‹ Manuscrits de FourierChapitre 128 sur 134 · VI. NÉCESSITÉ DE S'ÉLEVER DU SIMPLE AU COBPOSÉ · texte numérisé non relu

VI. NÉCESSITÉ DE S'ÉLEVER DU SIMPLE AU COBPOSÉ

L'exposé précédent sur le dogme de l'enfer, sur les chances qu'il prête au ridicule, à la malveillance, prouve . combien il eût été urgent de purger le système religieux de cette monstruosité ct d'accommoder Ja doctrine chrétienne aux convenances d'un àge aussi éclairé qu'on l'était peu aux temps et aux lieux de la fondation.

On avait admis tant d'autres modifications , entre autres le purgatoire et les lymbes, qui sont de création moderne; on pouvait à plus forte raison supprimer cet enfer emprunté aux cultes orientaux, y suppléer par quelque innovation recevable. En se refusant ainsi aux amendements nécessaires, le christianisme s’est aliéné les hommes les plus connus par leur piété et leurs lumières dans les diverses communions ; témoin Newton parmi les protestants et Fénelon parmi les catholi-

ques.

Newton, dont la mété et ka probité ne sont pas équivoques , regardxit la doctrme chrétienne comme inconciliable avec celle de Jésus- Cbrist. Il a publié un ouvrage où il démontre, dit-on, que le pape estle véritable ante-christ. Je n’adhère point à cet ouvrage que je n'ai pas même lu ; mais connaissant Ja tolérance, l'esprit conciliant et l'extrème indulgence de Jésus-Christ, j'estime que l'ennemi capital de sa doetrine, c'est le chef de ceux qui n’ont prèche qu'intolérance et persécution, qui ont excité les schismes de toute espèce par la vente d’indulgences et autres scandales ; ceux enfin qui ont condamné à des supplices éternels l'immense majorité du genre humain pour l’mconcevable crime de n’avoir pas eu connaissance des dogmes romains. Ces excès, en déconsidérant la doctrine chrétienne, ont finalement détrait chez les modernes l'espnit religieax dont la chute est funeste sous double rapport, en ce qu'elle a empêché la découverte du calcul de l'attraction passionnelle, et en ce qu'elle cause aujourd’ hui l’insouciance pour cette découverte ct le retard d'avènement à l'harmonie universelle.

Fénélon, si distingué par les talents et les bonnes mœurs, hasarda une attaque très-mesurée que la jalousie de Bossuet fit échouer. Il laissait entrevoir des intentions de réforme sur laquelle il préludait sas dire pleinement ses opinions, entre autres sur les dogmes antivohaptueux. On sait que Fénelon éteit quiétiste. Sur ce qui touche à la

volupté, il partageait l'avis de Pétrarque, et les mœurs de tels pécheurs valent bien celles des apôtres du rigorisme, tels que celles d'Alexandre Borgia, saint Bernard, etc. Quand le corps social atteint à l’opulence, les dogmes deviennent graduellement incompatibles avec les mœurs de la classe supérieure qui s'en rit en secret comme de momeries admises pour museler la populae, et il se manifeste une tendance générale à modifier le dogme. Cette rébeltion n'avait pas lien dans la religion mythologique. On n’a pas vu s'élever contre elle un seul schisme remarquable, tandis que le catholicisme en a produit d'innombrables.

La cause de ce soulèvement est le système répulsif, le dogme antivoluptueux de la doctrine romaine. Elle se fait répugner et non pas aimer. Chacun s’indigne en secret contre elle et saisit les occasions de s'affranchir des servitudes qu’elle veut imposer à toutes les classes. Elle ne met en jeu que des ressorts oppressifs et diamétralement opposés à l'esprit de son auguste fondateur. Jugeons-en par les sept indices suivants : | |

4° En feignant de protéger l'autorité , e!le ne tend qu’à l’asservir. Les papes, dans leurs jours de triomphe, ont traité les rois comme des esclaves. Les rois n’ont échappé à cet [ ] que dès l’instant où ils ont pris le parti de la résistance.

% Elle persécute bien n:ieux les peuples par l'odieux système de Pinquisition. S'il ne s'est pas étendu partout , c'est que les peuples ont résisté; mais il n’a pas tenu à la cour de Rome que l’inquisition ne devint universelle et ne fit peser sur tous les peuples policés un régime semblable à celui de Robespierre.

3° Elle abandonne les chrétiens pauvres et captifs en Barbarie sans faire aucune démarche près des souverains pour provoquer leur délivrance et la répression des pirates. Elle a suscité des croisades immensément ruineuses pour conquérir d'inutiles reliques dont elle voulait faire un objet de spéculation lucrative, et elle n’a fait, lors de l’assemblée des princes d'Europe à Vienne, aucune sollicitation pour les mesures à prendre pour la délivrance des captifs.

£° Elle encourage les mœurs sanguinaires et infâmes, témoin la coutume du stylet, qu’on ne voit que dans les pays fanatisés comme l’Espagne et l'Italie. Elle porte la même férocité dans le prosélytisme , témoin l'Amérique, dont elle a fait, sous prétexte de conversion, exterminer les indigènes. Elle tolère constamment la traite des nègres qui, outre l’infamie et la cruauté attachées à ce trafic, introduit en pays chrétien la coutume des sérails et inocule aux colons les mœurs des satrapes d'Asie.

5° Elle professe l'obscurantisme ; elle excommunie et persécute les hommes de génie, et si les lanuères ont enfin pris quelque essor, ce

n'a été qu'à force de résistance au système romain et par l'influence des régions schismatiques ou l’appui de princes amis de la gloire et rétifs aux insinuations supersiitieuses.

6° Elle paralyse l’industrie qu'on voit languir dans les lieux de sa domination. L'état de Rome est en friche; l'Espagne, pays le plus fapatisé, est inculte et presque barbare. La plupart des régions catholiques sont en arrière de culture et de bonne administration en comparaison des protestants, et présentent un aspect de misère et de désordre, même au sein de l’abondance. Elle entrave même l’industrie en désunissant les nations par sa propagation, qui a fait exclure les Européens de la Chine, du Japon et autres empires.

7° Enfin elle professe l’égoisme social en refusant de contribuer aux charges publiques et de repdre à César ce qui est à César. Elle causa la révolution française en appuyant le refus que fit le clergé de subvention proportionnelle au déficit de 56 millions que ce corps aurait pu et dà supporter à lui seul, en contribuant pour un huitième de son revenu ; ce qui eût prévenu toutes les révolutions.

En résumé le système romain est en tous sens l'opposé de la doctrine de Jésus-Christ, et il ne faut pas s'étonner que Newton, dans une critique outrée , ait donné au pape un titre odieux. Sans admettre ces incartades, on peut du moins considérer le système romain et ses empiètements tant de fois repoussés comme un ennemi intérieur contre qui les diverses classes, peuples et rois, sont obligés de se tenir en défensive permanente. Les uns, comme Venise, s'étaient garantis par la création d'un Patriarche, d’autres par des dissidences partielles ou réserves des libertés nationales. Toutes ces mesures de résistance devaient faire sentir le besoin d’une réforme dans le dogme. Il fallait l’entreprendre avant que les perfides philosophes n’y intervinssent. Une réforme du système religieux eût coupé le germe des révolutions, et la doctrine de Jésus- Christ se prêtait merveilleusement à cette réforme.

Rien n'était plus facile que d’enter un système de culte attractif sur cette doctrine qu'on a dénaturée par tant d'institutions, car selon les gens versés en théologie, il paraît prouvé que le mariage et la confession auriculaire ne sont nullement d'institution sacramentelle, et que leur promotion au rang de sacrement n’a été que postérieure , comme l'invention du purgatoire et des lymbes.

Ajoutons que Jésu -Christ, catéchisant des peuples grossiers et pauvres, devait proportionner sa doctrine aux temps et aux lieux, et mettre à l'usage des plaisirs beaucoup de restrictions qu’il eût eu la sagesse de ne pas imposer à des peuples riches et éclairés. Il était trop conciliant, trop indulgent sur la volupté pour ne pas lui permettre les développements convenables aux mœurs de chaque siècle.

Les extrêmes se touchent, et plus le catholicisme proscrit La volupté, plus il était disposé à l’admettre en ressort du culte religieux, si on lui eût indiqué la méthode d’inoculation. Il possède pour opérer cet amalgame un levier que n'avait pas la mythologie, c'est l’ascétisme ou extase d'amour. Il ne restait qu’à élever l'ascétisme du simple au composé, en combinant religieusement les extases d'amour de Dieu avec les extases d'amour des hommes.

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