CHAPITRE IIL- APERÇU DU MÉCANISME DES BOURSES ET COURTIERS
En bonne méthode, il faudrait débuter par une définition de la Bourse, par une distinction des genres et espèces de Bourses ; mais puisque les critiques permettent à chacun sa méthode, je m'en tiendrai à la mienne qui est, dans tout sujet, de placer la pratique avant la théorie.
Je commence donc par mettre l'intrigue en action dans quelques tableaux à la suite desquels je donnerai la définition et la division des Bourses, Boursons et Boursettes, Boursillons et Boursillettes, dont je donnerai le classement circonstancié.
Ce serait être bien dupe que de juger la Bourse par les pompeuses relations qu'en donnent les journaux, lesquels en raisonnent comme un bon simple qui jugerait les clubistes sur leur étalage d'amour du peu-
ple. Ils ignorent ou ils feignent d'ignorer les menées secrètes des croupiers et limiers de Bourse qui causent les fluctuations et crises industrielles. lis nous donnent pour boussole politique les fables qu'un comité de tripotiers fait répandre chaque jour à la Bourse. À les en croire, tout agioteur est un oracle de sublimes conceptions. C'est avec de pareilles sornettes qu’on mène l'imbécile Civilisation. Il faut mépriser tous ces contes d'enfant si l’on veut acquérir de justes notions sur la Bourse et sur le courtage ; il faut entrer dans le détail de ses prouesses inconnues des badauds. C’est de quoi nous allons traiter.
Dire que les intrigues s’exercent à la Bourse en ordre simple, mixte et composé, ce serait déployer un appareil scientifique sur un sujet risible. Expliquons-nous familièrement. La Bourse a, comme le monde, ses trois classes d’intrigue, noble, bourgeoise et roturière.
4° L'intrigue roturière ou suballerne comprend le négoce de consommation, le commerce utile qui traite sagement, ne précipite rien, ne spécule pas, n'excède pas les besoins journaliers. C’est un négoce tâtonné que les spéculateurs appellent dédaigneusement le caroftage, ou le margoulinage, si c'est en détail. La description des intrigues des margoulins et carottiers serait dépourvue d'intérêt.
2 L'intrigue mixte ou genre à prétention est un engagement d'une ligue d'agioteurs contre la masse de ces carotteurs ou marchands et propriétaires benins qu'il s’agit de plumer par un coup de filet, par une râfle ou autre manœuvre déjà digne de mention honorable dans les gazettes.
3° L’intrigue transcendante ou noble est le choc de deux cabales d'agioteurs qui se livrent des batailles rangées et ravagent l'industrie, les uns par leurs victoires et leur fortune subite ; les autres par leur défaite et leur banqueroute, qui les enrichit autant que les vainqueurs ; le tout aux dépens du bon peuple et des gouvernements qu’on façonne à révérer ce tripot de Bourse dont le fisc est victime aussi bien que le peuple.
La première classe d’intrigues, je l'ai dit, n’est pas digne d’attention. Rien de plus insipide que les débats du négoce de consommation, la rhétorique des carotteurs de province : « Nous y gagnons si peu : » d'honneur nous n y gagnons rien à ce prix-là ; nous y.perdons, ah! » nous y perdons gros : mais nous ne travaillons pas pour gagner, ce » n'est que pour obliger nos amis, etc., » et autres phrases séduisantes qui constituent le bel art de la vente. Lorsque la Bourse est réduite à ce genre d'affaires, c'est le mauvais temps, le calme plat. Alors le négoce prend une assiette régulière, les prix varient très-rarement ; le manufacturier peut travailler en sûreté : les effets publics ont un crédit fixe, une valeur stable qui les fait rechercher ; enfin, dans ces jours de
DU MÉCANISME D'AGIOTAGE. 25 mauvais temps, la Bourse a peu d'activité, mais l’État et l'industrie productive sont florissants. Ce qui est, sans contredit, très-fâcheux pour les tripotiers et les Courtiers ou agents de change. Aussi les entend-on s’écrier en pareil cas : « C’est détestable ; voilà un mois que » la rente n’a pas changé de prix, que les denrées n’ont pas bougé ; il » faut monter un coup pour dégourdir tout ça. »
La deuxième classe d'intrigues, la mixte, s'établit quand des évènements ou des machinations quelconques donnent lieu à monter le coup et à organiser des fluctuations, quand les Courtiers peuvent dire : « Ça
s'éveille, » et stimuler les spéculateurs à entrer en campagne. Ce mouvement est déterminé par quelque ligue formée dans les capitales pour opérer sur les propriétaires et sur les commerçants vulgaires. Leurs magasins, caves et greniers sont arrhés et enlevés avant qu'ils ne sachent la hausse. Un propriétaire avait gardé Jong-temps ses grains et ses liquides que l’on dédaignait. Enfin, un Courtier de la clique vient Jui offrir du comptant et le juguler. Pressé par le besoin, il accepte et apprend deux jours après qu'on l’a mystifié, que la denrée vaut déjà 20 °/, de plus ; que tous les magasins sont achetés et mis en frèsbonnes mains, c'est-à-dire entre les mains de quelques sangsues des capitales, qui ont fait agir dans chaque Bourse de province des tripotiers et Courtiers affidés et qui, ayant les reins forts, beaucoup de capitaux, pourront nourrir la marchandise. Les agioteurs des grandes villes ne sont occupés qu'à coucher en joue les genres de denrées sur lesquels on peut faire ce coup de filet, et le généraliser par l'entremise des affiliés de province qui font chorus de râfle dans les Bourses et boursillons de leur district.
La 3° intrigue, la transcendante, a lieu quand des ligues d’agioteurs se livrent bataille, quand les denrées commencent à peser sur une coterie qui les a accaparées, et quand, par trop d'avidité, elle a manqué l'occasion de vendre et se trouve pressée par les échéances ; alors une autre coterie, instruite de la situation critique des détenteurs, prend l'offensive, les attaque en débâcle, organise un simulacre de baisse, fait vendre avec éclat et à vil prix de petites parties. Bientôt le désordre se met dans les rangs de la bande surchargée ; ses champions tombent à la file et se déterminent à faire Zessive au moyen d'une banqueroute qui suit de près. Leurs magasins, quoique donnés à bas prix, ne rentrent pas dans la circulation, ne vont pas alimenter les fabriques et la consommation ; ils retombent entre bonnes mains; ils sont rétrocédés à la ligue victorieuse qui a fait sauter la plus faible et qui donne aux vaincus du comptant que ceux-ci détournent pour frustrer les créanciers pincés dans la banqueroute. Après, l’on ouvre une nouvelle hausse par de savantes manœuvres que l'on fait prôner dans les gazettes. Tel est le bon femps qui
ruine l’industrie productive et enrichitles tripotiers dans tous les cas, ou par une vente à la hausse, ou par une banqueroute en cas de vente à la baisse. Quant aux Courtiers, îls gagnent indifféremment sur la hausse ou sur'la baisse, percevant sur toute mutation, comme les Bédouins qui pillent indifféremment amis ou ennemis.
Telles sont les trais attitudes principales de la Bourse. Etle est'‘tanguissante dans le 1° cas ; animée dans Île 2°; orageuse dans le 3°, qui est le bon temps.
Dans le #7 cas, on a peu besoin de Courtiers. Dès que les prix ont une assiette fixe, le fabricant sait où prendre les matières, il a le temps de visiter par lui-même les magasins, et le Courtier n’est écouté qu’à force d'intelligence pour trouver des marchés avantageux. Un tel état de choses est l’enfer des Courtiers et le paradis de l'honnête industrie.
Dans le 2° cas, le fabricant est alarmé par les enlèvements ; il a recours aux courtiers pour s’approvisionner au plus vite. Encore n'est-il servi que par les courtiers dédaignés de la ligue d’accapareurs, qui défend à ses agents d'informer les fabricants, ordonne de semer la terreur et de prouver que les matières vont manquer complètement.
Dans le 3° cas, les courtiers ne daignent pas entrer chez les consommateurs ; ils ne traitent plus qu'entre les hauts et puissants agioteurs, qui parfois sont de riches fabricants, cumulant alors manufacture et agiotage. Le Courtier, dans ce temps d'orage appelé bon femps, ne se borne pas à la simple provision, il obtient souvent de fortes dimes sur les coups fourrés de râfle ou de débâcle ; il en obtient sur les banqueroutes quand il a manœuvré savamment pour les préparer, et sur les
ventes judiciaires, qui sont des simagrées convenues d'avance et dont il tire double et triple provision pour la peine de signer.
Remarquons que l'entremise du Courtier devient précieuse en raïson de la malfaisance des intrigues. Les cliques d’agioteurs étant trop défiantes pour s’aborder franchement , elles ont besoin de traiter par des facteurs. dépositaires de leur secret ou dupes de leurs feintes ; en traitant sans courtier, une ligue d’agioteurs s’exposerait à mettre à découvert ses vues et son plan, qui ne sont point décelés par l'entremise du Courtier. Celui-ci a la faculté de donner chaque proposition comme effet de son avidité, de son aptitude à engager l'affaire. Sous ce rapport, il peut être désavoué des deux parties; il peut kes servir et engréner fa négociation sans compromettre le secret d'aucun des deux. C’est pourquoi les grands brasseurs d’affaires n’opèrent jamais que par courtiers. N'y eüt-il qu’une rue à traverser pour un achat d'un million, l'on envoie le Courtier qui gagne 40,000 francs pour sa peine de traverser la rue et de donner une carte d’arrhes; si le spéculateur y allait lui-même, ñf donnerait l’éveil, on se douterait du coup de filet, on lui surferait de
B°/o, @t il perdrait 50,000 francs pour n'avoir pas su en sacrifier 40,000.
J'ai dû entrer dans ces détails pour faire comprendre que toute régularité dans la marche de l’industrie privant le courtier des bénéfices attachés aux grands bouleversements, il est intéressé à créer le désordre, il est nécessairement provocateur à l'agiotage. L'organisation de ce fléau est le but des menées secrètes. et des correspondances d'affiliation entre courtiers. C'est une. classe essentiellement perturbatrice, comme les clubs, et l’on peut juger par là : 4° de l’ineptie des villes qui ont demandé une Bourse de courtage, qu'heureusement elles n’ont pas pu organiser ; 9° de la duperie des écrivains qui ne voient de la Bourse que l'écorce, prôuent emphatiquemené toutes ses [ ]; 3° de la duperie des gouvernements qui font élever des palais du commerce pour y rassembler pompeusement ces hordes, voraces par état, conspirant coatre l’auterité et contre l’honnète industrie.