CHAPITRE IV
TACTIQUE DE BOURSE. —— DISTRIBUTION DES COURTIERS DANS LES GRANDES MANŒUVRES.
Dans les opérations transcendantes, comme la préparation d’une famine et autres complots, une cabale et ligue d’agioteurs doit distribuer ses courtiers en 3 parties opérant en divers.sens, savoir :
Les courtiers de fausse attaque ; Les courtiers de contre-police ; Les courtiers de décision, action, explosion en rafle ou débâcle.
Je vais décrire la manœuvre telle qu'on l’exécute dans les villes qui sont des foyers d'agiotage, comme Londres, Paris, Vienne et quelquefois dans les ports. On n’agit pas de même dans les villes secondaires qui n'opèrent qu'en succursales.
1° La fausse attaque doit s'effectuer par des courtiers subalternes qu’on entremet avec des instructions contraires aux vues de la compagnie, comme de proposer et vendre à bas prix quelque peu de la denrée que l'on veut accaparer. On confie d'ordinaire la fausse attaque à des courtiers marrons ou non titulaires, qui, n'ayant point d'exercice légal, ne peuvent pas se formaliser d’être bernés. On leur laisse quelque chose à glaner afin de ne pas trop les humilier. D’ailleurs, dans le commerce, aul ne peut se plaindre d'être dupé, surtout en courtage. Plus un homme est mystifié, plus il a les rieurs contre lui. Si le courtier s'a-
perçoit qu'on le lance pour la fausse attaque, il doit trahir le commettant et stimuler quelques acheteurs pour la denrée à l'avilissement de laquelle on l'emploie. S'il agit aïnsi, les agioteurs qu’il aura joués prendront de l'estime pour lui et l'emploieront une autre fois dans Îles grands coups, car, en fait d’agiotage, on n'estime que les aigrefins, et rien n’est plus méprisé des spéculateurs qu'un courtier qui a du penchant à la bonne foi et à la probité.
9e Le courtier de contre-police est un agent peu favorisé qu'on entremet en sous-ordre dans l'opération, pour tenir en haleine l'agent principal qui est initié au plan. Celui-ci est d'autant plus actif et discret au moment de -la râfle, qu'il craint la concurrence d’un rival admis partiellement à coopérer. La ligue, avant d'agir définitivement, scrute par le courtier de contre-police l’état de l'opinion. L'on vérifie par ses rapports si les courtiers initiés ont su donner aux esprits les impulsions convenables ; s'ils n’ont point ourdi quelque trahison en formant une contre-ligue d’accaparement ou en n’accusant pas quelque partie bonne à acheter et qu'ils détourneraient pour leur compte.
30 Les courtiers qui sont, selon les cas, courtiers de râfle ou courtiers de débâcle, sont chargés des manœuvres insidieuses, reconnaissances de la place, tableaux des masses d'approvisionnements. Ils sondent l'effet des trames ourdies par la ligue, ils constatent l’état de l'opinion et l'instant d'opérer. Quand toutes les mesures sont prises, on les envoie arrher tous les magasins. Par une carte donnée à double, on déclare la hausse et on envoie aux gazettes un article pour vanter les vastes conceptions des profonds spéculateurs qui ont opéré avec une rare sagacité pour le bien du commerce immense et de l'immense commerce des amis du commerce.
Les manœuvres varient suivant la denrée sur laquelle on opère. Par exemple, s’il s’agit d'une famine, on n’augmente pas subitement les prix, on manœuvre en alarme graduée. L'agence fait former mystérieusement dans les villes de tripot quelques petits magasins de blé ou de farine qu’on fait semblant de tenir cachés, et qu’on place à dessein en lieux très-visibles, en rues bien fréquentées, afin que le public en raisonne. En même temps la coterie répand des augures sinistres sur la prochaine famine; les affidés feignent de brocanter avec éclat en une seule bourse, et à très-haut prix, diverses parties qu’on fait traiter entre compères dont le marché est simulé et ne sert qu’à répandre l'alarme. Là-dessus les gobe-mouches mordent à l'hameçon , s’animent , s’acharnent, se disputent les grains. Tous les capitaux sont distraits pour l'agiotage ; les fabriques sont paralysées, les ateliers fermés, les ouvriers réduits à la mendicité ; le peuple est saisi d’effroi, et les accapareurs font nrôner dans quelque factum la liberté du commerce, qui va sau-
ver l’État des horreurs, des dangers de la famine. Ainsi fut conduite celle de 48414, et il est dans l'ordre que ceux qui organisent la famine se donnent les airs d'en avoir préservé le public assez sot pour les croire, et que l'Etat adresse, comme Pourceaugnac, des actions de grâces au fripon qu'il devrait étouffer.
On peut déjà entrevoir que les Bourses et Courtiers étant les ressorts de tout cet agiotage, il est non-seulement dangereux d’en créer où il n’y en a pas, mais absurde de ne pas les surveiller et déjouer là où elles existent : d’où il suit que la plus stupide opération qu'’ait pu faire la politique moderne a été d’affilier les Bourses et Courtiers selon les méthodes jacobites.
Détails spéciaux sur les manœuvres de la Bourse.
Parmi les dictionnaires des arts et métiers on a oublié de [ ] à celui de l’agiotage, qui pourtant mériterait le premier rang, car il n’est aucun art, parmi les beaux, qui puisse produire en peu de temps 30 millions de francs à l'artiste et 100 mille francs de rente aux entremetteurs subalternes et courtiers.
En attendant qu'un praticien commercial s'occupe à décrire et à classer les opérations d’agiotage, je vais faire entrevoir quelques évolutions de cette noble [ ]. On me permettra de me servir des termes techniques. La Bourse a son jargon bien différent du style fleuri qu'emploient les journaux dans leurs narrés des prouesses d’agiotage. La Bourse est une lanterne magique dont les tableaux se succèdent avec rapidité. Là on ne perd pas une seconde en belles paroles ; on s'aborde sans aucune mention de chaud ou de froid ; on est laconique par urgence et trivial par prudence. Un puriste serait plaisanté à la Bourse , il faut y porter l’argot du métier : je soulignerai les termes empruntés à cet argot.
Pour décrire méthodiquement les opérations de Bourse, il faudrait commencer par la pivotale, qui est l’accaparement. Il faut tenir entre mains une grande masse de. denrées. Pour opérer avec fruit, l'opération doit s’exécuter en plusieurs actes, avec intermèdes ou soubresauts, qui peuvent doubler et tripler le bénéfice. Acheter pour 10 millions de farines à 60 francs et les faire monter à 420, ce ne serait que doubler son capital. Il faut agir plus savamment, tripler, quadrupler le capital au moyen de soubresauts, qui est la manœuvre d'accaparement composé. Il consiste à vendre et à racheter plusieurs fois la même denrée. Les farines accaparées à 60 francs sont-elles montées à 80, on vend. Après quoi il faut manœuvrer pour les faire retomber à 70. Alors on rachète ; on remplit de nouveau ses magasins, puis on opère pour
Dans un traité régulier des opérations de la Bourse, il faudrait aller par gradation et décrire d’abord la broutille, les [ ] du métier, par exemple le Ricochet. C'est la plus simple des [ ] de courtage. Il consiste à faire passer une denrée en main tierce avant de la faire parvenir à celui qui en fait la demande et qui en a l'emploi. Dans ce cas le Courtier et son prête-nom partagent le bénéfice intermédiaire ; c'est la ressource des Courtiers et débitants qui n’ont pas de fonds disponibles pour s’adjuger les marchés avantageux.
Le ricochet est une amorce qu’on ménage à celui qu’on veut entratner dans l’agiotage, on lui remet en passade un marché dont la revente est faite d'avance à plus haut prix. Ges bonnes aubaines sont fréquentes dans les jours de bon femps, elles amorcent puissamment un capitaliste qui craignait de s'engager dans des affaires inconnues. Manquet-il de magasins ! ou lui vend avec la faculté d'enlever dans 45 jours et souvent la revente est faite le jour même. Ce fut ainsi qu’en 1808 sur les denrées coloniales, en 484 1 sur les grains et farines, on parvint à créer tant de menus tripotiers : la plupart des nobles, surtout en Hollande et en Belgique, se trouvèrent gorgés de denrées coloniales at moment de la baisse ; on les avait d’abord amorcés par des ricochets, bénéfices assurés qui aguerrissent le trembleur. À la Bourse comme aux banques de jeu on a des méthodes [ ] pour la recrue, très nécessaire en agiotage, car si le nombre des joueurs était petit, les coups fourrés, pièges et tricheries seraient promptement découverts et il deviendrait impossible de tenter et de mener à bonne fin de grandes opérations. Ainsi tout est lié dans le docte système de l'agiotage et la plus petite manœuvre, comme le ricochet, en servant à lever des recrues, prépare les voies aux grands [ ] de l’art, qui exigent une nombreuse cohue d’agiotage ; c'est le plus sûr moyen de masquer les trames et d'assurer les succès des meneurs.
Je me borne ici à préluder sur leur savoir-faire, il eùt fallu les signaler plus en détail ; montrer l’imbécillité du siècle qui les entoure de considération, l'étourderie de la législation qui les affranchit de tonte surveillance, les autorise à des manœuvres de conspiration ouverte, comme des syndicats d’affiliations, envois de courriers extraordinaires, etc., etc. Le peu que j'en dirai dans cette section doit suffire pour donner l'éveil, surtoutsion considère quedela chute des Bourses, Courtiers et attirails d'agiotage dépend l'établissement de l’entrepôt concurrent, qui doit doubler sans aucun impôt les revenus des gouverne ments et mettre un terme à tous les CéPOrUréS qui affligent l'industrie agricole et manufacturière.
(La suite prochainement.)