‹ Manuel républicainChapitre 35 sur 38 · LA QUESTION SOCIALE · texte numérisé non relu

LA QUESTION SOCIALE

On a pu remarquer que, dans tout le cours de ce travail, nous n'avons pas employé une seule fois le mot socialisme. C'est que ce mot est un terme équivoque, qui ne présente à Tesprit aucune idée claire et nette, et qui même sert à désigner souvent des doctrines extravagantes, en tout cas les systèmes les plus contradictoires. Mais, si nous n'aimons pas à nous servir de cette expression mal définie et mal comprise, nous n'oublions pas les questions auxquelles elle s'applique et qui lui ont donné naissance, ce qu'on appelle d'un titre qui a luimême le défaut d'être vague : laquestiorisociale. Améliorer le sort de ceux qui n'ont d'autre ressource que le travail de leurs mains ou à qui manque cette ressource même, des travailleurs et des indigents ; faire par là que

les ouvriers et les patrons, les pauvres et les riches, ne forment plus dans la société, comme il n'arrive que trop aujourd'hui, deux classes ennemies, et substituer à cet antagonisme, qui menace incessamment la paix publique, une union qui l'assure : tel est le problème que l'on désigne sous ce titre. C'est la question qni s'impose surtout à notre -siècle, et que la société moderne est tenue de résoudre, dans la mesure oîi il est possible de la résoudre, si elle ne veut sombrer sur ces écueils : la démagogie et le césarisme. Malheureusement, beaucoup de ceux qui ont jusqu'ici agité ce problème, en ont cherché la solution en dehors des lois de la nature humaine et des données de la science, et ils se sont égarés en de pures rêveries, innocentes ou funestes. Ils en ont été, en quelque sorte, les alchimistes. Beaucoup aussi, il est vrai, l'ont abordé par des voies plus conformes à la nature et à la science ; mais ils n'ont point vu que la question n'est pas simple, mais complexe, et, ne l'envisageant que par un côté, ils n'ont abouti qu'à des solutions partielles et insuffisantes. De là l'obscurité et l'incertitude qui régnent encore en cette matière. Sans prétendre traiter ici en quelques -lignes un si grand problème, nous voudrions contribuer à dissiper cette obscurité et cette incertitude, en faisant ressortir les différentes faces de la question, et par là les divers éléments qui doivent concourir à la résoudre.

La question que l'on appelle sociale est sans doute une question économique^ mais c'^est en même temps une question politique et morale, et telle est la connexité de

Dyitized by VjOOQIC

LA OUBSTION SOCIALE. iiS

ces trois éléments, qu'il est impossible de tirer de cha cun d'eux une solution satisfaisante sans recourir aux deux autres.

La question est économique. Les moyens à employer pour élever le salaire, trop souvent insuffisant, des ouvriers, ou pour abaisser le prix des objets nécessaires à leur existence, pour prévenir les effets de ces trois fléaux qui pèsent si lourdement sur eux : le chômage, la maladie, la vieillesse, pour transformer même tout à fait leur condition en les rendant indépendants du patronat ; par exemple, les associations ayant pour but d'obtenir une plus équitable rémunération du travail, le libre échange, les sociétés de secours mutuels, les sociétés coopératives de crédit, de production, de consommation, etc. ; tous ces moyens sont d'ordre économique. C'est la science qui les fournit ou les éclaire, et, sans eux, sans une réelle concordance entre ces moyens et les lois de cette science, c'est-à-dire les lois de la nature môme des choses, aucun résultat un peu général ne peut être obtenu.

Mais, pour que ces moyens, même judicieusement employés, ne manquent pas leur but, et pour qu'ils puissent développer toute leur puissance, il faut que le gouvernement, d'une part, n'aggrave pas la situation des ouvriers par un inique système d'impôts, et, en général, par une mauvaise administration, et que, d'autre part, il favorise, loin de l'entraver, la liberté des citoyens. Ajoutons qu'il doit aussi concourir directementà soulager la misère et à en restreindre le champ ,

en suppléant, par des institutions publiques, à 1* insuffisance de l'initiative privée (Voy. plus haut, p. 91). La question est donc politique par ce côté. Aussi ceux-là se sont-ils gravement trompés, qui ont cru servir la cause économique ou avancer la question sociale, en prêchant Tindififérence en matière politique. Non, la nature du gouvernement n'est pas une chose à laquelle puissent demeurer indifférents ceux qui ont à cœur l'amélioration du sort de la classe ouvrière. Le césarisme n'est pas moins fatal aux intérêts des travailleurs qu'aux libertés des citoyens. La république étant, au contraire, un gouvernement dont la mission même est de remplir les trois conditions que nous venons d'indiquer, est par là celui qui convient le mieux à la réforme sociale, comme à toutes les autres. D'un autre côté, cependant, ce n'est pas une moins grave erreur de croire, avec une certaine école socialiste, qu'il est au pouvoir du gouvernement républicain de résoudre, comme on dit, la question sociale par voie d'autorité. La suppression de la misère et l'amélioration du sort des ouvriers ne dépendent pas seulement de l'État, quel qu'il soit, mais aussi et surtout du jeu des institutions économiques, créées et dirigées en vue de ce résultat par la libre initiative des individus.

Ce n'est pas tout encore. Ces institutions privées, même avec l'appui du meilleur gouvernement, ne se produiraient pas ou seraient insuffisantes si les mœurs ne leur venaient en aide. Supposez, chez les patrons, une profonde indifl*érence à l'égard des ouvriers et un

L\ QXJESTION SOCIALE, U5

égoïsme intraitable; chez les , ouvriers, la paresse, la débauche, ou seulement l'imprévoyance; les plus belles théories économiques et politiques du monde n'arriveront à rien. Supposez, au contraire, du côté des premiers, la bonne volonté qui vient du cœur ; du côté des seconds, l'habitude du travail, de l'ordre, de l'épargne; chez les uns et les autres, l'énergie individuelle et le sentiment de la solidarité ; la solution de la question n'est' elle pas parla singulièrement facilitée? Cette question est donc aussi une question morale. L'élément moral ne dispense pas sans doute de l'élément économique et dç l'élément politique, mais sans lui les deux autres resteraient impuissants.

On voit donc combien il importe de tenir compte h la fois de ces trois éléments dans la recherche dea moyens de résoudre le problème qui se dresse devant nous.

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que la solution pratique de ce problème est un idéal que l'imperfection originaire de notre nature, par conséquent, des sociétés humaines, et les inévitables hasards de la vie ne permettent pas de réaliser absolument. Le devoir de la société n'en est pas moins de le poursuivre et de travailler à s'en rapprocher de plus en plus, mais ce serait rêver que d'en attendre jamais autre chose qu'upe solution approximative.

116 appendice;

Page 1