DES SCIENCES INCERTAINES
LD
[Cahier Éleuthère * ; 27e pièce, cote supplémentaire. ]i
SOMMAIRE
MérapaysiQuE. — Dénégation de la Providence et avilissement de Dieu par
la métaphysique. — Nos destinées en cette vie. — Nos destinées | après celte vie.
Pouirique. — L'indigence. — Les révolutions. — Phases de la Civilisation en vibrations ascendante et descendarte.
Monae. — Origine de la morale. — Relation de la morale avec la religion et la politique.
ConcLusion sur les sciences incertaines.
* Ce cahier a été écrit par Fourier avant la pubiication de la Théorie des quatre Mouvements , ( 1808 ) ainsi que le prouvent divers passages reproduits en entier dans cet ouvrage. Plusieurs des cahiers qui semblent se rapporter à cette époque , portent un nom particulier ; en tête de celui présentement publié se trouve le nom d'Æteushère, — Les mots renfermés entre double parenthèse (( )) sont rayés dans le manoscrit ; les crochets | ] indiquent un blanc laissé par l'auteur ou une intercalation faile par les éditeurs. (/Vote des Editeurs.)
MÊTAPHYSIQUE.
Dénégation de la Providence et avilissement de Dieu par les métaphysiciens.
Si l’on veut glacer tous les esprits, il suffit de prononcer le mot de Mmélaphysique. Cette science , affectée à l'étude de l’âme, est un objet d’effroi pour quiconque possède une âme ; elle figure dars le monde savant comme la ronce dans un bosquet.
Bien différents de Midas qui changeait le cuivre en or, les métaphysiciens ont eu l’art de changer l'or en cuivre, et de reléguer au dernier rang leur science qui devait tenir le sceptre du monde scientifique. C'était à eux de dissiper les charlataneries de la superstition, de la politique et de la morale, qui prétendent diriger les affaires sociales; c'était à eux de censurer les opérations de Dieu , déterminer les devoirs de Dieu envers nous et ses plans sur l’ordre des sociétés humaires. Mais à quoi la métaphysique s'est-elle arrêtée? À des arguties sur les sensations, les abstractions et les perceptions. Cette broutille méritait-elle d'occuper la science chargée de résoudre le grand problème des destinées, le problème de l'harmonie universebHe?
Comme théorie des êtres immatériels, la métaphysique est le seul füge qui puisse s "interposer entre Dieu et les sciences humaines: elle seule peut discuter si Dieu a rempli ses devoirs envers les créatures, et si les sciences ont pénétré et secondé les vues de Dieu. En la voyant renoncer à de si hautes fonctions pour se jeter dans les enfantillages de l'idéologie, ne peut-on pas lui dire :
Gomment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?
Étrange bizarrerie ! tandis que chaque science s’efforce d'étendre son domaine et d’empiéter au delà de ses attributions , la métaphysique seule abandonne ses privilèges, et n'ose pas raisonner librement sur les œuvres de Dieu dont elle est seule jage compétent. Il est désolant de penser que la stupeur, la pusillanimité de cette classe de savants prive depuis 2.500 ans le genre humain de la connaissance des lois divines ct des destinées.
((A défaut de lois divines, il était naturel que les hommes établissent les leurs; c’est ce qui à donné lieu à trois classes de charlatanerie, la superstition, la politique et la morale, sciences dont les auteurs essaient de diriger l'ordre social et de suppléer au défaut des lois divines.))
À défaut de lois divines trois sciences sont intervenues pour diriger le mouvement social, ce sont {(la superstition)) la Politique , la Morale et l'Économie. Toutes trois de concert ont établi [un principe] qui est le
Là fondement de toutes les erreurs. Elles ont enseigné que la raison humaine peut de son chef, et sans le secours de la révélation divine, inventer un ordre social qui fera le bonheur des humains. Cette opinion, exclut Dieu de la direction du mouvement social pour la livrer aux philosophes qui ont de temps immémorial conduit le genre humain d’abtmes en ablmes, autant de fois qu'ils ont pu tenir les rênes de l’administion.
Tandis que ces 3 sciences ([la superstition)}, l'économie, la politique et la morale partagent la dépouille de Dieu , la direction du mouvement social, on voit régner partout les trois dégénérations physique, politique et morale, qui attestent la dégradation du genre humain, et l’imbécillité des sciences qu'il a choisies pour guides. En voyant cette malheureuse civilisation, qui, après 25 siècles d’études, marche de révolutions en révolutions, de tortures en tortures, qu'attendez-vous, métaphysiciens, d'attaquer en masse les 3 sciences qui remplissent si mal les fonctions de Dieu qu'elles se sont arrogées ? La censure des ({superstitieux)) économistes , des politiques et des moralistes n'appartient qu'à vous seuls. Vos attributions s'étendent à déterminer nos destinées en cette vie et en l'autre, et à confondre tous les charlatans qui prétendent remplir cette tâche. Mais, en vous donnant pour esprits forts , vous vous laissez paralyser par la superstition. C'est ce que je vais vous démontrer par une dissertation sur les 2 problèmes qui étaient le principal objet de votre science. Ces deux problèmes sont les analyses de nos destinées eu ce monde et en l’autre.
Nos destinées en cette vie.
Je reproduis ici la thèse sur l'insuffisance de la raison sans révélation. J'ai dit précédemment | Fourier a ajouté après coup à l'interligne les mots suivants : au prospecius en d'autres lermes] — ou Dieu ne veut pas le bonheur des hommes, et dans ce cas la philosophie ne peut rien pour eux, ou bien s’il veut notre bonheur, il a dù préparer, pour nous y conduire , d’autres voies que la Civilisation , et d’autres guides que les sciences incertaines trop convaincues d'empirisme par 95 siècles de tourment qu’elles nous ont causé.
Tel était le premier débat qu'il fallait élever sur l’impéritie des sciences incertaines. On a bien os douter des sciences les plus fixes ; on a vanté avec raison Descartes, qui le premier appliqua le doûte à toutes les connaissances acquises. Pourquoi donc ne douterait-on pas des prétendues lumières qu’on doit à ({la superstition) l’économisme , à la politique et à la morale ? Le règne de ces trois sciences n'ayant produit que les révolutions et l'indigence, il fallait les condamner en masse sur
le vice de leurs [ ], et les signaler comme visions scientifiques, aberrations du génie et absence de l'esprit divin.
Le premier pas à faire pour arriver au bien, c'est d'oser tonfesser l'existence du mal et rompre en visière aux charlatans qui le propagent. La métaphysique chargée de rechercher les vues de Dieu devait, avant fout, constater l'ignorance de ces vues, et attaquer les sciences incertaines comme dépourvues de mission et usurpatrices des fonctions de Dieu. Rien n’atteste que Dieu , en faveur de ces 3 sectes, se soit des saisi de sa prérogative de Directeur de tout mouvement. Or si la gestion du mouvement appartient à Dicu, le bien, en fait de mouvement social, ne peut venir que de Dieu, la connaissance des voies qui conduisent au bien ne peut venir que d’une révélation divine , et non pas des visions de 3 sectes qui ne justifient d'aucune communication directe, constante et avérée avec Dieu.
En attendant que cette révélation divine et ces voies de bien social parviennent à notre connaissance , Dieu est responsable des désordres de nos sociétés, puisqu'il est l’unique moteur de l'univers; il est donc coupable et accusable pour les maux qu'ont endurés nos aïeux, ct que nous endurons nous-mêmes, et le premier pas que la raison doive faire, c'est d'accuser Diea sur le défaut de révélation et d'intervention divine, accuser les sciences incertaines sur leur impéritie. J'avoue qu'un tel rôle devait sembler effrayant à des esprits rétrécis par les calculs de perceptions, d'intuitions et de sensations.
Un plus grand obstacle, c'était l'influence de la superstition : elle 1interdisait aux civilisés tout débat sur les vues et les devoirs de Dieu, elle étouffait la métaphysique dans sa source en s’opposant à toute critique raisonnée des œuvres de Dieu. Nul n'aurait osé élever des questions dont l'examen aurait conduit à blâämer et à accuser d’abord la Divinite. Aussi a-t-on craint de rechercher la cause des désordres évidents de la nature, qui n'offre par tout le globe que les triomphes de la violence et de la perfidie. Les civilisés ont étouffé l'espoir mime de dissiper leur ignorance. Ils l'ont consacrée par des dogmes religieux qui nous peignent Dien comme un Satrape, ami de la terreur -et de la flagornerie. On a posé, en principe , qu'il jallait admirer tout ce qu’on ne comprenait pas dans les œuvres de Dieu, même la création du tigre qui nous dévore et de l'insecte qui nous tourmente. La métaphysique n’a point dissipé ce
servile préjugé, elle a mécoïnu ses principales fonctions qui étaient
d'établir l’homme en débat avec la Divinité, de traduire au tribunal de la raison ce Dicu dont les œuvres n'offrent jusqu’à présent qu’un mélange révoltant de sagesse et d'horreurs, amalgame déshonorant pour le Créateur, tant qu'on n’a pas reconnu la nécessité du mal dont il permet si constamment le triomphe.
De tout temps l'excès de nos malheurs sociaux a déconeerté les gens les plus religieux : on se plaint de lui à mots couverts; prêtres et philo sophes s’âccordent à le dire :
Montrez vos lois à l’univers, Daignez dissiper les ténèbres
Dont nos faibles yeux sont couverts.