‹ Manuscrits de FourierChapitre 115 sur 134 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

T Parvenu à cette 21° section, je sens la même tentation que Montes-

quieu à son 91° livre. Il voulait adresser aux muses une invocalion : je

l'ai lue dans un journal qui s’étonnait avec raison de cette faiblesse. Mon-

tesquieu, entre autres doléances, disait aux vierges du Pinde : « Je cours SOuR 1. 42.

» une longue carrière et je suis accablé d'ennuis. » Cependant il avait pour étayer ses travaux et distraire ses ennuis 25,000 fr. de rente, va- Jant plus de 50,000 fr. d'aujourd'hui. Il avait en outre les partisans qui s’attachent à la fortune, au rang, à la renommée, à la faconde oratoire. Peut-on avec tant d'appuis manquer de cœur à l'ouvrage, surtout quand on est sous tous les rapports assuré de la faveur du siècle et qu’on se voit au chemin de l'immortalité ?

Ah! Montesquieu! n’insultiez-vous pas les doctes sœurs, quand vous osiez, tout gorgé des faveurs de la fortune, des ressources du génie, demander encore! Les muses pouvaient vous répondre : « Vois ce que » nous avons fait pour tant de grands hommes &epuis Homère jusqu'à » J.-J. Rousseau. Nous les avons exposés aux assauts de l'indigence, du » zoïlisme, de la persécution; mais nous leur avons donné le feu sacré » qui aide à surmonter tous Îes obstacles, à souffrir mille morts pendant » la vie, pour ne vivre qu'après la mort. Et toi, Montesquieu, favori » de la fortune et des muses, tu n'es pas satisfait! tu demandes en- » core ! »

Au lieu de tant de secours qui étaient prodigués à Montesquieu, j'ai à soutenir toutes les disgrâces opposées. Ce serait à mei d'exprimer de l'impatience, d'appeler à mon aide les neuf sœurs, et de leur dire : « Je » cours une longue carrière et je suis accablé d’ennuis. » Ce n'est pas par le nombre des tomes à remplir que ma carrière est fatigante : c'est : par les recherches qu'elle m'a coùûtées, les [ | qu'elle m'a causés et me causera encore. La fatalité m'a poursuivi chaque fois que j'ai voulu mettre la main à l'ouvrage; toujours des déplacements imprévus et contre-temps bizarres, perte de manuscrits et de notes précieuses dont quelques-unes contenaient des solutions cherchées plusieurs années. Les problèmes de mouvement passionne! semblent des amusettes quand ils sont résolus. Chacun.en dit comme des vers de Racine : Je l'aurais fait ainsi, mais la difficulté est de Le faire, J'ai cherché onzc ans Ja distribution du clavier général des caractères, et je ne croyais pas qu'on püt la trouver sans l'expérience d’une génération d'Harmonie. J'ai échoué sur le calcul de la diffraction passionnelle, malgré quatorze ans de recherches peu suivies, à la vérité, mais encore fréquentes et entravées à la fin par la perte de la note qui fut égarée dans un déplacement.

Souvent un chapitre qui n’est qu'ébauché (diffraction) m'a coûté des années. Les solutions de problèmes ne se livrent pas à la toise comme les articles de bel-esprit ou les systèmes de politique. En calcul d'attraction on ne tranche pas une difficulté par une décision arbitraire. Le problème de la gravitation pasSionnelle, en ralson-directe des masses et inverse des distances, me coûta deux mois d'insomnile, fl n'est pas un ouvrage, pas une source où j'aie pu puiser une ombre de renseigne-

ment. Montesquett en trouvait dans mille auteurs qui avaient couru à carrière avant lui; il n’avait que l'embarras du choix, et moi je suis dans la position de Robinson qui, jeté seul dans une île déserte, est obligé de tout fabriquer. Chaque progrès m’obligeait à changer quelques dispositions, à refondre les chapitres et les parties. En pareil cas, un Montesquieu a des scribes à ses ordres, et l’ouvrage avance tandis que l'auteur [compose]. Pour moi, quand je veux accélérer les transcriptions, je souffre d’une foulure du pouce qui m’a plus d’une fois arrêté übe quinzaine entière; je n'ai pour tout appui [que moi-même]. J'ai éprouvé des contrariétés sans nombre, j'ai la perspective de travailler pour des zoiles qui, après m'avoir harcelé pendant ma vie, tenteront de ie spolier après ma mort, ou bien m'assigneront Ja fâcheuse récom-pense d'Homère : des autels dans l’autre monde et point de pain dans celui-ci. Poursuivons malgré tous ces dégoûts; et qu’on ne s'étonne pas si mes apostrophes aux favoris, aux coryphées du siècle se ressentent de l'accueil que le siècle m’a fait.

Nous en sommes à la Cosmogonie, science qui paraît en vogue, sartout en France, où les sciences comme les parures sont des objets de mode. La Cosmogonie maintenant y prend faveur. Souvent on remet en gcèneles maladies des astres et le chapitre des comètes si faiblement traité en 4844. Tout faiseur de systèmes se croit obligé en conscience de donper une cosmogonie, comme en 4788 une constitution. Notre siècle est accusé d’avoir à lui seul plus de cosmogonies que tous les autres ensemble. On en peut dire autant des traités d'économie politique. Malheureusement, dans l’un et l’autre genre, plus la science est féconde en systèmes, plus elle est stérile en bienfaits. Aussi, voit-on les peuples réduits à vivre d'orties et à émigrer par milliers, même dans le pays de Bade, qui est le mieux cultivé.

La Cosmogonie est du nombre des sciences qui pouvaient découvrir le remède à ces misères croissantes. On la croit bornée à divaguer sur les astres, à s'occuper, comme feu de Lagrange, de la formation des comètes et autres inutilités. Elle a des attributions de toute autre importance, principalement celle de déterminer la destination des astres, et par suite celle de leurs habitants; mais sa tâche primordiale est de remédier aux maladies sidérales qui vicient la température, détruisent les récoltes et appauvrissent rapidement notre globe. La cosmogonie est donc la science médecin de la planète. C’est à elle à délivrer le globe d'une foule de fléaux matériels dont il souffre depuis 5,000 ans : entre autres, de la paralysie des extrémités ou congélation des pôles. Voilà des fonctions dont ne se doutent guère les beaux esprits qui se mêlent de ce genre d’études. Un cosmogone, s’il est versé dans la science, doit 50 charger d'opérer à jour fixe le dégagement de l’un des pôles sous cmq

ans, et plus tard celui du pôle sud, et de faire croître à cette époque l'oranger au Spitzberg aussi bien qu'à Lisbonne. Quiconque ne souscrirait pas cet engagement est ignorant en cosmogonie (1).

Je ne connais les nombreux systèmes de ce genre que par quelques articles de journaux. Je n’en ai lu qu'un seul très ancien pour notre siècle : c’est la plaisante fable de Buffon, qui suppose qu’une impertinente comète vint heurter le soleil et en fit jaillir 32 éclats, d’où se formèrent nos planètes. C'est fabriquer les mondes à coups de hache; il faut que l’âge moderne soit bien indulgent pour les beaux esprits s’il leur passe de pareilles sornettes. Une comète heurter le soleil! elle ne beurterait pas mème le plus petit satellite. On en a vu passer une dans les nefs ou le sanctuaire de Jupiter; pour peu qu'elle se fût dirigée à l'encontre du point de passage d’un satellite, Jupiter et le Soleil, par une chiquenaude aromale auraient fait dériver d'orbite la comète. A quoi servirait donc l'harmonie sidérale, si 32 astres pivotés et unitaires ne se soutenaient pas contre un corps incohérent !

On fait de nos jours des cosmogonies et des géologies qui ne sont guère moins invraisemblables que le choc de comète imaginé par Buffon. J'ai lu dans les journaux de 4816 (Biblioth. Britannique) une réfutation d'un système de M. Cuvier sur la formation des vallées, dont il attribue l’excavation aux courants diluviens : opinion aussi bizarre que celle des sophistes qui supposent que ces mêmes courants ont charrié vers le pôle des ossements d’éléphant ramassés sous la zone torride. Je passerai en revue quelques-unes de ces hypothèses absurdes; elles naissent communément d'une manie qu'ont nos savants de refuser à Dieu un talent égal à celui de nos ouvriers. Je réclamerai souvent pour lui cette légère concession, et pour peu qu’on veuille accorder à Dieu autant d’habileté qu’à nos charpentiers, maçons et forgerons, l’on verra combien il lui a été facile, sans le secours du déluge, de former des vallées par toute la terre, acclimater des éléphants au pôle, etc.

Nous allons traiter d'une cosmogonie plus intéressante, plus étendue que celles qu’on a débitées jusqu’à présent, et plus flatteuse pour l'espèce humaine; elle nous enseignera que les humains titrés de vers de terre, exclus d'initiation aux lois de la nature par la philosophie et la superstition, sont au contraire de hauts et puissants personnages, co-sociétaires de Dieu dans la direction des astres, et investis par lui d’une influence colossale sur ces énormes créatures. La philosophie, pour nous ravaler, se fonde sur notre petitesse corporelle, mais en vertu de la loi du contact des extrêmes, cette exiguité est le gage de notre haute puissance.

(1) En marge de ces cinq lignes est écrit de la main de Fourier le mot : corriger.

L'homme, à ce titre, est en contact et accord d’unisson avec la touche supérieure qui est Dieu. Selon cette loi, nous avons nécessairement particrpation à la puissance de Dieu et coopération directe avec lui en régie d’univers. | :

On a voulu estimer les destins de l’homme en raison de sa stature: mais la dimension des êtrés est-elle mesure de leur intelligence et de leurs facultés? Si cela était, une baleine devrait avoir mille fois plus d'esprit que chacun de nos savants. Raisonnons mieux en régie de mouvement : c’est notre qualité de chatnon infiniment petit qui nous assure l'identité avec le chaïnon infiniment grand, l'identité d'action avec Dieu et la plus ample répartition dans la série des pouvoirs qu’il a départis aux créatures d'Harmonie. Leur série ou gradation se compose comme il suit: Homme, planète, univers, binunivers, trinunivers, puis décunivers, centunivers, millunivers, etc., etc. Les touches 4, 8, 45, 22, 99 et 36 forment les unissons ou pivots d'octaves, et ont des propriétés différentes des autres; mais parmi ces touches d’octave, l'homme, à titre. de pivot extrême, est bien plus brillamment doté que les touches 8, 45, 22, .et tout à l'heure on sera épouvanté du tableau de la puissance vraiment monstrucuse que Dieu a donnée à l’homme.

Voici à ce sujet une thèse bien surprenante, et qui va être démontrée en grand détail : Tout homme ayant les moyens de fonder le tourbillon passionnel (et il en est plus de 4,000 en Civilisation) peut opérer sur le tempérament de la planète, en corriger les aromes, et changer la température et son atmosphère, purger les mers, les meubler d’une création magnifique, opérer sur les aromes du soleil et de divers astres, en déplacer cinq pour les ordonner et conjuguer sur notre globe, le revêtir comme Saturne de 2 anneaux. Quant aux opérations hors du tourbillon, nous pouvons opérer l'entrée en plan de 402 comètes, accélérer d’environ 300 ans la concentration du tourbillon, celle de notre univers, et l'opération qui doit les élever de 2° en 3° puissance, d’où résultera un déplacement général dans la masse d'étoiles fixes que l’on voit immobiles depuis 5,000 ans, Eh! que nous importerait ce déplacement, cette nouvelle ordonnance, si elle ne devait pas nous produire de sombreux avantages ?

Ceux qu'étonne cette annonce peuvent s’y familiariser en méditant sur la loi la plus connue de la nature, celle du contact des extrêmes; elle serait violée, et tout le système du mouvement serait faussé, si la tonche bas extrême, l'homme, n’était pas en pleine participation de régie avec la touche haut extréme, ou Dieu. Toute violation de cette loi causerait absence du nœud fondamental du mouvement et absurdité radicale dans l'œuvre de la création.

Nos cosmogones, dans les systèmes universels ou autres, ne tiennent

secea cm de cette lei primordiale : ils mous peignent ue univers de Jour facon, dins lequel rien n'est lié: une prétendue anété qui ne se compose que d'incobérence générale ; un Dieu qui n’établit pas de lieng dans le système de la nature; un Dieu qui n’a ni relations $xes, ni mode de révélation permanente avec ses créatures ; un père de l'univers qui ne communique pas avec ses enfants, qui n’a pas même songé à Jear premier besoin, celui d'un code social ; un pardtre qui veut nous avilir, nous exchure de la connaissance des destinées dont il nous inspire la curiosité. Lui seul est distributeur de l’Attraction; ne serait-il pas le plas odieux des tyrans s’il nous avait condamnés à cet état d'ignorance et d'indigence et de nullité opposé à l'attraction qu'il nous a donnée? Selon ces beaux esprits, les touches d'harmeme n'auraient pas d'mfluence les unes sur les autres ; l'homme n'en aurait point sur sa planète, sur le tourbillon , sur l’anivers, qui, de keur côté, n’en auraient poiat sur l'homme. Ainsi, nos savants considèrent l'univers comme un orchestre où chaque instrument. chaque musicien jouerait à sa fantaisie, sans concordance avec les autres. Nous voyons le contraire. Un seul instrument faussé ou hors de ton trouble le jeu de l'orchestre entier. Il en est de même dans l'univers, où le dérangement d’une des toaches entrave le jeu de toutes les autres.

Le traité qui suit va dévoiler un Dieu et un univers bien différents des tableaux de nos savants; un système de mouvement où tout est lié et dont le chef suprême veut excéder en générosité l'attente des créatures. C’est peu pour lui de nous dévoiler les lois sur le mécanisme de la nafure et sur tous les mystères jugés impénétrables: il veut encore que l'homme s’asseoie avec lui au trône de l'univers et entre en partage de la puissance divine, de la direction des mondes.

« Ÿ pensez-vous ? dira quelque plaisant ; voulez-vous imiter les régéhérateurs de 89, qui offraient au pewple une part à la souveraineté quand À ne demandait que du pain, demande qu’il réitère plus iastaement, et vous y répondez. en promettant de l’asseoir au trôme de Dieu, de associer à la direction de l’anivers! Eh! soyez moins libéral, diront les raillenrs : avisez au plus pressé et donnez du pain au peuple. »

Ceci est une plaisanterie à la française qui cumule force absurdités sous le masque d’un bon mot. Remarquons-en trois.

4° La théorie que je publie ne procède pas comme nos sciences qui promettent le saperflu avant d’avoir pourvu au nécessaire. J'ai démontré précédemment qu'avant de faire asseoir l'Homme au trône de Dieu, elle le fera asseoir à ane bonne table qui est le premier besoin et le premier désir de chaque individe.

2° Elle ne fait pas à Dieu l’injure de fui demander le strict névespaire , lo pain, demande outragoants poar un père libéral qui poué et

COSMOGONIE. 343 qui veut nous donner le sperflu. Son système social n’est point disposé pour nous procurer la médiocrité. Nous ne devons pas le découvrir tant que nous cherchons cette médiocrité qui en est l’antipode.

3° Ceux qui argtient des misères actuelles contre les biens que je fais entrevoir se donnent à eux-mêmes un démenti, puisque l'excès des misères de la Civilisation est mesure des biens de l'Harmonie selon les règles de contre-marche proportionnelle (2° section) et de contact des extrêmes (3° section). Plus nous sommes enfoncés dans l’abtme, plus nous avons de facilités pour en sortir par les progrès de l’industrie incohérente qui nous y a plongés.

Ces trois observations suffisent à {faire voir] la faiblesse de certains beaux parleurs qui croient, avec un jeu de mots ou une pensée captieuse, infirmer tous les raisonnements. La France fourmille de ces gens pré somptueux, mais il suffit des maux que les sophistes français viennent de causer au monde pour prouver que ce n'est ni aux ergoteurs, ni aux plaisants de cette nation qu'il faut s'en rapporter dans k jugement d’une découverte d'où dépend le sort de l'Humanité.

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