‹ Manuscrits de FourierChapitre 109 sur 134 · DU GROUPE HYPERMAJEUR OU AMBITION · texte numérisé non relu

DU GROUPE HYPERMAJEUR OU AMBITION

S'il fallait apprécier chaque passion d’après les diatribes de la philo sophie, nous devrions placer l’Ambition au dernier rang. Il paraît que Dieu en juge tout autrement, car il donne à l'ambition le premier rang parmi les 4 affectives. Expliquons régulièrement sa primauté.

L'ordre majeur a le pas sur le mineur, par la même raison que le mâle est supérieur à la femelle, et comme parmi les 2 groupes majeurs celui d’ambition l'emporte sur celui d'amitié, c’est le groupe d’ambition, lien corporatif, qui est le 4" des 4, en dépit des sophistes qui voudraient loger l'ambition au dernier rang, et nous enseigner à mépriser les richesses perfides et le pouvoir, qu'ils ne méprisent guère.

« Nous ne sommes point si ridicules, répondront-ils : nous voudrions, au contraire, exciter les ambitions nobles qui entratnent un vrai citoyen, comme Décius , à faire le sacrifice de sa vie pour le bien de la charte. » Mais si la morale veut que les citoyens aient la noble ambition de s’immoler au bien de tous, elle veut donc l'accord de 7€ en ambition; tel est le rang que tient, en gamme, le dévouement des Décius et des Léonidas ; on prouvera aisément à la morale que, sur d’autres points, elle veut aussi des accords de 8° Y et 8e x, 6°, 5°, 4e, 3e, 2, 1re: qu'enfin elle veut la gamme entière d’ambition harmonique. Dès-lors, que signifient sesdiatribes contre l'ambition ? Elles prouvent que la philosophie est en contradiction perpétuelle, disant d’une part qu’il faut être ennemi de soi-même, réprimer son ambition, et d'autre part qu'il faut aimer les ambitions des 8 degrés nobles; n’eùût-il pas été plus régulier de classer les ambitions en harmoniques eu nobles, et en subversives ou ignobles, afin de pouvoir dire : Voilà l’échelle du bien à faire, voilà l'échelle du mal à éviter? On n'a pas voulu procéder à ce classement des degrés passionnels ; on aurait bien vite reconnu que toute l'échelle du mal estengendrée constamment par les coutumes et relations civilisées, et que, pour arriver à l'échelle du bien, il faut organiser une société autre que la Civilisation perfectibilisée, qui n’engendre que les 8 accords d'ambition malfaisante ou subversive.

Au lieu de procéder ainsi, les philosophes, confondant les 2 échelles, veulent nous faire aimer indistinctement l’une et l’autre, car ils nous disent : Aimez la Civilisation et la Barbarie, qui n’engendrent que la gamme entière des ambitions vicieuses et des amitiés vicieuses ; puis ils nous disent : Aimez les ambitions nobles et les amitiés nobles, qui sont

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impraticables dans l'état civilisé et barbare. Voilà le thème de la philosophie, toujours préchant le pour et le contre à la fois, toujours engagée dans un océan de divagations morales, qui, en dernière analyse, veulent que l’homme soit blanc et noir, et qu'il serve à la fois Jésus et Bélial, qu'il aime l’auguste Vérité, et qu'il aime aussi le Commerce, où il faut mentir à chaque parole, sous peine d’être ruiné. Combien d’absurdités la philosophie se serait épargnées si elle eût, selon ses propres avis, procédé à l'analyse de la nature, distingué le mouvement social en harmonique et subversif, tel qu'on le voit dans l’univers, dans les planètes et dans les comètes, et distingué de même les passions en échelle harmonique et échelle subversive, dont le seul parallèle aurait mené à conclure que si les sociétés civilisées et barbares n'engendrent, en passion, que les échelles subversives, elles sont évidemment des sociétés de mouvement subversif dont il faut chercher l'issue.

Venons à l’objet spécial de ce chapitre, au groupe d’ambition. C'est peut-être celui des 4 groupes sur lequel il règne le plus de préjugés. Ïls naissent pour la plupart de ce que la science confond les ambitions nobles ou germes d'harmonie avec les ambitions subversives ou germes de discorde et de cupidité, qui dominent en plein dans le mécanisme civilisé.

Nous n’envisageons ici l'ambition qu’en impulsions harmoniques; je donnerai un chapitre sur les impulsions subversives de l'ambition et des 3 autres groupes.

Essayons d’abord de nous concilier avec les grammairiens et synonimistes. Cinq mots se présentent pour dénommer la ligue d’ambition ou groupe hypermajeur. Faut-il l'appeler groupe d’ambition, groupe d'honneur, groupe de sectisme, groupe d'ascendance, groupe de corporation, je ne sais lequel choisir : la Jangue française est si sujette aux équivoques et ambiguités qu’il serait impossible de nommer exactement le groupe hypermajeur si on voulait se borner à un seul des cinq mots précités. Le mot honneur, groupe d'honneur paraît paraît le plus convenable pour désigner les ambitions d’Harmonie qui s'accordent toujours avec l'honneur ; j'emploierai souvent ce nom, sans pour cela m'interdire l'usage des 4 autres, qui, dans divers cas, sont plus caractéristiques.

L’honneur devrait être la passion favorite des philosophes, car c’est celle qui entraine un homme à mourir et perdre le corps pour illustrer l'âme , comme firent les Décius et les Régulus, les Léonidas, les Codrus, etc. Si les philosophes estiment cette noble affection dans laquelle on sacrifie le corps à l'illustration de l'âme, ils doivent bien haïr la Civilisation, qui n'accorde l'honneur qu’à ceux qui ont la richesse, et n’est qu'un système de persécution générale contre tout homme fidèle aux lois du véritable honneur. Quelques exceptions très-rares confir-

ment la règle. On voit quelques hommes d'honneur et de probité récompensés, mais on voit toujours au chemin de la fortune vingt et trente intrigants pour un homme d'honneur.

L'Ambition.est la passion dont l'essor est le plus immense dans l'État civilisé, elle seule dès à présent embrasse le globe entier dans ses plans. Un officier ne veut d'abord que s'avancer au grade de capitaine, puis à celui de colonel et de général, peu à peu il veut une principauté, un royaume, un empire, enfin toute la terre. Si cette passion est insatiable dans les individus, elle l’est bien plus encore das les corporations, dont l'esprit se transmet héréditairement, tandis que les ambitions individuelles s’éteignent d'ordinaire avec l'individu.

.. Cet esprit d'influence universelle sera commun à toutes les passions et corporations d'Harmonie. On blâme parmi nous cette manie d’universalisme, 1l eût bien mieux valu étudier les moyens de la satisfaire; car le plus heureux événement qui eùt pu arriver sur €e globe, c'eût été qu’un souverain ou une corporation eussent envahi toute la machine ronde; il en serait résulté un progrès très-heureux en échelon social, et un avènement du genre humain en 6° période, quelque vicieux qu'eùt été l'individu ou la corporation qui aurait envahi le sceptre du globe.

On n’a pas pu raisonner sur les résultats d'une telle conquête, puisque jamais conquérant n’a possédé seulement le quart du globe en population; mais il est certain que du moment où une autorité quelconque aurait dominé sur le globe entier, elle n’aurait eu d'autre intérêt que d'y maintenir la paix universelle et la libre circulation, adoueir le fardeau des impôts afin de prévenir les soulèvements, et pouvoir diminuer La dépense des armées qui obère les peuples sans enrichir le souverain. Cette spéculation aurait métamorphosé, en plein, toute La politique civilisée, et le cabmet le plus oppresseur serait devenu le plus libéral par excès d'ambition.

Il est bon de débuter par cette remarque pour signaler l'ignorance de aotre siècle sur ce qui touche à l'ambition. Si on eût dressé la gamme des accords de cette passion, l’on aurait reconnu que les 2 accords de 8° ne peuvent s'établir que sur une possession du globe entier, une réunion de tous ses empires sous un même sceptre. Comment donc ces philosophes, qui veulent que tout le genre humain soit une famille de frères, osent-ils diffamer ceux qui veulent faire l'opération prélimmaire de cette fraternité en réunissant toute la famille sous un gouvernement unitaire ! Je prétends qu'on diffame les Unitéistes, et, pour preuve, on a jeté beau coup trop de ridicule sur l’abbé de Saint-Pierre, qui faisait des rêves politiques sur l'unité et la paix perpétuelle. Qu'on l’eût badiné sur ses moyens illusoires, on en avait bien le droit, car son plan était, quant aux voies d'exécution, le suprème ridicule; mais on devait approuver

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le principe et le but, et adjurer le génie d'inventer des méthodes plus pour parvenir à l'unité.

J'avoue que la conquête est une voie odieuse, mais elle est encore meilleure qu'une prétendue philantropie qui, n’établissant point de lien unitaire, laisse les peuples dans un état de güerre périodique où les paix partielles ne sont autre chose que des trèves. — Guerre pour guerre, he vaut-il pas mieux utiliser le fléau que de le perpétuer inutilement ?

Or, quel était le moyen de rendre la guerre profitable au genre humain ? C'était de l’employer à établir l'unité universelle; une telle guerre aurait été la dernière, et, sous ce rapport, elle serait devenue voie de salut général, comme l'instant de souffrance par lequel un chirurgien nous guérit d'une maladie invétérée.

La conquête violentée ou simple n’était pas le seal moyen d'aller au bat; 1l existe, dans l'état actuel de la Civilisation, 2 voies de douceur : le monopole composé et la conquête composée, qui auraient conduit rapidement à l'unité administrative du globe et aux bienfaits sans nombre qu'elle devait produire. On arrivera bien plus promptement à cette unité par l'association, puisque tout particulier qui peut réunir et associer 80 familles villageoises, fondera, au bout d’un an, l'Unité du globe ; mais, abstraction faite de ce moyen, et à ne spéculer que sur les voies déjà connues en Civilisation, comme la conquête et le monopole, il est certain qu’on aurait pu en tirer parti si nos philosophes, moins rétrécis dans leurs vues, avaient su discerner les beaux côtés de ces prétendus vices, les développements dont le monopole et la conquête sont susceptibles quand on les élève du mode simple au composé.

Au lieu de s’adonner à cette étude, ils se sont répandus en déclamations et lieux communs de morale contre ces 2 leviers d'unité; ils ont diffamé à l'envi le monopole et la conquête. Les uns ont tonné contre la cupidité insatiable et dévorante de la perfide Albion. Ce sont des sots qui auraient dû voir qu’Albion péchait par défaut de cupidité, et ne savait pas faire un plan pour envahir le sceptre du monde par monopole composé. D’autres ont critiqué Bonaparte sur ce qu’il manifestait le projet d’envahir le monde entier. I] n’y avait que cela de sensé dans ses vues, sauf les ressorts à mettre en jeu, sauf l'emploi de la conquête composée, que ni lui ni ses philosophes ne savaient inventer.

Reconnaissons donc d’abord qu'aucune passion n’est moins connue que cette Ambition contre laquelle on a tant vociféré; je ne veux pas ici en donner l'échelle détaillée, je me bornerai à des notions générales.

On a vu (® rose vif piqueté, 444) que les ressorts ou principes radicaux de l'Ambition et de ses groupes sont :

4° L’affinité spirituelle ou ligue et entreprises pour la gloire.

er. LA PHALANGE.

90 L'affinité matérielle ou ligue et entreprises pour le pouvoir.

Chacun de ses 2 ressorts peut se subdiviser en 2 leviers, selon l'ob-servation faite (2 rose vif piq.) *.

Ainsi la gloire peut avoir pour véhicules , soit le levier interne ou

-d’amour propre, d'illustration personnelle, soit le levier externe ou de philantropie et d’[ ].

La ligue de pouvoir agit de même par 2 impulsions : la tendance à l'autorité et la tendance aux richesses ; car, qui jouit de l'autorité veut les richesses, et qui a les richesses veut les honneurs, l'autorité. Ces 2 leviers, richesse et autorité, qu'on. ne peut pas séparer, forment le 2€ ressort ou principe radical d'ambition.

Les tableaux donnés précédemment sur la vue et l'amitié ont dù habituer le lecteur à dresser une table d'accords passionnels; il peut s'exercer sur celle des accords d’ambition, en observant les règles indiquées pour l'échelle d'amitié (2€ rose vif piq., 463).

Pour le mettre sur la voie, je déterminerai, au chapitre suivant, les accords d'ambition harmonique et d'ambition subversive, je les indiquerai sur 2 gammes, pour mieux frayer le chemin aux amateurs qui voudront s'exercer sur ces problèmes.

[Variante : les paragraphes qui suivent venaient, page 4 du manuscrit, après les mots ci-dessus : On a vu {2e rose vif piquelé), mais Fourier ayant reporté cette phrase à la page 7, et l'ayant fait suivre des paragraphes qui se terminent par ces mots : sur ces problèmes, les paragraphes suivants sont restés sans emploi et sans indication de la place qu'ils devaient occuper. Nous les intercalons ici comme variante, en faisant observer qu'après avoir d’abord indiqué le dévouement de Décius et de Régulus comme un accord de prime, Fourier le qualifie d'accord de septième , sans cependant effacer les mots de prime dans les lignes suivantes, si ce n’est dans la dernière phrase, ce qui, avec le défaut d'indication d'emploi de ce passage, semble indiquer qu'il avait mis de côté cette portion de son travail, que nous rétablissons néanmoins, en donnant sur cette variante le texte primitif et le texte actuel. A la page 20 il place le dévouement de Décius à l’accord de 7°.]

—Si on veut examiner l'ambition en essor subversif, les ressorts seront changés : le 4er, au lieu d'être une ligue pour la gloire, deviendra une ligue pour la jonglerie et l'obscurantisme; le 2, au lieu d’être ligue pour l'avancement par des voies honorables, deviendra cabale pour le

‘pillage et le despotisme; mais jai observé et je répète que nous exami-

nons ici les groupes en essor harmonien et non en subversif. Ce qui

* Nous donnerons ce cahier dans une des prochaines livraisons. (Vote des Editeurs.)

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n'empéchera pas de dire quelques mots sur les subversifs, dont le parallèle est souvent nécessaire aux définitions.

Les 2 échelles données sur la vue et l'amitié ont dù enseigner au lecteur la méthode à suivre pour dresser une échelle d'accords passionnels; il peut s'exercer maintenant sur celle d'Ambition. Je vais le mettre sur la voie en déterminant l'accord de

[Texte primitif.] — Prime, en individuel et en collectif, qui se fonde sur le jeu d'un seul ressort.— {re en individuel par amour de la gloire : — [Texte actuel.] — Septième en individuel et en collectif. Il peut être simple par le jeu d’un seul ressort. Nous allons le déterminer en simple. On a vu que l'accord de 7° est une déviation des ressorts, un engrenage en d’autres passions. Exposons d’abord cet effet. — 7° d'ambition spirituelle par amour de la gloire :

On citera les Décius, les Régulus; leur dévouement n’a pas pour mobile une ambition de pouvoir, puisqu'ils vont à la mort : c’est donc le ressort de gloire qui est le seul moteur , et il y a primeoùiln'ya que jeu d’un seul ressort formant accord avec la masse. Or, à n'opérer que sur le ressort spirituel ou mobile de gloire, on ne peut pas imaginer d'accord plus noble entre l'individu et la masse que l'accord de Décius ou de Régulus avec la nation, pour qui ils se sacrifient. Un maire de Calais a renouvelé, chez les modernes, ce trait de dévouement patriotique , en s’offrant pour victime aux Anglais.

Les accords de prime individuelle sur le ressort du pouvoir sont ceux par lesquels un individu fait le sacrifice de l'autorité qu'il pourrait envabhir, et s’en frustre lui-même pour conserver l'indépendance ou les prérogatives de ses concitoyens. On a accordé ce relief à gens qui souvent ont fait de nécessité vertu, et n’ont renoncé à l'autorité absolue que dans la crainte de ne pouvoir pas la conserver. Je ne vois pas qui on pourrait citer parmi les coryphées de l'antiquité. Lycurgue, dit-on, se bannit lui-même, s’immola, en quelque sorte, à l'honneur de faire dominer les lois, les libertés; mais ces prétendues libertés étaient une charte de sa façon, qui permettait à quelques privilégiés le massacre des ilotes et autres brigandages. Lycurgue, en se bannissant, ne faisait que sacrifier quelques avantages au plaisir de dominer indirectement et faire régner ses plans, ses volontés. Ne scrutons pas trop les vertus des civilisés en prime matérielle d’ambition; c’est un chapitre des plus équivoques, et ce n’est guère que la contrebande de la vertu. On verra ailleurs comment cette vertu devient réelle en Harmonie.

L'accord de prime collective spirituelle a lieu chez les masses qui font à la gloire le sacrifice de leur vie, comme les Spartiates mourant aux Thermopyles, ou les Français jurant de mourir dans la redoute de Montelesino, où ils sont enveloppés par une armée, donnant par leur

résistanee désespérée le temps de gagner la bataille de Montenote.

L'accord de prime collective matérielle a liea chez les corporations qui font au bien de la masse le sacrifice du pouvoir ; à parler net, je ne sais pas où trouver de pareilles corporations dans les fastes civilisés. Rien ne sera plus commun en Harmonie, où l’état des choses excite chaque société corporative à soutenir constamment les immunités de la masse entière.

Tels sont les accords de ((prime}} septième harmonique d'amhition : Yon peut maintenant s'évertuer à en déterminer d’autres, selon la méthode suivie dans l'échelle d'amitié. — [Fin de la variante.]|

. Les ambitions actuelles étant toutes subversives, leurs ligues, soit publiques, soit secrètes, sont presque toujours ligues d’empiétement sur la masse productive, témoins les corporations nobiliaires, sacerdotales, financières, mercantiles, militaires, etc., qui, toutes, n'aspirent qu’à l’envahissement illimité. Le lien sociétaire d'ambition n'a pas pu s’introduire dans l’agriculture, tandis qu'il s’est déployé colossalement dans une foule de compagnies improductives et même destructives, comme celles des Jacobins et des agioteurs.

Le lien corporatif à aussi jeté d’amples rameaux en administration par les ligues fédérales des Tartares, des princes allemands, des États américains et autres confédérations , qui sont des accords de 8° harmonique, en tant qu'ils ont pour but la défense du pays contre l'ennemi extérieur, mais qui deviennent accords de [ ] en ambition subversive, si la ligue à pour objet l'empiétement sur les classes mférieures.

Les # groupes tendent plus ou moins à l’observance graduée des rangs et titres. Celui d'amitié est le moins exigeant en ce genre ; aussi est-il nommé groupe de confusion ou nivellement. Celui d'ambition est au contraire le plus sévère des 4 sur La distinction des rangs et préséances; il est mème si intraitable sur ce point que souvent on a vu un débat très-frivole, sur une préséance d'amhassadeur, mettre les armes aux mains de 2 empires (mème ridicule dans les duels, dont le motif réel n’a souvent aucun rapport avec l'honneur).

La manie de classement progressif ou gradation de rangs est donc très-forte dans le groupe d'ambition; c’est celui des 4 où elle prédomine. Ce groupe étant formé de sectaires confédérés paur illustrer une fantaisie ou une entreprise commune, il existe nécessairement parmi ses sectaires une gradation d'importance et de rangs, selon les moyens industriels ou scientifiques, ou pécuniaires, que chacun. d’eux fournit à la ligue ; dès-lors les affections s’y établissent en ordre ascendant, c'est-à-

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dire en gradation des fortune et moyens d'utilité à la confédération.

Dans un groupe d’ambition , les inférieurs sont plus dévoués aux supérieurs que ceux-ci ne le sont aux inférieurs ; il n’en est pas de même dans les autres groupes , notamment dans celui de famillisme, où les supérieurs sont les plus dévoués aux inférieurs. Ce contraste de hiérarchie entre les groupes sera le sujet d'un chapitre séparé ; on y verra que dans les 2 groupes mineurs {amour et famillisme), il règne une sorte de contre-sens hiérarchique d’après lequel les supérieurs cèdent aux inférieurs ; le contraire a lieu dans les 2 groupes majeurs : celui d’ambition distingue très-strictement les rangs, et celui d'amitié, tout en paraissant les confondre pour le ton et la bienvetllance, exige pourtant qu'il règne quelque déférence pour ceux que la fortune, la dignité , 1a science élèvent au-dessus de la multitude.

li suit de là que les groupes d'ambition tiennent , plus que d’autres, à se distinguer par des signes extérieurs et décorations dont ils sont fiers et jaloux. Leur ton est grave, parce que l’objet du rassemblement doit causer de la sollicitude , la ligue ayant toujours des difficuités à surmonter pour triompher de ses rivales : ne füt-ce qu’une troupe d'enfants qui machine quelque soulèvement contre le pédant, quelque expédition pour commettre du dégât, elle met toujours de la gravité dans sa délibération et de l'inégalité dans la distribution des rôles. C’est surtout dans le groupe d'ambition que le besoin d'inégalité et de gradation se fait sentir impérieusement. Aussi les hautes assemblées d’ambition, comme les sénats, les corps législatifs, ne peuvent-ils pas siéger un seul jour sans qu'il s’y manifeste dès le lendemain des gradations de partis et coteries, ainsi que des gradations d'influence individuelle.

D'après sa tendance à Pinégalité graduée , le groupe d’ambition veut l'avancement progressif des sociétaires. Plus les règles d'avancement sont observées sous les 2 rapports da talent et de l'ancienneté, plus les sociétaires sont attachés au lien fédéral.

Ce besoin de gradation ou progression est un principe très-ignoré des philosophes modernes qui, sous prétexte d'économie, tendent à sapprimer ou réduire les fonctions-intermédiaires et ne conserver que les ex-. trêmes; on en a vu la preuve dans Les assemblées nationales de France qui voulaient faire de toutes les grandes villes autant de bourgades pour tout concentrer dans Paris. Des villes, comme Bordeaux, Rouen, Tou- Jouse, qui avaient été capitales d’une grande région , ne l'étaient plus que d'un petit territoire, et retombaient au niveau de Quimpercorentin, Guéret, Digne, Privas. On a vu à cette époque Lyon n'avoir qu'une petite administration ; Marseille n’en avait point. Marseille, Nantes n'ont

point encore de baute cour judiciaire; on n'en voit pas non plus à Strasbourg, Lille, tandis qu’on en donne à Riom, Colmar.

Plusieurs grandes villes de second ordre, comme Reims (32,000 âmes), Dunkerque, la Rochelle, le Havre , Saint-Étienne (24,000), n’avaient ou n’ont pas encore une préfecture ; certaines villes de 49,000 habitants, entre autres Valenciennes, n’ont pas même un tribunal d’arrondissement. On remplirait plusieurs pages de ces griefs d’une foule de villes sur ces distributions ridicules que fit l’Assemblée Constituante et dans lesquelles on ne voyait qu'une manie générale chez les représentants , celle de tout concentrer dans Paris, réduire en bourgades les grandes villes, changer en désert les villes moyennes, comme Lorient, qui n’ont pas la faveur , et même les petites, comme Salins, Pézenas, qui auraient eu tant de titres à obtenir un tribunal d'arrondissement.

Telle fut la justice de ces fameux amis de l’Égalité et de la Fraternité qui, se croyant bien installés dans Paris à titre de souverains perpétuels, voulurent, en l'honneur de légalité, dépouiller toutes les provinces pour enrichir Paris. Il eût fallu, au contraire, observer l'inégalité progressive, augmenter le nombre des sous-capitales , graduer leur splendeur en leur donnant des établissements administratifs, judiciaires , scientifiques et littéraires équivalant à ceux d’une ville de petite cour; il eùt fallu {eur donner des musées , bibliothèques, et théâtres et conservatoires, peu inférieurs à ceux de la capitale. Telle est la marche de la vraie liberté que je décrirai en parlant du Garantisme, et tel est le vœu de l'ambition générale, qui désire en tout sens des échelons gradués , soit pour les villes, soit pour les corporations, soit pour les individus.

En détruisant les gradations et en établissant le mode barbare où l'on ne voit qu'une douzaine de mattres, ou pachas, spoliant des fourmillières d'esclaves, on mécontente la classe intermédiaire, on prive d'aliment une passion très-incompressible, qui est l'ambition. Tel est le faux calcul de la philosophie civilisée ; on en a vu la preuve dans sa manie de tout concentrer dans une capitale. Aussi, plus elle se bat les flancs pour modérer l'ambition, plus elle en développe les germes : — l'esprit de monopole, d'agiotage, de fiscalité, de concentration et autres sources de dé. sordre. Il faut avouer que les pauvres philosophes ont la main bien maudite dans tout ce qu'ils entreprennent, témoins leurs visions de républicanisme qui avaient pour but apparent de modérer l'ambition et ramencr tous les vrais amis du commerce à l'union des cœurs et au mépris des richesses perfides. On a vu quel a été le succès de ces leviers de modération.

Le groupe d'Ambition a, parmi ses caractères, la garantie de protec— tion ct secours proportionnel aux sociétaires, le minimum gradué. Ce

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que les autres groupes font par bienveillance et charité spontanées, celui-ci le fait par statuts et garanties fixes ; on en voit un germe dans Jes corporations affiliées qui soutiennent les plus vicieux de leurs membres jusque dans leurs méfaits. Les Jésuites soutenaient le père Girard, qui appliquait des stigmates à mademoiselle Éradice de la Cadière. Les tribunaux ont soutenu les procureurs contre un écrivain nommé Selves, qui, dans un ouvrage intitulé {a Mort aux procès , divulguait bonne quantité des ruses employées pour spolier un client ; l'ouvrage a été déclaré calomnieux , quoiqu'il n’eût peut-être pas dénoncé le quart des astuces du métier. Les tribunaux ne partagent pas l'opinion de Bacon, qui désirait qu'on dévoilât, dans des traités spéciaux, les fourberies et rapines usitées dans chaque profession.

Si M. Selves n'avait dénoncé que les tricheries des meuniers , des boulangers, des fermiers, des marchands de vin, des [ ], les tribunaux l’auraient déclaré un très-honnète homme, un foyer de lumières, car chaque fonctionnaire du Tribunal ou de la Barre est volé par son meunier, son boulanger, son fermier, son marchand de vin.

Mais M. Selves avait oublié que quand on dénonce les larrons il faut s'adresser à ceux qui! !! ou plutôt il ne faut pas s'adresser à ceux qui! Eb bien ! à qui faut-il s'adresser ? Je ne veux pas le dire. À bon entendeur demi-mot.

Si les Jigues d'Ambition s'accordent en Harmonie pour soutenir la probité, 1l est naturel qu’en Civilisation elles s'accordent pour soutenir la rapine et le mensonge. Quelque vicieuse que soit cette propriété, c'est celle sur laquelle il fallait spéculer pour mettre un terme à l’indigence et établir le minimum {{social)) proportionnel.

Depuis l'existence de la Politique, on avoue que son écueil principal est l’extirpation de l’indigence. Or, si le lien corporatif, ou groupe d'ambition, a la faculté de protéger ses membres en double sens, les appuyer politiquement pour les innocenter lorsqu'ils sont coupables, et les soutenir matériellement contre les revers de fortune, s’il pourvoit d'avance à leurs besoins par des réserves, des retenues et autres mesures, c'était sur ce groupe qu'il fallait spéculer de préférence, et l'on devait organiser toute la classe des industrieux et même des improductifs en corporations étayées de statuts, pour assurer aux plus pauvres sociétaires un minimum proportionnel. ‘

Observons bien que cette précaution ne dispensait pas de recourir aux 3 autres groupes dans l'affaire capitale de l'extirpation de l'indigence. On verra, au traité du Garantisme, que les 4 groupes doivent intervenir combinément pour atteindre ce but; mais c'était principalewent sur les groupes d'ambition ou liens corporatifs que devait reposer

x.) LA PHALANGE.

l'entreprise. On en 2 eu l’idée partielle dans les établissements d'assurance qui sont uae fédération matérielle et non passionnelle.

Au lieu de suivre cette marche, la philosophie s’est vbstinée à confier la fonction de charité à celui des & groupes qui en est le moins susceptible, au groupe de famillisme, et, pour suppléer à l'insuffisance ou à la mauvaise volonté des familles, on ne fait que s'adresser au gouvernement, quoiqu'on ait appris par expérience que les familles ne veulent pas secourir leurs individus pauvres, et que le gouvernement ne peut pas prêter l'oreille aux nombreux indigents qui lui demanderaient plus que le montant de ses mpôts.

L'extirpation de l’indigence ne pouvait naître que des combinaisons de ligues affectives. Tel groupe qui a fort peu de propriétés isolément , en acquiert beaucoup par le mixte, ou alliance avec d'autres. De là vient qu'un et deux groupes intervenant pour extirper l’indigence, n'obtiendront aucun-succès, tandis que l’action combinée des & groupes la fera disparattre. ((Il est vrai que oette action combinée ne peut avoir lieu que par des mesures qui achemineraient en Garantisme ou en 6° période; mais cette transition serait insensible pour des civilisés, puisque le Garantisme admet l'ordre des familles iscohérentes ou non assocites , telles que nous les voyons en Civilisation. — Insistons ser l’mfluence des groupes ou actions cumulées des ressorts de divers groupes.))

D'où vient qu’on voit souvent chez les classes peu fortunées beaucoup plus de charité que dans les classes opualentes? Les comédiens en général ne sont pas riches, et pourtant il règne dans leurs réunions une scrapuleuse obserrance de la charité amicale et de h piété filrale. On - les voit faire des collectes fréquentes pour leurs collègues malhecreux. Un comédien ne laisse jamais son père dans le besoin, tandis que, dans Ja classe des riches, on trouve beaucoup de ces étres scandaleux qui laissent manquer un père du nécessaire, et qui auront l'effronterie de vouer les comédiens aux flammes de l'enfer. La charité semble réfagiée chez les corporations les plus faibles en moyens, témoins les soldats, qui sont bien pauvres, et qui ne refusent jamais de donner pour des in- ” cendies une forte aumône, même une journée de leur paie.

D'où vient ce noble effet de vertu cher les classes les moins fortunées ? Il provient d'impulsions mixtes réunissant les ressorts de plusieurs passions affectives, ceux du groupe d’Amitié, qui ont beaucoup d'influence chez les hommes aYentureux , comme les comédiens et les militaires , ceux du groupe d’'Ambition ou honneur, qui excitent l’amour propre de ces corporalions, et les portent à donner une leçon de générosité à la classe riche qui les ravale.

Il résulte, de cette camalation de ressorts, que certaines corporations accusées d'immoralité. sont, sous bien des raoports, plus charitables

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que les classes qui préchent la morale. I fallait donc étendre à lensemble du corps social cette influence des groupes mixtes: il fallait s'évertuer à mettre en jeu les impulsions combinées des & groupes et de leurs 8 ressorts, et l'on serait arrivé bien vite à l'établissement du minimum et à l'extirpatiou de l’indigence.

On trouve en foule ces germes de charité dans des groupes et sectes d'ambition , notamment dans les francs-maçons. C'était sur ces esprits de corps que devaft opérer une théorie de minimum social combinée avec une garantie de travail. En réunissant sur chaque tête pauvre les secours de 20 , 30, 40 corporations qu'il était facile de former, on auraït organisé ce minimum proportionnel dont l’absence fait l’opprobre de nos sociétés ; mais nos beaux esprits voient fous les germes de bien sans savoir en employer aucun. Ils déclament contre l’ambition, et c’est dans ses rameaux, dans les esprits de corps, que se trouve la solution du problème qui les met aux abois depuis 3,000 ans, l’extirpation de l’mdigence. On ne pouvait la prévenir que par un concours d'impulsions des £ groupes qui, dans ce cas, auraient rivalisé de procédés pour les charités nécessaires. Or la charité, si illusoire quand elle est bornée à des secours individuels , serait plus que suffisante quand chaque individu pourrait la réclamer de 30 corporations unies à Jui par les liens d’ambition , d’amitié et de famillisme.

Les hommes jugent selon leur intérêt, et parmi les 2 éléments de l'ambition , l'intérêt ou principe matériel a le pas sur la gloire ou prmcipe spirituel, qui n’est pas d’un grand poids en ambition civilisée.

Mais quels réveurs ont imaginé de prêcher une ambition modérée, soit en ressort d'mtérêt, soit en ressort de gloire? C’est décéler une crasse ignorance en matière de passion que de vouloir mettre en scène Ja modération, surtout quand il s’agit d’ambition. Alexandre s'y con naissait mieux que nos philosophes ; il n’était point dupe de la modération affectée de Diogène, et il lui disait : Je vois ton orgueil à travers les trous de ton habit. Histrions littéraires, qui prèchez la modération, le mépris des grandeurs et des richesses perfides, et vous, bonnes gens, qui écoutez ces sornettes académiques, avant de lire le traité de l'Attraction, sondez-vous bien sur ce qui touche à la modération. Si vous J'aimez véritablement (ce que j'ai peine à croire), fermez ce livre, car vous n’y trouverez que des amorces pour l'immensité d’ambition. Vous blâmez aujourd'hui celui qui convoite un empire, et vous allez voir qu'en Harmonie, un homme, une femme, nn enfant, ne seraient pas gens d'honneur s'ils ne convoitaient pas le trône du monde. Attendez, sur cette assertiop, le chapitre des 40 couples de trônes universels d'Harmonie. Sur les 40 couples , il en est & qui sont d'hérédité inaliénable,

ceux du titre de famillisme en direct et en mixte; mais il est 8 couples qui sont électifs, quelques-uns annuellement. Chaque individu peut y parvenir, selon ses genres de mérite, et un homme ou une femme qui, sur 8 sortes de mérite, ne croiraïent pas en avoir un seul, seraient assurément des êtres de peu de valeur chez qui l’insouciance pour le trône du monde ne serait qu’un masque de nullité, qu’un sot orgueil tendant à farder l'incapacité.

Aujourd’hui, selon la philosophie , il faut élever la jeunesse à n'aimer que les raves et le brouet noir, que les places gratuites et les femmes sans dot; et demain il faudra inspirer à la jeunesse, aux femmes comme aux hommes, une ambition sans bornes, une prétention aux trônes du monde. Quel désappointement des visions de la philosophie ! Faut-il s'étonner qu’elle regimbe si fort contre la Théorie de l’Attraction, cette science dont les coryphées sont pourtant, par le fait, les plus [ ], car il n’existe pas de classe plus dévorée d’ambition que ces philosophes qui, lorsqu'ils peuvent tâter du gouvernement, se le disputent avec tant d’acharnement, qu'ils s'envoient par coupes réglées à l’échafaud , comme on l'a vu en 1794.

Étrange résultat des [ ] d’une classe qui n'aime, à l'en croire, que la modération, les raves et le brouet noir ! Combien ces jongleries, dont on est dupe depuis 3,000 ans, devaient faire sentir le besoin d’une doctrine certaine sur les passions et sur le but ultérieur auquel Dieu les destine !

On est si neuf sur ce sujet, si ignorant sur les propriétés des groupes, et notamment sur celles de l'ambition, que nos philosophes ne savent ni la modérer chez ceux en qui elle surabonde, comme les civilisés, ni la créer chez ceux en qui elle paraît insuffisante, comme les sauvages, qui pourraient devenir en 3 ans de riches propriétaires agricoles, si on savait leur donner une faible dose de cette cupidité qui dévore nos peuples, et élever l'ambition du sauvage au quart de celle de nos paysans. Les jésuites mêmes, gens bien possédés d’ambition et qui auraient dû en connaître les ressorts, n’ont pas su la mettre en jeu avec les sauvages du Paraguay, pour les fixer à la culture.

Cependant, est-il si difficile d’exciter l'ambition et l'esprit de corps ? Un soldat ne recueille pas grand avantage de son service, auquel souvent il a été conduit la chaîne au cou, et pourtant il est encore assez imbu d'esprit de corps pour sacrifier sa vie à l'honneur du régiment : ne pouvait-on donc exciter de même l'esprit de corps pour des motifs plus pressants, comme ceux de charité et de minimum social ; mais il aurait fallu savoir créer les corporations sociales ? mettre en jeu les ressorts compétents, et pour cela connaître la théorie des groupes, dont jamais nos savants n'ont daigné faire aucune étude.

DU GROUPE HYPERMAJEUR. 33

[ Nous trouvons dans le cahier 3, cote 10, page 72, une note de Fourier que la phrase ci-dessus , IL faut élever la jeunesse à n'aimer que les raves, nous donne occasion de citer :]

Prétendra-t-on qu'il y ait de l’exagération dans ce tableau des vexations exercées à table et ailleurs sur les enfants civilisés? J'en parle par expérience, ei quarum pars magna fui. Que de férules n’ai-je pas reçues pour refus de manger raves et choux, orge, vermicel et drogues morales, qui me causaient des vomissements, outre le dégoût !

Un jour à diner chez le Pédant, j'escamotai un gros quartier de rave cuite qu'il avait servi sur mon assiette, car il me haïssait et voulait me faire avaler des raves. Je cachai adroiïtement cette rave entre mes habits, et, lorsqu'on sortit de table, je me levai des derniers, je laissai sortir la foule et saisis l'instant favorable pour jeter la rave par la fenêtre, qui était ouverte en été; mais, par frayeur et précipitation, j'ajustai mal, et Ja rave tomba sur un escalier de bois, où passait quelqu'un, qui se récria. Le Pédant arriva, je fus pris en flagrant délit, forcé d'aller quérir la rave enduite de poussière, et la manger pour l'honneur de la morale outragée. On me cribla de férules appliquées à doigts relevés, supplice qui me causait fréquemment des panaris ct faisait tomber tous mes ongles avec des douleurs affreuses, pour le bien de la morale douce et pure.

On prétend aujourd'hui que la morale est moins atroce. Rien n'est plus faux; elle est tout aussi vexatoire, mais mieux fardée de verbiages anodins : elle ne diffère que par les formes.

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