‹ Manuscrits de FourierChapitre 124 sur 134 · IT. PARALLÈLE DES SYSTÈMES ATTRACTIF ET RÉPULSIF · texte numérisé non relu

IT. PARALLÈLE DES SYSTÈMES ATTRACTIF ET RÉPULSIF

Sans anticiper sur le traité du mouvement passionnel, j'essaie de faire entrevoir le vice politique des religions modernes.

La religion catholique romaine est une manœuvre de diffraction inverse, mode qui a pour caractère constituant de pivoter sur extrèmes conjugués divergents et de laisser toujours le centre dégarni.

4° Elle circonvient et influence les deux àges extrêmes et disparates en moyens intellectuels, les enfants et les vieillards, par la cruauté des supplices de l'enfer; mais cette même crainte influence-t-elle sur l'homme en âge de raison , à vingt, trente et quarante ans? Non, sans doute! Voilà donc un svstème de terreur qui opère sur deux âges extrèmes et très-divergents en culpabilité; car l’âge caduc est pétri de crimes, tandis que l’âge d'enfance n’en a commis aucun. Rien n’est plus disparate sous le rapport des peines méritées; cependant les deux âges

interviennent à admettre cette crainte et forment combinément les ressorts de manœuvres, tandis que l’âge central ou âge des amours et des rapines, à vingt, trente, quarante et cinquante ans, se soulève contre le dogme des enfers et se livre à ses passions. Voilà donc sur ce point le centre dégarni et le pivot assis sur extrêmes conjugués divergents.

20 Elle influence et convertit les classes extrêmes et opposées en moyèns intellectuels : d’une part, les pauvres d'esprit, les idiots à prétentions, dépourvus de tout relief par eux-mêmes, en cherchent un dans l'affectation de piété; d'autre part elle s’adjoint la classe la plus incompatibleavec les sots,'celle des surabondants d'esprit, les coquettes surannées et délaissées, et les libertines déclinantes et pétries d'ambition. Mais elle manque la classe moyenne, celle des hommes judicieux qui, par besoin de culte séduisant, se rallient aux illusions de la philosophie également absurde. Voilà dans cette seconde classe d'opération le même vice que dans la première, le centre dégarni et les pivots assis sur extrèmes conjugués divergents.

3° Elle influence les classes opposées en ambition , les pères de famille qui ne veulent que contenir [lacune].

Je pourrais pousser plus loin les exemples, mais c'en est assez pour conclure sur les vices de cette manœuvre, qui laisse toujours le centre sans résistance. On ne peut mieux la comparer qu’à la tactique militaire des Tartares, qui n’ont ni centre ni ligne d'opération, ct voltigent sur les flancs de l'ennemi. Cette méthode est bonne dans leurs déserts, et de même le système catholique a été bon dans les âges d'obscurité; mais aujourd’hui il expose la religion à décliner et tomber par toute attaque régulière portée sur le centre. Telle était celle des philosophes, qui, en s’emparant de l’âge moyen, avaient déjà remporté une victoire d'opération avant de l'avoir remporté de fait. L'attaque des francs-maçons eût été bien plus sérieuse et sans remède pour le catholicisme si elle avait eu lieu. Cette religion s’est sauvée par leur ignorance, ainsi que par celle des philosophes, qui n’ont pas su, dans le temps de leur règne, établir un culte judicieux, ces sophistes ne sachant rien inventer. Mais est-on assuré, en cas que la Civilisation se prolonge, : d’avoir toujours à faire à des cabales aussi ineptes, et ne doit-on pas craindre que des attaques mieux dirigées n’opèrent la désorganisation qui deviehdrait de plus en plus facile, tant que la religion pivotera sur extrêmes conjugués, sans revenir au pivotage du centre, qui aurait l'avantage inappréciable de rétabiir l'amour de Dieu et l’espérance en Dieu. L’espérance en Dieu ! chose risible aux yeux des modernes et dont je leur démontrerai dans un article spécial l’immense importance.

On peut reprocher aux nations modernes de n’avoir donné que des résultats analogues à leurs manœuvres ou modulation sur extrèmes conjugués. Elles ont produit les deux excès contraires au bon esprit religieux, — dans les siècles ignorants, le fanatisme ascétique, germe des révolutions superstitieuses, — puis dans les siècles éclairés la fausse piété ou crainte de Dieu sans amour. Cette crainte devait engendrer par degrés l'irréligion. Car on en vient bien vite à ne plus aimer ceux qu'il faut craindre. Tel doit être le résultat de tout culte, qui fait de l& crainte son principal levier, et n’excite l'amour de Dieu que par des voies incapables de le produire.

Aussi l'irréligion est-elle devenue vice général en Civilisation. Il règne au lieu d'esprit religieux un simulàcre de piété qui offre trois variétés principales :

1° La piété mercenaire ou d'intérêt personnel; par exemple, chez ceux qui tiennent du culte divin une bonne dotation. Leur étalage de sentiment religieux est d'autant plus suspect, qu'ils sont les plus empressés d'avilir Dieü , en étouffant tout espoir de la découverte de son code et en applaudissant au désordre actuel du globe, qui est pour Dieu une double injure en sens matériel et social.

2° La piété spéculative, — celle d’une foule de gens qui ne voient dans la religion qu’un moyen de contenir leurs subalternes , enfants, valets, fermiers, sujets, ou bien qui fréquentent les temples par esprit de parti et coalition avec ceux dont ils briguent la protection.

3° La piété négative ou bouclier de raillerie, ressource des pauvres d'esprit qui, à défaut de moyens, se soutiennent par la cagotcrie, ressource des femmes qui au déclin de l’âge se jettent dans les bras de Dieu par distraction, par vide d'esprit, et font de la religion un pisaller ou contrepoids, au défaut des amours finis pour elles. Aussi voiton que les coquettes surannées sont des séides de dévotion.

Telles sont les trois nuances de l'esprit religieux chez les modcrnes, Il ne présente que les gradations de l'hypocrisie. Quel était chez les anciens l’état de l'esprit religieux ? Un parallèle très-court va démontrer leur grande supériorité en ce genre.

L'antiquité n’était pas encore sur la voie de révélation de la Providence; elle n'avait pas comme nous l'initiative de communication fournie par le calcul newtonien. Cependant la classe éclairée de l’antiquité inclinait pour le bon esprit religieux ; elle cherchait à élever les peuples à la saine croyance, à l’adoration du dieu un, Deo ignoto, disait Cicéron ; elle tendait donc au perfectionnement réel en fait de | croyance.

L’antiquité n’était point irreligieuse, parce que ses dogmes et rites »

faisaient aimer la Divinité. Les dieux mythologiques étaient compâtissants aux faiblesses humaines ; contents des privations qu'éprouvait la pauvre humanité, sans en exiger davantage , ils permettaient les voluptés. Leur culte s'identifiait aux passions, aux besoins du grand nombre. La victime sacrifiée à Jupiter valait toujours quelques lippées aux pauvres gens; Iras dans l'Odyssée ebtient sa part des victimes sacrifées, et les dieux se rendent aimables au peuple quand ils le font asseoir à un banquet copieusement servi. Chacun pouvait se choisir des dieax assortis à ses goûts et ses passions. Il y avait des divinités même pour les voleurs, les marchands, les tripotiers, qui étaient sous Îa clientelle de Mercure. De là venait que chacun avait pour les dieux une cordiale affection.

Remarquons sur ce point la fausseté de nos préjugés administratifs. L’antiquité permettait aux voleurs et aux marchands de se ménager des protections dans le ciel; pourtant on ne vovait pas plus de filous dans ks villes ni plus de fourberie chez les marchands, tant il est vrai que l'art de gonverner et contenir les peuples est exclusivement du ressort de la politique. Celui qui se croit obligé de recourir sur ce point à la religion n’est pas administrateur. L'emploi naturel de la religion est de consoler, délasser les peuples et non pas de les contenir.

La religion mythologique avait obtenu ce but ; elle était franchement aiméc des grands aussi bien que du peuple. Rien ne le prouve mieux que l’épithète de pieux Enée repétée sans cesse par Virgile, si fade, si choquante aux yeux des modernes, qui n'ont plus d'amour pour Dieu. Virgile, homme de cour, poète le plus raffiné de son siècle, aurait-il affublé son héros de cette médiocre épithète. si elle n'eùt pas été agréable aux Aristarques de son siècle. et à la bonne compagnie de Rome ? Cependant, Enée, par son perpétuel surnom de pieux, devient un persunnage fort insiptde aujourd'hui. Chacun de nous se demande comment un homme aussi exercé que Virgile a pu ainsi manquer de discernement dans la qualification de son héros. L'énigme ne peut s'expliquer que par la chute de l'esprit religieux. Quand il existait, il faisait le charme des nations. Aussi Virgile, pour rendre odieux le ji Mezence, lui adresse-t-il d’abord le reproche de mépriser les

ieux.

Voit-on que Virgile ait manqué de discernement sur quelque autre sujet ? Non, certes. Aucun écrivain de l'antiquité n'a eu le tact plus fin que lui et n’a mieux observé les convenances de toute espèce; mais il écrivait pour une société qui aimait Dieu. On ne l'aime plus dans l’âge moderne, et la piété d’Enée, qui plaisait à la cour très-polie des Auguste et des Mécène, devient insoutenable parmi nous; elle excite la risée du vulgaire même, effet nécessaire des religion modernes qui

ont affaibli l'amour de Dieu, en raison des devoirs, austérités et supplices qu’elles ont mis en jeu pour le produire.

La religion ancienne avait le bon esprit de s'attacher les jeunes gens d’un et d'autre sexe par sa tolérance et son respect pour la volupté qu'on honorait d’un culte religieux poussé à des excès ridicules. Les dames romaines, tant prônées par la philosophie, faisaient pieusement la procession du Phallus arboré en bannière. L'austère Caton , l’oracle

la morale, applaudi:sait aux jeunes gens qui fréquentaient les maisons de femmes publiques, et les appelait de vertueux enfants qui ne cherchaient pas à troubler les ménages. Il faut remarquer qu’une circonstance extraordinaire, l'absence des maladies syphilitiques, favorisait ces coutumes. Quoi qu’il en soit, la multitude et surtout la classe opulente, s’attachaient aux'dieux en raison de cette licence non dangereuse alors. La jeunesse aimait Dieu, qui aujourd’hui n’a pas un ami sincère parmi les jeunes gens. Tel est Le côté faible des cultes modernes; c’est principalement leur intolérance pour la jeunesse qui a causé l'irréligion. J'insiste par un exemple.

Périclès et Aspasie sont amants. Vous leur opposez un dieu irrité de leurs plaisirs et qui les plongera dans des brasiers éternels pour les punir de leurs innocentes jouissances. Nécessairement le couple amoureux se moquera d'un pareil dieu, et n’y croira pas : il prendra en aversion son culte et ses ministres. Mais Périclès et Aspasie donnent le ton à la brillante jeunesse, qui le communique aux classes inférieures. Dès-lors l'irréligion envahit tout par la puissance du ton ou mouvement d'opinion imprimé par la jeunesse ou âge central. La-dessus interviennent les philosophes, toujours habiles à profiter des chances d’intrigue, qui voient dans ce mouvement irréligieux un moyen de courtiser. Périclès et les grands de sa caste; ils attaquent par la raillerie un culte incommode aux classes opulentes et défectueux en mécanisme, ainsi qu'on l’a vu plns haut. Bientôt la génération est entraînée par cette tactique de raillerie, et l’irréligion devient peu à peu vice dominant. Le culte est sapé dans sa base par l'influence secrète des jeunes gens révoltés contre un dieu ennemi de leurs plaisirs.

Quels sont les auteurs de ce désordre ? ce sont les auteurs des dogmes terribles qui heurtent la classe opulente, indisposent la jeunesse, classe pivotale en mécanisme affectueux, et sans l'intervention de qui l’on ne peut ni établir l'amour de la divinité, ni fonder solidement l'esprit religeux. Négliger en système religieux la conquête de la jeunesse, c’est manœuvrer comme un général qui entrouvre son centre et laisse couper ses lignes. Telle a été l'attaque de la philosophie. Elle a porté et porte encore sur le centre du système social dégarni par Ja défection des

Ed

jeunes gens, et, forte de leur suffrage, elle a facilement miné le catholicisme. Je tiens que le plus grand affront du monde (politiquement parlant) c’est de se laisser battre par les philosophes, secte si faible qu’un enfant peut les [ Jen employant contre eux la raison dont ils empruntent le masque sans en avoir les armes. Poursuivons sur l'analyse de cette lutte.

Dépourvue de l'appui des jeunes gens, la religion n’est plus qu’un colosse aux pieds d'argile. En vain se rallie-t-elle aux intrigants, aux pauvres d'esprit, aux coquettes surannées, toute cette milice est impuissante pour atteindre le but, qui est de faire aimer et non pas craïRdre Dieu. Or, ce lien d'amour divin doit se former dans l’adolescence. Il faut pour l’élever à la plus grande force, qu’il soit lien composé ou produit par double ressort; qu'il combine les prestiges de l'enfance avec les prestiges de l'adolescence. Le culte de Vénus atteignait merveilleusement ce but. Aussi la religion mythologique n'avait-elle besoin d'aucune critique pour se faire aimer. Son système, sa manœuvre, étaient judicieux, par hasard. La victoire lui était si facile, qu’elle ne craignait aucun ennemi, et elle poussait à l'excès la tolérance, au paint d’être sans défiance sur des intrigues qui à la fin la renversèrent parce qu'elle ne sut pas se prêter aux changements de phase et à l'esprit inquiet de civilisation qui exigent périodiquement des innovalions en culte comme cn législation.

Le christianisme a péché par une marche contraire à celle de la mythologie. Il s’est épouvanté mal à propos des agressions des philosophes qu'il était si aisé de battre en prenant l'offensive, en les attaquant sur les théorèmes de raison dont ils se fondaient sans en avoir seulement

* l'ombre. Au lieu de suivre cette manœuvre, le christianisme a tenu la

défensive avec un mauvais ordre de bataille : il a été rompu du premier choc. Il a dans cette affaire manœuvré comme les Autrichiens à Decenzano. Une de leurs fortes divisions cernait Bonaparte isolé avec douze cents hommes contre cinq mille: il fit semblant d’avoir une grende armée, et somma les Autrichiens de se rendre : ils se rendirent. ils auraient dù lui répondre : Si vous avez une grande armée, nous la verrons en ligne, et nous nous mesurerons avec elle avant de nous rendre. Telle est la marche qu’aurait dù suivre le christianisme en luttant contre le fatras de raison qu’étalaient les philosophes. On devait les forcer à déployer leurs forces, les attaquer pièce à pièce par tous les arguments sur les trois attributions de Dieu que j'ai exposés dans cette section, et l'on aurait vu les jongleurs philosophes passer du rôle d'agresseurs à celui de vaincus.

Aujourd’hui la bataille est perdue, puisque le christianisme a essuyé la perte des biens temporels, de la foi des peuples et de tout ce qui cons-

tituait les illusions. Rentrant en scène après de longs échecs, il se reforme dans le même ordre qui a causé sa défaite : veut-il courir à de nouveaux désastres ?

Il n’est aucune classe plus intéressée que les prêtres à réveiller l'espérance en Dieu, à prècher l'épreuve du calcul de l'attraction et opérer avec la délivrance du genre humain leur propre délivrance, car il n’est pas aujourd'hui d'état plus disgracié que le leur, plus appauvri, plus réduit à d'humiliantes démarches pour obtenir une chétive subsistance. Il sgpble que la Providence ait voulu les frapper des mêmes peines, qu'ils [ ], car le véritable enfer c’est la pauvreté. Nous applaudissons au jugement de Phalaris qui condamna l'inventeur d’un nouveau supplice à périr le premier par les tortures qu’il destinait à d’autres. Ainsi la classe sacerdotale a subi la première, et dès ce monde, les longs tourments dont elle menace le genre humain par la révoltante invention de l'enfer, l’une des principales causes de l’irréligion civilisée. Des barbares bien autrement religieux que nous, les musulmans, ne sont mus ‘que par l'espoir des récompenses. L'enfer a chez eux si peu d'influence, qu'on n'en parle jamais dans leurs traditions religieuses, on n’y voit que des ressorts de séduction comme les charmes des houris, tandis que dans nos religions faites pour des nations plus sensées, on ne voit que détails de supplices épouvantables, sans aucun détail de récompenses faites pour séduire. Faut-il s'étonner après cela des progrès de l'irréligion ?

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