CHAPITRE VII
DES SYSTÈMES BIBLIOGKAPHIQUES
Résume historique des divers classements de livres au point de vue mcthodiaue. — Le classement des connaissances humaines par les philosophes. — Les systèmes des libraires et des biblio^craphes. — Objections concernant ces divers systèmes. — De Tutilité actuelle d'un système simple adoutc univei»sellement dans toutes les bibliothèques. — i)e l'opportunité de soulever cette question dans un con^çrès bibliographique international. — Le répertoire bibliographique des sciences mathématiques ; de sa confusion et de sa partialité. — Analyse et critique de la table systématitiue de Hrunet. — Quelques systèmes biblio^craphiques spéciaux. — Les cacires de classement en usa^çe dans les principales bibliothèques de Paris.
En reproduisant quelques-uns des systèmes bibliojçraphiques des principales bibliothèques de Paris, en donnant é{;alement le cadre de classement qu'adoptaient et qu'adoptent encore certains éditeurs et libraires ou bibliographes connus, nous ne devons pas oublier totalement l'origine, la progression et le développement de la classification des livres au Moyen Age et pendant la Renaissance.
A l'exception du système de Forlia d'Urban, fait cependant au point de vue philosophique, nous négligerons l'élude des systèmes plus ou moins abstraits des philosophes qui, se plaçant à un point de vue spéculatif , ont cru devoir créer des systèmes de toute pièce, embrassant exactement l'ordre de leur conception des connaissances humaines. Depuis Bacon jusqu'à Herbert Spencer, les systèmes des divisions des connaissances humaines ont passé par bien des phases. *
1. Fra?(cisi Bacom..., Tractûlus de dignitate et angmentis gcientiarum... I^ndini, apud Norton and Whitakerum, 1638, in-fol.
D'Albxdbrt, Discours préliminaire de V Encyclopédie.
Ampkrb (A.-M.), Essai sur la philosophie des sciences^ Paris, Bachelier, 1H38-1843, 3 vol. in-8*.
LBiBxm, Nouvel essai de V entendement humain^ Liv. 111, cliap. UI, § 6.
SPB.XCBR (Herbert), Classification des sciences, trad. de Vangl.p, F. Hethoré, Paris, Germei^Baillère, 1864 et 3* édit. 1872, in-12«.
182 DKS SYSTÈMES BIBLIOGRAPIIigiES
Avaiil même la découverte de rimprimerie, l'idée de classement avait hanté certains bibliographes K C'est de plus bas qu'est partie l'idée du groupement des livres d'après leur titre, d'après leur contenu, en un mot, en séries et en sections selon les sciences dont ils traitent. Les imprimeurs et les libraires groupaient eux-mêmes leurs produits et leurs fonds dans un ordre déterminé, ils en dressaient des listes imprimées, renfermées à l'origine dans les livres eux-mêmes '^, plus tard séparées et formant des cahiers ou brochures que l'on distribuait au public. L'ordre systématique se présentait assez fréquemment, mais les titres étaient encore bien tronqués.
Aide Manuce a publié des catalogues dont l'un, parvenu jusqu'à nous, est célèbre^. Après lui Wechel (1543), Simon de Colines, Vascosan, les Estienne ^ et Plantin * ont aussi laissé des catalogues de leurs livres. Les libraires allemands qui fréquentaient les foires de Francfort-sur-le-Mein et de Leipzig, avaient toujours soin de dresser des catalogues dans lesquels on trouvait le nom de l'éditeur, le lieu d'impression et le format. Johan Gless publia, d'après ces catalogues, une bibliographie des livres parus entre 1500 et UiOH. *
1. Gonf. Calalotjue de Ui Bibliothèque du collège deSorbonne dressé en fi9(t— La table renferme 57 divisions. Fraxkmx Alf., Les anciennes bibliothèques de Paris, Paris, Imp. impér. et nat. 1867-1873, jrr. in-4», 3 vol., 1. 1. p, 304 sq.,ciIiibUothèquede VArsenal, Mss. anc. n» 855,(parcli.)— Lecatalojçucde la bibliothèque de Saint-Kmincran de Hatisbonne, datiint de 13 47, est partance en 12 divisions.— Richard de Fourni val, chancelier de l'cjclise d'Amiens au xni« siècle, avait adopté trois sections dans son catalo^çue. L. Delisle : Cabinet des Mss. de la B. A'., t. II p. 518-538.
2. Liste de .\fentelin, imprimeur à Strasbourg, mort en 147S. Catalogue de P. Scheffer. Voy: Mkyeh,(\V.); Bùcheranzeigen des XV Jahrhunderts, Centralblatt f. Bibliothekswesen. 1885, p. 437-463.
3. Il avait adopte cinq divisions : Grammatica — Poetica — Logica — Philosophica — Sacra script ura.
4. L'un des catalo(;ues portait pour titre : Index librorum qui ex officina ejusdem Henrici Stephani hactenus prodierunt^excudebat IlEMU(:rsSTEi»HAM'8, (1560, in-S").
5. La maison Plantin en publia plusieurs; celui de 1615a pour titi*e: Index librorum qui ex typographia Plantiniana prodierunt, in-8», 92 p.
6. Unius sœculi, eiusque virorum literatorum monumenlis tum florentis- «imi, tum ferlilissimi : ab anno Dom. 1.500 ad iSOi, nundinarum autumnalium inclusive, elenchus consummatissimus librorum, Hebrœi, Grœci, Laiini, Germani, aliorumque Europa idiomatum, typorum œternitati consecratorum ... auctore loAXNECLKssioWineccensilIannoio,Francofurti, Kop(T,1602,2 vol. in-4».
Des essais de ce genre furent tentés en Angleterre et en France, mais c'est à Conrad Gesner qu'on doit le premier travail d'ensemble sur la bibliographie * .
Christofle de Savigny établit un syslème de classification dans ses « Tableaux accomplis de tous les arts libéraux^ 1587», réédités et augmentés en 1619 à Paris, chez Liber.
Par contre les «cents Bu ff'ets» de La Croix du Af aine n'eurent aucun succès^. En 1635, le jésuite P. Claude Clément adopta un cadre de classement assez ingénieux^ qui fut utilisé, en partie, par Gabriel Naudé dans la Bibliotheca Cordesiana (Paris 1643, in-4), et par Ismaïl Bouillaud dans son catalogue delà Bibliothèque de de Thou, en 1679*. La tentative faite par Louis Jacob, pendant les années 1643 à 1646 et 1651 à 1653, de donner la liste des livres parus en France mérite d'être signalée, bien que ses relevés soient fort incomplets"*.
Après le système que le P. Garnicr avait créé pour classer la Bibliothèque des Jésuites du Collège de Clermont, en 1678*, vinrent
1. Gbsnbrus (Goxr.), Bibliotheca univenalis^ Tigfuri, 1545, in-fol, — Ibid.j — Pandeciarum sive partitionum universalium Conradi Gesnbri libri >\A7, sen bibliothecœ iomus aecundus^ Tiguri, 1548-1549, 2 parties en 1 vol. in-fol.
2. Desseins oa projecis du sieur de La Croix-du- Maine présentez au Très- Chrétien Roy de France et de Pologne^ Henry III de nom^ Van 1583^ au moys de May. Pour dresser une bibliothèque parfaite et accomplie de tous points^ silplaist à Sa Majesté de Vaccepter et de fournir de Livres, Mémoires ou Recueils pour remplir Us Cent Buffets, desquels la forme ou façon est icy représentée : chacun d'iceux contenant cent volumes, qui sont au nombre de dix mille, divisés par Livres, Chapitres, Cayers et lieux communs, et encore réduits par ordre d'A, B, C,pour les trouver plus aisément, le tout mis en tel ordre comme s'ensuit.,.» : Bibliothèques françoises de Lacikux-du-Maine et nu Vbriiibr ... nouv. édit. p. Riooley ne JrvioxY, à Paris, 1772-73,6 vol. in-4", t. II, p. XXV et Hq. de la 2* partie. Us ont paru pour la première fois à Paris en 1684, chez Abel TAngelier.
3. Clbmbxs (P.-Claudius), ilfuseï, sive bibliothecfe tam priratœ qunm pnhlicœ exiructio^instructio, cura, usus; libri IV... Lu)?duni, Jacob Prost MDCXXXV, in-4o; fol. 8 : Index, lib$r secundus, sectio /*.
4. Catalogus bibliothecae Thuanœ. ab Ism. IU'i.ualho dirjestus ; edilus ab Jos. QcKSSKhj Parisiis, 1679, 2 vol. in-8o.
5. Jacob (R. P. Ludovicus), Biblioyraphia yallica universalis, hoc est, catalogus omnium Ubrorum per universum, (iulliie Reynum anno, 1646 excusorum Parisiis, Viduœ Joannis Camusat, 1617, in-i«>.
6. Sysleïïna bibliothecœ colley ii pari.siensis Societatis Jesu, Parisiis, Seb. Mabre-Cramoisy, 1678, in-4«.
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tour à lour les syslcmes de Prosper Marchand, de de Bure ^ et de (labriel Martin. Celui-ci n'est qu'une modification de celui de Marchand. 11 adopta, en effet, le premier cadre de ce système* en Taméliorant, ce qui lui valut d'être utilisé par les^ libraires de Paris, d'où son nom uSystème des libraires de Parisn, Brunet s'en empara et y fit quelques réformes utiles.
Namur en Belgique, Pelzholdt en Allemagne, Thomas Harlwell Horn, Ed. Edwards en Angleterre ont aussi créé des systèmes de classement qui sont encore utilisés de nos jours, mais nous ne pouvons entrer à ce sujet dans des développements inutiles '.
En dehors de ces cadres de classement, Créés la plupart du temps pour diviser plus aisément une bibliothèque à vendre, ou pour créer une bibliothèque idéale, il existe les classements elTectifs, employés journellement dans les bibliothèques publiques et privées. Ces systèmes sont arbitraires et variés; tous les jours il en nait de nouveaux et nous sommes au dessous de la vérité en affirmant qu'il existe plus de cent systèmes bibliographiques sans tenir compte des classements des connaissances humaines, tentés par les philosophes et dont les bibliographes n'ont pas à s'occuper *. Dans sa Bibliolheca bibliographica^ parue en 1866, Petzholdl en signale déjà 115, parmi lesquels il comprend ceux qui ont été créés par les philosophes.
Quel est le bibliographe, même amateur, qui n'ait pas cru devoir inventer un système nouveau plus pratique et plus utile que celui de son voisin ou de son prédécesseur** ? Les bibliothécaires n'ont pas
1. Catalogne des livres de feu M. le duc de laWiUière^ G. -F. de Burb, Paris, 1783, 2 vol. i 11-80, t. I, p. xxxv-lx.
2. Il Tadopta pour la première fois dans le clasHcment de la bibliotheca Bigoliana, 1706, in-12o.
3. Voir aussi : La Grande Encyclopédie, Paris, Ladmirault, in-4<», article : Bibliographie^ signé: Giiand.
4. Voyez par exemple le cadre de classemL^nt de la bibliothèque de Sylvestre de Sacy donl le catalogue à clé fait par Mkhmn, Paris, Imp. i*oy., 182 i.
5. Selon M. G. Ottish, Manuale di bibliografLiy Milano, Iloepli. 1885, in-16<*, il existerait 130 systèmes biblioj^raphiques ainsi répartis: un pour le xtv* siècle, un pour le xv, dix au xvi*, dix-sept au xvn*, vinjçl-cinq au xvni" et soixante-six pour le XIX* siècle. Dans ce nombre, il y en a quai*anle-six allemands? quarante et un français, quatorze anglais, quatorze italiens, quatre espagnols, deux belges, deux arabes, deux russes, un suisse, un hollandais, un danois et un américain. Dans la Biblioihera bibliographica de J. Pktzhui.ht, Leipzig. 1866, in-80), on trouve l'indication de 115 systèmes bibliographiques. Kn plus
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évité cet écueil, et, maîtres de leur bibliothèques, ils ont défait, bien souvent mal à propos, le travail de leurs précurseurs. Ne sommesnous pas portés à warranger» l'ordre et la division des sciences selon notre prédilection personnelle, à l'avantage toujours de la science qui nous est chère et que nous cultivons avec plus d'intérêt.
A propos du classement systématique adopté dans les bibliothèques des divers états, comme aussi dans les bibliographies spéciales imprimées, nous signalerons comme un défaut grave le manque de concordance entre le choix des cotes, par lettres ou par chiffres, et le rapport des séries scientifiques et littéraires'. Par là, les érudits et les travailleurs, et même les bibliothécaires se trouvent généralement désorientés en entrant pour la première fois dans une bibliothèque.
Jusqu'ici, il s'est bien tenu quelques congrès bibliographiques, mais auxquels peu de bibliothécaires pratiquants ont été convoqués; ce serait pourtant à eux à élucider cette question et à la traiter sérieusement. Il est vrai qu'elle n'a jamais été posée bien nettement. Kl cependant la bibliographie sert de base à toutes les études scientifiques de quelque ordre qu'elles soient; elle mériterait, comme tout autre science, d'avoir un cadre de classement uniforme et admis par tous les bibliographes du monde : or ceci n'existe pas. On peut dire que chaque auteur de bibliographie spéciale, de répertoire, adopte un cadre particulier qui bien souvent égare Térudit et le chercheur au lieu de l'aider. On hésite presque toujours dans le choix des dénominations à adopter, des signes ou des lettres qui les
du litre de Touvrage dans lequel on trouve Texposilidn et le développement du cadre de classement, il nomme les principales divisions adoptées parlesbiblio- KTaphes : il y fait aussi ftjçurcr les systèmes de clusscmcnt des sciences par les philosophes ; mais depuis trente ans il s'en est crée bien des nouveaux pour nenommerqueceuxdeUonnazzi, de Dziatzko, de Spencer. Avant luiE. Edwards avait consacré un chapili*c de son ouvrajreà cette partie (Memoirs of librariesj I^ndonfl859f t. II, chap. III, classificatory Systems, p. 76, sqj,et le Manuel de Bibliographie universelle de K. Dk.ms, P. Pi.\ço.\ et de Mahtowk, Paris, Rorel, 1857, gr, in-8o, renferme dans la préface p. xiii, sq. la «« Liste clircmologique des systèmes bibliographiques et des ouvrages ({ui en sont le développement ■*; elle comprend 95 systèmes.
1. Dai^ou, bibliothécaire à Montpellier, s'était déjà préoccupé de cette question et avait développé ses idées dans la brochure suivante ; l'^xjiosé snccinid'un nouveau système d'organisation des bibliothèfiues publiques, Montpellier, 1815, iii-8o, 29 p.
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exprimeront; cependant, il faudra bien arriver un jour à créer cet -ordre. Ce n'est pas isolément et avec les seuls moyens et les seules connaissances d'un bibliothécaire qu'on arrivera à trouver ce cadre et à avoir assez d'autorité pour l'imposer dans le monde entier. C'est dans une conférence internationale qu'on parviendra à jeter les bases d'un système, présentant un cadre d'ensemble où l'on pourra grouper toutes les productions des connaissances humaines, tant spéculatives que déductives, qui permettra d'y intercaler toutes les divisions nouvelles que l'avenir nous réserve. On créera alors une série de léfçendes, lettres, chiffres ou signes conventionnels qui seront aussi immuables que possible, ne s'appliquant qu'à la détermination d'une science dans son ensemble : Théologie — Histoire — Géographie — Physique — Médecine — Astronomie — Mathématiques — Littérature — Philologie y etc., ou bien l'on se rangera à l'opinion des bibliographes qui n'admettent que la seule division analytique, et en Amérique ce système prédomine déjà : Ame (liste des ouvrages traitant de l'âme) : Amiante — Idem — Amiens — ^Idem — etc. L'ordre alphabétique est toujours rigoureusement suivi dans ce dernier système. Selon nous la division analytique conviendrait mieux pour les tables de matières, tandis que le classement d'après un cadre s'adopterait mieux à une bibliothèque et à une bibliographie générale. Ceci est encore une affaire d'appréciation. Dans tous les cas il serait toujours facile d'appliquer à toutes les bibliothèques, divisées encore par matières, les signes conventionnels adoptés sans nuire aux anciennes cotes qui subsisteraient toujours.
La critique de tous les systèmes bibliographiques établis jusqu'ici nous entraînerait trop loin : nous prendrons un exemple et nous reproduirons une partie des critiques auxquelles prête le système de Brunet. M. Prieur, bibliothécaire des Facultés à Besançon, les a formulées avec une extrême concision et une justesse de vue que nous reconnaissons volontiers.
Classe L Théologie — « Nous remarquerons que les conciles, où se trouvent les textes fondamentaux du droit canonique, exigent, si •on les place à la théologie, un renvoi au droit canon; « que les opinions singulières auraient souvent droit à figurer dans la médecine, section des maladies mentales; <i que V histoire ecclésiastique et ï histoire des religions, que Brunet
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classe avec Yhistoire dans sa classe v, pourraient être aussi bien réunies à la théologie \ et que même les divisions de la classe i [Théologie]^ ayant été manifestement établies au point de vue de la religion chrétienne qui a six paragraphes sur neuf, il serait plus logique, dans son système même, de réunir à cette classe i V histoire ecclésiastique y d'en enlever la religion judaïque et les religions <imntàles et de les réunir à ï histoire des religions dans la classe v. Enfin de rejeter dans la philosophie le paragraphe neuf : Déistes, incrédules et athées. »
Classe II. Jurisprudence — « La quatrième division comprend le Broil Canonique, qui a eu une très grande importance autrefois, qui en a encore au point de vue historique, ... aurait pu être mis avec la Théologie,
CussE II. Sciences et Arts — « S'il était permis de la modifier, nous proposerions la classification suivante, qui nous semble préférable, à divers points de vue :
/ . Sciences philosophiques. 6. A rts {arts propremen t dits) .