‹ Manuscrits de FourierChapitre 16 sur 134 · B. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

B. ROUSSEAU

En d’autres termes, c’est lui dire : « Vous n’avez pourvu à rien, vous nous laissez dans le malheur, sans vous inquiéter de nous révéler uw système social qui nous mette à l'abri de l'indigence et des boulcversements. »

Il est remarquable que ce reproche très-bien fondé part du sacerdoce qui se dit interprète de Dieu, et qui, dans ces trois vers traduits des livres saints de la chrétienté, reproche franchement à Dieu de n'avoir pas fait son devoir.

Je m’arrête à cette particularité pour prouver qu'il n’y a rien de nouveau ni d'impie dans l’idée de censurer Dieu. On l’a accusé de tout temps en termes plus ou moins ménagés. Nos prières sont des reproches indirects que nous lui adressons sur notre. mal être. S'il avait fait son devoir, s’il nous avait donné le bonheur , nous ne lui adresserions pas des suppliques, mais des actions de grâces. Cependant nous prions Dieu, et c’est une absurdité qui n’est pardonnable qu'aux malades; il ne sert à rien de prier, il faut chercher. Aïde-toi, le ciel t'aidera. Mais vous avez molli, philosophes, sur ce grand problème des lois divines. Épouvantés à l'aspect des maux présents et passés, vous avez désespéré de la Providence , et vous êtes tombés dans deux excès qui vous éloignaient en tout sens de la découverte des destinées. Ces deux excès, cu plutôt ces deux faihlesses, sont l'athéisme et la crédulité religieuse.

4° L’Athéisme. Il est le point de ralliement des prétendus esprits forts. La plupart d’entre eux sont athées ou matérialistes, ce qui est peu différent. Je ne prétends pas les blâmer de cette opinion; au contraire, l'athéisme est très-pardonnable et très-noble dans un instant d'indigna . tion, au moment où le savant se voyant déçu dans ses calculs de bien so cl, envisage avec horreur l'impossibilité de reméd?er aux malheurs de l Civilisation, alors il doit s’écrier : Si c’est là le sort réservé au genre humain , il n’y a donc point de Dieu, point de Providence.

Vainement des orateurs diront-ils que les cieux proclament la gloire de Dieu : Cœlt enarrant gloriam Dei : nos souffrantes proclament bien mieux la malice ou l’impéritie de Dieu. Plus l’œuvre de la création met en évidence son habileté, plus il est compromis pour n’avoir pas employé tant de science à pourvoir au bonheur des créatures. Que nous sert ce vain étalage de la puissance divine, cette fourmillière d’astres

qui font la parade au-dessus de nos têtes? Nous demandons à Dies le bien-être avant les spectacles : Panem et circenses. Veut-il s'assimiler aux souverains de la terre, qui ne gratifient leurs peuples que de psrades? Au moins les souverains sont à l'abri de reproches, car ils ne peuvent pas créer l’abondance et le bien-être. Mais Dieu, qui a ce pouvoir, devait en faire usage en notre faveur. II semble n'avoir travaillé que pour nous éblouir les yeux. Qu’'avons-nous à faire de son fatras d'étoiles qu’il nous étale ? il nous doit d’autres preuves de sa sollicitnde avant de prétendre à nos hommages, et nous arguons de la haute sagesse qu’il fait éclater au firmament pour l’accuser de négligence sur les choses de la terre.

Osons enfin aborder la question des devoirs de Dieu, ne nous laissons point abuser par des prestiges oratoires, par des phrases ronflantes, comme cœli enarrant gloriam Dei. Si Dieu a des titres à la gloire, laissons chanter sa gloire à ceux qui en profitent et qui ont de bonnes rentes; quant à nous, habitants de ce globe, sur 800 millions que nous sommes il y en a au moins 750 millions qui n'ont point du tout à se louer de la sagesse de Dieu. Nous ne sommes point d’accord avec le psalmiste David, se vautrant dans la crapule, faisant égorger ses fidèles capitaines pour enlever leurs femmes, faisant scier les prisonniers entre des planches, rôtir dans des fours, couper par morceaux et éventrer les mères, etc.; David, dis-je, couvert de tant de crimes, peut bien à son aise chanter la gloire d'un Dieu qui lui fournit des hommes à massacrer, des provinces à gruger, des sérails et des flatteurs pour louer ses cantates hyperboliques. Voilà les hommes qui sont excusables de louer un Dieu protecteur de leurs orgies ; mais le grand nombre des civilisés et barbares peut répondre à David en rétorquant ainsi son verset : « Terræ enarrant incuriam Dei, et absentiam providenti® ejus annunliat civilisatio. — Les désordres de la terre proclament l'insouciance de Dieu, et les horreurs de la civilisation attestent la nullité de sa providence. »

D'ailleurs, à quoi se réduit jusqu'à présent cette gloire d'avoir créé ‘ les astres? Si tous ces mondes que nous voyons graviter sont remplis de créatures aussi malheureuses que nous, le bel art de créer les mondes n’est donc que l’art de multiplier les malheureux; et si parmi ces mondes il en est quelques-uns où règne le bonheur qui nous est refusé, noms ne devons à Dieu que des reproches pour nous avoir exceptés de ses faveurs. Bref, que les autres mondes soient heureux tandis que noms souffrons, ou bien qu'ils soient victimes des mêmes infortunes qui nous affligent, dans l’un ou l’autre cas notre globe ne doit à Dieu qu un ca cert de malédictions. Nous ne pouvons voir que l'esprit infernal dans celui qui nous créa pour nous dévouer aux horreurs de la Givilisation.

Aussi Dieu est-il maudit par toute la terre, — car il est harcelé de prières publiques par toute la terre. Eh! qu'est-ce que la prière publique, sinon un reproche d'improvidence, une malédiction déguisée ? On n’adressera point à Dieu de prières publiques dans l’ordre combiné. Tout être en santé l'adorera sans lui rien demander, parce qu'il sera comblé de ses faveurs; mais jusqu'à présent les malheurs de la civilisation ne doivent-ils pas exciter cent fois plus de colère contre Dieu que l’aspect des étoiles ne peut causer d’admiration? Et ne devons-nous pas, en bonne justice, souhaiter à Dieu qu'il tombe à son tour dans la pauvreté, l’opprobre et les persécutions auxquelles il nous dévoua en sous condamnant à la civilisation ?

Tel devait être le premier acte de la raison : Maudire Dieu, mais non pas le renier; car, en considérant l'ordonnance merveilleuse de l’uaivers matériel, il est impossible de contester l'intervention d'un moteur suprême, infiniment habile à mouvoir et à organiser la matière, infiniment méchant et ingénieux à torturer les créatures. L'athéisme est donc faiblesse, et la voix de la raison ne doit conduire qu’à l’impiété dont je viens d’exprimer les accents. L’athéisme est une opinion bâtarde qui ne mène à rien. L'impiété raisonnée mène à la lumière en ce qu’elle nous conserve dans la persuasion de l’habileté de Dieu. Une secte d’impies, quand elle sera lasse de blasphémer, en viendra à raisonner sur l'hypothèse des bontés de Dieu. L'un des impies dira : « Si ce tyran de l'univers avait voulu faire notre bonheur au lieu de nous persécuter, il pouvait imaginer pour nous un système social aussi merveilleux que celui des astres dont l’harmonie nous frappe d'étonnement. » Un autre impie ajoutera : « Ce que Dieu n'a pas fait, il peut le faire dans un moment de retour à la justice, peut-être qu'il se lassera de nous tourmenter,et qu'il remplacera l’ordre actuel par un état où la terre entière jouira du bonbeur; peut-être Dieu deviendra-t-1l bienfaisant dans un accès d’orgueil;, peut-être sentira-t-il qu'il serait plus digne de lui de faire le bien que de perpétuer la civilisation. » Un troisième impie dira: « Peat-être ce changement que nous désirons est-il déjà arrêté dans l’esprit de Dieu, et, dans ce cas, il ne nous resterait qu'à en découvrir le plan ; il se peut que nous l'ayons manqué par des études mal entendues, il se peut que ce chaos de sociétés civilisées, barbare et sauvage, ne soit pas le vœu ultérieur d’un être si habile ; il se peut que ce chaos social du globe ne soit qu’une maladie politique, un désordre tempo raire : n'est-il pas quelque moyen d'en sortir et de s'élever à un nouvel ordre social, comme on s’est déjà élevé de l’ordre sauvage au barbare et du barbare au civilisé ? »

C'est ainsi que l'impiété raisonnée pouvait condaire la secte la plus emsemie de Dieu à la recherche des lois sociales de Dieu, à la recher-

che du mode de révélation que Dieu emploie avec nous, enfin à l'étude de l’Attraction, car toute question sur la révélation divine conduit à étudier l'attraction passionnée, seule voie par laquelle Dieu puisse communiquer aux créatures ses intentions. Mais les athées et les matérialistes, en se prétendant esprits forts, n’ont montré que des vues timides: tous ont vanté cet ordre civilisé qu’ils abhorrent en secret et dont l’aspect les désoriente au point de les faire douter de l'existence de Dieu, opinion qui décèle en eux l’égarement ou le défaut de génie.

20. La Crédulité religieuse, superstition. — Athées, qui prétendez que l'ordonnance de l'univers est l'effet du hasard, vous êtes encore moins ridicules que les philosophes qui reconnaissent un Dieu. Ceux-ci, en avouant qu'ils croient à la Providence, s'engagent à suivre les volontés de Dieu; cependant ils déelament contre l'attraction qui est interprète de Dieu; ils vealent subordonner l'attraction aux caprices de la philosophie ! Ils placent donc Dieu au second rang et la philosophie au premier rang! C’est bafouer Dieu : ne vaudrait-il pas mieux le renier?

Si l’athée est un esprit faible et pardonnable, le philosophe religieux est un déicide politique, qui usurpe sciemment les fonctions de l’Étre suprème. L’athée nous dit: « Je n'aperçois sur la terre aucun indice de cette Providence que vous m'annoncef; je n’y vois que l'influence d'un génie malfaisant, brouillon et sanguinaire, d’un génie très-habile dans ses créations, mais impitoyable envers l’homme auquel il a préparé tant de tortures et tant de privations par l'aspect du bien-être dont jouit le petit nombre. Je ne veux point, dit l’athée, encenser ce mauvais génie, ce Dieu dont les œuvres ne respirent que carnage, iniquité et perfidie; je ne veux pas non plus encenser un Dieu juste, car s’il en existe un il est nul pour nous, puisqu'il n’a pas pourvu à notre bonbeur, et nous ne lui devons que des reproches sur l’abandon où il nous laisse. » .

L'opinion de cet athée est bien moins impie que celle d'un philosophe religieux qui, en croyant à la Providence, donne à entendre qu'elle n'a pourvu à rien, puisqu'il usurpe ses droits, puisqu'ÿ veut régler le mouvement social sans consulter ni la Providence ni l’Attraction ou révélation.

11 suffit d’une observation pour confondre les philosophes religieux : que feraient-ils de plus s’il croyaient que la Providence n'existe pas? Ils ne pourraient pas s’arroger une fonction plus relevée que la direction du mouvement social; et s'ils osent envahir cette fonction tout en croyant à Dieu, quel rôle lui laissent-ils? Le rôle d'un roi fainéant qui est le prète-nom des volontés de son ministre. Véritablement Dieu est. traité de la sorte par ces philosophes qui le reconnaissent verbalement, et le renient de fait. Ils composent des théories sociales, c’est prétendre que Dieu n’en a pas composé et que la Providence a besoin gître Sup

pléée par la philosophie. Répondez à cet argument, sectes hypocrites, qui voulez concilier l’idée d’une Providence divine avec la nécessité d’une législation purement humaine ; et, pour en finir, si vous croyez en Dieu, nierez-vous que l'attraction vienne de Dieu et qu’elle conduise au luxe, aux sectes groupées et au mécanisme universel, trois buts que l'homme ne peut atteindre hors de l'état social dont j'ai donné une notice abrégée ?

Sortons de ces hautes discussions, observons sur des questions plus familières l’inconséquence de ces sectes qui se mettent à la place de Dieu et qui dégradent Dieu en feignant de le révérer. Il semble que les philosophes veuillent payer Dieu en belles paroles des droits qu'ils lui ravissent ; aussi lui donnent-ils des titres pompeux et vides de sens; comme ceux de mécanicien par excellence, providence économe, bonté suprème. Quel rapport ont tous ces titres avec le résultat actuel des œuvres de Dieu, avec l'ordre civilisé, barbare et sauvage? Peut-on voir l'œuvre d’un habile mécanicien, d’une providence économe et bienfaisante dans cette discordance de mille peuples divers qui s’entrechoquent sur tous les points du globe, et élèvent à l'envi des entraves de foute espèce dans les relations industrielles ? L'œuvre d’un habile mécanicien, d'une providence économe, ce serait un ordre social qui rallierait tous ces peuples divers à un gouvernement central, à un systeme unitaire de relations.

Les sociétés actuelles du globe, collectivement prises, ne ressemblentelles pas à une grande armée dans laquelle il ÿy aurait mille commandants, mille marches contradictoires, d’où s’ensuivraient à chaque instant des discordes, des combats entre les divers pelotons; ne serait-il pas bien plus raisonnable de ne donner à cette armée qu'un seul chef, qu'un seul ordre, qu'un seul plan d'opérations au lieu de mille?

Même raisonnement s'applique aux relations du genre humain tout entier ; et, pour nous en convaincre, descendons du tout à la partie. Supposons qu’on désunisse, qu’on isole les diverses provinces d’un grand empire ; figurons-nous (je l'ai dit aux préliminaires) la confusion qu’exciterait sur le globe un démembrement de tous les grands États, comme la Chine, la France, la Russie, etc.; supposez qu’en France on formât des cent provinces autant de royaumes qui auraient cent souverains, cent armées, cent codes divers, cent langages divers, cent mesures, cent monnaies, enfin cent guerres et cent systèmes politiques : jugez quel chaos dégoûtant offrirait ce territoire français qui présente aujourd'hui “ane belle masse d'unité et de paix intérieure. La seule étude des contrastes , querelles et langages de ces cent petits états deviendrait une

‘science immense, comme aujourd'hui l'étude des langages, codes et usages de tant de nations qui seront bientôt ramenées à l'unité. Jugez

quelle est la différence de sort pour ces cent provinces françaises d’être amies et réunies sous l’administration actuelle, ou bien de s’entrechoquer sous cent rois différents. On avouera que l’opération qui désunirait ainsi la France, la Chine et autres empires, serait le comble da ridicule. Voyez, en allant du petit au grand, si nos sciences n'ont pas entretenu sur le globe ce morcellement ridicule dont vous jugeriez l'introduction si désastreuse dans les portions du globe qui en sont exemples.

Pourquoi penseriez-vous que Dieu ait moins de bon sens que vous n'en avez vous-mêmes, ef que dans ses calculs sur le bien social dé l'humanité il ait pu admettre ce morcellement du territoire que vous reconnaissez pour une œuvre d’ineptie et de confusion ? Dieu qui tend à la plus grande simplification mécanique, à la plus grande économie de ressorts, n'a dû spéculer que sur la réunion administrative de tous les peuples. Si l’unité des provinces de France, de Chine et de Russie est à vos yeux le vœu de la raison, l’unité du globe serait donc un ordre plus raisonnable et plus simple encore, et l'unité du globe entier doit être le but ultérieur de la sagesse et de la raison. C'est donc sur la politique humaine que tombent les reproches de ridicule, de complication et d' esprit gigantesque pour avoir entretenu sur le &lobe tant de milliers d’empires hétérogènes et inconciliables, et les théories sociales de Dieu, dont je vous annonce la découverte, seront vraiment simples, en ramenant tout ce chaos de nations ennemies à un seul mécanisme d'unité et d'harmonie.

J'ajoute une dernière observation pour ceux qui trouvent gigantesque l’idée d’une réunion du globe. Pourquoi Dieu ne saurait-il pas exécuter en petit sur la terre ce qu’il exécute en grand dans les cieux ? I y fait mouvoir en harmonie des milliards de mondes inégaux : ne peut-il pas organiser de même dans chaque monde les relations des petites créatures qui l’habitent, et pouvons-nous trouver cette idée gigantesque, nous qui ne voyons rien de gigantesque dans l'harmonie des astres? Si notre imagination a pu se familiariser avec l'immensité des calculs astronomiques dans lesquels la terre, si grande à nos yeux, n'est comptée que pour une chétive étoile, nos esprits pourront bien plus aisément se prêter à envisager les habitants de cette petite étoile comme un corps de nation qui a ses périodes d’accroissement et de décadence, qui est sujet à l'enfance et à la caducité, à la déraison et à l'errear. Si une erreur peut durer plusieurs années chez l'individu, plusieurs siècles dans le corps politique, elle peut en proportion durer plusieurs mille ans chez l'humanité entière, c'est-à-dire chez les savants qui la dirigent. Il y a à peine 3,000 ans que la raison se développe, et, dans cœ court espace, elle n’a eu que trois ou quatre siècles de [ F

ÉGAREMENT DE LA RAISON. ai fsstil s'étonner qu'elle n'ait pas encore trouvé l'issue du dédale civilisé, barbare et sauvage? S'A a fallu tant de siècles pour produire les inventions les plus simples, comme la lunette et la boussole, qui encore ont été le fruit du hasard, sera-t-on surpris qu’une invention audacieuse comme le calcul de l'harmonie universelle soit restée inconnue jusqu'à ce jour, qu'elle ait échappé au génie visionnaire des.anciens, au génie mercantile des modernes ?

Si vous avez manqué jusqu'à présent la découverte des théories sociales de Dieu, c’est pour avoir soupçonné de vastes et profonds mystères dans ses plans qui sont d’une extrême simplicité. Cette harmonie universelle, dont le nom excite en vous l’idée d'immenses entreprises, est au contraire un moyen de les éviter en ramenant tout le globe à un même régime social, en supprimant toutes les méthodes de contrainte et en faisant tout mouvoir par le ressort da plaisir, par la seule Attraction. Elle est l'unique agent convenable à un mécanicien par excellence, puisqu'elle tend à combiner tous les efforts; elle est l'unique agent convenable à une bonté suprême, puisqu'elle fait trouver la volupté dans l'exécution des plans de Dieu.

Je m'arrète spécialement à ce titre de bonté suprême qu’on donne si vagaement à la Divinité. Comment peut-on voir l'intervention d'une bonté suprême dans un ordre de choses si malheureux que les plus savants demandent à Dieu des lumières, des moyens pour sortir le genre humain d’un tel abtme, et que toutes leurs théories ne tendent qu'à nous sostenir contre nos malheurs qu'ils ne peuvent nier. Aussi ne s’appliquent-ils qu'à façonner les peuples aux privations , à l'avilissement et aux calamités inhérentes à l’ordre civilisé et barbare, qu'à nous disposer aux souffrances sans espoir de bien-être. La résignation est d'autant plus grande que les diverses tentatives faites pour améliorer notre sort n'ont souvent réussi qu'à l’empirer, après de sanglantes catastrophes : les sciences incertaines qui avaient provoqué ces remèdes ont avancé, pour se laver de leur mauvais succès, que le genre humain était irrévocablement destiné aux souffrances et aux tribulations pendant cette vie, et que le bonheur consistait à savoir braver les revers.

D'après ces préjugés invétérés, on doit s'irriter contre quiconque veut lire luire l'espérance d’un meilleur sort, et je sens combien les esprits æ refuseront à l'espoir d'un changement prochain et subit qui va s'opéter par tout le globe, du consentement unanime des souverains et des peuples. Comment se persuader, dira-t-on, que si ce changement merveBeux est possible, si les dispositions ea ont été réglées par Dieu avant ha crésiion , il n’ait pas pris des mesures pour nous le faire connattre dès le moment où nous sommes aptes à l'opérer, et quand même il eût révélé il y a 3,000 ou 2,500 ans les lois de l’harmoniesociale aux Grecs

et aux Chinois, n’y aurait-il pas injustice de sa part d’avoir disposé les choses de manière à exclure de l'ordre combiné les générations antérieures qui en auraient ignoré les lois? Nos premiers pères auraient donc servi de marchepied aux siècles présents pour les élever à la félicité, et cette dénégation faite aux premiers hommes des bienfaits de l'harmonie réservée à leurs descendants , ne répugne-t-elle pas au caractère équitable de la Divinité?

Je réponds : Quant au malheur des générations passées, les jouissances réservées à l'harmonie sont tellement immenses , que Dieu ne devait pas s'arrêter au regret de quelques siècles de tourments et de civilisation , indispensables pour préparer le luxe qui est élément du bonheur. Dieu serait déjà justifié si la somme des temps heureux excédait de moitié celle des temps désastreux. Or la proportion générale dans l'univers est de 7/8 d'harmonie pour 4/8 de subversion (j'ai dit qu'on appelle périodes de subversion ou d’incohérence toutes les sociétés autres que l'Harmonie). Si l’âge subversif et ses calamités ont été de longue durée sur notre planète, c’est un effet de divers accidents particuliers, qui placent notre globe dans la classe la plus malheureuse de l'univers. Mais la prévoyance de ces accidents (dont je rendrai compte) ne devait pas influer sur la théorie générale de création. D'ailleurs, sur notre globe même, les temps de subversion ne sont pas toujours aussi désastreux que celui où nous vivons depuis 3,000 ans. [n'y a de désastreuses que les 5 sociétés à famille incohérente; elles sont pauvres et agitées comme la Civilisation et la Barbarie, où le corps social ne garantit à l'indigent aucun minimum et ne peut lui en garantir , car l’ordre du travail civilisé et barbare étant trop répugnant, le pauvre resterait dans l’oisiveté pour peu que le nécessaire lui fût assuré. |

La somme de malheur ne s'étend donc pas à l’âge entier de subver- Sion, l’ordre civilisé pouvait tomber de caducité sous 4 ou 2 siècles, et nous aurions passé à la 6° société déjà plus supportable. Si la Civilisation dans laquelle nous sommes accablés d’infortunes se prolonge trop long-temps , c'est la faute de l’homme et non pas de Dieu qui nous donne assez de lumière pour chercher l'issue de l’ordre civilisé et des moyens suffisants pour nous élever plus haut.

En définitif, ä ne reste sur les globes les moins favorisés que peu de siècles affectés aux malheurs de l'état subversif. Est-ce une raison suffisante aux yeux de Dieu pour ne pas créer l’homme, et croit-on que des parents doivent craindre de donner le jour à leurs enfants, parce que ceux-ci seront sujets à quelques douleurs dans l'enfance et la caducité ?

Quant à l’objection sur les retards qu'a éprouvés la révélation divine,

elle n’est pas fondée, car l’Attraction qui est interprète de ces lois a été et restera invariable dans tous les temps et chez tous les peuples sans jamais cesser de se faire entendre; il n’y a donc pas cu de retard dans la révélation.

On pourrait tout au plus arguer sur le choix qu'a fait Dicu de l’Attraction passionnée pour son interprète, et dire qu'elle a fort mal rempli les vues de Dieu, puisqu’en résultat, ces vues ne sont ni connues ni exécutées depuis 25 siècles que tout est prèt pour l établissement de l'Harmonie.

Ceci est une objection contre l’aveuglement des hommes et non pas contre la Providence. L'expérience vous avait appris que Dieu n'accorde pas à votre instinct comme à celui des animaux la faculté de découvrir naturellement et infailliblement les objets de vos besoins; mais vous avez la raison pour suppléer au défaut d'instinct, et procéder à l'invention de ce qui vous est nécessaire. Établissez bien cette différence entre vous et l'animal, il arrive à son but en fait d'ordre social par le seul instinct, et vous n'avez de ressource que dans la raison. L'invention des choses mèmes qui ne sont destinées qu’à vous seuls, comme les mines, exige encore de votre part de savantes et pénibles recherches, des études de plusieurs générations; bref, Dieu refuse tout à votre instinct et accorde tout aux effôrts de votre raison; c'était donc à la raison seale à rechercher les lois divines, si vous eussiez pensé que ces lois seraient meilleures que les vôtres. La raison n’a point rempli cette tâche: peutelle se plaindre de n'avoir pas trouvé ce qu’elle n'a jamais cherché ? Loin de manifester ce désir, vous vous êtes mutuellement excités à désespérer de la Providence : vous avez classé au rang des visions et des hyperboles oratoires tout espoir de l'intervention divine dans le mécanisme social, vous vous êtes obstinément confiés à la sagesse de vos philosophes, quoiqu' elle fût réprouvée par l'expérience. Il ne fallait qu'un siècle d'essai pour vous convaincre que les lois humaines reproduisent les mêmes abus sous des formes différentes, vous avez donc été

cent fois désabusés sur la suflisance de vos lumières : les déplorables

essais de la philosophie vous appelaient à chercher un autre guide moins inepte ou moins perfide. Cependant vous n’ignoriez pas que Dieu fait aussi des lois sociales , témoins celles qu’il indique aux animaux sociétaires : quel est. l’oracle qui les leur dicte ? C’est l'attraction passionnée qui seule suffit à établir entre eux une harmonie spontance sans contrainte. Si vous désirez obtenir comme les animaux un code divin sur l'ordre social, consultez ce mème oracle, l'attraction passionnée. Mais au lieu de raisonner sur le but de l'attraction, vous ne vous: occupez qu'à déclamer contre elle, qu’à proposer des moyens de l’étouffer : pouviez-vous parvenir à connaître son but ?

Vous dites qu’elle nous porte au mal. C’est une accusation vague : elle nous pousse au bien comme au mal, selon les chances. La Civilisation et la Barbarie sont 2 chances dans lesquelles l'attraction nous pousse véritablement au mal; il en est de même de la Sauvagerie et du Patriarchat, ce sont 4 mauvaises chances pour l'attraction. Les sociétés 4, 6 et 7 sont déjà de bonnes chances où l'attraction nous pousse plas ou moins aux mesures de bien social. L’attraction opère le bien conditionnellement , et lorsque les chances du bien lui sont ouvertes, elle conduit les abeilles et les castors à un beau mécanisme social, pourvu qu'ils trouvent les fleurs et les bois qui sont les germes de leur société. Placez des abeilles dans un canton dépourvu de fleurs ou des castors dans une région dépourvue de bois, vous les verrez rester dans l’inertie et l'incohérence, malgré que leur attraction ne soit pas changée : concevez par à qu'il faut fournir à l’attractron les germes du bien social qu'elle doit opérer, et les germes sont au nombre de deux, le luxe et la théorie d'ordre combiné. Vous avez déjà le luxe, il vous restait à trouver la théorie; sans la réunion de ces deux moyens, vous êtes entravés comme des castors qui ne trouveraient que du bois sans eau ou de l'eau sans bois, ils ne pourraient pas organiser leur état social; vous êtes dans le même cas, vous n'avez qu'un des deux germes de bien social, que le taxe; aussi, malgré l'accroissement du luxe, n’arriveriez-vous toujours qu'au malheur social. Pénétrez-vous done de cette vérité que la naissance du bonheur est subordonnée à l'invention de deux moyens : 4° Je luxe, sans lequel on ne peut organiser l’harmonie; % la théorie d'harmonie sans laquelle on ne peut jouir du luxe et l’on n’ouvre à l'attraction que des chances d’agitation et de discorde ; cessez donc d’accuser l'attraction, mais seulement les mauvaises chances qui lui sont ouvertes, les chances de la civilisation, la barbarie, la sauvagcrie, etc., et autres sociétés dans lesquelles elle n’agit que pour intervertir nos penchants sociaux et nous exciter à la discorde. .

N’avez-vous pas observé que l’homme est le seul être que l’Attraction porte constamment an mal, tandis qu’elle conduit tous tes animaux aux habitudes sociales qui conviennent au bien de la masse? Comment expliquer cette bizarrerie, sinon en supposant une subversion accidentelle dans le mécanisme des attractions passionnées de l'homme? Cette subversion, c'est l’ordre civilisé et barbare qui contrarie en tout sens les vœux de l'attraction.

À défaut de pouvoir la réprimer, vous étudiez les moyens de l’accomimoder aux usages, aux lois, aux circonstances, pour les actommoder aux vœux de l'attract'on. Si vous pouviez la diriger, la contenir, la rendre docile, vous seriez plus sages et plus puissants que Dieu qni vous l'a donnée pour guide. Mais qu'arrive-t-il de vos systèmes coercitifs? Les

ples forts répriment l'attraction des plus faibles pour donner cours à la leur. Tout ordre secml autre que l'harmonie n'est toujours qu'un meyen de satisfaire l'attraction des riches en cemprimant celle des -pauvres, tandis que l'harmonie satisferait celle des riches et des pauvres tout à la fois.

Prétendez-vous maîtriser l'attraction par la raison, balancer l'indaence da plaisir par celle de la sagesse ? Quand mème ce plan que vous jugez digee d’élege réassirait à quelques individus, leur conduie n'en serait pas moins opposée aux vues de Dieu, car si la sagesse et la raison étieat arbitres du hign, Dieu ne nous aurait donné aucune impulsion vielente, aucua attrait irrésistible ; il aurait laissé à la raison le soin de régler tous nos goûts, il aurait donné à l'âme assez de flexibilité pour obéir sans cesse à la raison; il aurait denné à la raison assez de sagacité poer ne jamais faillir dans la distinction du bien et du mal, asses de foree pour ne jamais céder quand nous hésitons entre le bien et le mal. Eañn il nous aurait donné à tous beaucoup de raison ei peu d'attraclions, tandis qu'il nous a donné à tous eauwcoup d'attractions pussionnées et peu ou point de ruison, peu ou point de penchant à écouter la raison quand on nous la fait entendre.

Pourquoi donc Dieu nous a-t-il asservis à l'aitraction qui se joue de la raison ? C’est qu'en habile mécanicien , il devait choisir un agent qui pèt remplir plusieurs fonctions à la fois. L'attraction passionnée nous iadique tacitemert et continuellement les volontés de Dieu, elle lui garantit notre obéissance par la volupté qui ea est le prix, et notre puaition par le déplaisir qui naît de la résistance à l'attraction. (Je n’étends pas cette assertion aux sociétés civilisée et barbare, et autres où il est pour l’erdinaire dangereux de céder et utile de résister à l'attraction, quand on n’est pas de cette minorité du corps social qui rit de la majorité). °

Il suffit donc d'avoir constaté que l'attraction est le seul interprète comau entre Dieu et les êtres animés, pour que vous deviez n’attepdre que d'elle seule les oracles que vous avez à solliciter de Dieu, et si pour déterminer les plais sociaux auxquels tend l'attraction , il faut que la raison vienne à votre secours, n’en concluez pas que la raison doive être votre guide dans les théories sociales, elle n’est qu'un agent secndaire dont l'emploi est de vous aider à constater les vues de l’at- — qui est votre seul guide naturel, puisqu'elle est la voix de

En défaitif, fallaitil tant de raisennements pour faire concevoir méme aux caprits les plus simples que la contrainte , et par l'erdre cixilisé et barbare, n’entren't pas dans les vues de Dieu? Ces seciétés ne sont-elles pas inconvenantes avec Dieu , si vous lui sapposez

la faculté d'imprimer le mouvement aux créatures ? Car si Dieu a cette faculté (qu’on ne lui contestera pas sans doute) , il est libre d'imprimer attraction pour ce que bon lui semble, et il serait contradictoire avec lui-même s’il imprimait de la répugnance ou seulement de la tiédeur pour l’ordre social qu'il juge convenable. Je me borne à une seule démonstration.

Si Dieu voulait maintenir à perpétuité la Civilisation et la Barbarie, si elles étaient notre destinée immuable, Dieu aurait inspiré aux neuf dixièmes des hommes un penchant pour la pauvreté et les privations, vu que l’ordre civilisé et barbare réduit toujours àæe triste sort les 9/40 de ses citoyens. Cependant les civilisés et barbares aspirent tous à un grand bien-être que leur état social ne peut leur donner à tous, et qu'il procure à quelques-uns pour désespérer la grande majorité qui en est privée. Ces deux sociétés sont donc diamétralement opposées au vœu de l'attraction, et par suite aux desseins de Dieu qui a imprimé en nous l'attraction passionnée. Penser que l’ordre civilisé et barbare est agréable , à Dieu, ne serait-ce pas le soupconner d'avoir voulc persécuter à plaisir les créatures en leur distribuant des penchants qu'il savait ne pouvoir être satisfaits?

Æn résumant vos arguments en faveur de l'ordre civilisé, il ne vous enjrestera qu un de plausible, celui du désespoir où vous étiez de découvrir jamais les destinées. Ce désespoir entretenu par vos dogmes religieux et philosophiques, vous a fait contracter l'habitude du mal-être et de l'abattement. Familiarisés dès l'enfance avec la perspective d’un sort malheureux, d’une vie agitée, vous avez repoussé l'espérance, l’idée même d’un changement universel , et votre découragement est le seul point de vue sous lequel vous soyez excusables d’avoir croupi aussi long-temps dans le bourbier civilisé et barbare.

Pour obvier à cet aveuglement temporaire dont vousätes frappés depuis 25 siècles, Dieu devait-il vous accorder la faculté innée d’entrevoir vos brillantes destinées ? Non, sans doute : j'ai observé que cette connaissance eût été pour nos premiers pères un sujet de désolation continuelle, parce que l’imperfection de l'industrie les aurait retenus forcément dans la subversion. Sachant que l'industrie ne pouvait atteindre un grand éclat qu'au bout de plusieurs siècles, ils auraient dédaigné de la perfectionner pour le bien des générations qui devaient naître dans plusieurs mille ans. Une apathie universelle aurait gagné les peuples, nul homme n’aurait voulu travailler à préparer un bien-être si éloigné, que ni les vivants ni leurs arrière-neveux ne pouvaient espérer d'en jouir : aujourd'hui même, qu'on se vante de raison, l'on ne veut pas se livrer à certaines entreprises comme la plantation des forêts, parce que la jouissance est différée de deux générations : comment donc nos pre--

miers pères, qui avaient encore moins de raison que nous, auraient-ils médité et commencé des travaux dont la jouissance était renvoyée à quelques mille ans? car il fallait au moins un laps de 3,000 ans pour élever l’industrie, les sciences et les arts au degré de perfection nécessaire pour l'entreprise de l'Harmonie. Que serait-il donc arrivé si nos premiers pères avaient entrevu cette harmonie sociale, qui ne pouvait guère s'établir qu'au bout de 30 siècles de progrès industriels? Il est probable que loin de travailler pour le trentième siècle à venir, ils auraient pris plaisir à lui nuire, et qu'ils auraient dit de commun accord : « Pourquoi serions-nous aujourd’hui les valets de gens qui nattront dans 3,000 ans? Abandonnons, étouffons dans sa naissance cette industrie dont le fruit ne serait que pour eux. Puisque nous sommes privés aujourd'hui du bonheur réservé à l'harmonie, qu'ils en soient privés comme nous dans trois mille et dans trente mille ans, qu'ils vivent comme nous aurons vécu. » N'est-ce pas là le caractère de l’homme, témoins les pères qui reprochent sans cesse aux enfants les innovations de luxe dont ils n’ont pas joui dans leur temps ? S'il nous fallait seulement trente ans pour organiser l'harmonie universelle, quel est l'homme âgé qui se plairait à s'en occuper? Chacun craignant de ne pas attendre à ce terme, répugnerait à travailler pour des héritiers, sans certitude de jouissance personnelle, et si j'annonce avec tant de sécurité l'harmonie comme trèsprochaine, c’est que son établissement dans tout licu cultivable, n'exige pas plus de trois ans, à dater du jour où un canton commence à prépa rer les édifices et plantations nécessaires, et l’on en jouirait à l'instant d’un jour à l’autre, si ces dispositions préliminaires pouvaient se trouver faites en quelque lieu, s’il existait quelques palais, quelques édifices ct plantations qu'ont püt affecter à une phalange d'attraction passionnée. Or, cette préparation exigeant à peine 3 ans, et le plus caduc des hommes pouvant toujours espérer 3 ans d'existence, se plaira encore à l'idée d'organiser l’ordre combiné , de le voir avant de mourir, et d'entonner à son aspect le cantique de Siméon : « Seigneur, je vais mourir en paix, puisque j'ai vu s'établir l’ordre social que vous aviez calculé pour le salut de tous les peuples. »

J'ai démontré que la perspective d’une harmonie future serait devemue un obstacle invincible à son établissement, si cette perspective eût été accordée à nos premiers pères. Dieu devait donc nous refuser la pénétration innée dans l'avenir et la faculté de découvrir naturellement nos destins. Il devait n’accorder cette pénétration qu'aux efforts de la raison , et faire coïncider l’époque où la raison devient capable de déterminer les lois de l'harmonie avec l'époque où les progrès du luxe permettent d'entreprendre et accomplir subitement ce grand œuvre.

Après avoir justifié Dieu sur les retards qu'a éprouvés la révélation

de ses lois, je finis par retracer les précautions qu'il a prises pour prévenir notre désespoir dans les siècles où règnent les lois des hommes.

4° Il a restreint la faculté de découvrir la théorie d'harmonie s50ciale aux temps où nous pouvons l'organiser sans délai, ïl nous évite ainsi le regret de connaître et entrevoir (1) le bonheur social sans pouvoir en jouir.

® Il a rendu l'organisation de l'harmonie universelle si facile, qu’un homme riche à quelques millions peut entreprendre et achever en trois ans la première phalange qui devient le germe de la métamorphose générale.

3° Il a fait de cette théorie un calcul qu'on ne peut pas découvrir partiellement. 11 faut ou le manquer ou le déterminer en plein; s'il arrive qu'on le manque, on doute de la possibilité du bonheur , et l’on n'éprouve pas le regret d’avoir échoué dans sa recherche.

4° Pour nous consoler de cet insaccès dans le cas où il aurait heu, Dicu nous a donné la faculté de découvrir des théories sociales intermédiaires entre l'Harmonie et la Civilisation. Si l'on échoue dans le calcul de l'harmonie, on saisit nécessairement la théorie d’une des sociétés intermédiaires , et dans ce cas le genre humain peut goûter le charme de s'élever à un meilleur état social, sans songer qu'il en existe de meilleur encore. | :

5° Dieu a simplifié la théorie de l'Harmonie au point de mettre son étude et son invention à portée des gens qui ne sont point initiés aux sciences et qui n’ont que les lumières du bons sens.

C'est assez répondre aux objections des hommes contre la conduite de Dieu. Elles auraient été recevables quand l'existence des lois divines était douteuse ; aujourd'hui qu'on vous annonce leur découverte, il ne vous reste qu'à lui adresser des actions de grâces, qu’à vous humilier de votre long aveuglement et de l'usage scandaleux que vous avez fait de votre raison. Vous ne l’avez employée qu’à avilir réciproquement vos systèmes sociaux, sans que votre lutte indécente ait fait jaillir aucun trait de lumière, aucune théorie de bonheur compatible avec l’expérience et la vérité.

J'ai dissipé vos préventions sur les destinées de cette vie, il convient

(1) À Ja vérité, ce bonheur sera entrevu par les peuples qui vivront dans la 3e période de subversion descendante, et qui seront retombés à la Civilisation, sans pouvoir réorganiser l'harmonie, devenue imposaible par le refroidissement du globe et la grande diminution du luxe ; mais cette période de civilisation descendante sera de courte durée, et bien moins désastreuse que la civilisation actuelle. C’est ce que je démontrerai en traitant (Æpecaiypse) des 7 périodes de subversion descendante,

de vous détromper encorg sur les préjugés que la métaphysique laisse dominer au sujet du sort à espérer dans l'autre vie.

Nes destinées après cette vie (‘).

Nations civitisées et barbares,

Quand vous n’osez croire que Dieu vous ait préparé dès cette vie un hmmense bonheur, quelle est votre inconséqueace de penser qu'il vous réserve dans une autre vie plus de jouissances que dans celle-ci? Si vous supposez que sa bonté soit temporaire, qu'il diffère à plaisir de vous rendre heureux, êtes-vous assurés que votre mort sera le terme de ses délais, et que votre àme au sortir de cette vie ne passera pas dans un nouveau séjour d'iniquité, où les méchants triompheront comme en Ci-

.vilisation et en Barbare ?

J'ai à ce sujet une fâcheuse vérité à vous apprendre , c'est que les âmes de ves pères sont depuis le commencement du monde dans un état de souffrance. Vos âmes participeront après le trépas au mal être des défunts, et cette proscription de Dieu contre les trépassés, durera autant que durera l'ordre civilisé , barbare et sauvage. Un tel décret doit vous sembler fort injuste au premier aperçu, mais avant d'en juger attendez de connaitre les motifs de Dieu, et saisissez là-dessus Île peu que je vous laisserai entrevoir dans ce premier mémoire où je ne puis m'étendre sur un pareil sujet. Considérez d’abord que Dieu n’étant pas un être compatible avec les demi-mesures, 1l n’y apas de terme moyen à obtenir de lui. Nous serons ou comblés de délices en cette vic et en l’autre, dès que nous organiserons l’ordre combiné, ou écrasés de tortures en cette vie et en l’autre tant que durera le chaos civilisé, barbare et sauvage. Sachez que Dieu juge les globes en masse sans distinction des bonnes ou des méchantes créatures. Les Ames de Néron ct de Socrate sont dans l'autre monde réduites au même sort, Dieu ne

“pouvant voir en nous tous que des rebelles tant que durera le chaos

social. |

Poar fonder votre espérance de bonheur dans la vie future, vous arguez de la justice et de la bonté de Dieu; sans doute elles sont sans bornes, puisqu'il a imaginé pour vous l’ordre combiné dont je vous ai fait

(*) Rien de plus frreliieux et de plus amisocinl que le dogme du salut individuel posé en contradiction avec celui du salut collectif. Dans ce chapitre, Fouricr réagit avec une toute-puissante énergie contre cette fausse doctrine du salut individuel exclusif. Nous croyons que, pour bien juger certains paseages de ce chapitre, il n'y feet voir que l'expression d'une haute ironie contre un dogme déplorahle, et non la négation abeolue du mérite des œuvres, négation qui serait contradictoire avec la théorie elle-même, telle que Fourier l'a formulée plas tard. (Â'ote des Editeurs.)

entrevoir les immenses délices. Mais ceci ne préjuge rien sur lesort qui attend vos âmes après la mort. Vous croyez que vos malheurs excitent la commisération de Dieu, mais s'il est ému et affligé des fléaux dont la Civilisation vous accable, il se trouve contradictoire avec lui-même, il ne devait pas donner lieu à vos infortunes, en souffrant la longue durée de la Civilisation, il ne devait pas même donner l'existence à ces trois sociétés civilisée, barbare et sauvage, dont il prévoyait des résultats qui l’affligeraient pendant plusieurs mille ans. Oui, si vos malheurs actuels affligent Dieu, il a donc travaillé sciemment contre lui-même et contre vous, en créant un ordre qui devait être une source d'infortunes pour vous et d’afflictions pour lui. Voyez par le seul argument de la prescience de Dieu combien vous ètes inconséquents de croire qu'il s'émeut de vos souffrances actuelles, et combien il serait inconséquent lui-même, s'il éprouvait cette commisération que vous lui attribuez en faveur du juste et de l’opprimé.

J'ai démontré précédemment que Dieu ne s'occupe pas d'affaires individuelles; qu'il n’a pu spéculer que sur les opérations des masses, qui ne meurent pas, et non sur celles des individus, qui sont sujets à la mort. Il a dù organiser le monde de manière à ma‘ntenir dans le mal-être ce grand nombre d'industrieux qui forme Ja masse sociale, il a dù surtout faire peser le malheur sur les justes et les savants pour les exciter à chercher l'issue de la civilisation ; d’après cela il ne fait distinction ni de vertueux, ni de criminels; il a décidé en principe que la violence et la perfidie triompheraient parmi nous. Arrive qui peut au bien-être, il n'importe à Dieu quels sont les heureux de la Civilisation, ni par quelles voies ils sont parvenus à la fortune, pourvu que son arrèt s'exécute et

qu’un huitième des civilisés puisse user de la contrainte et de da perfi-

die pour persécuter les sept-huitièmes qui forment la masse.

D'après ces dispositions adoptées par Dieu, les criminels sont ceux qui coopèrent le plus efficacement à ses vues; tous ceux qui exercent les massacres, les spoliations, et qui désolent les empires ou les familles, étant les instruments de la vengeance de Dieu, ce sont les hommes auxquels Dieu est le plus redevable d’avoir exécuté ses desseins ; il est donc heureux que Dieu ne règle pas notre sort dans l’autre vie sur les actions de celle-ci, car il ne pourrait manquer de donner le bonheur éternel aux criminels qui l'ont servi en tourmentant les civilisés. .

Voilà à quelle conclusion vous arriverez si vous croyez que Dieu juge les morts sur leurs actions pendant la vie, et qu'il juge les hommes individuellement; mais si vous supposez qu’il récompense ou punit les globes en masse sans distinction des individus ni des empires, vous arriverez à des aperçus très-satisfaisants sur le sort des âmes dans l'autre vie. Commencez donc par vous défaire de ces préjugés philosophiques

et religieux d’après lesquels on vous persuade que Dieu est un cuistre

qui se mêle des affaires de chaque ménage, que Dieu est un tatillan qui va mettre le nez dans les draps pour voir si un mari triche en exploitant sa femme. Dieu n’a que faire de vos tracasseries domestiques etadministratives ; il a réglé en système général les affaires de l'univers, il a assigné le bonheur aux globes qui consulteront l'attraction et-orgapiseront l’ordre combiné ; il a assigné le malheur aux globes qui consulteront la philosophie et organiseront le chaos civilisé, barbare et sauvage. Cette base une fois fixée, tant pis pour les globes qui prendront la mauvaise voie, leurs souffrances ne méritent que le dédain de la Divinité. Voulez-vous que sur des milliards de globes que Dieu dirige, il aille s'inquiéter de quelques globes imbéciles comme le nôtre, ensorcelés par la philosophie et rétifs aux impulsions de la nature? Dieu se borne à vous laisser le libre arbitre, la faculté de consulter l’Attraction pour votre bonheur, ou la philosophie pour votre malheur. Si votre globe s’obstine à rester sous la bannière de la philosophie et de la législation humaine, il arrivera que les déchirements et les spoliations règneront d'un bout de la terre à l’autre, et vos misères feront à bon droit la risée de Dieu, dont vous méprisez la voix en dédaignant d'étudier l’Attraction.

Eh ! ne faut-il pas qu’il y ait dans l’univers quelques globes ridicules comme le vôtre pour servir à l’amusement de Dieu, comme il y a des bouffons à la cour pour amuser le roi? Dieu jouit continuellement par 810 passions différentes qu'il satisfait et développe successivement. L'ironie est du nombre : il l’exerce sur les globes qui tombent dans le ridicule de se croire égaux à lui, et de vouloir se guider eux-mêmes par leurs propres lois ; les perfidies et les déchirements qui en résultent, présentent un spectacle fort plaisant aux yeux de Dieu. Il jouit de voir le renversement méthodique de son ouvrage, de voir changer en sources de mal toutes les sources de bien qu'il avait préparées : l'ensemble de vos ridicules et de vos tourments offre aux yeux de Dieu un mécanisme très-régulier et très divertissant que j'analyserai et dont on ne pourra s'empêcher de rire. Tâchez d'éviter ce vilain rôle, et de ne pas vous ranger parmi les globes qui, en s’abandonnant aux caprices de la philosophie, servent de risée à Dieu par les tourments de leurs habitants.

En attendant que vons preniez le parti de revenir à Dieu et de reconnaître sa suprématie législative, apprenez qu'il n’est point ému des calamités que vous attirez à plaisir sur votre globe, en vous obstinant à faire des lois vous-mêmes ({et vous guider par vos lumières sans consulter la Divinité)). Apprenez que Dieu ne vous doit aucun bien-être dans l’autre vie, tant que vous vous opiniâtrez dans un ordre social qui ne vient pas de lui, et dont les résultats déplorables ne peuvent lui être

imputés. S'il a pu se résoudre à permettre l'existence de la Civilisation, nécessaire pour créer les sciences et les arts, il a permis aussi qu’elle portât avec elle son contre-poison en créant l’art du raisonnement , et mettant l’homme en état de critiquer la législation humaine et reconnaître son insuffisance. Si malgré la constance de vos ridicules sociaux et l'évidence de votre égarement, vous vous obstinez à espérer en la kgislation des hommes, Dieu ne doit concevoir aucune pitié pour vous. Loin de là, Dieu se rit de vos malheurs qui assurent sa vengeance, Dieu jouit en voyant vos champs de bataille jonchés de cadavres et vos empires ravagés par l'indigence et les révolutions sous les auspices de la philosophie que vous prenez pour guide au mépris de l'attraction.

((Je pourrais expliquer les causes de vos malheurs dans un sens plus conforme à vos préjugés superstitieux, je pourrais supposer à Dieu l'insouciance que vous lui aftribuez sur vos guerres, vos révolutions et votre indigence)).

Comme vous êtes dans une ignorance absolue sur les attributs de la Divinité, vous pourrez croire que je lui préte un caractère odieux qui n'est pas le sien, et vous douterez que Dieu soit vindicatif au point de jouir en voyant cent mille morts et blessés: amoncelés sur un champ de bataille : quelle opinion lui donnerez-vous donc sur ces horreurs qui se renouvellent chaque jour en divers lieux du globe ? S'il s’en affligeait , il n'aurait pas permis l'existence de l’ordre civilisé, barbare et sauvage qui présente constamment ces scènes de carnage. Voulez-vous supposer qu'il ne s’afflige ni ne se réjouit de vos malheurs, cette opinion est trop ridicule pour être débattue. Peut-on supposer un Créateur indifférent an sort de ses propres créations ?

L'ironie qu'il exerce contre vous n’exclut point en lui l'indulgence, et ne vous ferme pas les voies au retour; loin de là, pour vous donner un indice continuel de votre égarement , il maintient l'Attraction dans toute sa force, malgré les efforts de la philosophie. 11 a même réalisé un souhait qui était unanime chez toutes les nations, elles désiraient que Dieu vint ((ostensiblement)) efficacement à leur secours , qu'il leur indiquât quelque moyen extraordinaire de salut, qu'il leur ft luire quelque trait de lumière qui ouvrit tout à coup la voie du bonheur social.

Dieu a rempli ce vœu par la découverte que vous avez faite dans l’île d'Otahiti: lesmœurs de cette tle n'étaient point l’effet du hasard, c'était une lueur de sagesse que Dieu vous avait soigneusement ménagée, non par pitié, mais parce qu'il entre dans le plan général du mouvement subversif que chaque globe engendre quelques fanaux, deux peuples destinés à servir de guides; l’un pour entrer dans la Civilisation, l’autre pour en sortir. Les Grecs et les Otahitiens ont rempli ces deux rôles, ce sont les seuls peuples dont le génie aït été inspiré par Dieu, et dont

l’organisation sociale n’ait point été fortuite, elle fat prévue et ménagée par lui selon des procédés que je ferai connaître en traitant des exceptions systématiques du mouvement.

Provisoirement, on voit qu'il y eut quelque chose de surnaturel dans le caractère social de ces deux peuples, témoin l'aptitude étonnante des Grecs à découvrir les règles du beau dans les arts, témoin encore tant de faveurs signalées de la nature, comme de leur avoir donné le plus beau des langages, la religion la plus gracieuse et la plus rapprochée de la nature, enfin la réunion de tous les petits avantages physiques et moraux qui peuvent ennoblir et farder les vices de la Civilisation. Aussi les Grecs sont-ils le seul peuple qui ait su jeter quelques fleurs sur les crimes civilisés, ils ont en masse le privilège réservé aux héros, ennoblir le crime, de là vient que tout crime est ennobli s’il vient des Grecs. — Les Otahitiens sont le seul peuple qui ait offert les misères de la sauvagerie sous des couleurssupportables, tantil est vrai que ce qui sort de la main de Dieu porte un caractère de perfection et dégénère entre les mains de l’homme , ainsi que l’a observé J.-J. Rousseau. D’autres civilisés ont pu devenir plus savants et plus riches que les Grecs, d’autres sauvages plus redoutables que les Otahitiens, mais nulle part on ne vit aussi évidemment la Civilisation dans sa fleur et la Sauvagerie dans sa fleur ; ces deux peuples ont été véritablement les peuples de Dieu, les seuls qui aient exhalé quelque parfum d'attraction ; tandis que les Juifs qui s’arrogent le titre de peuple de Dieu ont été le véritable peuple de l'enfer, une vile canaïlle dont les annales présentent sans cesse le crime à nu et dans toute sa laideur, jusque dans la personne du plus sage de leurs rois, sans qu'il soit resté d'eux aucun monument dans les sciences ou les arts, aucun acte qui puisse excuser le vice d’avoir tendu continuellement à la Barbarie quand ils étaient libres et continuellement au Patriarcat quand ils ont été asservis.

Dieu ne devait au genre humain aucun autre acheminement social que la création des peuples que j'ai tités, des Grecs pour élever la civilisation au luxe, aux sciences et aux arts, et des Otahitiens pour nous indiquer une issue de civilisation par la liberté des femmes : après cela Dieu ne nous devait aucune autre intervention dans le mécanisme s0cial; aussi voit-on qu'il ne s’évertuait pas à nous sortir du bourbier civilisé, il nous y laissait languir sans pitié, et nous pouvions y rester bien des siècles encore si mon invention ne füt venue au secours du genre humain. *

Quant à présent, quelque grands que soient vos malheurs, Dieu ne yous doit aucune indemnité dans l’autre monde pour les sottises dont vous pâtissez dans celui-ci. Il a tout fait pour vous éclairer, jusqu'à des exceptions systématiques à sa règle générale de ne diriger le genre

dpi qu'en masse. Il a produit deux peuples, l'un, le grec, pour être germe du raisonnement et des arts qui doivent conduire à l'étude de l'attraction, l'autre pour germe des essais sur l'attraction, dont les Otahitiens vous offraient la branche principale mise à exécution.

Après tant de précautions de la part de Dieu pour vous ramener en cas d'égarement, si vous vous obstinez à vous confier aux lumières des hommes, aux lumières de la philosophie qui n’engendre que le carnage, l'indigence et les révolutions, Dieu peut-il vous devoir autre chose que de l'ironie ? Ne vous étonnez donc pas d'apprendre que sa prétendue

sollicitude envers vos justes est une illusion qu'ils se font : Dieu les abandonne en ce monde comme en l’autre jusqu’à ce qu'ils se rangent à r D des et à la voix de l’Attraction.

ni attendant, le mouvement social est organisé de manière à ce que Dieu puisse triompher dans tous les cas, jouir du bien-être ou du mal-être de votre globe, sans gêner votre liberté. En effet :

L'homme est toujours libre d’obéir à Dieu et passer au bonheur par l'établissement de l’ordre combiné, ou de désobéir à Dieu et rester dans le malheur par la prolongation de l'ordre civilisé, barbare et sauvage.

Dieu triomphe toujours, soit-par le bonheur que l'ordre combiné procure aux globes obéissants, soit par le malheur que l’ordre civilisé, barbare et sauvage répand sur les globes désobéissants.

La philosophie est toujours confondue soit par les révolutions et l'indigence attachées à son règne dans l'ordre civilisé, barbare et sauvage, soit par le calme et l’opulence qui résultent du bannissement de ses dogmes dans l’ordre combiné.

Ainsi tout est bien disposé pour assurer à perpétuité

Le libre arbitre de l’homme,

Le triomphe de Dieu,

La confusion de la philosophie, quelque parti que prenne un globe en affaires sociales. Eh ! s'il en était autrement, Dieu ne serait-il pas inepte d’avoir disposé les chances du mouvement de manière à se préparer des afflictions et des contrariétés ? il serait ridicule à lui de s’entremettre dans les affaires particulières de chaque globe, comme il serait ridicule à un grand roi de s'inquiéter des querelles de ménage d’un paysan. Que les nations entre elles se trahissent, se dépouillent l’une l’autre, trahissez-vous , dépouillez-vous, déchirez-vous, c’est remplir les vues de Dieu, qui veut vous confondre par vos fureurs. Vous ne servez jamais mieux sa vengeance que lorsque vous envoyez le bon et le méchant pèle-mèle à l’échafaud. Sachez que Dieu les confond dans sa proscription comme un roi détrôné confond les divers partis qui se disputent les lambeaux de sa monarchie. Si

Brissot et Robespierre étaient également criminels aux yeux de Louis XVI, Louis XVI et Robespierre sont également criminels aux -veux de Dieu, comme partisans de la législation humaine , qui usurpe le domaine de Dieu. Aussi a-t-il vu avec indifférence et ironie Kobespierre et Louis XVI périr sur le même échafaud.

Vos prétentions au bonheur de l'autre vie vous ont conduits à un aveu assez étonnant et dont l'honneur est dû aux religions, c’est l’aveu du profond mépris que mérite la Civilisation abstractivement considérée. a La religion seule, dit Pascal, empêche que le sort de l’homme en cette vie ne soit un problème, » c'est-à-dire que sans l'espoir d'une autre vie qui nous dédommagera des tourments de la Civilisation, Fon serait tenté de croîre que l'ordre civilisé, barbare et sauvage a été l’invention d’un mauvais génie et non pas de Dieu. Toutes les religions en promettant l’autre vie expriment le même dédain pour la Civilisation, en quoi elles sont aussi sensées que les philosophes sont absurdes quand ils vantent cet ordre social. La philosophie, qui écrit pour les salons, peut bien nous peindre en beau les oppressions sociales , car elle n’est lue que de ceux qui en profitent; mais la religion, qui est pour le peuple, ne peut pas lui peindre l'état civilisé comme une faveur de Dieu, comme un échange de secours et de bienfaits selon certains moralistes. Le peuple est dépouillé sans cesse, il n’ajouterait pas foi à des dogmes qui lui vanteraient son sort; voilà pourquoi la religion destinée à parler au peupleest fortement véridique sur les ridicules sociaux ; elle ne peut consoler le grand nombre qu’en inspirant les sentiments que la Civilisation mérite d’exciter, c’est le mépris ; et cet aveu dans la bouche du sacerdoce devient important, en ce qu’il nous montre la civilisation se dénonçantelle- ‘ même du consentement du souverain et du corps social ; le même aveu dans la bouche des philosophes ne serait qu’une opinion de sectaires, et d’un faible poids.

Jusque-là la religion était pleinement d'accord avec le bon sens, il fallait poursuivre, et puisqu'on reconnaissait la Civilisation digne de mépris, il fallait chercher un nouvel ordre social ; mais cette bonne impulsion que donnait l'esprit religieux fut contrariée par l'intérêt et le charlatanisme des prêtres. Ils peignirent les malheurs sociaux comme vengeance de Dieu contre la malice des individus, tandis que ces malbeurs sont l’effet de la proscription divine contre le mécanisme social, sans acception des individus. Ainsi les prètres inspirèrent aux hommes le désir d'échapper individuellement aux malédictions divines ; de là naquit l'influence des prêtres sur les àmes faibles qui courtisent le corps du sacerdoce, croyant trouver en lui un appui auprès de Dieu. L'idée de mériter individuellement la bienveillance de Dieu flatta l’égoïsme : les civilisés sont si haineux, qu’ils dédaigneraient le ciel si tout le monde y

entrait, et ils jouissent en croyant qu'un bon nombre d’entre eux ira à tous les diables. Ainsi l’égoïsme et l'envie se réunirent en faveur des prêtres et étouffèrent l’idée d'échapper collectivement à la vengeance: de Dicu, en échappant à la Civilisation. D'ailleurs une telle prétention aurait exigé quelque effort du génie et rendu inutiles les dogmes des prêtres et des philosophes. On sent qu’ils ne durent pas accueillir cette opinion. De là naquit et s’accrédita l’hypothèse d'accommodements individuels entre Dieu et les hommes, hypothèse qui donnait de l'impor- ” tance aux prêtres comme entremetteurs de grand crédit, et en outre aux moralistes qui se fourrent partout, même dans la religion où ils n'ont que faire.

((Nos relations individuelles avec Dieu se bornent à l’Attraction qui agit sur chaque individu; mais elle tyrannise, elle aiguillonne sans cesse et ne transige point. ))

L'hypothèse des accommodements individuels entre Dieu et l’homme donna naissance à tous les dogmes qui prêtent à Dieu nos ridicules et nos faiblesses; quiconque put croire que Dieu s’abaissait à traiter avec lui par l'entremise d'un prêtre, dut se persuader que Dieu était peu différent du prêtre, comme le roi est peu différent de l'ambassadeur qui est son interprète. De là vinrent les dogmes qui dénaturent le caractère de Dieu, entre autres le dogme de l'épreuve qu'on accuse Dieu d'exercer sur nous, ayant de nous admettre au bonheur de l’autre vie.

Si nos souffrances sont une épreuve qu’il exerce , on sera d'abord tenté de croire qu'il ne nous prépare que des souffrances dans l’autre vie, car on n'éprouve un étre que sur les emplois auxquels on le destine : on éprouve un novice de la Trappe aux austérités, parce qu’on veut les lui faire pratiquer pendant toute sa vie. On doit craindre que Dieu ne nous destine que des privations dans l’autre vie, s’il est vrai qu'il nous éprouve aux privations dans celle-ci. En outre, si le bonheur éternel est le prix de la résignation au malheur dans cette vie, il serait bien fàächeux qu’on trouvât un moyen d'élever le corps social au bonhecr, car du moment où tous les hommes couleraicnt des jours fortunés, ils ne seraient plus assujétis à l'épreuve du malheur en cette vie, ct Dieu ne leur devrait plus le bonheur dans l'autre.

Si je m'arrête à ces facéties, c'est parce que tout dogme philosophique ou religieux présente au premier aspect vingt côtés plaisants ; mais raisonnons.

Prétendre que Dieu nous éprouve, c’est nier sa prescience et son infaillibité, c'est la ravaler à notre niveau. Nous, hommes faillibles et incertains du succès de notre ouvrage, noùûs avons besoin de l’éprouver pour juger si nos règles étaient sûres, et si nos procédés ont coïncidé avec les règles : mais Dieu, qui possède autant de prévoyance et de pé-

nétration que les hommes en ont peu, n’a pas besoin d'éprouver ses ouvrages , il en connaît d'avance et infailliblement les résultats. Ne conviendrez-vous pas qu'avant de créer les astres, Dieu savait quelle marche ils suivraient, quelle attraction ils exerceraient les uns sur les autres, quelle dose de lumière ils répandraient, etc.? Ne savait-il pas de même, avant de nous créer, quels seraient les rapports de force entre nos passions et notre raison ? Etait-il nécessaire qu'il les vit aux prises pour juger qui triompherait? Non, il avait prévu et décrété que l'effort des passions serait à l'effort de la raison dans le rapport de 42 à 4. Car il y a douze passions radicales, dont chacune suffit à elle seule pour cntrainer à des folies le plus grand philosophe; aussi les philosophes fontils pour leurs passions autant de folies que le vulgaire qui n’a point de raison. Dieu savait donc d'avance. que le combat des passions contre la raison serait un combat de 42 contre 4. L’issue n’en pouvait être doutense (encore est-ce accorder trop de valeur à la raison que d'estimer son influence égale à celle de la moindre passion). Dieu savait en outre ((que la raison serait battue à plate couture partout où elle attaquerait les passions)) que la raison ne peut lutter contre une passion sans l’appui d'une autre passion avec qui elle s'allie, de sorte que la raison ne tend qu’à remplacer une passion par une autre, lors même: qu’elle emploie la contrainte qui est un effet des passions du plus fort; c'est donc, dans tout cas, la passion qui triomphe et jamais la raison. Dieu le savait avant aucune épreuve. Le triomphe des passions était d'avance connu de lui et assuré par lui. Pouvait-il mettre le bonheur de l'autre vie au prix d'une lutte qu'il nous avait rendue impossible en donnant aux passions tant de supériorité sur la raison ? Pouvait-il vouloir d’une latte où le moindre avantage de notre part aurait renversé son ouvrage et confondu ses calculs? Dire qu’il veut que nous luttions contre nos passions pour obtenir le bonheur éternel, c’est dire qu'il doute de sa propre sagesse, qu'il veut se tenter lui-même , en essayant si la faible raison qui vient de nous balancera les forces immenses des passions qui viennent de lui; c’est dire enfin qu’il nous récompensera à jamais si nous détruisons soh ouvrage, et qu'il nous punira à jamais si nous obéissons à ses dispositions toutes combinées pour assurer le triomphe des passions.

Pour motiver cette prétendue épreuve, les prêtres et les philosophes ont distingué les passions en bonnes et mauvaises, et prétendu que l'exercice des bonnes actions , telles que la charité, étant agréables à Dieu, on devait espérer le bonheur de l’autre vie pour ceux qui auront fait le bien, et augurer le malheur de l'autre vie pour ceux qui auront fait le mal.

Une preuve que Dieu ne tiendra aucun cas de vos bonnes ou mau-

vaises actions, qu’il n’admet point vos distinctions de crime ou de vertu, et qu’il juge toutes les passions bonnes, c’est qu’il a permis que tout acte que vous jugez criminel dominât dans un corps social entier , et y fût excité, admiré comme vertu , comme penchant religieux et agréable à Dieu. Donnons quelques exemples.

* Commençons par le suicide : c’est une grande vertu chez divers sauvages qui se croient déshonorés de périr de mort naturelle. Le suicide a été religieusement honoré par de grandes nations, par des peuples conquérants, tels que les Scandinaves , qui croyaient exercer la vertu en se puignardant , dans l’espoir que Dieu après la mort leur ferait boire du sang dans le crâne de leurs ennemis. Ces peuples et tant d’autres ont érigé en vertu la torture des prisonniers qu’ils font périr dans de longs supplices. D’autres font une vertu de l’anthropophagie; les Auzicos, nation africaine, se mangent fraternellement les uns les autres. Je dis fraternellement, parce qu'ils consentent à être mangés. Un Auzico croit exercer la philanthropie et la vertu en avisant ses amis qu’il est las de la vie, qu'il va se faire tuer par le boucher, et qu'il lègue son rognon à tel ami, son aloyau à tel autre pour s’en régaler, commeil s'est régalé lui-même en mangeant son père, son frère et son enfant dans l'occasion ; cesont des anthropophages économistes et philanthropes chez qui il y a toujours des gigots de chair humaine pendus au croc devant la boutique du boucher. Les Spartiates et les Chinois nous montrent l'infanticide érigé en vertu. Tout Spartiate a cru exercer une vertu civique en envoyant son enfant nouveau-né à l'inspection du magistrat qui faisait tuer ceux qu’il ne jugeait pas bons à conserver. Les Chinois poussent la vertu plus loin , ils veulent se défaire des enfants sans les tuer eux-mêmes; en conséquence ils les exposent sur un fumier où les cochons viennent les manger tout vivants, ou bien ils les abandonnent sur l’eau attachés à une courge vide qui les fait-surnager long-temps avant d'être noyés. Parlerai-je des sacrifices d'hommes qui ont été des actes de vertu et de religion chez tant de peuples, sans en excepter nos bons aïeux les Gaulois, et même nos contemporains les Espagnols , qui ‘brlaient les Juifs, au lieu de les-efvoyer gratter la terre en expiation . de leurs usures et de leurs friponneries ?

Passant aux crimes voluptueux, nous citerons d’abord les fiers républicains de Sparte, qui faisaient une vertu de la pédérastie. Il est à remarquer que leur manie anti-féminine règne chez la majeure partie des sauvages, que nous appelons hommes de la nature , et jusque chez les pauvres Kamtchadals où l’on voit régner l'usage d'entretenir de jeunes garçons sans que la religion du pays s'y oppose. D’autres font bien pis, les Zaporaviens font de la sodomie une spéculation politique : ils n’ont point de femmes, sont tous pédérastes, et se renouvellent en enlevant

les enfants des voisins. Il en est chez qui la prostitution des filles aux étrangers est un acte de vertu, témoin les Lapons, les Brasiliens et tant d'autres. Quelques-uns, tels que les Otahitiens, ont exercé l'acte vénérien sur l'autel , pour la plus grande gloire de Dieu, et leur religion vaut bien celle des Mexicains qui élevaient à leurs dieux des pyramides formées des crènes des victimes humaiïnes qu'on leur immolait. On a vu aussi des Guèbres dont la vertu favorite était l'inceste. Chaque père a cru chez eux pratiquer la vertu en déflorant sa fille comme une plante qu'il avait cultivée et dont il devait cueillir la fleur ; et combien"de pères et mères civilisés pratiquent encore cette vertu! Bref, tout crime a dominé, domine ou dominerait chez quelques nations, toutes étant libres de placer la vertu où leurs voisins placent le crime.

Dieu a permis et permet encore ces bigarrures morales pour vous prouver que vos distinctions de crimes et de vertus sont des préjugés et des galimatias qui varient selon le caprice de chaque législateur. Chez vous-mèmes, civilisés , ne vantait-on pas l'assassinat avant 4789? On n’enseignait dans les collèges qu'à admirer Brutus, meurtrier de son père et de son souverain; et depuis, vos philosophes n'ont fait que changer de folie en préchant l'amour du trafic, qui est un vol ou larcin selon toutes les règles de l’art social. Qu'entendez-vous donc par vertu et crime ? Si les vertus sont les actions qui coopèrent au soutien de l’ordre social, le suicide est vertu d’après le culte d'Odin, qui a failli envahir l’Europe. La réclusion des femmes et la mutilation des hommes sont vertu d’après le culte de Mahomet, bien plus étendu que le nôtre. D'ailleurs, chaque religion transforme selon ses besoins le crime en vertu. La mutilation est admise chez le pontife romain pour service des autels. Vous seriez bien à plaindre si Dieu punissait ce que vous appelez crime , vous seriez de votre propre aveu tous condamnés aux peines éternelles, ne füt-ce que pour le larcin , car les neuf dixièmes des civi-. lisés sont des voleurs, et vous seriez condamnés tous en masse pour fait d'assassinat que le corps social exerce sur ses indigents , en leur interdisant la chasse, la pêche, le larronage et autres droits de nature, sans leur fournir leur travail adoptif d’où dépend le gain de leur subsistance. Vous assassinez doublement les indigents en leur ôtant les moyens d'existence naturelle et les moyens d'existence sociale, et vous mériteriez tous de brûler dans un double enfer pour ce seul crime dont vous êtes coupables en masse. Voyez combien il est heureux pour vous que Dieu se rie de vos idées de crime et de vertu comme des songes d'un malade, et qu'il ne se mêle pas de vos infamies sociales. S'il vous prenait au mot, quand vous demandez la punition du crime, ne devrait-il pas créer 800 millions de monstres pour dévorer 800 millions de criminels qui couvrent le globe, et faire périr l’infernale engeance des civi-

lisés, barbares et sauvages, par 800 millions de supplices différents ?

Cessez donc de compter sur les suppliques et les bonnes œuvres dont vous croyez vous appuyer auprès de Dieu : le seul rapport sensé que vous puissiez établir entre la vie présente et la vie future , c’est que si Dieu est bon et puissant, il doit nous donner dès cette vie un avantgoùt des délices qu’il nous prépare dans l’autre vie. Eh! quel espoir pourriez-vous fonder sur un Dieu tel que vous le dépeint la superstition, un Dieu qui pouvant vous rendre heureux dès ce monde en vous donnant les richesses, se plairait à vous les refuser et à vous éprouver par des malheurs et des privations dont chaque jour vous lui demandez la fin ? Si vos prières n’ont pu l’aftendrir aujourd'hui, rien ne vous garantit qu'il s’attendrisse demæn, et qu'après vous avoir livrés en cette vie à la pauvreté, à la hache des bourreaux, il ne vous livre de même aux tourments pendant l'éternité, en réservant comme aujourd'hui le bienêtre aux ennemis de la justice et de la vérité.

__ Encore si vous aviez quelques preuves de cette vie future où vous

comptez vous dédommager des peines de celle-ci! Mais loin d’avoir la moindre notion sur limmortalité de l’âme, vous n’avez pas mème acquis des iadices. L’induction qu'on tire de l’impérissabilité de la matière n'est point en faveur du sort futur des âmes; car si le corps après le trépas se subdivise, et devient la proie d'une multitude d'insectes qui le dévorent, l’âme, par analogie, serait donc aussi morcelée et absorbée par d’autres âmes, et l’espoir d’une vie éternelle ne serait plus un sujet de consolation dans les maux actuels. Ainsi sur l’immortatité, comme sur le bonbeur présent, combien vos lumières sont ténébreuses, combien vous êtes neufs dans l'étude de la nature !

La théorie des destinées en vous expliquant le sort des âmes anté- - rieurement et postérieurement à cette vie vous enseignera que Dieu ne peut pas accorder aux globes pendant leur âge de subversion ascendante la moindre certitude de l’immortalité, pas même des probabilités, parce que les plus pauvres d’entre les civilisés et barbares se suicideraient dès l'instant où ils seraient assurés d’une autre vie. Les riches n'étant ni aptes ni disposés à remplacer le pauvre dans les travaux grossiers, l'industrie civilisée et barbare tomberait par la mort de ceux qui en portent le faix ; ainsi tout globe malheureux resterait constamment dans l'état sauvage dès qu'il serait assuré de l’immortalité.

Mais Dieu ayant besoin de maintenir quelque temps les sociétés barbare et civilisée pour servir d'acheminement à d'autres meilleures, il doit nous laisser pendant leur durée dans une profonde ignorance sur l'immortalité ; il a dù identifier les calculs qui donnent la certitude d'une vie future avec les calculs qui donnent le moyen de s'élever à un meilleur état que les sociétés civilisée et barbare pendant la durée des-

ÉGAREMENT DE LA RAISON. 31 quelles la plupart des salariés se donneraient la mort, sis avaient l'assurance d'une autre vie qui ne pourrait pas être pour eux pire que celle-ci. Il suffirait de cette certitude pour faire suicider en peu de jours cent mille personnes dans la sæule ville de Paris.

Pour juger des désordres qui natiraieat parmi vous de la conviction de l’immortalité, voyez ceux qu'a déjà causés le simple espoir dépourvu de preuves; voyez les séides qu'a produits cette croyance , les corps d'assassins que formait le Prète-Jean (souverain d'Abyssinie) en les élevant dans la perspective d'une vie éternellement délicieuse ! La civilisation entière a failli étre anéantie par l’effet de cette croyance qui habituait la milice turque à un trop grand mépris pour la vie; cependant il y a loin de la croyance à la conviction. En y réfléchissant, vous reconnaîtrez que les civilisés se suicideraient par milliers en tout pays, du jour où existerait la conviction d’une autre vie.

Il était donc indispensable que le problème de l’immortalité restit enveloppé du voile le plus épais dans l'ordre actuel. Eh! n'avez-vous pes senti la nécessité d'enlever au peuple cette persuasion d'un grand bonheur après la mort, quand vous lui avez présenté dans l'autre vice l'épouvantable espoir de l’enfer, sans lui offrir dans le ciel aucune ricompense équivalente aux moindres jouissances de la terre? Votre paradis ne vaut pas les moindres plaisirs de ce monde. Eh ! quel homme pourrait se plaire à l’idée de résider seulement une semaine dans le paradis des chrétiens, où l’on n’a d'autre délassement que de prier Dieu, voir Dieu face à face et dans toute sa glotre, disent les livres ascétiques. Dieu a donc une face, et par conséquent un derrière ? on jouit donc en paradis par les sens? car la vue est un sens. L'âme se rallie donc à la matière après la mort, et si vous lui accordez le sens de la vuc dans le paradis, pourquoi ne pas lui accorder les & autres? Vous dites encore qu'on entendra les concerts célestes, et c’est un plaisir matériel ; or si vous accordez que l'âme reprenne les deux sens de la vue et de l’ouie, pourquoi ne lui pas tout rendre ? Pourquoi lui ôter les plaisirs de l'amour et de la table qui sont les principaux ? Én ne les admettant pas, vous donnez à conclure au peuple qu’il y a une perte réelle à passer de ce monde dans le paradis. À quoi pourra-t-on se délasser quand on aura long-temps admiré Dieu face à face? Fût-il éclatant de richesse comme on le dépeint au Musée de Paris, où l’on voit Dieu le Père en grande mitre d’or, vêtu de haut en bas en drap d'or, tout galonné en or, dans un fauteuil ciselé, que devenir quand on l’aura admiré quelques heures ? Est-ce là un bonheur capable de nous indemniser de tant de peines endurées en cette vie? Est-ce là une jouissance proportionnée à une minute des peines de l'enfer ?

En résumé, quand on examine vos fictions sur le sort futur des

âmes , n'est-il pas évident que leurs inventeurs ont voulu exciter chez le peuple beaucoup de crainte et peu de désir de l’autre vie ? En procédant ainsi, ils ont abondé dans le sens de Dieu. Ils ont empêché que le peuple ne devint suicide et insouciant : il est également dangereux que le peuple soit imbu d’une pleine croyance ou agité d’un violent désir de Ja vie future. On a bien atteint ces deux buts en imaginant le monotone et incompréhensible Paradis des chrétiens, et si j'ai critiqué cet ennuyeux séjour, ça été pour faire l’éloge de ses inventeurs, qui, par un effet de politique ou de hasard, ont pleinement réussi à maintenir en tiédeur le désir de l’autre vie.

C'est principalement sur la question de l’immortalité que perce votre

ignorance absolue des vues de Dieu et des fins de la nature : combien

vous vous abusez quand vous placez le bonheur futur dans la désunion des deux principes jouissants, quand vous prétendez que dans une autre

vie les âmes seront isolées de la matière, sans l'existence de qui Dieu

même ne pourrait goûter aucune jouissance (1).

Vos opinions sur le passé, sur le sort des âmes antérieurement à cette vie, sont bien plus sensées. Vous n’en avez rien dit et c’est montrer du bon sens que de se taire sur ce qu’on ne sait pas (je compte pour ricn les sornettes de Pythagore sur sa prétendue métempsycose). Vous pou-

vez sur de telles questions qui sont restées vierges, procéder en pre- :

pant le bon sens pour guide; mais sur les questions déjà débatiues et obscurcies par le sophisme, vous avez vos préjugés à vaincre avant d’entrer dans la voie du bon sens.

Au sujet de l’immortalité passée qui nous occupe, Dieu ne créant rien de rien, n'a pu créer vos âmes de rien : quel était donc dans le passé le sort de l'essence spirituelle qui compose vos âmes ? Les Barbares, dans leurs idées de métempsycose, sont plus sensés que vous, car si leur opinion ne donne pas la solution du problème , elle approche faiblement et grossièrement de la vérité. Elle est vraie sur un point, en enseignant que nos âmes ont été unies à la matière avant cette vie, et qu'après la vie elles se rejoignent à la matitre sans jamais s’en isoler, et goùtent à perpétuité des jouissances matérielles. Voilà un dogme dans lequel certains Barbares ont beaucoup plus de bons sens que les Civilisés modernes, qui croient que leurs âmes seront privées de jouissances matérielles après la mort, et qu'elles ont eu un commencement d’existence, ce qui entratnerait une fin d'existence, une perspective de néant futur au lieu d'immortalité.

Quant aux circonstances de cette nouvelle vie, elles n’ont aucun

(1) Voir la note A,

rapport avec celles qu'établit le dogme de la métempsycose. Le seul éclaircissement qu’il convienne de vous donner aujourd'hui sur l’immortalité, c’est de vous détromper du bonheur que vous pourriez en espérer pendant la durée de l’ordre civilisé, barbare et sauvage. Je répète à. ce sujet que les âmes des défunts sont depuis plusieurs mille ans dans un état d'anxiété : leur sort est intimement lié à l’ordonnance sociale du globe. C’est à tort que vous avez cru le sort des trépassés indifférent au vôtre. Il existe des liens et des rapports dans tout le système de la nature, entre toutes les branches du mouvement matériel ou spirituel ; il existe donc des rappôrts entre le sort actuel des vivants et le sort des défants. Les âmes des générations passées végètent dans un état d’an-

goisse que les nôtres partageront après le trépas, jusqu’à ce que l’ordre

actuel du globe soit amélioré; et tant que la terre restera dans un chaos

social si contraire à la justice et aux vues de Dieu, les âmes de ses ha-

bitants en soufiriront dans l’autre vie comme dans celle-ci, et le bon-

beur des trépassés ne commencera qu'avec celui des vivants, qu'avec la cessation des horreurs civilisées, barbares et sauvages.

Cette révélation que je vous fais deviendrait fâcheuse et même désespérante, s’il était diflicile d'organiser l'harmonie sociale, dont l’établissement deviendra le signal du bonheur pour les défunts comme pour Jes vivants ; mais l’extrème facilité de passer à l'harmonie sociale nous. rend précieuse une découverte qui dissipe nos illusions sur la vie future, à laquelle nous n’aurions passé que pour y souffrir pendant des siècles encore le mal étre, l'inquiétude et l’impatience dont les âmes-de nos aieux sont tourmentées en attendant le règne de l'harmonie et la naissance de l'ordre combiné. |

Vous connaîtrez les causes pour lesquelles Dieu devait vous ôter temporairement la mémoire du sort passé de vos âmes. Quant à leurs destinées futures, elles seront sans doute immortelles comme elles l’ont été, mais elles vivront pour se rejoindre à la matière, sans jamais s’en isoler, pour goûter à perpétuité des jouissances matérielles jointes aux spirituelles, et parcourir dans la suite des temps d’autres mondes plus fortunés que le nôtre, où jusqu'à présent clles ont véritablement habité. l'enfer. Ah! ne redoutez plus l’enfer! En est-il de plus horrible que cette arène de massacres et de misères que présente votre globe? Vos voisins, les sauvages et les barbares, forment des sociétés de tigres et d'hyènes. Croyez-vous valoir mieux, parce que vous êtes des sociétés de vipères ? A voir ces 3 furies : Civilisation, Barbarie et Sauvagerie, qui développent le crime sous toutes les formes, ne semble-t-il pas que Dieu ait créé ce globe dans un accès de colère pour se donner le spectacle d’une arène de bêtes féroces acharnées à se déchirer ?

Ô vous qui avez inventé l'enfer, prêtres orientaux, vous avez, sans.

le savoir, dit la vérité. Oui, l'enfer existe, l'enfer, c'est l’état d'un globe qui ignore les lois de Dieu et gémit dans les fureurs attisées par la législation humaine ! L'enfer, c’est l’état civilisé, barbare et sauvage qui à vomi sur cette terre malheureuse plus de calamités que les anges de ténübres n'en auraient jamais inventé !

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