‹ Manuel pratique de médecine mentaleChapitre 157 sur 179 · EXPERTISE (FOLIE SIMULÉE · texte numérisé non relu

EXPERTISE (FOLIE SIMULÉE

fin, OÙ il en arrive parfois à se lasser de son séjour dans un tel milieu, et à renoncer à sa simulation.

De tout temps, on a recommandé, comme procédé propre à découvrir la simulation, lesmoyens de rigueur et de répression envers l'individu suspecté, tels que l'emploi du chloroforme ou de l'éther, les vésicatoires, les moxas, les ventouses scarifiées, les cautérisations au fer rouge, les douches énergiques, etc etc., Avec Tardieu, qui s'est élevé contre ces épreuves douloureuses et quelquefois même dangereuses, nous proscrivons tous les moyens véritablement inhumains, et nous n'acceptons, dans cet ordre d'idées, que les procédés réellement inoffensifs, comme le séjour de l'inculpé dans un quartier d'aliénés agités ou gâteux qui lasse sa patience, comme l'emploi d'une soi-disant médication, composée d'eau additionnée d'une substance désagréable ou nauséabonde qui l'écœure, etc.

En réalité, c'est surtout à son expérience et à sa sagacité que le médecin doit faire appel pour découvrir la vérité. Des interrogatoires multipliés et bien conduits ; une observation rigoureuse, une surveillance sans trêve, exercée jour et nuit et à l'insu de l'intéressé; des moyens habilement ménagés pour endormir sa défiance, des pièges adroitement tendus pourprovoquer des paroles inconsidérées, des écrits imprudents ou des actions 'compromettantes : tels sont les moyens les plus propres fpour arriver à ce résultat.

Une des règles principales, dans une expertise de ce genre, consiste à soumettre à un examen attentif les d'werse? fonctions phi/siques de l'individu. En effet, c'est

surtout de ce côté que la simulation est pour lui difficile et même, pour certains symptômes, impossible. Il y a là Vinsomnie, à laquelle les pseudo-aliénés ne songent guère ; V analgésie, si fréquente chez les véritables fous ; Virrégularité de l'appétit, la constipation, et surtout les troubles de la circulation et de la respiration, si caractéristiques dans les folies généralisées, et qu'il est évidemment impossible de contrefaire. Ainsi, le faux mélancolique, pour si habilement qu'il prenne le masque de la torpeur, n'arrivera jamais àprésenter cet abaissement de la température, cette lenteur du pouls et de la respiration et surtout ce refroidissement violacé des extrémités qui sont si manifestes dans la véritable mélancolie. Au besoin, on peut user du thermomètre et du sphygmographe , comme M. Voisin l'a fait pour la simulation de l'épilepsie.

Un autre signe est l'état dnregard, sur lequel M. A. Laurent a judicieusement insisté dans son excellente monographie sur la simulation de la folie. « Le regard, du simulateur, dit cet auteur, estfurtif, mobile, sournois. La figure signale un état forcé, un désaccord choquant et significatif. Le criminel simulateur ne saurait donner à son regard l'expression égarée et excitée qui appartient au maniaque. On n'y reconnaît que l'effronterie et non de l'aberration d'esprit. Il ne produira pas davantage l'expression véritablement indifférente, affaissée du dément, du paralytique, fixe du stupide, fière et orgueilleuse du monomaniaque, etc. Il ne saurait dissimuler l'attention qu'il porte à toutes les paroles et à tous les mouvements de celui qu'il sait chargé de scruter ses discours et ses

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gestes; et bien souvent, il baisse les yeux, se méfiant de l'expression que peut trahir son regard. »

Une différence à signaler encore entre le véritable aliéné et le faux aliéné, c'est que le premier est plutôt porté généralement à <i/s52mM/er sa folie, et, en tout cas à la nier et à se défendre de cette imputation, tandis que le simulateur, au contraire, cherche constamment à mettre sa folie en e'uic^e^ce, s'en vante, pour ainsi dire, et n"extravague jamais tant que lorsqu'il se trouve en face de ceux qui sont appelés à l'examiner et à le juger.

Enfin, il ne faut pas oublier, dans les expertises de ce genre, que la folie peut avoir éclaté après l'accomplissement de Pacte incriminé', que le sujet, déjà plus ou moins véritablement aliéné, peut simuler ou plutôt charger son délire, ce qui a été observé plusieurs fois par différents observateurs et ce qui a même fait dire par certains, qu'il fallait être plus ou moins aliéné pour simuler la folie ; enfin, quela simulationi^rolongée delà folie peut, à la longue, avoir un fâcheux retentissement sur les facultés du sujet et même troubler plus ou moins profondément son intelligence. Beaucoup de simulateurs découverts ont avoué qu'ils se sentaient devenir fous et qu'ils ne recommenceraient pas, fût-ce pour sauver leur tête, à jouer un pareil rôle. « Vous ne pouvez croire ce que j'ai souffert, avouait à Morel Derozier démasqué. J'ai cru devenir réellement aliéné et j'avais plus de crainte encore de tomber fou que d'aller au bagne. »

Folie alléguée. — Un délit ou un crime vient d'être commis; le prévenu est entre les mains de la

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justice; il ne simule pas actuellement la folie, mais il proteste, soit personnellement, soit par la bouche de son défenseur, que sa raison s'est égarée tout à coup au moment de Faction, et que c'est sous l'influencedece délire momentané, rêve ou hallucination, qu'il a accompli son attentat. Sans doute, :dans les cas de cette nature, l'analyse minutieuse des .circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi l'acte incriminé, peut fournir de très utiles indications ; cependant l'expert doit se souvenir expressément que les faits de folie soudaine et transitoire s'observent |rarement, pour ne pas dire jamais, chez des personnes absolument saines d'esprit et de corps^ mais que ces faits sont en général l'indice ou le résultat d'une prédisposition héréditaire ignorée, de vertiges méconnus, d'une méningo-encéphalite imminente, d'une aliénation mentale larvée ou à la période d'incubation. Il est donc indispensable de diriger toujours les recherches en vertu de ces considérations.

Rapports médico-légaux. — Son expertise finie, il reste au médecin à formuler le résultat de son examen et à exposer ses conclusions sous forme d'une pièce écrite qui porte, comme nous l'avons dit, le nom de rapport médico-légal. Pour indiquer la manière de procéder dans la rédaction de cette pièce si importante, je ne puis mieux faire que de reproduire ici quelques rapports médico-légaux relatifs à des faits typiques d'aliénation mentale, et qui peuvent servir de modèles. Je me fais un devoir de remercier particulièrement ici M. Legranddu SaulleetM. Motet,

deux de nos plus éminents médecins légistes, qui ont bien voulu mettre à ma disposition plusieurs rapports inédits et des plus intéressants.

RAPPORT MÉDIGO-LEGAL

Sur Vétat mental d'A. G..., meurtrier du B^ MARCHANT.

(délire de persécution, ordonnance de non-lieu.)

Par le D^ Y. Parant \

Nous, soussignés, docteurs en médecine de la Faculté de Paris, domiciliés à Toulouse; J. Nogués, professeur à la Faculté de médecine; Guilhem, médecin des hôpitaux; V. Parant, médecin de la maison de santé, rapporteur;

Commis par ordonnance de M, Doazan, juge d'instruction, à l'effet d'examiner l'état mental du sieur A..., actuellement interné à l'asile d'aliénés de Braqueville (Haute-Garonne), inculpé d'homicide;

Avons prêté serment le 30 juin 4 881 ;

Avons ensuite pris connaissance de nombreux documents concernant le sieur A..., que nous avons visité plusieurs fois à l'asile d'aliénés.

Après quoi, nous avons rédigé le rapport suivant:

Le 18 juin 1881, le sieur A..., interné à l'asile de Braqueville depuis six semaines, tirait à bout portant un coup de revolver sur M. Marchant, directeur-médecin de l'asile. La balle, atteignant la partie postérieure de la tête, déterminait une blessure aux suites de laquelle

i Extrait des Annales médico-psychologiques, septembre 1881.

succombait, le 21 juin, notre malheureux et regretté confrère,

A... est-il ou non responsable de cette mort? autrement dit, est-il ou n'est-il pas aliéné?

Quelques personnes qui ont eu des relations avec lui ont nié qu'il fût atteint d'aliénation mentale. Des organes de ia presse ont élevé la voix à son sujet, et ont prétendu qu'il était victime d'une séquestration arbitraire et illégale.

Les médecins militaires qui ont donné leur avis sur cette séquestration, M. Marchant lui-même dont le conseil avait été réclamé avant l'internement, ont affirmé l'existence d'une maladie mentale bien caractérisée et qui rend le malade dangereux.

L'autorité judiciaire intervenant après le meurtre, nous a chargés de l'éclairer sur ce sujet. Après l'étude des documents qui nous ont été remis, après l'examen direct du sieur A..., nous sommes arrivés à une conviction conforme à celle de nos confrères.

Ces documents sont très instructifs et très significatifs. Nous allons en présenter l'analyse et en donner quelques extraits. Ils nous aideront à retracer, au point de ,vue mentaJ, la vie de A... pendant les dernières années; les détails dans lesquels nous allons entrer suffiront certainement à lever tous les doutes sur l'existence de la maladie.

A... est un soldat de fortune; engagé volontaire en 1859, il s'est peu à peu élevé par sa tenue, par son instruction militaire, et surtout par sa brillante conduite dans la guerre de 1870, jusqu'au grade de capitaine.

S'il était soldat distingué, il semble néanmoins avoir été défectueux sous d'autres rapports. Dans une note qui le concerne, émanant du corps où il a servi de 1872 à 1875, nous trouvons ce qui suit: « Le capitaine A... avait

un caractère bizarre, fréquentait peu ses camarades et se croyait persécuté. «Plusieurs collègues de A..., dans le même corps, parlent dans le même sens et ajoutent qu'i s'imaginait être méprisé d'eux parce qu'il était de trèsi humble origine. — Rien ne justifiait de pareilles idées qui, 'probablement, étaient le premier produit de la maladie mentale que nous allons voir faire explosion tout à coup.

A... se maria en octobre iSTo. Sa femme était d'une famille de Forcalquier, sur l'honorabilité de laquelle, d'après les renseignements que nous avons sous les yeux, le doute n'est pas permis. Cependant, dès le jour même de son mariage, A... conçoit sur elle de formidables soupçons et fait peser sur sa femme une accusation des plus graves. Il croit qu'on l'a trompé; qu'on a abusé de lui; que sa femme n'est pas honnête. Tous les éloges qu'on lui a faits de sa vertu sont faux et menteurs. Ce qui lui donne ces idées, ce sont des signes mystérieux qu'il croit avoir vu échanger entre les divers membres delà famille ; les paroles qu'on lui adresse sont à double entente; enfin une prétendue et invraisemblable conversation entre sa femme et un de ses beaux-frères lui révèle l'horreur de sa situation et lui donne une triste certitude.

En outre, à de certains malaises qu'il éprouve et qu'il ne s'explique pas, il imagine que, dans un but évident pour lui, on a cherché à l'empoisonner.

Laissons-le parler; des extraits de. lettres vont nous renseigner promptement sur ses griefs :

c( En 1875, je m'alliai, et ce fut r^^on malheur, à une famille élevée tout entière chez les jésuites, dont j'ignorais encore l'esprit de cette société. Je me mariai avec une de ses filles âgée de vingt-quatre ans, qui, sous les apparences de vertu, menait avec un de ses beaux-frères une vie répugnante, ignorée de tous, lesquels vantaient les dehors de cette femme.

« A peine marié, je m'aperçus de Ja valem' de cette femme. )>

Il crut reconnaître que M^'^ A... avait été la maîtresse de son beau-frère ; que toute la famille avait pris des mesures pour qu'il ne s'en aperçût pas. C'est dans ce but qu'on lai fit prendre des narcotiques qui devaient le rendre incapable d'accomplir ses devoirs conjugaux, jusqu'à ce que pût intervenir un homme choisi parla famille, qui deviendrait l'amant de M""^ A... dont il couvrirait ainsi le passé.

L'amant ainsi choisi est un capitaine de la garnison de Rouen, à laquelle A... appartenait alors.

« Ce capitaine s'engagea, pour posséder cette femme, à fournir un certificat attestant de l'innocence de la femme, et que c'était à lui-même que cette femme avait donné son cœur. Cet écrit obtenu... couvrait complètement A..., qui avait dû être inceste et avoir des relations avec sa belle-sœur... »

Voilà le roman invraisemblable dont A... fît, dès le principe, la base de ses idées délirantes. Tout est parti de là, et actuellement rien n'est changé dans ces idées premières. On s'étonne à bon droit que quelques personnes aient pu^ même un instant, croire à la réalité de ces inventions manifestement morbides, et se soient laissé abuser par le récit de malheurs conjugaux survenus dans des conditions impossibles. Comment admettre qu'une jeune femme se soit, au lendemain de son mariage, livrée à un inconnu, et que cet inconnu ait pu songer à posséder la femme? D'ailleurs, en ce qui concerne le capitaine mis en cause, une enquête faite par ses supérieurs a établi qu'il était irréprochable.

S'il pouvait y avoir encore un doute sur la nature morbide de ces conceptions, la suite des événements devrait le faire disparaître.

Au lendemain de son mariage, A... conduisit sa femme à Rouen. Là, il agit en mari tourmenté par une impérieuse jalousie; il épie et interprète en mal les moindres mouvements, les moindres actions de sa femme; lorsqu'elle sort, i] croit lui voir faire des signes d'intelligence avec tout le monde ; il se livre contre elle à des récriminations incessantes, il s'irrite, il fait des scènes de violence, et force enfin la malheureuse à se réfugier chez des voisins. La situation devint telle, queM^»*^ A... réclama l'intervention de quelques amis; et l'autorité militaire prévenue par eux, ne trouva rien de mieux que de faire mettre A... en traitement à l'hôpital.

Au milieu de ces scènes de jalousie morbide, nous voyons les idées délirantes se déterminer de plus en plus.

Bientôt, ce n'est plus à un seul, mais à plusieurs officiers que M™^ A... s'est livrée.

L'amant principal se déclare d'une manière remarquable: « J'attendais, dit A..., que cet officier vînt cracher en passant à côté de moi Un jour que j'allais à l'exercice, cet officier fumait un cigare à sa fenêtre; au bout de la rue, comme j'en prenais une autre, cet homme, levant son cigare de la bouche, crache et remet son cigare à la bouche d'un air vainqueur, et se remet au balcon en regardant cette femme... )>

A... entend son rival venir dans son appartement pendant qu'il y est lai-même; il croit aussi le voir; et si sa femme et cet homme ont tant d'audace, c'est qu'on le tient, lui, sous l'influence des narcotiques. Car il s'aperçoit à des indices nombreux que sa femme continue à l'empoisonner; « elle voulait entrer seule dans la cuisine, afin de pouvoir aller verser le poison dans les aliments ».

Ses lettres sont pleines de détails du même genre qu'il serait trop long de rapporter.

Cependant, à l'époque dont nous parlons, sa folie n'était pas encore si absolue qu'il n'eût des moments de lucidité et ne comprît son erreur. Alors il faisait jurer à sa femme qu'elle ne l'avait pas trompé et lui en faisait faire par écrit le serment. Voici un spécimen des nombreuses déclarations qu'il lui fit signer, qu'il rédiiïeait et écrivait lui-même : « Je soussii:née ai fait du fond du cœur, devant Dieu et devant les hommes, le serment de rester toujours fidèle à mon époux et de remplir mes devoirs d'épouse. Aujourd'hui, pour donner fin aux indignes soupçons de mon mari qui a pensé jusqu'ici que j'entretenais par un moyen quelconque des relations avec un capitaine, je renouvelle ce serment par écrit pour mettre un terme à la jalousie de mon époux. Quant à avoir le moindre signe de connivence ou à avoir envoyé le moindre baiser à qui que ce soit, je ne l'ai jamais fait et je ne le ferai jamais pour rien au monde. »

Mais ces éclairs de raison, si on peut toutefois les considérer comme tels, ne duraient qu'un instant. Les idées délirantes reprenaient bientôt le dessu'i, et A... recommençait à formuler les mêmes accusations.

Les personnes qui étaient en relation avec lui à cette époque l'ont bien jugé.

Le médecin du bataillon, auquel M. A... appartenait, s'exprime ainsi : « Au mois de décembre 1875, M. le capitaine A... était atteint de monomanie jalouse parfaitement caractérisée. J'eus fréquemment à cette époque l'occasion d'entretenir M. A... et pus m'assurer... de la réelle existence de cette monomanie qui mettait en danger et sa propre vie, et celle de sa femme, et celle de ses voisins... »

Pendant que M. A... était à l'hôpital, M^^^ A..., de l'avis de ses amis et des chefs de son mari, prit le parti de rentrer dans sa famille. Elle quitta Rouen une première

fois, mais dut y revenir après quelques jours, ayant été empêchée de continuer sa route vers Lyon parce que les communications étaient interceptées par les neiges entre Paris et Dijon. Lorsque les voies furent redevenues libres, elle repartit pour Forcalquier. — Or, à ce même moment, le général X... avait aussi fait une absence; ce que sachant, M. A... interpréta les faits à sa manière. Sa femme était allée à Paris pour se livrer à l'aise au général, et c'était à ce prix-là qu'elle avait obtenu que son mari fût mis à l'hôpitaL

Ce généra] X... joua dès lors un grand rôle dans les machinations dont A... crut être lavictime ; il était l'agent principal, l'homme lige de ses persécuteurs. Il mourut deux ou trois ans après cette affaire ; mais c'est qu'alors on n'avait plus besoin de lui et qu'on s'en débarrassa : {( Le général X..., ayant son rôle accompli ou sa mission terminée, disparut de cette terre. Au sujet de cette mort, ma conviction est qu'il est mort empoisonné; car l'inceste beau-frère et amant de cette femme avait menacé d'empoisonner son complice, dans le plan qu'il avait combiné, alors que celui-ci aurait terminé son rôle. »

A... voit croître ainsi peu à peu le nombre de ses prétendus eimemis, en même temps que ses idées délirantes s'accusent davantage.

N'ayant plus sa femme près de lui, il tourna son irritation contre ceux qu'il croyait avoir été ses amants. Il s'adressa surtout au capitaine dont nous avons parlé et à un autre; il les poursuivit partout de ses injures: il les provoqua en duel; il leur fit des menaces. Ceux-ci demandèrent alors à leurs chefs de les protéger. A... fut envoyé de nouveau en traitement au Val-de-Grâce, où sa maladie fut qualifiée d'excitation cérébrale, et de là chez lui, en congé de convalescence.

A son retour à Rouen il fut changé de bataillon et passa au 21^ chasseurs. Mais, comme il recommençait ses agressions et ses menaces contre ses collègues, on le fit changer de garnison, et il fut envoyé à Alençon dans le 17^ bataillon de chasseurs.

Il y fut d'abord tranquille, ayant devant lui de nouveaux visages. Mais sa tranquillité ne fut pas de longue durée. A son arrivée, il s'était mis à raconter à tout venant ses malheurs conjugaux. Malgré leur invraisemblance, on y avait compati. Puis, comme il y revenait sans cesse, qu'il en faisait Tobjet unique de ses conversations, ses collègues s'écartèrent de lui peu à peu. Il vit dans cet isolement rintluence occulte de sa femme et de ses persécuteurs, qui cherchaient maintenant à le faire passer pour fou et à le déshonorer. Singulière contradiction d'un esprit malade, qui croyait être victime d'imputations déshonorantes, alors que c'est lui-même qui, par ses dires m.ensongers, déversait la honte sur une famille honorable ! Il se persuada que sa femme venait fréquemment à Alençon pour se livrer à tous les officiers dont eUe faisait ainsi autant d'ennemis et de calomniateurs de son mari. Il crut la voir, ainsi que ses complices ; à la vérité, ils se déguisaient, mais il sut les reconnaître; il crut même entendre leur voix.

« Mon beau-frère, dit-il, aidé de quelques Marseillais, ses affiliés et des amants de cette femme, avait formé une société secrète, se travestissant, tantôt sans barbe, tantôt avec la barbe, contrefaisant la voix, prenant des homonymes, se disant tour à tourcommerçants, photographes, offrant des marchandises. Cette société avait pour but de verser la calomnie sur moi, de prêcher et de sanctifier la conduite de celle qui aurait dû être soit au bagne^ soit aux Petites-Maisons... ils voulaient former une opinion artificielle et intimider la justice...

«Cette femme faisait des absences de Forcalquier, allait se prostituer sous la protection des proxénètes, ses parents.

« Profitant de la puissance de locomotion qui nous transporte en moins de vingt-quatre heures de Marseille à toute extrémité de la France, elle quitte de temps à autre Forcalquier, pour venir à Alençon paraître soudainement, commettre un outrage, disparaître aussitôt pour rentrer chez elle...

. « Le 30 juillet '1876, son beau-frère paraît devant moi au sortir du mess à Alençon, se faisant suivre de quelques individus comme témoins, dans le cas où j'aurais agi contre lui avec énergie ; il s'était fait couper la barbe, et après avoir fait quelques grimaces dignes de lui, repartit aussitôt...

« Un jour, deux individus qui ne m'avaient jamais vu, assis à une table à l'entrée du café de la Renaissance, se dirent en fixant chacun de nous qui entrions au café vers les onze heures du matin : « Tiens, le voilà ». Dès lors, en prenant le café, ils ne cessèrent de glisser furtivement quelques regards sur moi...»

Toutes ces paroles sont bien significatives.

Sous l'influence de ces idées délirantes et voyant des ennemis partout. A... ne tarda pas à devenir aussi intolérable à Alençon qu'il Favait été à Rouen. Pour le calmer on voulut encore essayer d'un cùangement de corps, et il fut envoyé au 120^ de ligne, d'abord au camp de Châlons, puis à Sedan.

Là, il advint ce qui était advenu à Alençon.

A... conserva en effet au 120^ de ligne les mêmes idées de persécution qu'il avait précédemment. <( Il sentit, comme il le dit, les mêmes moyens employés contre lui.» Il crut voir son beau-frère, les Marseillais, sa femme. 11 eut des hallucinations du même genre, et quelques-unes

très précises ; il croyait entendre que l'on disait sur son passaiïe : « Tiens, voilà le cocu )>.

Aussi devint-il plus menaçant que jamais ; sa folie commençait à être dangereuse.

Un soir^ il frappe brutalement et sans motif un lieutenant qui passait près de lui, et, fait ^rave et remarquable, il n'a conservé, même à cette époque, aucun souvenir de cette ag-ression dont il semble n'avoir pas eu conscience.

Regardant son colonel comme l'agent principal de ses persécuteurs à Sedan, il oublie à son égard ses devoirs de subordonné, et l'accable d'injures.

Il s'arme d'un revolver et menace tour à tour ses camarades et son coloneL On est obligé à son insu de lui remplacer les cartouches ordinaires par des cartouches remplies de son.

Ses chefs se demandent alors ce qu'il faut faire de lui dans rintérêt de la sécurité publique. Les médecins des corps consultés, opinent fortement pour la séquestration dans un asile d'aliénés. Ils écrivent « que A... a des impulsions morbides irrésistibles ou inconscientes ; qu'il est atteint d'un délire partiel parfaitement caractérisé, folie jalouse...; que, sous l'influence d'hallucinations lui faisant entendre des injures ou des paroles désagréables, il est entraîné à des voies de fait; qu'il faut l'enfermer au plus tôt...»

Il fut envoyé à l'hôpital de Sedan, dont le médecin fut d'avis qu'une mise en non-activité serait suffisante. On prit cette dernière détermination et A... fut conduit à Revel (Haute-Garonne), qu'on lui avait assigné comme résidence obligatoire.

Dans cette ville, beaucoup de personnes ont cru et croient encore à l'intégrité mentale de M. A... , à la réalité de ses malheurs conjugaux, et le regardent comme une victime de la haine et de la malveillance. Quelques-unes

l'on mieux jugé. Son attitude et ses actions sont du reste bien significatives.

Non content de raconter encore son histoire à tout le monde, A... continue à écrire de nombreuses lettres, réquisitoires interminables où il revient constamment, invariablement, presque dans les mêmes termes, sur les mêmes sujets, sur les mêmes griefs imaginaires. Il s'en prend toujours aux mêmes personnes et finit par dire que tout le monde est ligué contre lui. Les ministres, ses chefs, les. magistrats, les jésuites même forment une vaste association, dirigée par la famille de sa femme, et dont il subit les machinations et le mauvais vouloir. Cette association a des agents dans Revel même. M. A... écrit dans une de ses lettres : « A Revel où je suis retiré, on a encore essayé de répandre les calomnies sur moi, par un homme, musicien de la localité, se faisant l'écho d'une version imaginaire...»

Les lettres écrites depuis un an révèlent une modification intéressante survenue dans l'ensemble des idées délirantes de M. A..., modification qui se préparait déjà précédemment. Dans le principe, il se plaignait avant tout delà famille de sa femme. C'est elle qui dirigeait tout, c'est sa femme qui, en se prostituant, a obtenu qu'il fût changé de corps, qu'il fût mis en non-activité, qu'il fût la victime de mille injustices et de toutes sortes d'avanies. Mais voici que, désormais, sa femme et les parents de sa femme passent un peu au second plan. Désormais, il voit surtout devant lui ses chefs militaires, et dans toutes les mesures prises à son égard, mesures dictées toutes par une extrême bienveillance, il ne voit que vengeance dissimulée, déni de justice. Il croit qu'on a voulu le punir, le traiter comme s'il avait démérité, et ses lettres n'ont plus qu'un objet, demander justice, réclamer une enquête. 11 voulait, disait-il, que ia lumière fût faite sur son

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compte et que ses calomniateurs fussent confondus. Une enquête fut ouverte, non pas précisément telle qu'il la demandait, ce qui eût été absurde, mais faite dans le but de savoir s'il devait dès lors être mis à la réforme. Il fut invité à se présenter devant le conseil d'enquête pour faire valoir ses revendications. Mais, en véritable aliéné, il ne se présente pas: « Je refuse, dit-il, de me présenter devant le conseil d'enquête, parce qu'il n'a pas ma confiance... Si on me propose de passer devant un conseil d'enquête, c'est que tous les bureaux de l'état-majorsont vendus, corrompus..., achetés pour faire établir des relations de coq-à-l'âne... »

A partir de ce moment, ses récriminations prirent un caractère de gravité exceptionnelle. Dans toutes ses lettres il y a des menaces soit contre ses chefs, soit contre les médecins militaires, dont il se défie particulièrement. On lui refuse la justice qu'il demande; il annonce qu'il se fera justice lui-même. Il devient de plus en plus dangereux. L'autorité militaire s'émeut. Les médecins militaires les plus autorisés, consultés à diverses reprises, donnent un avis très explicite. 11 faut séquestrer M. A... au plus tôt. Notre distingué confrère, M. le D^ Alix, médecin principal, insiste plus que tous les autres avec une grande compétence : a 11 est évident, dit-il, que l'affection mentale dont est atteint depuis longtemps cet officier, subit une marche progressive très accentuée. Il n'est plus responsable de ses actions; il devient dangereux ; il faut qu'il soit enfermé dans un asile d'aliénés. »

Pressée d'agir, l'autorité militaire mit A... en prison. Elle en avait le droit puisqu'il insultait ses chefs. On le croyait dès lors incapable de nuire. Les mesures prises de concert avec l'autorité administrative, permirent enfin de séquestrer d'office le malade ; il fut conduit à Braqueville. On sait ce qu'il advint.

A... ne ressentit pas, du meurtre qu'il avait commis, l'impression qu'il aurait dû en ressentir s'il avait été réellement sain d'esprit. Il croit avoir été en état de légitime défense et il s'étonne des reproches qui lui ont été adressés à ce sujet. Son sens moral est tellement émoussé qu'il réclame plus énergiquement que jamais sa mise en liberté, oubliant qu'il doit compte à la société de la mort du directeur de l'asile.

Deux faits sontà signaler particulièrement, au point de vue de la nature et de la persistance de ses idées délirantes. Il réclame contre les mesures de précaution prises à son égard après l'attentat. On l'avait mis dans un quartier d'isolement, il se plaint vivement de la solitude qui lui est imposée, et qui n'a pas d'autre but que de fatiguer et d'affaiblir son intelligence, afin de faire croire qu'il a perdu ses facultés mentales.

En second lieu, à trois reprises différentes, il a porté plainte contre nous à M. le procureur de la République. Bien qu'il eût reçu avis de notre visite, qu'il sût à quel titre nous venions auprès de lui, il ne voulut voir en nous que des ennemis, des agents de ses persécuteurs. « Je porte plainte, dit-il, contre les trois médecins qui se sont présentés, dans le but de nuire à ma personne. »

Nous l'avons visité plusieurs fois. Nous croyons inutile d'entrer dans le détail de nos conversations avec lui; nous ne pourrions que répéter tout ce que nous venons de dire. Elles ont roulé sur tous les faits que nous avons racontés et nous avons constaté par nous-mêmes la nature morbide de ses idées. Nous ne retiendrons de tout ce qu'il nous a dit qu'une seule parole, parce qu'elle est caractéristique. Nous lui demandions pourquoi il avait tué M. Marchant. Sa réponse fut prompte, immédiate : « Parce qu'il se jouait de moi ! »

Pauvre malade! tout le monde se jouait de lui; il vou-

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lait s'en venger ; notre infortuné confrère a été sa victime.

Dans nos interrogatoires nous avons été frappés de l'incohérence qui se manifestait dansles propos de M. A... Nous avons d'ailleurs remarqué la même incohérence dans la plupart des lettres qu'il a écrites pendant les derniers mois. 11 passe d'une idée à l'autre avec une extrême confusion. Cette incohérence est-elle due à une plus grande surexcitation intellectuelle, ou bien est-elle l'indice d'un commencement de démence ? Nous inclinons vers cette dernière manière de voir : en tous cas, l'incohérence existe, et il était important de la constater.

Les détails dans lesquels nous sommes entrés permettent de reconnaître aisément, chez M. A..., Texistence d'une maladie mentale.

Cette maladie, dont il portait sans doute les germes depuis quelque temps, a éclaté subitement en 4 875. Elle a eu d'abord les caractères d'une folie jalouse. Dès cette époque, M. A... a eu des hallucinations, des illusions, il a entendu, il a vu, il a senti ce qui n'existait pas. L'état d'affaissement qu'il a éprouvé au moment de son mariage, état qu'il attribue à l'influence d'un poison, est bien digne de remarque. Ce phénomène est fréquent au début et dans le cours des maladies mentales.

Si on analyse toutes les modifications survenues dans les facultés intellectuelles depuis cette époque, on y trouve de nombreux symptômes de folie : idées fixes et fausses; perturbation de la sensibilité morale; perversion des sentiments afiectifs... et, en dernier lieu, affaiblissement de ces mêmes facultés et incohérence des idées.

Quant à la forme du délire, elle est évidemment celle que l'on désigne sous le nom de délire des persécutions.

Et même M. A... en est arrivé jusqu'à cet état dans lequel Faliéné, de persécuté qu^il était, devient aussi persécuteur. Nous le voyons poursuivre de ses récriminations, de ses imputations mensongères, les personnes auxquelles il attribue la cause de ses souffrances; il se pose en victime; il écrit des lettres d'accusation; il invective l'autorité; il s'adresse à tous les pouvoirs constitués, qu'il rend responsables de ce qui lui arrive. Enfin, dominé par le besoin de la vengeance, il en arrive à tuer.

Devant tous ces faits^ devant tous ces témoignages, le doute n'est paspossible : A... a été et est bien réellement aliéné. Sa folie est plus vivace que jamais, comme on peut s'en convaincre et par son attitude, et par ses paroles, et par ses lettres, dont les plus récentes datent seulement de quelques jours. Il n'a rien changé de ses anciennes idées; il n'a fait que les fixer plus profondément dans son esprit. Toute sa conduite est dirigée par elles. Depuis plus de six ans, cette folie n'a fait que s'aggraver, et elle est arrivée aujourd'hui à un état de systématisation voisin de l'incurabilité.

Nous concluons donc :

1° A., est bien réellement atteint d'une maladie mentale, qui consiste en un délire des persécutions, avec hallucinations et tendance à la démence ;

2" Il n'est pas responsable du meurtre qu'il a commis ;

3° Il continue d'être extrêmement dangereux;

4° Il doit être maintenu dans un asile d'aliénés.

A Toulouse, le 8 août 1881 .

Signé : Noguès, Guilhem ; V. Parant, rapporteur.

Sur Vétat mental de LAURENCE (Alphonse), inculpé d'homicide suivi d'attentat à la imdeur

(débilité mentale, accès aigu de délire alcoolique);

Par M. Legrand du Saulle.

Je, soussigné, Henri Legrand du Saulle, médecin de rtiospice de Bicêtre (service des aliénés), médecin du dépôt de la Préfecture de police, trois fois lauréat de l'Institut de France, etc., etc. ; invité à donner mon avis sur la question de savoir dans quel état mental pouvait se trouver Alphonse Laurence, le 30 et le 31 mars 1876 ;

Après avoir pris connaissance de toutes les pièces de la procédure et après avoir soumis le prévenu à un examen physique et intellectuel des plus minutieux ;

Déclare, en mon honneur et conscience, avoir été conduit aux convictions cliniques et médico-légales dont l'énoncé va suivre :

1° Antécédents de Laurence.

Alphonse Laurence est né en 1860. Dès les premiers mois de la vie, il a été affecté d'un écoulement purulent des deux oreilles, qui persiste aujourd'hui encore. Il est sourd du côté gauche.

Gomme tous les enfants qui comptent des aliénés parmi leurs ascendants, son développement intellectuel s'est très tardivement opéré. Il n'a commencé à parler qu'à quatre ans et demi.

Placé d'abord dans une école du faubourg Saint-Martin, à Paris, il y est resté deux ou trois ans et il y a lentement appris à lire et à écrire. En 1869, il a été envoyé au collège de Pontoise. Là, en ^ISTO, Remy, l'un de ses maîtres, Ta un jour attiré, caressé et placé sur ses genoux, puis il se serait livré à des rapports contre nature, tout en exerçant sur les organes génitaux de l'enfant les plus obscènes attouchements.

Ces faits se seraient renouvelés environ vingt ou vingtcinq fois, auraient toujours causé à la victime une certaine douleur anale, et seraient devenus pour l'élève, ainsi souillé, l'origine d'habitudes solitaires actuellement très fréquentes.

Au collège^ Laurence était très malheureux. Ses condisciples se moquaient de lui, lui faisaient de mauvais tours, lui reprochaient d'avoir une maladie des oreilles, de sentir mauvais, de manquer d'intelligence et d'avoir la figure de travers ; ils lui donnaient des sobriquets et l'appelaient bête, putois, cormoran, idiot, débardeur, etc. On était très excité contre lui, on l'attendait à la sortie du collège, on le harcelait et on le frappait. Laurence se défendait, mais il se montrait affligé et aigri, parfois même découragé et désespéré. C'est ainsi qu'il aurait dit qu'on lui en ferait tant qiCil se jetterait à Veau ou qu'il se pendrait. Son père est alors allé l'attendre à la porte de la classe.

Dès le jeune âge, il avait eu des frayeurs nocturnes. A quatorze ans et demi, il couchait encore dans le lit de sa mère. Poltron et impressionnable à l'excès, il s'évanouissait à la vue d'une goutte de son sang. Enfantin et arriéré dans ses jeux, il ne recherchait volontiers que la société de garçons bien plus jeunes que lui. En dernier lieu, il appartenait à la deuxième classe de français, ne possédait qu'une mémoire infidèle et ne travaillait presque

pas. On ne lui connaissait ni vocation, ni aptitude, et ses parents avaient espéré pouvoir faire de lui un tanneur,

2" Examen direct de Laurence.

État physique. — Alphonse Laurence est grand et fort. Sa constitution est robuste et son crâne médiocrement conformé. Gomme chez presque tous les héréditaires, sa face est difforme et asymétrique, ce qui donne à Texpression générale de sa physionomie un aspect dysharmonique choquant. La moitié droite est de beaucoup plus petite que la moitié g-auche. Les deux mâchoires ne se correspondent pas et ne s'obturent pas Tune Tautre; la mâchoire inférieure est proéminente et la mâchoire supérieure est en retrait. Cette disposition si défectueuse rend impossible la mastication des aliments en avant et oblige l'inculpé à refouler et à diviser seulement sur les côtés le bol alimentaire. La lèvre inférieure est large et épaisse. Le menton oblique fortement à gauche. La prononciation est incorrecte et la lecture à haute voix fait ressortir le bredouillement habituel. Le corps est très velu et le système pileux est partout en grande abondance. Le pénis est volumineux et le testicule droit plus petit que le testicule gauche. L'anus est un peu évasé, mais n'a pas la forme infundibuliforme qui est ordinairement si caractéristique chez les pédérastes passifs. Ce léger évasement en entonnoir a-t-il été autrefois plus marqué et ne tendil pas à disparaître ? C'est probable.

Alphonse Laurence, semblable à la plupart des adolescents mal équilibrés et qui portent l'estampille visible d'une fâcheuse hérédité, a subi un développement inégal. Il s'est élancé et fortifié physiquement, alors que son évolution intellectuelle restait plus que tardive.

État intellectuel. — L'infériorité du niveau mental de Laurence est un fait liors de toute contestation possible. Quelque complaisance que l'on mette, dans une conversation soutenue avec lui, pour l'amener à des réponses valables sur certaines données élémentaires de morale générale (le bien et le mal, le juste et l'injuste) ; sur les vérités et les pratiques de la religion ; sur le choix d'une carrière pour un jeune homme ; sur les souvenirs de l'occupation prussienne à Pontoise ; sur les événements heureux et malheureux qui traversent l'existence de l'homme ; sur le bonheur de posséder une famille dévouée et tendre, l'inculpé se montre d'une insouciance, d'une ignorance et d'une sécheresse qui frappent d'étonnement. Il semble qu'on lui parle une autre langue que la sienne : 11 répond par une affirmation banale et niaise, ne peut porter un jugement sur rien, accepte tout, ne contredit pas, et n'arrive à avoir une opinion nette que lorsqu'il accuse le directeur, les professeurs et les élèves du collège de Pontoise. Sa dose si insuffisante de discernement, il la réserve tout entière contre ceux qui ne l'ont pas protégé, qui l'ont dépravé ou qui l'ont humilié. De sujet passif, il devient sujet actif. Il a lentement amoncelé des hontes et des rancunes et il les étale tout à coup. 11 est accusé, peu lui importe, il n'en a pas souci^ mais il se fait accusateur, parce qu'il a enfin l'occasion de parler et de divulguer « ses secrets )>.

Le cerveau, après ce double effort de concentration prolongée et d'expansion soudaine, a épuisé toutes ses clartés disponibles et ne fournit plus rien. Une étincelle a pu jaiUir, mais la demi-obscurité habituelle a reparu. Tout à l'heure Alphonse Laurence a eu la lucide indignation d'un adolescent de seize ans, et maintenant le niveau normal de son inteUigence est comparable à celui d'un enfant de onze ans. Oui, au point de vue du déve-

loppement mental, Alphonse Laurence est en retard de cinq ans.

30 Les actes incriminés.

Des circonstances d'un ordre exceptionnel affranchissent un jour le débile collégien de Pontoise. Ses parents sont absents, il est seul au log-is avec la domestique Julie et il profite de cette émancipation accidentelle pour se donner des airs de maître de maison et boire de l'eau-de-vie. 11 rentre ivre le 30 mars et la bonne lui dit : « Vous avez bu de l'eau-de-vie, je le dirai à votre mère. » Par le fait d'un mouvement rapide, inattendu, violent et inconscient, dont la faiblesse intellectuelle et l'intoxication alcoolique font en ce moment les frais, il se précipite sur Julie, la serre à la gorge et détermine chez elle une syncope. La fille est à terre et Alphonse Laurence, de plus en plus égaré, songe en un pareil moment à satisfaire une maladive curiosité, celle de voir « comment sont faits les organes génitaux d'une femme». Il découvre le corps de Julie, s'étend peut-être sur lui, mais porte surtout la main sur les organes de la malheureuse servante, car c'est avec la main et les ongles qu'ont été produites les petites érosions qui ont été remarquées au clitoris, aux grandes et aux petites lèvres. Julie cependant ne fait plus de mouvements. Alphonse Laurence, qui ne la croyait qu'évanouie, pense à la secourir et cherche à lui faire respirer de l'ammoniaque. La mort n'avait point attendu : elle avait laissé étendu sur le parquet le cadavre d'une vierge ! Et Fauteur involontaire de cette scène de sauvagerie délirante s'affaissa à sou tour et s'endormit à côté de sa victime.

L'ivresse avait glacé l'aptitude copulatrice de l'adolescent, car si une tentative régulière de rapprochement sexuel avait été essayée, pourquoi n'aurait-elle donc pas

abouti? L'hébétude ébrieuse acheva son œuvre et appela nécessairement le sommeil.

L'analyse scientifique des taches a démontré Tabsence d'animalcules spermatiques. Cette révélation présente un intérêt considérable, car si les taches qui ont été constatées sur le linge de Julie étaient des taches spermatiques sans animalcule, c'est qu'Alphonse Laurence, malgré sa stature vigoureuse, ne serait qu'un représentant tout à fait dégénéré de Tespèce humaine. On sait en effet que beaucoup d'imbéciles et la plupart des idiots sont inhabiles à la reproduction.

Les travaux modernes ont établi, d'autre part, que les familles d'aliénés s'éteignent fatalement à la quatrième génération, par le fait de la stérilité. Or, l'absence chez l'inculpé d'animalcules spermatiques révélerait un abaissement intellectuel bien plus profond encore que celui qui vient d'être signalé. — Mais il n'y a pas eu de tentative de viol.

Au bout de cinq ou six heures, Laurence se réveille, regarde autour de lui, cherche à rappeler ses souvenirs et finit par entrevoir ce qui s'est à peu près passé. Hagard, encore stupéfié par l'alcool, il transporte le cadavre de Julie dans une autre pièce, puis il retourne boire de l'eau-de-vie et déjeune. On sonne bientôt et il va ouvrir. Deux enfants, le frère et la sœur, demandent l'aumône. Laurence attire à l'écart le jeune garçon et quoiqu'il ne remplisse aucunement la première condition physiologique obligée pour avoir des rapports de ce genre, il se met en demeure de préparer sur le jeune mendiant une tentative de pédérastie.

Ce désordre mental, cette instantanéité impulsive et ce commencement d'acte odieux constituent la justification la plus évidente des faits de la veille. Même égarement d'esprit, même imprévu, même absence de discernement

et de volonté, même agitation alcoolique, même inertie génitale, même péril pour quiconque se présentera. Laurence n'a voulu ni violer, ni tuer Julie, ni souiller le jeune mendiant; il a obéi aveuglément aux incitations malfaisantes qui l'ont poussé à son insu à toutes les violences. Si le père et la mère de Laurence n'étaient point rentrés ce jour-là même, qui sait si leur maison n'eût pas été livrée aux flammes ? Lorsqu'un garçon aussi dénué d'intelligence vient à boire deux bouteilles d'eau-de-vie en deux jours, tous les malheurs peuvent survenir.

Plus l'intellect est élevé et puissant chez un homme et plus en général la résistance à l'alcool est grande. Moins les facultés mentales sont développées et plus l'ivresse est rapide, turbulente, délirante ou terrible. La facilité étrange avec laquelle les descendants d'aliénés se grisent et déraisonnent, alors qu'ils ont bu à peine deux ou trois verres de vin pur, est un fait aujourd'hui établi de la manière la plus péremptoire. Or, dans l'espèce, on sait à quelles libations déplorables s'est livré Laurence et l'on se rend compte de la série d'attentats qu'il a si inconsciemment commis.

Le délire alcoolique greffé sur la faiblesse d'esprit a amené à la fois et rendu inexécutable un projet de pendaison ; il a produit les divagations déclamatoires contenues dans les lettres qui ont été écrites le 31 mars ; il a inspiré les réponses troublées, mensongères et contradictoires des premiers interrogatoires dirigés par le magistrat instructeur et il a enfin déterminé cette impassibilité et cette absence de remords qu'a montrées Laurence, au moment de sa confrontation avec le cadavre de Julie.

Il n'est pas permis de se faire scientifiquement une opinion sur l'état mental habituel de finculpé, avant que ce dernier n'ait éliminé l'alcool qui a produit sa fureur passagère.

Huit ou dix jours environ après les attentats des 30 et 31 mars, on a noté un retour au calme, à une lucidité relative et à quelques sentiments de regrets. Laurence est alors redevenu lui-même, c'est-à-dire le faible d'esprit que chacun sait. Mais les actes, les écrits et les paroles qui rentrent directement dans la période de l'alcoolisme aigu ne témoignent que de phénomènes délirants exceptionnellement graves et qui échappent à toute discussion. Il est vrai que la constatation elle-même de ces phénomènes a une importance majeure et qu'elle conduit aux bénéfices édictés par l'art. 64 du Code pénal, lequel est ainsi conçu : « Il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en démence au temps de l'action. »

4*^ Conclusions.

1° Alphonse Laurence présente des stigmates évidents d'hérédité morbide ;

2° Il est très arriéré intellectuellement et n'a qu'une somme insuffisante de discernement ;

3" Son niveau mental est comparable à celui d'un garçon de onze ans ;

4° Il a été atteint d'un accès de délire alcoolique aigu les 30 et 31 mars 4 876 ;

5° Sous l'influence de ce délire temporaire, qui aggravait singulièrement son état mental habituel, Alphonse Laurence a eu des impulsions pathologiques soudaines, inconscientes, d'une exécution immédiate, sans délibération préalable et sans connivence avec la volonté ;

6° Ces impulsions ont déterminé un meurtre et des attentats qui excluent toute liberté morale et toute responsabilité légale.

Paris, 18 juillet 1876.

Legrand du Saulle.

P. S. — Alphonse Laurence a été condamné à deux ans de prison par la cour d'assises de Versailles. Tombé malade à la maison centrale de Poissy, il a été gracié par M. le président de la République. De retour dans sa famille, il est mort d'une méningite tuberculeuse. L. d. S.

Inculpation d'homicide volontaire sur son enfant âgé de quatorze mois. — Tentative de suicide par asphyxie

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