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CHAPITRE PREMIER

PROLÉGOMÈNES SUR LA MÉTHODE MIXTE, OU JUGEMENT CONDITIONNEL EN ATTRACTION. — APPLICATION A LA RELIGION.

L'état révolutionnaire qui. a si long-temps affligé le monde policé a dû rendre les autorités défiantes et promptes à suspecter sans examen. Plusieurs pourraient croire que la Théorie de l’Attraction a quelque rapport avec ces chimères funestes qu ‘avait accréditées la philosophie, et sur ce vague soupçon la nouvelle science risquerait d'être contrariée dans son apparition, surtout dans les pays d’inquisition comme l’Espagne.. Heureusement il existe un moyen de la concilier avec tous les dogmes qui régissent la Civilisation. Ce moyen est la méthode mixte dont je vais parler.

Jusqu'ici j'ai présenté la théorie de l’Attraction comme incompatible avec la superstition et la philosophie. Maintenant si je la mets en rapport avec ces deux sciences, on m'accusera d'agir en caméléon, de souffler le chaud et le froid. Je suis loin de ce rôle, mais d’autres pourront le prendre et s’en faire un titre en plagiat. C’est pourquoi je dois faire connaître cette méthode mixte, que je ne veux point adopter, quoique je la reconnaisse plus insinuante que la mienne.

Préludons par un exemple. Quand il sera prouvé que l'humanité entière va jouir d’une extrême opulence, que l'homme le plus pauvre, l'indigent actuel, aura place à des tables servies somptueusement, et qu'il faudra s’évertuer à consommer beaucoup par les raffinements gastronomiques, à défaut de quoi l’on serait obligé de jeter une grande masse de produits aux égouts et outrager la Providence par une telle déperdition de ses présents, comment pourra-t-on faire concorder un tel ordre de choses avec la Philosophie et la Religion actuelles qui prè-

chent la. sobriété, la modération et rangent la gourmandise. parmi les vices ? On les conciliera en sens relatif et temporaire. La Philosophie et la Religion pourront dire : « Tant que nous avons ignoré le mécanisme sotial qui élève les peuples à l'extrême opulence, il a été indispensable

de les façonner à une sobriété d'autant plus nécessaire que souvent ils manquaient de pain. Ce dogme était donc le plus sage possible pour la Civilisation, et nous avons dù en faire une base de système religieux et moral. Aujourd'hui que la théorie d’Attraction passionnelle est découverte, éprouvée, et qu'elle va établir l'abondance, nous nous y rallions volontiers ; mais tout en abandonnant le dogme de sobriété, nous prétendons qu'il a été judicieux jusqu'ici, en sens relatif et temporaire, c'est-à-dire jusqu’à la révélation du mécanisme social qui peut établir l'abondance permanente et utiliser la gourmandise. »

Toutes les doctrines, sous ce rapport d'appiication temporaire, toutes les doctrines religieuses et philosophiques deviennent compatibles avec l’Attraction. Malgré leur apparente contrariété, elles sont également sages les unes et les autres, de même qu'un médecin n’est pas en contradiction avec lui-même lorsqu'il ordonne de se bien fourrer en janvier et de se vêtir légèrement en juillet ; il opine temporairement pour l’un et l'autre cas. C’est une contradiction relative à des situations différentes et judicieuse en deux sens opposés.

L’Attraction peut de même s’accorder avec tous les dogmes civilisés, sauf la distinction du régime temporaire et limité à la durée de la Civilisation. Envisagée sous ce point de vue, la nouvelle science ne pourra offusquer aucun parti, malgré sa contrariété avec les opinions reçues. Il en sera comme de la découverte de l'Amérique ; elle heurtait tous les partis; Religion, Philosophie, tout s'était réuni pour excommunier et baffouer Christophe Colomb avant son succès, mais au retour de la découverte il fut prôné par ceux mêmes qui l'avaient persécuté. La cour de Rome, lorsqu'elle vit arriver les sauvages d'Haïti et les blocs d’or, cessa de faire valoir l'autorité du Saint-Esprit et des saints pères qui condamnaient l’opinion d’un nouveau continent. Cette cour pouvait alors justifier en sens mixte sa conduite antérieure et dire : « Il m'a convenu , pour comprimer les novateurs intrigants ou pour tel autre motif, de réprouver l'hypothèse d'un nouveau continent jusqu'à ce qu'elle füt démontrée par le fait : aujourd'hui que son existence avérée ne prête plus aux intrigues dangereuses, il me convient d'y souscrire, et j'ai toujours eu l'intention secrète de me rendre aux vérités démontrées; mais je devais, pour déjouer d'avance les agitateurs, condamner toutes les vérités douteuses qui devenaient entre leurs mains des leviers d’insubordination. Les deux opinions ont eu pour moi des convenances temporaires et successives ; je ne me contredis point en les adoptant tour à tour, selon qu’elles cadrent avec ma sage précaution de prévenir les troubles et de ne m’attacher qu'au bien-être des peuples. »

Ainsi, chaque dogme de l’Attraction peut s’accommoder avec les

dogmes civilisés sous le rapport des convenances temporaires. D'après cela plus d’un lecteur pensera que j'aurais dû adopter dans l'exposé de la nouvelle doctrine ce mode conciliant, ou sens mixte, qui ne heurte personne et qui est le plus propre à faire goûter les idées neuves, les inventions ; mais je ne saurais m’habituer à ce genre amphibie. Je craindrais en outre qu'il ne donnâf prise au plagiat. Je ne pourrais pas écrire sur ce ton deux chapitres de suite. Assez d’autres l’adopteront, il ne manque pas de caméléons qui entendent l’art de la flatterie et qui accommoderont toute l’Attraction au mode mixte ; elle s’y prête en tout sens, principalement sous le rapport de la fausseté harmonique dont j'ai parlé et dont on pourra s'appuyer ponr pallier toutes les infamies civilisées.

Dieu, qui n'omet aucune précaution, a dù prévoir que la théorie de son code passionnel exposée toute nue pourrait déplaire à quelques civilisés puissants qui croient que le riche ne peut pas être heureux sans que le peuple souffre, et qui s’alarment à l'idée du bonheur du peuple. Dieu a dû nous ménager les moyens de présenter le code divin sans alarmer les préjugés des grands, ni l’orgueil des savants qui ne demandent qu'à sauver l'honneur de la science. Ils consentiraient au bonheur des peuples si l’on voulait leur prouver qu'il est le fruit de leurs 400,000 voiumes auxquels il est facile d’accommoder l’Attraction en sens relatif et temporaire. Il en est de même des écrits des Pères de l'Église qui sont, comme ceux des philosophes, des lames à deux tranchants et se prêtent merveilleusement au double emploi. L'on a fort bien observé que l'Évangile sert les vues de tous les partis ; aussi les démagogues s’en réclamaient-ils fréquemment.

Passons aux applications des dogmes religieux et philosophiques, à ceux de l'attraction sous le rapport temporaire. Je choisis en pré-ceptes religieux la proscription des sept péchés capitaux, qui deviennent autant de qualités requises dans l’Harmonie : 1° l’orgueil est d’absolue nécessité pour exciter chaque Tourbillon [ou phalange] au plus grand luxe dans ses édifices et ses cultures, et au maintien des coutumes qui lui assurent l'intervention dans le régime administratif du globe ; ® l'avarice y devient une manie précieuse qui ne peut coopérer qu'au bien général : j'en ai donné la démonstration ; 3° la luxure y trouve des emplois de la plus haute utilité, je les aï décrits en traitant de la cour d'amour, et j'en parlerai plus amplement dans la section pivotale ; 4° l'envie y devient le germe de l’émulation générale, qui s'éteindrait dans un Tourbillon peu jaloux des succès de ses voisins ; 5° la gourmandise est dans ce nouvel ordre la base de la sagesse et de l'éducation, la première passion à éveiller chez les enfants et attiser chez les pères ; 6° la colère, c'est-à-dire colère honorable ou irri-

at LA PHALANGE.

tabilité sur le peint: d'honneur et sur l'exécution régulière des travanx; upatelle-coière: est:grandement utile: dans. l'Harmerie où l'on ne doït escuser aucune faute. industrielle ni aucuu passe-droit. qui offenserait la fierté naturelle aux peuples libres ; 7°'la paresse ou attraction est le plus précieux des sept. péchés ; car on-n'estipas paresseux pour Îe plaisir de ne rien:faire, mais pour éviter les oecupations fastidieuses'; un paresseux est très-empressé de.coanir' auxifestins, aux spectacles et:à tous-les plaisirs : or, comme tout est plaisir dans les travaux de l'Hhrmomie, on -estimera très-précieux les caractèresdits paresseux, qui haïesent le travail civilisé et, ne se livrant:qu'au plaïsir, sont les plus aptesiaa mécanisme d'Harmemie, où:tout n'offre qu'une succession de plaisirs. Ainsi, la première qualité requise dans les candidats sera l'inclination aux sept: péchés capitaux, gourmandise, paresse, concupiscence, orgueil, amour des-voluptés'et des richesses, etc., etc. Voilà ce qu'on exigera de tout récipiendaire.

Plus ces dogmes semblent contraires aux maximes de la Religion, plus il est facile de les concilier avec elle, tant. il est vrai que les extrêmes se touchent. Le culte mythologique était licencieux, et pourtant il eût été très-diflicile de l’accommoder avec les dogmes précédents qu’on va voir pleinement compatibles avee le catholicisme.

En effet, supposons que les peuples antérieurs à la naissance du catholicisme, que les Grecs eussent pu entrer en colloque avec Dieu sur les destinées, et qu'après l'exposé du‘tableau ils lui eussent parlé en ces termes : « Tu nous apprends qu'il peut exister sur terre des sociétés supérieures à la nôtre, que nous pouvons passer à la 6°, Garantisme, à la 7°, Séries composées, à la 8°, Harmonie simple; mais en vertu dulibre arbitre que tu nous accordes, nous optons pour la Civilisation et y voulons rester. Daigne nous enseigner quelle est la religion la plus convenable à l’ordre civilisé. » — Dieu leur aurait répondu : « Puisque vous préférez la période malheureuse et diamétralement opposée à l'Harmonie, organisez par analogie une religion qui soit en contraste régulier avec celle de l’'Harmonie. On y professe le culte des voluptés, choisissez le culte des privations, et ce sera le mieux assorti à votre société civilisée qui, étant. un abîme de privations toujours croissantes, doit adopter le système religieux le plus propre à familiariser ses peuples avec les souffrances. Votre culte mythelogique a été bon pour une Civilisation naissante amie des voluptés, il excitait les esprits à en cher: cher le calcul régulier, le développementien séries passionnelles ; mais du moment où:la Civihsation:s’enracine et. tend à se prolonger indéfimiment, ce genre de culte Jui. deviendrait très-pernicieux: à mesure qu'elle avanoerait en luxe:et en industrie. Le peuple; toujours indigent tant qu'il.est eivilisé, sera d'autant-plus rongé de-désirsique vous aures

fait plus de-progrès dans le luxe-et qu’on lui étatera plus le jouissatices refusées à sa misère. Il convient donc d’assoupir-ses désirs par-une religion austère, ‘ennemie des voluptés dont Rs nrhn eme provoquerdit l'aiguiHon sans tes satisfaire. »

“Tel serait le conseil de la Divinité. Les civilisés s’y sont-conformés'en adoptant le catholicisme qui'aura dans la postérité le titre honorable de culle nalurel inverse-parce qu'il offre dans tous ses détails la contre-partie du culte naturel direct.

Quoiqu'il soit la religion la mieux adaptée à une Civilisation avancée,

il y a produit parfois de granüs désordres par effets de vices administratifs , qui ne sont pas propriétés inhérentes à cette religion, car on en voit nattre.des effets très-opposés. En Espagne et Portugal elle engendre l'inertie, en Lombardie et Belgique elle s'allie avec la perfection industrielle ; d'où il est évident que Finertie de certains ‘peuples, dont on aceuse la religion catholique, est résultat de vicieuse administration : rien ne le prouve mieux que la comparaison des deux états de Rome et de Toscane si différents en industrie, quoique identiques en religion.

Un reproche plus grave adressé au Catholicisme est celui d'obseurantisme. Il a persécuté les physiciens , tes navigateurs , :les anatomistes et {ous ceux qui s'occupaient de sciences utiles ; c'était encore un effet de vice administratif, ear denos jours la religion, même dans son état prospère en 1788, nesongeaif point à persécuter les savants utiles. À la vérité elle poursuivait les philosophes, les auteurs des quatre sciences-ineertaines; .avait-elle tort? Non sans doute. Il est maintenant assez démontré. que ces quatre sciences poussent les peuples à la sédition , les financiers à la conçussion; et qu'en dépit de leurs masques philantropiques elles ne sont que malfaisantes. Il est donc nécessaire qu’une religion adaptée aux convenances civilisées soit en guerre avec ces quatre scienœæs toujours prètes à égarer les peuples, et c’est une propriété trèsutile dansle eatholicisme. A la vérité il en abusé dans des siècles peu élairés , il a-poursuivi les savants utiles comme Galilée; c'était.l'abus d'un bon principe, vice administratif, mollesse des gouvernements qui ne’savaient pas contenir chaque classe dans de justes limites. Les prètres catholiques sent hommes et enclins à l’empiètement, mais leur religion n'est pas motos la plus convenable à l’ordre civilisé, malgré les écarts où L'entrainent ses prérogatives trop ‘étemdues'et dont j'aurai moi-même à marplaindre, car ils ne-manqueront pas au premier abord dés me cenfondre avecilestphüosophes.

. En résumé, œætte religion trouvera une foule de triomphes dans ila doctrine de l’Attraction, — d’abord Fapologie de tous ses dogmes austères dont la. convenance temporaire sera plemement démontrée, —ensuite Eapologie de son obscurantisme; dont l'utilité déjà: reconnucipar

les bévues des philosophes, sera encore mieux constatée par l'opposition du code divin avec les méthodes philosophiques. A ces triomphes dogmatiques se joindra celui des augures. Le Catholicisme a pronostiqué son extension future par toute la terre; il y règnera de fait par la. religion naturelle directe, avec laquelle il est identique en application temporaire : car, le culte naturel direct ou religion des voluptés doit se transformer en naturel inverse ou religion des austérités pour s'appliquer à la société opposée à l'Harmonie.

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