IIL. AVORTEMENT DU RESSORT ATTRACTIF CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES
La mythologie ne plongeait dans le Tartare que de grands coupables. Du reste elle n'était nullement alarmante sur le sort des âmes dans l'autre vie, et ne bannissait pas du séjour des bjenheureux ceux qui avaient bien joui de celle ci. Nos dogmes suivent une marche opposée, Ils répandent sur l’autre vie des terreurs épouvantables , et veulent nous faire acheter par des austérités continuelles en ce monde une récompense non moins effrayante par le sort insipide promis aux élus du paradis chrétien.
On s'est étonné avec raison de ce que le christianisme ne donne aucune idée des délices de son paradis. Cette lacune a été si bien sentie, que divers écrivains ascétiques ont voulu y suppléer. J'ai lu parmi ces descriptions de paradis celle qu’on dit la plus brillante ; elle est de M. de Châteaubriand. J'y ai trouvé ce que je m'attendais à trouver, un paradis d'ordre simple, rien pour les sens principaux, rien pour les principales affections de l'âme. On peut gager que l’auteur même ne
consentirait pas à passer une semaine dans un séjour aussi ennuyeux. Que s'y trouve-t-il? Un escalier tout en massif de diamants ! Cela est dépourvu de goût ; si l’on met la substance la plus précieuse à l’escalier, aux marches de l’antel, de quoi ornera-t-on l'autel ?
Si le paradis chrétien change de décoration au gré de chaque narrateur, l'enfer au “ontraire ne varie jamais. Ses démons y sont toujours également acharnés et ses chauditres toujours au même degré d'ébullition. C’eût été un grand moyen d'appui pour l'esprit religieux que la disproportion entre les peines. Une peccadille d'amour sera pypie éternellement des mêmes supplices que le parricide. Robespierre et Marat ne seront pas plus brülés que Daphais et Chloë, qui ont innocemment cédé à l'amour. Où est dans cet arrêt la justice distributive qui est 3° attribut de Dieu, et comment ceux qui le peignent capable de tant de fureurs et d'iniquités peuvent-ils s'attendre à le faire aimer ?
Que dans des siècles d’'obscurité, chez des peuples à demi-barbares où l’on était ignorant sur les leviers de l'honneur et autres ressorts qui corduisent les peuples et corporations en pays policé, on ait fait usage du dogme de l'enfer, cela n’est pas surprenant, puisque les peuples barbares ne sont régis que par la violence et les châtiments; j'examinerai au chapitre de la diffraction passionnelle jusqu’à quel point ce dogme peut être atile chez les barbares et sauvages; mais est-il pardonnable à des siècles éclairés d’en faire usage ?
Qu'une religion fondée par un cannibale comme Odin s’étaie du système de terreur, cela est peu étonnant ; elle suit en cela l'esprit de son sanguinaire auteur; mais n'est-il pas calumnieux de prècher le même dogme au nom de Jésus-Christ, modèle des âmes généreuses et libérales, Jésus, qui en toute occasion protégeait le faible ct l'opprimé, Jésus, qui défendait les femmes contre leurs injustes époux et contre le sexe masculin tout entier, en gourmandant collectivement les dénonciateurs de la femme adultère, et, les accusant d’être coupables avant elle. Jésus voulait, comme Henri LV, que le peuple vécût bien et goûtat les joies de ce monde; aussi changea-t-il l’eau en vin aux nôces de Cana. —Enfin Jésus est en toute occasion l’ami des bonnes gens. 11 ne poursuivait que
‘les gens méprisables et dangereux, comme les sangsues publiques, les pharisiens et sadducéens, emblème de nos Kypocrites et de nos sophistes, les voleurs et les marchands qu'il battait de verges, en quoi il était bien plus sensé que le siècle moderne qui encense leurs fourberies et pirateries. On verra au traité des Crimes du commerce que Jésus, en battant les marchands, donnait aux civilisés la plus judicieuse leçon. Si l'on avait suivi avec cux le même système de répression, l’on aurait depuis long-temps découvert la theorie de concurrence véridique et doublé le revenu des princes tout en augmentant celui des peuples.
Ea résumé , est-ce avec des récompenses chétives qu'il faut relever l'espérance en Dieu? Pour la rétablir, mon principal moyen sera de faire connaître aux hommes le système d'existence composée que Dieu leur destine, c’est-à-dire le genre de bonheur qu'il leur réserve en ce monde et en l'autre, le détail des voluptés matérielles et spirituelles qui leur seront dévolues après comme pendant cette vie.
Ce détaïl en ce qui concerne l’autre vie s’éloignera fort des descriptions ascétiques données sur pareil sujet. Dieu ne nous prépare pas de médocres et insipides plaisirs comme ceux de la cour sainte, badinée à bon droit par Montesquieu. Mais avant de donner communicition du sort dont jouissent dans l'autre vie nos âmes et les nouveaux corps à qui elles s'unissent, il faudra donner dans un abrégé de cosmogonie quelques notions de la planète entière et de ses destinées matérielles et spirituelles auxquelles se rattachent les destinées des défunts. Jusque-là . je ne puis [ | que les preuves négatives en critiquant les systèmes atroces qui défigurent la divinité et détruisent l'espérance en Dieu qu'ils peignent comme un bourreau implacable, acharpé à tourmenter nos âmes pendant l'éternité pour des fautes legères, dont plusieurs, telles que l’amour, ne sont point fautes à ses yeux.
Quelle espérance peut-on fonder sur un être susceptible de fureurs dont les cannibales mèmes auraient à rougir ? ear s’ils font souffrir des tortures à leurs ennemis vaincus, ils sont à demi-excusés par les chances du talion qu'ils ont encourues au combat. D'ailleurs, une journée finit les supplices du prisonnier, tandis que, selon nos dogmes , une éternité de supplices ne sufhra pas à assurer l'implacable fureur de Dieu contre ses enfants.