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court chemin a toujours été et sera toujours la- ligne droite ; les trois angles d'un triangle rectangle égaleront toujours deux angles droits.
Mais, dans tout ce qui touche au goût, à l'imagination, la vérité est une chose abstraite, bien souvent indéfinissable, qui se sent plus qu'elle ne s'exprime, de telle sorte que du vrai au bien, du bien au beau, du beau au parfait, il y a une foule de nuances, de variétés qui établissent des degrés dont l'appréciation doit nécessairement varier aussi suivant l'aptitude ou la manière de sentir ou de juger de chaque individu, et suivant une foule d'autres circonstances desquelles il est difficile de déduire, comme on ledit, à priori, des principes généraux. Je ne prétends pas dire que si le beau est ime chose abstraite et difficile à définir, l'art qui le recherche, et dont la mission est de l'exprimer, ne saurait être soumis à des règles déterminées ; non, car s'il n'était pas circonscrit dans certaines limites sensibles , il s'épuiserait dans le vide et n'atteindrait pas son but.
L'art, en eftet, réduit à ses données élémentaires, se compose de deux parties distinctes, quoique intimement unies : le réel et l'idéal, c'est-à-dire la chose en elle-même à représenter et la pensée qu'elle est chargée de faire naître ou d'exprimer. Sa raison d'être consiste surtout à atteindre ce dernier but, c'est-à-dire que sa véritable mission est pour le moins autant l'interprétation que la représentation dé la nature. Il n'est pas jusqu'au portrait où cette loi ne trouve son apphcation.
En effet, si la ressemblance en est la première,
.indispensable condition, l'aiTtisle n'en doit pas moins, tout en conservant exactement les traits et la physionomie de son modèle, trouver le moyen, en ajoutant ou en dissimulant certaines choses, de saisir la nature dans son côté le plus favorable, et, si c'est un portrait historique, de taire ressortir le côté moral du personnage par des ressources qu'on ne peut pas définir, mais qu'il trouve dans son goût et dans le sentiment qu'il a de ce qu'on appelle le style; c'est ainsi qu'ont procédé tous les grands maîtres.
Diderot avait donc raison de dire que la peinture est l'art d'aller à l'âme par l'entremise des yeux, et que si son effet s'arrête aux yeux elle n'a fait que la moitié du chemin. Platon avait d'ailleurs depuis longtemps simplifié la question en disant que le beau n'est que le vrai, mais le vrai dans sa splendeur.
Pour rendre ces diverses assertions sensibles par un exemple pris dans ce qu'il y a de plus positif dans le sujet qui nous occupe, plaçons un tableau de De- Marne entre un paysage de Ruysdaei;et un de Claude Lorrain. Certes, si le vrai est le bien et si le bien est rigoureusement le beau , la comparaison sera tout à l'avantage du premier : ce canal chargé de bateaux et bordé de peupliers, cette jolie villageoise qui se rend au marché , montée sur son âne, suivant une route bien ahgnée ou s'entretenant avec quelques personnes qu'elle rencontre sur son passage ; ce paysan qui vient de s'asseoir sur une borne et semble vous indiquer votre chemin ; tout cela forme certainement un tableau d'une vérité saisissante, mais d'une vérité
qui vous fatigue bien vite par son excès même. Tout ce que vous voyez là, vous l'avez vu si souvent, vous pouvez si aisément le voir en sortant de Paris par la route de Saint-Gloud ou de Vincennes, les idées qui en découlent rentrent tellement dans la vie commune, que vous êtes promptement satisfait et que, pour peu que vous ayez le sentiment des choses élevées, vous reconnaissez tout de suite que ces tableaux, quelque agréables qu'ils soient à l'œil, ne donnent néanmoins de l'art qu'une idée fort incomplète.
Les œuvres des deux autres maîtres sont bien aussi l'expression de la nature , conséquemment du vrai, mais d'une nature qui remue l'intelligence, qui parle ù l'esprit, qui fait appel à l'imagination. Les sites sauvages de Ruysdael, ses campagnes couvertes de forêts ou de rochers, ses chutes d'eau s'échappant des fentes d'un roc avec un doux murmure, ou un fracas que vous croyez entendre , ses rivières ou ses mers tourmentées par la tempête, ses arbres déracinés par l'ouragan, ou ce simple buisson agité par la brise, tout vous retient et fixe votre attention : tout vous fait rêver et vous porte à la mélancolie. •
Si de Ruysdael nous passons à Claude , nous trouvons les mêmes motifs d'admiration obtenus par des moyens différents. Là, c'étaient des sites sombres, un ciel nuageux, un aspect terrible ; ici, ce sont des ciels vaporeux et rougeâtres, des lointains étonnants, des temples grecs ou romains dont les colonnades se noient dans une atmosphère transparente, des arbres majestueux dont les ombrages semblent vous inviter au repos : tout vous transporte et vous enchante.
Ainsi, dans De Marne on trouve la nature, nîais la nature servilement imitée, cela peut être le bien ; dans Ruysdael, c'est aussi la nature, mais idéalisée : c'est le beau ; dans Claude, c'est toujours la nature, mais poétisée : c'est le sublime. Et une preuve qu'on se tromperait fréquemment en admettant que le beau n'est antre chose que le bien, c'est que nous sommes forcés d'admirer des œuvres dont plusieurs parties sont loin d'être parfaites.
Par exemple, les personnes qui jugeraient tout d'après la forme pourraient trouver le Corrége d'un dessin souvent défectueux, et en donner pour preuve le torse par trop exubérant de l'Amour qui dort auprès de son Antiope, ou les mains de son Enfant Jésus, dans son Mariage de Sainte Catherine; celles qui veulent des poses naturelles reprocheront à Watteau d'avoir quelquefois poussé la désinvolture de ses figures au point d'en faire des personnages déhanchés ; celles qui aiment la campagne fraîche et verdoyante ne concevront pas comment nous pouvons trouver charmants les bergers enrubannés de Boucher, roucoulant auprès de leurs bergères dans des paysages vert-bleu ; et cependant le Corrége sera toujours un modèle inimitable pour l'élévation de son style, le bel empâtement de ses chairs, la transparence et le brillant de ses tons, la science de ses raccourcis ; Watteau ne cessera jamais d'être un grand coloriste et le traducteur fidèle des mœurs de son époque; et Boucher, oui, François Boucher, sera toujours, quoiqu'on en puisse dire, un peintre des plus gracieux.
Enfin, si le beau réside rigoureusement dans le bien,
comment se fait-il qu'on le trouve à la fois dans des
œuvres diamétralement opposées : dans Raphaël et Murillo, qui ont peint dans des conditions si diffé' rentes de dessin, de couleur, de composition etdesentiment; dans Pliilippe de Champagne et Rubens, dont la couleur et le mouvement forment un si granl contraste; et, pour notre école moderne, dans MM. lugres et Eugène Delacroix, qui sont en tous points la négation la plus complète l'un de l'autre.
Pour apprécier convenablement un tableau, il ne suffit donc pas d'avoir de Tintelligence, de l'instruction et du goût, dans l'acception générale de ce mot; mais il faut une aptitude spéciale, une grande habitude de les voir, de les comparer, de les étudier; savoir ce qui différencie l'art du métier. Telle personne, en effet, d'une intelligence exceptionnelle et d'un profond savoir, mais qui n'aura pas vu assez de. tableaux pour com prendre en quoi consiste le beau en pareille matière, restera froide devant une toile admirable ets'éU' thousiasmera pour une œuvre médiocre, tandis qu'un individu d'un esprit ordinaire et souvent complètement illettré, mais qui aura vécu au milieu des ta' bleaux, distinguera aisément les bons des mauvais^.
On pourrait croire aussi que les hommes qui ont beaucoup lu, même écrit sur les' tableaux, sont toujours à même de bien les juger ; c'est cependant une erreur : sans nier les avantages de l érudition en pareille matière, l'expérience prouve néanmoins qu'elle ne préserve pas toujours des plus graves erreurs. Nous en avons eu devant nous plus d'une preuve.
Ce qui paraîtra encore surprenant, et qui n'en est