultés que nous sommes arrivés à la détermination de l'état mental de Delmet. Cet homme, d'une intelligence paresseuse, a peine à comprendre nos questions. Moitié par méfiance instinctive, moitié par défaillance de la mémoire, il ne nous donne que des renseignements incomplets ; il ne s'est jamais rendu compte de la nature, du caractère de notre intervention. Plus que sommaire dans ses réponses, il nous obhge à rechercher dans son passé ce qui peut éclairer le présent. Nous sommes ainsi arrivés à reconstituer la biographie cérébrale de Delmet; nous avons trouvé des faits d'une im-
portance clinique décisive, qui, interprétés comme ils doivent l'être, expliquent ce qui, jusqu'alors, était resté obscur.
Delmet est né d'un père qui avait, nous a-t-on dit, des habitudes alcooliques et qui est mort à l'âge de quarantehuit ans. Nous ne savons rien de la maladie qui l'a emporté, mais on nous affirme « qu'il tombait souvent dans les champs, qu'on était obligé de le ramener chez lui; que très souvent il avait des étourdissements ». La mère de Delmet vit encore, et ne présente rien, au point de vue pathologique, qui soit important à noter.
L'enfance de Taccusé a été maladive. Il est resté sujet assez longtemps à des crises convulsives d'une excessive violence. « Il restait comme mort pendant des heures », quelquefois il se débattait, « se déchirait la figure ». II urinait dans son pantalon, dans son lit, et l'incontinence d'urine a persisté longtemps. Les accidents convulsifs devinrent plus rares à partir de la douzième année; on ne retrouve plus que de loin en loin de grandes attaques. Mais il y en a eu. certainement, plusieurs depuis que Delmet est marié, une entre autres dans une bergerie. 11 est tombé sans connaissance, se débattant, ayant de l'écume sanguinolente aux lèvres. Il a été ramené chez lui, et, telle est l'insouciance de sa femme, doublée d'une infériorité intellectuelle trop facilement appréciable, que c'est à peine si elle y avait fait attention. Elle nous signale encore une chute à la porte de la maison, après laquelle Delmet est resté quelque temps sans parler, «mais, il s'est couché; le lendemain on n'y pensait plus».
L'accusé est absolument illettré., Il a été deux ou trois ans à l'école, il n'a rien pu apprendre. Il n'avait pas de mémoire; cette faculté ne s'est pas développée depuis, il nous est impossible de réveiller des souvenirs précis, aussi bien à propos de faits anciens que de faits récents.
Si les grandes attaques convulsives sont devenues rares, il n'en est pas de même de troubles cérébraux en apparence moins graves, pouvant échapper facilement à des observateurs inexpérimentés, et qui, pour nous, ont une valeur considérable.
Nous voulons parler des vertig-es comitiaux.
Delmet est souvent pris, tout à coup, au milieu de ses occupations, dans les champs, aussi bien que dans la maison, d'une bouffée congestive de la face; « il devient cramoisi », puis, quelques instants après, il est tout pâle. Quelquefois il reste debout, le plus souvent il est tellement étourdi qu'il fléchit sur les jambes et tombe, ou s'il en a le temps, il s'assied. A la prison de Beauvais, on l'a vu une fois dans cet état. A Paris, soumis à une observation continue, il a eu trois crises semblables. La première dans la nuit du 17 au 18 avril; il est tombé de son lit; il est resté à terre, alourdi, hébété, paraissant ne voir personne. Il était, quand on l'a relevé d'une pâleur mortelle ; le lendemain matin, il n'avait aucun souvenir de sa chute.
Dans la journée du 19 avril, étant assis dans la cellule sur le bord de son lit, il est subitement devenu très rouge ; on lui a parlé, il n'a pas répondu; la pâleur est arrivée, il a semblé sortir d'un rêve, et dix minutes après, il était revenu à lui.
La troisième crise a été constatée dans la nuit du 21 au 22 avril. Il est tombé encore de son lit, il est resté étendu à terre, sans mouvement, très pâle, environ un quart d'heure ; il s'est relevé seul, et s'est recouché sans dire mot à ses co-détenus. Il avait eu un violent mal de tête pendant la journée; depuis il déclare qu'il se sent beaucoup mieux.
Un homme de trente- deux ans, qui, dans l'enfance, a eu de grandes attaques convulsives se répétant fréquemment, qui, dans la seconde enfance, a eu des attaques de
la même, nature, plus rares peut-être mais auxquelles se sont substituées des crises de vertiges avec rougeur et pâleur alternatives de la face, étourdissements, hébétude, stupeur consécutive, est atteint d'épilepsie.
Le trouble cérébral est tout aussi profond, tout aussi grave que la manifestation épileptique soit convulsive ou vertigineuse. Il est même d'expérience que les vertiges comitiaux sont plus fréquemment suivis d'accès impulsifs que la grande attaque, et qu'ils mènent plus vite qu'elle à la démence. Non seulement on n'est pas fondé à conclure du désordre apparent que tout le monde peut juger dans l'épilepsie convulsive, à la gravité plus grande du mal, mais encore c'est le contraire qui est vrai, pour ce qui regarde surtout les manifestations délirantes.
Ces prérnisses posées, il nous est permis d'aborder la discussion de l'état mental de Delmet et de déterminer sous quelle influence cet homme est devenu un incendiaire.
L'épilepsie présente ce fait remarquable, c'est qu'elle est toujours identique à elle-même, que la crise de mal épileptique, sous la forme convulsive ou sous la forme vertigineuse, ressemble fatalement à celle qui l'a précédée ; que, si elle se complique de délire, les conceptions délirantes et les accès impulsifs seront absolument les mêmes.
On sait aussi, et c'est la gloire de Lasègue de l'avoir démontré d'une manière magistrale, que des causes spéciales venant accidentellement produire une excitation directe sur les centres nerveux d'individus atteints d'afïections cérébrales, provoquent le retour des crises délirantes ; parnii ces causes, l'une des plus actives est l'intoxication alcoolique. Elle agit d'autant plus vite que les u cérébraux » sont, de par leur état pathologique plus sensibles que tous les autres à l'influence de l'agent toxique. Si bien que des épileptiques peuvent ne présenter
que le vertige simple aussi longtemps qu'ils restent sobres, et entrer d'emblée, après le vertig-e, dans les complications délirantes lorsqu'ils sont sous l'influence de l'excitation alcoolique.
Delmet appartient à ce type : déjà la multiplicité de incendies sur le même point indiquait que leur auteur devait être un malade, procédant toujours de la même manière; si l'entourage de Delmet, terrifié par ces sinistres répétés, ne pouvait et ne devait penser qu'à la malveillance, nous n'avions pas les mêmes raisons pour nous arrêter à ce soupçon, nous souvenant d'une loi de pathologie mentale dont nous avons bien souvent vérifié l'exactitude : « Toutes les fois que, dans la campagne, des incendies sont allumés à des intervalles plus ou moins rapprochés, c'est qu'il y a dans une famille, un imbécile, un idiot, ou un épileptique ; qu'on recherche, qu'on observe attentivement, on le prendra sur le fait. »
Il n'est pas douteux que Delmet est un épileptique et qu'il a de fréquents vertiges. Nous en avons constaté trois en moins de cinq semaines, et nous avons la certitude qu'il a pensé à mettre le feu à la prison de Beauvais comme au dépôt à Paris. Ce qu'il nous dit à ce sujet doit être d'une sincérité absolue ; « Dans la nuit où je suis tombé de mon lit (nuit du 17 au 18 avril), came disait de mettre le feu ; ça m'a dit aussi, ça ne brûlera point là ». Il avait eu encore ce qu'il a éprouvé bien souvent, ce qu'on observe chez quelques épileptiques incendiaires ou homicides, la vision rouge, globes de feu ou flammes, véritable hallucination qui suit de près « rictus épileptique». Pourquoi n'a-t-ij pas mis le feu à Beauvais et à Paris? ■— Nous le dirons tout à l'heure.
Toutes les fois que Delmet a mis le feu à des maisons habitées, à des granges, il a éprouvé les mêmes sensations. Une irrésistible impulsion le dominait, il était anxieux
aussi long-temps qu'il n'avait pas cédé, a Quand ça me prenait, j'avais le cœur serré; quand ça flambait, j'étais soulagé. )) Elle est bien de lui, cette pbrase qu'il nie avoir jamais prononcée et que nous affirmons qu'il a dite : « Quelle belle raie de feu ! » Les Pyromanes ont de ces exclamations.
(( Une femme, qui avait incendié sa propre maison et qui avait été surprise dans une sorte d'extase en présence desflammes, avouaitqu'elle était l'auteur d'un autre incendie, qu'il n'y avait pour elle rien de plus beau, qu'elle avait été pousséepar un cauchemar qui l'obsédait, et qu'à la vue des flammes, son cauchemar se fondait, se calcinait, qu'elle était soulagée. » Nous en pourrions citer de nombreux exemples.
Pour Delmet on peut se demander comment, si le vertige épileptique est suivi d'un délire impulsif toujours identique à lui-même, il a pu se faire qu'il n'ait pas incendié sa propre maison, qu'on ne l'ait pas surpris essayant de mettre le feu n'importe où, à la suite de l'un de ces étourdissements auxquels il est si sujet?
La raison, la voici :
En étudiant le dossier, en trouvant que Delmet avait été vu au cabaret dans plusieurs des soirées pendant lesquelles avaient éclaté les incendies, l'idée nous vint de contrôler les dates, de chercher à quel jour de la semaine elles répondaient dans la succession des années. Nous sommes arrivés au résultat suivant;
En 1878, le 20 janvier, le 14 avril, le 26 mai sont des dimanches; le '15 août est un jour de fête; le 15 septembre, le 6 octobre, le 29 décembre sont des dimanches.
En 1879, le 26 janvier, le 5 octobre sont des dimanches.
En 1880. C'est le l'^i" janvier.
En 1881, le 4 juillet est un dimanche, le 25 décembre est le jour de Noël.
Donc, sur la totalité des incendies, douze correspondent à des jours de fête. Est-ce une simple coïncidence? Nous ne le pensons pas. Delmet, ces jours-là, allaitau cabaret, il buvait, et l'excès alcoolique lui fournissait l'appoint d'excitation nécessaire pour que l'impulsion qui commandait fut obéie. Elle était d'autant plus impérieuse alors, et nulle résistance ne pouvait lui être opposée. L'appétit était surtout éveillé par la vue de la paille, il suffisait qu'il en passât quelques brins par une ouverture pour que Delmet y mit le feu, toujours par le même procédé, avec une allumette prise au cabaret. 11 n'en portait pas ordinairement sur lui.
L'instruction a relevé quelques détails qui ne sont pas sans intérêt. Différents témoins ont dit « qu'ils avaient remarqué Fair drôle, la pâleur de Delmet; il courait de côté et d'autre ». Emile Cappelier se souvient du propos suivant : « Tant pis si la meule du patron brûle, ce sera beau ». Une fois^ Delmet était profondément endormi une demi-heure après être rentré chez lui; il venait de mettre le feu. Le jour de l'incendie chez Dufoulloy, le 13 janvier 1880, Thiesset Nicolas a constaté sur la neige, qu'un individu avait uriné tout en courant; nous ne voulons pas tirer de conséquences trop absolues de ce dernier fait, nous ne pouvons dire qu'une chose, c'est que l'incontinence d'urine est fréquente chez les épileptiques, et que Delmet a plus d'une fois mouillé sa chemise et son pantalon. Si Tattention avait été appelée sur l'état mental de l'accusé, on eût observé bien des particularités qui ont passé inaperçues; notre tâche eût été facilitée. Toutefois, notre examen direct, les renseignements que nous avons recueillis, suffisent, et au-delà, pour nous permettre de formuler les conclusions qui nous sont demandées.
Delmet (Gédéon) est atteint d'épilepsie vertigineuse, les
vertiges sont suivis chez lui d'accès de délire impulsif, de courte durée, pendant lequel il est irrésistiblementpoussé à incendier.
Le délire impulsif consécutif aux vertiges comitiaux est d'ordinaire transitoire; il s'épuise vite, et quand il est tombé il ne laisse pas de traces appréciables. On a peine à croire qu'un désordre mental aussi considérable puisse n'avoir qu'une durée aussi éphémère. Rien cependant n'est plus vrai, plus conforme à l'observation de tous les jours. Le vertige qui le précède peut lui-même se réduire à un étourdissement d'une seconde, à un simple spasme des muscles de la face; c'est un éclair qui passe, après lui l'ouragan se déchaîne, terrible, dévastateur. Et quelques heures après, tout est rentré dans l'ordre.
Delmet n'est pas une exception; mais il présente un côté particulièrement intéressant, tout personnel, que nous avons tenu à mettre en lumière. Chez lui, le délire reste hallucinatoire quand il n'a pas bu, il devient impulsif sous l'influence de l'excitation alcoolique. En cela encore, Delmet rentre dans les types classiques; c'est un grand malade dont l'avenir est plein de menaces, si l'on n'y prend garde.
Pour nous, cet homme n'est pas responsable de ses actes, mais la maladie dont il est atteint ne présente pas de chances de guérison et le rend, au suprême degré, dangereux pour la société. Il importe qu'il soit mis dans l'impossibilité de nuire et maintenu sous une surveillance étroite dans un asile d'aliénés.
Paris, le 10 mai 1883.
: Bourgeois, Bergeron, Motet.
Conformément aux conclusions de ce rapport, le jury acquitta Delmet.
Incul'pation de vols
(paralysie générale. — IRRESPONSABILITÉ) ;
Par le D"" A. Motet.
Nous, soussigné, etc., etc.
M. de L... appartient à une famille distinguée dont plusieurs membres ont occupé dans une grande administration une situation élevée. Il eût pu, avec ces antécédents, faire son chemin de ce côté, mais, très artiste, excellent musicien, il suivit une autre voie. Il se maria à vingt-six ans, contre le gré des siens, il eut six enfants. Sans fortune, le ménage connut toutes les privations. Le mari courut le cachet, la femme fît des fleurs artificielles pour vivre. Depuis vingt ans, à force de courage^ ils ont à eux deux soutenu cette lutte contre la vie.
M. de L... a quarante-six ans aujourd'hui. C'est un homme d'aspect misérable, à la démarche mal assurée; il a une expression de physionomie caractéristique, mélange d'inquiétude et de niaiserie. Sa parole est hésitante, il n'articule plus franchement le mot, il passe des syllabes, et, si on l'oblige à un effort, il est pris de spasmes des muscles de la face, de tremblements fibrillaires des muscles des lèvres, tremblements qu'on retrouve très accusés à la langue : ils existent encore aux mains, et apparaissent aux membres inférieurs quand la station debout est prolongée.
Ces symptômes significatifs d'une lésion cérébrale en
évolution ont été constatés par M^'*' de L... depuis plus d'un an.
Nous pouvions penser à de l'alcoolisme chronique. Professeur de piano dans la journée, M. de L... « faisait les soirées », il avait fréquemment l'occasion de boire avec ses camarades d'orchestre, et, sans arriver jusqu'à l'ivresse, il accumulait les verres de vin et les verres de punch en quantité assez considérahle. Une nuit qu'il sortait, après souper, d'un restaurant où il avait conduit Torchestre d'un bal, un peu titubant, il glissa sur le bord d'un trottoir, tomba lourdement sur la tête, se fit au front une grave blessure, et perdit connaissance. On le porta chez lui, il ne reprit ses sens que dans la journée. A partir de ce moment, les troubles cérébraux, qui existaient déjà, devinrent de plus en plus apparents. Le caractère se modifia, les aptitudes baissèrent : physiquement et moralement, il s'affaissa. La déchéance a été progressivement croissant, et par crises, il est devenu absolument incapable de se livrer à aucun travail, il a même, pendant une quinzaine de jours, été gâteux.
Puis, comme il arrive si souvent dans les affections cérébrales de cet ordre, il eut des rémissions, sans redevenir ce qu'il était jadis. Tout amoindri qu'il fût, il pouvait encore, par une sorte d'automatisme, jouer des airs qu'il avait plutôt au bout des doigts que dans la mémoire. Un presdigitateur, qui le connaissait de longue date et savait sa position misérable, l'emmenait par pitié pour lui faire gagner quelque argent. C'est ainsi qu'il alla le 25 décembre chez M. X... pour jouer quelques ritournelles au cours d'une séance de physique amusante.
Là, M. de L... fut trouvé errant dans l'appartement; on le surprit faisant main basse sur de petits objets, et l'on retira de ses poches bourrées, un étui, des ciseaux, deux couteaux, un tire-boutons, une boîte d'allumettes,
un bracelet, un coupe-papier, des cigares, un porte-mine, une cravate, un mouchoir de poche, des gâteaux, des bonbons, etc.
A elle seule la multiplicité de ces objets était un indice du trouble mental de ce singulier voleur. On l'arrêta cependant, et chez le commissaire de police, il ne se défendit pas, il laissa dire et faire, signa même le procès-verbal, sans se douter peut-être que c'était bien de lui qu'il s'agissait.
Cette impulsion au vol avait été déjà plus d'une fois constatée chez M. de L... 11 vole même dans son appartement. C'est dans ses poches que sa femme retrouve ses bobines de fil de laiton, ses pinces, ses pétales de fleurs. Il restitue, d'ailleurs aussi facilement qu'il a pris, ayant, d'ordinaire, oublié ses larcins.
Au moment de notre examen, M. de L... ne se souvient plus des vols qui lui sont reprochés, et qui ne sont qu'un épisode dans un ensemble de troubles dont la gravité ne saurait être méconnue. Cet homme, atteint d'une lésion cérébrale (péri-encéphalite diffuse), est déjà dément : la maladie ne s'arrêtera pas dans sa marche progressivement envahissante. Il faut, à bref délai, s'attendre à des troubles plus accusés encore, à la nécessité de pourvoir à son placement dans un asile d'aliénés.
Dans ces conditions, M. de L... qui a cédé, sans résistance possible, à un entraînement tout pathologique, ne peut pas être considéré comme responsable de ses actes.
Paris, 8 février, 1884.
A. Motet.
N.B. — Il y a un mois environ, la femme de ce malade est venue me prier de l'aider à faire placer son mari à Fasile Sainte-Anne. Il avait été pris d'une
bouffée congestive avec congestion épileptiforme. Depuis, il est resté presque inerte, gâteux ; c'est à peine s'il bredouille quelques phrases absolument incohérentes.
Asiles pour les aliénés criminels. — Lorsqu'après une expertise médico-légale l'inculpé, déclaré irresponsable, a été l'objet d'une ordonnance de nonlieu, il reste encore à se demander ce qu'il convient de faire vis-à-vis de ce malheureux.
Faut-il, l'assimilant à un aliéné ordinaire, l'interner tout simplement dans un asile d'aliénés, sans que les conditions de son séjour ou de sa sortie de l'établissement soient soumises à une réglementation spéciale?
Faut-il, au contraire, le séparer des autres aliénés et l'interner soit dans un asile spécial, comme celui de Broadmoore en Angleterre (criminal lunatic asylum)^ soit dans un quartier annexe de prison, comme cela existe à la Maison centrale de Gaillon, en France, et soumettre son séjour et sa mise en liberté à une réglementation tout à fait particulière ?
Telle est l'importante question actuellement en discussion, en France, au point de vue scientifique devant les corps savants, et au point de vue législatif dans la commission chargée d'élaborer le nouveau projet de loi.
Sans prendre parti dans cette grave question, nous nous bornerons à constater que la majorité des esprits penche vers la création d'asiles d'Etat spé-