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QUELQUES MOTS A ^ES COLLÈGUES ÉTRANGEHS

Connaître une langue, c'est pouToir la parler, la lire et récrire ; la parler surtout, car la parole est le moyen de communication le plus naturel, le plus vivant, que l'homme puisse employer pour correspondre avec ses semblables. Il résulte de ce principe :

1*^. Qu'une langue vivante ne doit pas être étudiée comme une langue morte, avec les yeux seulement, dans des grammaires et des dictionnaires, à grand renfort d'exercices écrits : phrases à traduire, thèmes, versions. . . .

2°. Que la méthode dite directe ou orale est insuffisante aussi, car elle s'adresse à peu près uniquement à l'oreille, elle néglige la grammaire et la composition, elle est incapable d'expliquer exactement les expressions abstraites ou figurées, les idiotismes et tout ce qui ne tombe pas sous les sens; bref, pour ces raisons et pour d'autres encore, elle ne saurait convenir à tous les élèves, et, d'une manière générale, elle ne permet d'aller ni bien avant ni très loin.

3^. Qu'une bonne méthode ne doit pas être exclusivement écrite ou orale, livresque ou « directe», mais s'adresser à la fois, par l'intermédiaire de l'intelligence, à l'ouïe et à la vue, parce que dans n'importe quelle classe il y a toujours en même temps des visuels et des auditifs.

4*^. Que la langue parlée ayant une importance capitale, l'étude de la prononciation passe de droit au premier plan.

Comment acquérir une bonne prononciation française 1

Certains prétendent que les étrangers doivent y renoncer, parce que, d'après eux, la gorge et la bouche d'un Anglais ou d'un Allemand ne sont pas conformées comme celles d'un Français. S'il en était ainsi, comment expliquer qu'un jeune Anglais, fils de parents anglais, ou qu'un jeune Allemand, fils de parents allemands, placés en France dans une école française, n'entendant parler que le français, ne parlant euxmêmes que le français, parviennent plus ou moins vite à parler aussi bien que leurs camarades d'origine gauloise, sans le moindre accent britannique ou tudesque %

Acquérir une bonne prononciation française est donc tout à fait possible à un étranger. Mais comment ?

« Allez en France, et parlez comme les Français», disent les uns. C'est plus facile à dire qu'à faire. IjCS étrangers qui ont besoin de la langue française n'ont pas toujours le temps ni les moyens de résider en France, et ceux qui le peuvent n'ont pas nécessairement l'oreille juste ; du reste, il ne suffit pas d'entendre des sons pour savoir les reproduire. D'autre part, tous les Français ne parlent pas très bien leur propre langue, et peu sont capables de saisir les défauts de prononciation, d'en indiquer les causes et les remèdes.

« Prenez des leçons d'un bon maître», recommandent les autres « et imitez-le ». Les bons maîtres sont plus rares qu'on ne le pense. Ensuite, ils donnent moins d'importance à la prononciation qu'au vocabulaire, à la grammaire et à la littérature. Enfin, la plupart de ceux qui s'occupent spécialement de prononciation sont de savants phonéticiens que la pratique scolaire intéresse peu ou des empiriques qui, drapés

LA PKONONOIATION FEANÇAISE 7

superbement dans le manteau de leur expérience, commettent erreur sur erreur avec une facilité prodigieuse ^.

€ Demandez à vos amis de France», conseille-t-on encore, « consultez-les le plus possible». Cela vaut mieux que rien, sans doute, mais les amis n'ont pas toujours la compétence requise, et comme ils désirent surtout être agréables, ils sont d'une indulgence qui les porte plutôt à encourager qu'à corriger.

En somme, il ne suffit pas d'imiter les Français, amis ou indifférents, ni même les bons maîtres que l'on peut trouver en France et ailleurs.

Pour acquérir une bonne prononciation, il faut imàter les Français qui parlent bien, et, en même temps, étudier et pratiquer la phonétique, c'est-à-dire la science qui explique la production des sons par la position et le fonctionnement des organes de la parole ^.

Étude des sonf; élémentaires.

En premier lieu, il est bon de commencer non par des phrases ni par des mots, ni même par des syllabes, mais par des sons élémentaires, et par un seul à la fois.

Cette étude peut être facilitée de plusieurs manières :

^ Tout récemment, nous avons acheté à une grande librairie de Paris, près de la Sorbonne, un ouvrage de prononciation française — qui se vend, paraît-il, à plusieurs centaines d'exemplaires chaque année dans cette seule maison — et qui abonde en erreurs grossières comme celles-ci : «Il suffit d'avancer les lèvres sans les arrondir pour former un u » — « La voyelle y a le son de deux i quand elle suit une voyelle. Ex.: citoyen, pays, etc.» — «Le son in (voyelle nasalisée) dérive de l'i naturel. »...

^ « Prononcer un son étranger, c'est faire exécuter des mouvements nouveaux aux organes de la parole. La première condition du succès est évidemment la connaissance exacte de ces mouvements. » L. Roudet, Eléments de phonétique générale, Paris, 1910, p. (î.

P en remarquant le fonctionnement des organes de la parole. — Par exemple, les coins de la bouche s'écartent de plus en plus et le dos de la langue se relève de plus en plus vers le palais quand on prononce tour à tour a (ga dans gamin), è (gè dans guerre), é (gé dans gué), i (gi dans guide). Pour passer de è à eu (naît, neuf), de è k eu (naît, nœud), ou de é k u (né, nu), la langue reste à peu près immobile, mais les lèvres s'arrondissent et s'avancent de plus en plus de neuf k nœud et à nu.

2° en tenant compte de la classification des sons d'après leur mode de production. Ainsi, les voyelles a, e, i, . . . les consonnes h, d, f, . . . sont appelées buccales, parce qu'elles sont produites par de l'air vibré qui traverse la bouche seulement ; au contraire, les voyelles an (dans Fan), in (dans lin), on (dans l'on), un (dans Vun), et les consonnes m, n, gn (dans mon, non, oignon), sont dites nasalisées parce qu'elles sont renforcées et modifiées par l'air qui résonne dans la cavité nasale, grâce à l'abaissement du voile du palais.

3° en rapprocliant des sons français de sons étrangers correspondants. — L'é français qu'on trouve dans été ressemble beaucoup à Vi anglais non accentué : « la seconde voyelle dans very n'est pas très différente de la première» ^, et celle-ci se prononce à peu près comme vé dans vérité.

L'w allemand dans JcUhn rappelle beaucoup Vu français de cure.

De même, il y a ressemblance presque complète entre Vi français de mari et Vi allemand de wie ; entre Vè français de fer et Vè anglais de fair ou Vè allemand de Bar; entre Vè moyen français de chef, net, grec et la voyelle qu'on entend dans le mot anglais hed ou dans le mot allemand Bett.

^ D. Jones, The Pronunciatîon of English, Cambridge, 1909, p. 34.

4*^ en se servant de moyens très simples indiqués par l'observation et l'expérience.

Pour produire è de hête, il suffit d'imiter le bêlement du mouton.

L'w de but, fût, s'obtient en sifflant une note élevée; on garde ensuite la bouche dans la même position et Ton expulse de l'air vibré.

Il est aussi facile de prononcer exactement Ve muet de le, ne, les voyelles nasales {ban et non })Hn^, bain et non bain^), Vr parisien ou «grasseyé», etc.^

D'une manière générale, on peut se livrer à des recherches personnelles très fructueuses en se servant d'un miroir de poche et de ses doigts pour voir et toucher les organes de la parole, pour se rendre compte de leurs positions et de leurs mouvements.

5° en étudiant avec un soin particulier les sons qui caractérisent la prononciation française ; par exemple, é dans été, e dans premier, eu dans peur, eu dans feu ; les voyelles et les consonnes nasalisées ; la semi-voyelle -^ dans ui, les consonnes j, /, r, etc.

6^ en notant les sons difficiles, et, surtout, en les reproduisant à haute voix le plus souvent possible, de préférence le soir avant de se coucher.

Distribution des Sons.

Il ne suffit pas de coniiaître les sons isolés, il faut encore savoir employer « le son qui convient à la place convenable» 2. Ainsi, on ne prononce pas bien le français si l'on confond Va de table et celui de tâche ; Vo de noire et celui de le nôtre ; Vu et Vi dans minute ; serai et serais ; vrai dans vrai et livrai ;

^ On trouvera ces explications dans notre livre.

^ « The right sound in the right place», selon la forte expression de Mr. D. Jones.

peur tt peu; fou et fut ; Van et Von ; entrant et en train ; hrillant et bruyant ; lui et Louis, etc.

Il y a d'autres difficultés à vaincre.

Certains mots ont deux prononciations différentes, également correctes : Jeanne, Jacques, etc., avec a ouvert ou a fermé ; amazone, hippodrome, etc., avec o ouvert ou o fermé. Trop a un 0 fermé quand il termine la phrase ; il en a trop ; mais un o ouvert devant un autre mot : c'est trop cher. Monsieur se prononce de quatre manières différentes, usuelles et bien françaises. Voir note, p. 16.

Et Vh muette, et l'A dite aspirée ! On doit dire : le héros, les héros, mais : l'héroïne, les héroïnes.

Et les consonnes doubles ! bb comptent pour un seul b dans abbé, sabbat, mais dd qui se prononcent comme d dans addition ont la valeur de deux d dans reddition.

Et la prononciation des consonnes finales, muettes ou sonores ! Et celle des adù;etifs numéraux ! Et les liaisons ! Et l'accent tonique ! . . .

Comment se rappeler les sons exacts 7

Il est donc très difficile non seulement de connaître les sons exacts, mais de se les rappeler. Ce dernier point est d'une grande importance, car si l'on altère un son sans le savoir, la faute, commise et répétée, se grave en nous, s'enracine dans notre prononciation et il est dur ensuite de l'extirper.

Par conséquent, il est indispensable d'écrire les sons exacts pour les conserver avec soin.

Comment les écrire"?

Au moyen de « termes de comparaison » ? Par exemple, pour ne considérer que le français et l'anglais, rapprocher chape de sharp, cette de set, flèche de flesh, bec de back, gué de gay, cime de seem^ cycliste de sick-list, etc.*? Mais ces

rapprochements, utiles en certains cas, demeurent exceptionnels et toujours faux.

A l'aide de « prononciation figurée», comme on le fait dans nombre de dictionnaires de poche ? Ainsi, la phrase marchez dans le chemin est rendue par

marshe'-r diln-z lœ sh'man, pour des Anglais ^ ; maische' dang lo schëmiing, pour des Allemands ^ ; marche' dan le chemén, pour des Espagnols ^.

La diversité de ces « figurations » montre clairement leur inexactitude.

Le mieux est d'employer un alphabet invariable et universel, dans lequel chaque lettre représente un seul son élémentaire, et, de préférence, l'alphabet de l'Association phonétique internationale, adopté en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, en France et partout où l'on étudie sérieusement les langues vivantes.

Cet alphabet a d'abord l'avantage d'être simple, puisqu'il renferme en tout une douzaine de caractères spéciaux pour figurer les sons de n'importe quelle langue •*.

Il est en outre très utile. Un étranger serait tenté de prononcer le même a dans ta et tas; mais, grâce à la notation phonétique, il ne peut commettre cette faute

^ J. M'Laughlin, Nouveau Vocabulaire, français-anglais, Garuier Frères, Paris,

- Birmann, Nouveau Vocabulaire, français-allemand, Garnier Frères, Paris.

^ Rozzol, Nouveau Vocabulaire, français-espagnol, Garnier Frères, Paris.

* « Le système de transcription de l'Association phonétique internationale est déjà appliqué à environ 150 langues ou dialectes, et il est en train de devenir universel parmi les phonétistes. Cette notation est si simple qii'il ne faut que quelques minutes pour arriver à la comprendre.» Michaelis et P. Passy, Dictionnaire phonétique de la langue française (Avant-Propos), Paris, 1897.

puisqu'elle lui indique les deux graphies ta et /a. Un Anglais dirait naturellement, à cause de sa langue maternelle, observer et -posséder avec le son z, mais la phonétique qui écrit ces mots avec un s (opssrve, posede) le préserve d'une erreur. L'écriture phonétique montre clairement aussi, par les caractères qu'elle emploie, la filiation qui existe entre des sons très différents, tels que certaines voyelles buccales et les voyelles correspondantes nasalisées. Enfin, les transcriptions phonétiques permettent aux élèves mal doués, à ceux qui n'ont pas l'oreille juste, d'emporter hors de la classe des sons exacts, rendus visibles, et, par suite, de travailler seuls en toute certitude.

La phonétique dans la salle de classe.

Au lieu d'examiner les propositions diverses qui ont été présentées à ce sujet, ce qui nous entraînerait trop loin, nous nous contenterons de rapporter ici les conseils judicieux donnés par Mr. D. Jones ^.

1. Etudier les sons français, un par un, jusqu'à ce qu'on les prononce correctement,

2. Apprendre les symboles phonétiques de l'AaROciation phonétique internationale.

3. Pratiquer toutes sortes de syllabes, qu'elles aient ou non un sens quelconque.

4. Acquérir le vocabulaire et la syntaxe par la méthode directe autant que possible, mais en ne se servant, hors de la classe et durant une année entière, que de transcriptions phonétiques.

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