CHAPITRE m
Procédés de Multiplication applicables & la
vigne. — Le Semis.
La vigne, comme la plupart des végétaux supérieurs, peut se multiplier par semis et par les divers procédés de segmentation, bouture, marcotte et greffe. Tous ces procédés n'ont pas la même valeur dans tous les cas pour le praticien, et c'est de l'emploi raisonné de celui d'entre eux qui convient le mieux aux circonstances données et au but que Ton se propose d'atteindre, que dépeud souvent le succès d'une plantation. Nous allons donc les passer successivement en revue, en examinant les applications dont ils sont susceptibles et les soins dont on doit entourer leur emploi.
Semis. — Les semis de vignes peuvent être destinés à atteindre deux buts distincts : l"* la création de variétés nouvelles ; 2'' la production de porte-greffes résistants.
L'obtention de variétés nouvelles est une œuvre de longue haleine, qui n'est guère à la portée du plus grand nombre des viticulteurs, préoccupés d'arriver le plus tôt possible à un produit sûr et connu. Elle offre néanmoins un certain intérêt; les Américains ont gagné par ce moyen, dans un nombre relativement peu considérable d'années, bon nombre de cépages méritants, issus de leurs types sauvages; aussi avons-nous pensé qu'il serait utile d'en dire un mot pour les hommes de bonne volonté qui seraient disposés à tenter de doter la viticulture de variétés nouvelles et peut-être mieux adaptées à nos conditions spéciales.
Tandis que les divers procédés de multiplication par segmentation se bornent à mettre des fragments d'une plante dans des conditions qui lui permettent de continuer une existence qu'elle a commencée en commun avec le pied-mère, sans qu'aucune modification profonde puisse survenir dans sa manière d'être, celle par semis donne naissance à des individus nouveaux, différant, dans une certaine mesure, de ceux qui les ont produits, bien que s'y rattachant par certains caractères d'ensemble. Beaucoup, par exemple, sont infertiles ou inférieurs à ceux dont ils sont issus, ce qui empêche de faire usage de ce mode de reproduc-
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tion pour les producteurs directs. Mais cetlo variation, qui est un obstacle insurmontable quand il s'agit de conserver un type déterminé, devient une condition de succès lorsqu'on veut au contraire en créer de nouveaux. Le viticulteur choisit parmi les formes nouvelles, ainsi produites, celles qui lui paraissent les mieux adaptées à ses vues, ou les plus résistantes, et les fixe ensuite en les multipliant par un des procédés par segmentation.
Si les variations sont trop fréquentes et trop considérables dans les semis pour que l'on puisse compter sur ce procédé, pour la production du fruit, on peut du moins, en s'entourant de certaines précautions, éviter que ces modifications ne s'étendent à la constitution radiculaire spéciale à l'espèce d'où dépend la résistance. On peut alors en tirer parti comme moyen de créer des porte-greffes pour nos variétés françaises, notamment dans les régions encore indemnes, où l'introduction des plants enracinés serait dangereuse et où celle des boutures est interdite.
A. Choix des variétés. — Au point de vue de la création de types nouveaux, on a intérêt à employer des variétés cultivées qui présentent déjà un certain nombre des caractères désirés.
mais chez lesquelles ils sont moins bien fixés que chez les types sauvages, et qui sont plus aptes, par conséquent , à fournir quelques descendants qui, tout en conservant les bonnes qualités qui les ont fait choisir, en acquièrent encore d'autres. On peut aussi, par Phybridation entre des espèces ou des variétés offrant partiellement, de part et d'autre, les qualités que Ton voudrait voir réunies chez le même individu, chercher à obtenir un produit intermédiaire qui les possède toutes. On fécondera, par exemple, un V.iEs- TrvALis américain résistant et à petit fruit, par un français non résistant et à gros fruit. Certainement un très-grand nombre des produits obtenus de la sorte se rapprocheront surtout de Tun de leurs ancêtres et pécheront, soit par le faible volume du .fruit, par leur infertilité ou autre chose ; mais il est possible d'en trouver un, dans le nombre, qui accumulera dans son individu toutes les bonnes qualités de ses parents : le Jacqioez n'a probablement pas une autre origine. Les croisements qui paraissent devoir se faire avec les plus grandes chances de succès sont ceux entre V. ^Estivalis et V. Vi-
NIFERA. ou V. RUPESTRIS Ct V. VlNIFERA, aUCUn
des parents ne possédant le goût foxé, qui persiste presque toujours chez les descendants.
L'opération même de l'hybridation s'effec-
tue de la manière suivante : La fleur de la vigne offre une disposition particulière ; ses pétales, au lieu de s'ouvrir par en haut, se détachent du calice par leur base et restent soudées entre elles, en formant une sorte de bonnet ou capuchon qui maintient pendant un certain temps les anthères au contact du pistil ; c'est pendant ce temps qu'a lieu la fécondation : on doit donc décapuchonner chaque fleur avant le moment où les pétales se sont détachées ; on s'assure ensuite qu'aucune trace de pollen n'est sortie des anthères; on enlève les étamines afin d'ôter toute chance de fécondation ultérieure par leur moyen ; on apporte alors des fleurs ouvertes de la variété qui doit jouer le rôle de mâle, et on les promène sur les premières, de manière à y faire déposer une portion de la poussière fécondante. On enveloppe enfin les grappes fécondées avec un sachet de gaze, afin d'empêcher l'arrivée des pollens étrangers.
Lorsqu'il y a discordance dans les époques de floraison, on peut avancer celle de la variété tardive en en plaçant un cep sous un coffre vitré, et retarder celle de la variété hâtive en l'abritant du côté du Midi avec des planches ou des paillassons, et en enfermant les grappes de fleurs dans des sacs en papier blanc.
Une fois la fécondation opérée, il est bon de
prendre diverses précautions afin d'éviter la coulure qui peut résulter, soit de T entraînement du pollen par les pluies, soit du refroidissement accidentel de Tatmosphère. Pour éloigner le premier danger, on peut maintenir les sacs protecteurs gonflés au moyen d'une armature en fil de fer logée à T intérieur et les abriter avec un petit chapeau en papier passé à l'huile de lin. On combat assez eflBcacement le second par des soufrages répétés à partir du moment de l'opération et par l'incision annulaire.
En dehors des graines provenant directement d une hybridation, on pourrait être tenté d'utiliser les variations considérables de celles produites par des plants hybrides ; malheureusement leurs descendants reproduisent plus ou moins les anciens types d'où le plant lui-même est sorti : il n'y a donc pas intérêt à les employer.
Lorsqu'on fait usage du semis en vue de créer des porte-greffes, on cherche, au contraire, à éviter le plus possible les variations, afin do ne pas risquer de perdre la faculté de résistance au Phylloxéra, qui constitue leur seule raison d'être. On doit donc s'adresser à des types sauvages dont une longue sélection naturelle a bien fixé les principaux caractères, et il faut parmi eux choisir ceux dont la floraison
très-précoce rend impossible toute chance de fécondation spontanée par des espèces moins résistantes. Ce sont les V. Riparia sauvages et le Solonis qui semblent remplir le mieux possible ces conditions; Texpérience a du reste démontré la remarquable permanence des formes générales de ces vignes dans leurs descendants de semis. Nous pensons donc qu'il sera prudent de se limiter à leur emploi lorsqu'on ne sera pas en situation de faire une sélection au point de vue de la résistance, en plaçant les plants en terrain phylloxéré ^ .
B. Choix des graines. — Les graines de vignes destinées aux semis doivent être de la récolte précédente et avoir été recueillies lorsque les raisins avaient atteint toute leur maturité. L'expérience a démontré que celles qui ont fermenté avec le moût réussissent dans les mêmes proportions que celles qui ont été extraites directement du fruit; aucune précaution spéciale n'est donc nécessaire à cet égard.
C. Ppéparation des semences. — Les graines confiées au sol sans préparation préalable ger-
^ U est facile, pour les personDes qui habitent des contrées indemnes, d'envoyer des boutures numérotées de leurs piedsmères de semis, dans les contrées phylloxérées, pour y faire étudier leur résistance.
ment ordinairement d'une manière irrégulière et successivement; afin d'éviter cet inconvénient, on doit les stratifler durant l'hiver, dans du sable sur lequel^ on verse, pendant le courant du mois de mars, quelques gouttes d'eau. Dans le cas où l'époque tardive de la réception des semences empêcherait d'avoir recours à ce moyen , on peut se borner à les tremper dans de l'eau pure pendant trois ou quatre jours ; la stratification doit néanmoins être considérée comme préférable.
D. Exéontion des semis. — Le semis s'effectue au mois d'avril, de manière à ce que les jeunes plantes n'aient rien à redouter des gelées après avoir levé.
Les graines sont semées à 0",03 ou 0"',04 de profondeur, sur une plate-bande convenablement fumée, et recouverte de 0°*,05 à 0™,06 de terreau et de sable si le sol est un peu compact. On les dispose en lignes espacées de O^'jSO à 0'n,40 et à 0™,15 au plus, dans la ligne. On a observé que le développement pendant la première année est toujours proportionnel à l'écartement laissé entre les plants. On recouvre enfin la planche d'un léger paillis.
E, Soina d'entretien . — Les soins d'entre-
tien consistent en bassinages donnés tous les deux ou trois jours avec un arrosoir muni d'une pomme finement percée, et en sarclages exécutés avec précaution.
La levée a généralement lieu au bout d'un mois environ. Les jeunes plants sont alors assez sensibles à l'action du soleil ; il faut éviter de les arroser aux heures de grande chalelir ; on peut même, au besoin, les abriter au moyen d'un léger clayonnage.
F. Repiquage. — Les plants de semis de V. RiPARiA atteignent fréquemment 1^,25 à 1™,50 de longueur pendant la première année, ceux de V. ^Estivalis ne dépassent guère au bout du même temps 0'",50 ou O^jôO; il est néanmoins nécessaire de les repiquer à demeure à la fin de l'hiver qui suit le semis, afin qu'ih ne souffrent pas trop de la transplantation.
G, Étude et utilisation des plants de semis. —
Lorsque les semis ont été faits dans le but de chercher des variélés nouvelles, les préoccupations du semeur tendent, avant tout, à hâter le moment de la floraison des plants qu'il a obtenus ; il pourra alors les étudier au point de vue de la fertilité et de la valeur de leurs fruits. On s'est beaucoup exagéré la durée du
temps nécessaire pour arriver à la fructiflcation des plants de semis ; certains d'entre eux (des Clintons notamment) ont donné, à l'École d'Agriculture de Montpellier, du fruit dès la troisième feuille, la plupart commencent à produire à la quatrième ou à la cinquième. Au reste, on peut hâter ce moment par divers moyens tels que le provignage, l'arcM^e des rameaux, l'incision annulaire ou la Rgature d'une branche que l'on réserve comme long bois pour l'année suivante, ou mieux encore en greffant un sarment du jeune plant sur une souche faite. lîe fruit n'atteint généralement pas au début le volume et l'abondance qu'il est susceptible d'acquérir par la suite ; il faut, par une bonne sélection de boutures, par l'emploi répété de la greffe ou du provignage, par une taille relativement courte et la culture dans un bon sol, favoriser le développement de ses qualités.
Lorsqu'on a semé pour obtenir des portegreffes, on peut utiliser les jeunes vignes ainsi produites, de deux manières : il est possible, soit d'employer directement les pieds euxmêmes, soit de se borner à bouturer les sarments qu'ils produisent.
Les plants de semis des variétés à prompt développement, telles que les V, Riparia sau"
vageSf les Solonis etc., peuvent souvent se greffer en fente Anglaise ou à Cheval^ dès la première année ; mais T inégalité dans la vigueur et les aptitudes de chaque individu risquent d'entraîner de l'irrégularité dans la plantation à laquelle ils servent de base ; il est préférable de faire usage seulement des boutures prises sur des pieds-mères qui auront été choisis parmi les plus robustes et les plus remarquables par leur végétation.
En résumé, ainsi qu'on peut le voir par ce qui précède, le semis ne peut être appelé à jouer en pratique un certain rôle que comme moyen de produire à l'avance des porte-greffes résistants dans les milieux indemnes; ses autres applications sont plutôt du domaine du pépiniériste ou de l'amateur que de celui du viticulteur proprement dit.