‹ Manuscrits de FourierChapitre 127 sur 134 · V. TABLEAU DES ABSORPTIONS INFERNALES · texte numérisé non relu

V. TABLEAU DES ABSORPTIONS INFERNALES

Le dogme de l'enfer, principale cause de l'irréligion des modernes, est tellement iusoutenable aux veux même de ceux qui le prê“hent, que pour les amener à le démentir, il suffit d'y adhérer pleinement et de leur présenter le tableau de ses résultats. 1l importe d'en produire les comptes détaillés pour prouver que les dogmes qui imputent à Dieu tant d'atrocités sont les principales causes du dédain qui pèse sur la religion, que la philosophie est dans cette affaire un coupable d'ordre secondaire à qui d'autres coupables ont mis les armes à la main, fourmi les élements et ressorts d'impiété. A cet effet procédons à un inventaire exact des boucheries infernales. !

D'abord , en vertu du dogme « hors l'Église, point de salut, » l'enfer engloutit de plein droit à chaque génération les trois quarts du genre humain, six cent millions de Barbares et Sauvages, tous damnés sans exception pour n'avoir pas eu connaissance de l'Eglise romaine et de ses dogmes que personne ne leur a communiqués. D'ailleurs, ces dogmes, tels que la transsubstantiation et la consubstantiation, déjà trèsinintelligibles aux civilisés qui se vantent de raison , pourraient bien

“sembler plus incompréhensibles encore aux Barbares et Sauvages, qui n'ont que les lumières du sens commun , très-insuffisantes en pareilles études.

Voilà déjà l'immense majorité du genre humain claquemurée dans les brasiers éternels. Reste à loger un quart de la population, les deux cent millions de chrétiens parmi lesquels l'enfer engloutit d'abord tous les juifs, et ceux-là, vu leur extrème fourberie, ne méritent guère de pitié.

Il engloutit tous les protestants de l'église réformée, les Anglais, Écossais, Suédois, Danois, Prussiens, Hollandais, Livoniens, la majorité des nations germaniques et des cantons suisses, la presque totalité des Etats-Unis d'Amérique, etc., etc. Tous ces peuples sont autant de victimes dévouées pour l'éternité aux brasiers, serpents et tortures de l'enfer, sans exception pour aucun individu, puisqu'ils sont hors de l'Eglise romaine, qu’ils connaissent fort bien, sans ,vouloir s'y agrége. L'enfer engloutit nécessairement les Russes , Moldaves et schismatiques de la communion grecque. Ils ne sauraient être sauvés, puisqu'ils sont en scission très-obstinée avec le pape. S'ils échappaient à la géhenne, il s'ensuivrait que tout gouvernement peut sans péril meconnaître l’unité et l'autorité romaine, établir des schismes , changer les rites, etc. Bonaparte même n'a pas ose le faire. 11 est resté dans l'unité romaine, et pourtant il est excommunié. Donc les Grecs, Russes, etc., qui rompeut le lien d'unité, dénigrent le pape et modifient les rites et liturgies, sont damnés sans qu'il y ait lieu à delibérer, ou bien 11 y aurait voie de salut hors de l’église romaine, ce qu’elle n’admet aucunement.

Restent les nations de catholiques, apostoliques et romains. Si l'on veut balancer les chances de salut et de réprobation, il est évident que les neuf dixièmes d'entre eux tomberont encre dans les brasiers éternels ; — et d’abord l'enfer engloutit tous les riches, car, selon l'Ecriture, il. serait plus-facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu’à un riche d'entrer dans le royaume des cieux, assertion qui damne bien formellement tous les riches, ou au moins les que vingt-dix-neuf centièmes.

Parlerai-je de la classe moyenne , des marchands, des procureurs, dont chaque parole est un mensonge et chaque action une friponnerie ? Ceux-là sont damnés de toute voix, et si l'enfer n'existait pas, il fau- ” drait le créer pour eux.

Quant à la pauvre populace, qui, par ses privations, prend dès ce monde un avant-goût de l'enfer, elle ne peut guère y échapper dans l’autre monde, en vertu de la maxime: « Beaucoup d’appelés, mais peu d'élus. » Or, les pauvres plébéiéns qui n’ont pas de quoi conjurer l'orage par des oblations, et qui d’ailleurs se damnent à chaque instant par leur ivrognerie et autres inclinations sensuelles, ne peuvent guère prétendre à cette béatitude céleste dont le trappiste le plus austère n'ose pas se juger digne, quoique passant sa vie dans les austérités. Com-

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ment donc la populace, généralement adonnée au plaisir des sens, pourrait-elle aspirer au salut, dont désespèrent les plus fervents cénobites ?

Quant à certaines classes qui prétendent arriver de plein pied comme les prélats et ministres catholiques, je ne vois par sur quoi ils fondent leurs prétentions. L'opinion a toujours été qu'ils eû sont exclus. On peut citer à ce sujet les extraits des tragédies et mystères écrits au XIIe siècle, où l’on ne raillait pas sur les affaires religieuses. On damnait pourtant à cette époque les ecclésiastiques , prélats, moines , abbés ct même cardinaux, témoin le morceau suivant :

En cette montagne et haut roc, Pendus au croc, | Abbé y a et moine en froc, Empereur, roi, duc, comte et pape, Et bouteiller avec son broc De joie à poc ; Laboureur aussi o son soc, Cardinal, évêque o sa chape, Nul d'eux jamais de là n'échappe Que ne les happe Le diable avec un ardent broc.

Mis ils sont en obscure trappe ; Puis fort les frappe, Le diable qui tous les attrapa, Avec sa râpe Au feu les mettant en un bloc.

C'est ainsi que l'opinion du siècle était exprimée dans des tragédies saintes, où les prélats mêmes assistaient, et ces vers justifient l'assertion d’un écrivain de notre siècle, qui dit :

Tel sur la terre à plus d'une chapello Qui dans l'enfer cuit bien tristement.,

Bref, à récapituler toutes les chances de réprobation, il est évident que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes du genre humain sont plongés dans la géhenne, où il n’y a que pleurs, grincements de dents et tortures éternelles pour une peccadille d'amour aussi bien que pour un parricide, pour Tityre et Amarillys, aussi bien que pour Tibère et Néron.

Ici le simple exposé du dogme et de ses, conséquences a l’air d’une satire, tant l'hypothèse de l'enfer est insoutenable et outrageante pour Dieu. Ceux qui ont assis un système religieux sur un pareil pivot étaient-ils judicieux ? Ils ont déconsidéré la religion et la Divinité; ils ont préparé les voies à l’impiété, aux sectes d'athées, de matérialistes

et à toutes les critiques philosophiques et irréligieuses qui déshonorent le XVILLe siècle.

Des ordures scientifiques, telles que le Dictionnaire d'athées , n’auraient pas pu se produire dans l'antiquité, personne ne les eùt admises, parce que les dicux de cette époque étaient aimés. Aussi les Anitus et toute l’engeance des calomniateurs accusaient-ils d'impiété un homme qu'ils voulaient perdre. Un pareil reproche le rendait odieux à la nation entière, parce que la nation aimait Dieu, et les magistrats condamnaient un impie pour se populariser, pour plaire à la bonne compagnie comme au peuple. Athènes était pourtant un pays où le peuple était plus éclairé et plus poli que celui de Paris. Fâcheux parallèle pour notre siècle! Alors c'était par la piété, l'esprit religieux et le culte des dieux qu'on arrivait à la faveur générale : aujourd'hui c’pst par le mépris secret du dogme religieux qu'on se distingue et se recommande à l'opinion. |

D'où vient ce contraste? De ce que dans l'âge moderne on a tellement ravalé la divinité, et que les inventeurs d'enfer ont fait de Dieu un bourreau si implacable , que le sentiment de l’homme parvenu à l'âge de raison est de se révolter contre un Dieu atroce qui condamne aux tortures éternelles six cent millions de sauvages et de barbares pour ignorance d'une religion dont on ne leur pas même fait savoir l'existence. La civilisation moderne attribue à Dieu des cruautés pires que celles du féroce dieu des Mexicains ; car les victimes qu’on immolai à ce dernier n’étaient torturées que pendant un jour ; mais le Dieu des chrétiens se plait à plonger pour l'éternité une jeune fille dans une fournaise remplie de vipères et de démoïs, parce que cette ingénue aura cédé un instant à l'amour dont l'impulsion lui fut donnée par ce Dieu même qui est distributeur de l'attraction.

Autre fureur non moins révoltante ! Lorsqu’à force d'austérités, un pénitent est admis au nombre des élus, il faut qu’au préalable, il aille passer des années, des siècles même dans l’horrible fournaise du purgatoire, et pour prix de ses bonnes œuvres, y endure sur les grils et brasiers des tourments dont la durée pendant une heure seulement serait le plus affreux supplice qu’on püt infliger aux grands criminels. Ces supplices dont une seule minute-épouvante déjà les imaginations, Dieu les fera endurer pendant des siècles à ceux qui auront pendant leur vie renoncé à tous les plaisirs pour lui plaire. Peut-on pousser plus loin l'ingratitude, la persécution et la rage, et l'an donne à un tel Dieu le titre de Dieu de paix ! Cette dérision l’assimile à ce cruel roi de Suède, qui condamna le général Patkul à être rompu à seize coups de barre pour des fautes pardonnables en politique. Le juge qui lisait la sentence ajouta : « Telle est la volonté du roi très-clément

Charles. » A quoi l'infortuné Patkul répondit : « Quelle clémence ! » Ne peut-on pas de même, après le tableau des boucheries de l'enfer et du purgatoire, s’écrier : Quel Dieu de paix! Que pourrait faire de pis le prince des démons, si on lui remettre le jugement du genre humain ?

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