‹ Manuscrits de FourierChapitre 51 sur 134 · TOME IX · texte numérisé non relu

TOME IX

mais en me démasquant trop tôt j'aurais perdu le fruit de mon {ravestissement. Il me convenait de rester âne à leurs veux pendant une année au moins. Après ce délai il cût éfé trop tard pour riposter sur des facétiee oubliées. Aujourd'hui que je publie une seconde annonce, je puis lever le masque au sujet de la première ; c'est à mon tour de badiner les plaisants, de rendre à chacun selon ses œuvres et de prou-

* ver que dans cette affaire « le plus âne de tous n'est pas celui qu’on

pense. »

Comment ces beaux esprits n’ont-ils pas reconnu par le seul titre, Théorie des 4 mouvements, que le livre était une parodie publiée avant la pièce, que je spéculais sur leur manie de railler en leur jetant cet os à ronger et que je fafsais usage d'une ruse bien connue depuis Brutus jusqu’à la fausse Agnès, c’est de contrefaire l'idiot, le piais ou le visionnaire, pour se tirer d’an mauvais pas, et que le livre n'avait de bizarre que l'écorce, chose si vraie que les détracteurs n’ont

pas osé en transcrire uw seul argument et se sont coupés, confondus

eux-mêmes en m'accusant de démence et avouant dans la mème feuille que mes raisonnements sont si bien faits, si bien suivis, elc.?

Il suffit donc d'uné mascarade littéraire pour mettre en défaut ces Parisiens si subtils, à ce qu'ils disent. Comment n’ont-ils pas reconnu que l’auteur des 4 mouvements était la cruche qui craint de heurter le pot de fer. Je m'étais affublé d'un travestissement pour sonder le terrain. J'avais choisi le déguisement le plus connu, celui d'Arlequin. J'avais fait un livre cousu dv’ toutes pièces; bizarre, de diverses couleurs et divers tons. Quelques-uns me disaient au sujet de ce livre: « Vous avez des passages dé grande force, puis tout-à-coup vous tombez bien bas. » Oui, selon les matières dont je traitais; quand j'osais prendre le franc-parlér, j'étais fier grave, bien éompassé. Quand la discussion devenait épineuse, comme au sujet du: mariage, je tombais à dessein, je me cachais sous un masque de grivoiserie, de paradoxe affecté, enfia j j ‘’umitais l'habit d' ATeQUER qui passe tout-à-coup du rouge au gris, du jaune au bleu.

Depuis cette annonce j'ai gardé le silence jusqu'à ce que le temps m eût fait raison ges plaisants. Quel a été le dupé dans cette-affaire, ou de moi ou du siècle ?-a-t-on depuis 4808 fait de grands pas vers le bonheur ? La Civilisation tant.en Europe qu'en Amérique a-t-elle coulé des jours tissus de fleurs? Quelle différence pour elle si elle-eût accepté et éprouvé sur un village la théorie que je lui offrais en 4808! Dès-4809 on aurait vu cesser les gugrres.par toute la terre; on aurait procédé à l'organisation de l'Unité universelle qui aurait été pleinément aehevée en 4813. Le fondateur. (je-suppose, que. c'eùt été. le monarque de France) aurait vu dès l’an 4812 toutes les- nations du globe députer un

congrès dans sa capitale pour l’élever au trône de l’unité universelle, et l'Angleterre, dès cette époque, lui aurait remis ses escadres sur estiwetion pour être employées au service unitaire. La perspective d'un tel résultat ne valait-elle pas l'examen et l'épreuve d'une découverte gratutement offerte, et si l'on veut faire le parallèle de ce bonheur manqué avec le sort dont jouit à présent la Civilisation, ne convieadra-t-on pas que la raillerie a été payée cher et que c’est jouer trop gros jeu que de persifler avant de la connaître une chose d'aussi haute importance que h théorie de l'unité universelle ?

« Îl est vrai, dira-t-on, mais votre prospectus ou volume d’annonce était si bizarre qu’il était impossible d'y ajouter confiance. » Voilà sur quoi je vais contester, et le débat est facile à juger. Si cette bizarrerie éait naturelle, c'était un titre, un heureux augure en faveur de la déœuverte annoncée. On sait que les esprits bizarres et originaux ont la propriété de découvrir ce que les savants ont manqué et qu’en fait de découvertes il y a plus de ressourees et de moyens dans une tête bizarre que dans celle de vingt académiciens pétris de méthode, et qui ne savent que se traîner dans les sentiers connus, sans jamais concevoir une idée heureuse et hardie. Il était donc fort indifférent que mon prospeclus manquât de méthode, puisqu'on y voyait des indices péremptoires

d'une grande découverte. Ge prospectus se recommandait par sa bizar-

rerle même, et si je démontre aujourd’hui que cette bizarrerie, qui à k vérité m'est naturelle, était dans cette occasion, affectée poussée à l'excès dès le titre, qu’eilé était une ruse pour sonder le siècle et tendre un piège à quelques malins, on avouera que le livre était bien moins bizarre que les. juges n’étaient sots de ne pas y voir une mascarade régulière et conseillée par la prudence. Ainsi, que ma bizarrerie soit naturelle ou simulée, voilà mes juges convaincus de softise dans l’un et l’autre cas, et voilà un siècle dupé, privé de la plus importante découverte, pour s'être fié au jugement de quelques beaux esprits pétris de mauvaise foi, de malignité et de préjugés. C'est ce que je leur prouverai dans le cours de ce prologue où je vais expliquer la mascarade des # mouvements.

Les découvertes, les vérités nenves ne peuvent s'établir que sur la ruine de quelque préjugé: or, est reconnu que les civilisés, savants comme ignorants, sont incapables de raisonner quand on heurte leurs

préjugés : quelque énorme avantage qu'on leur fasse entrevoir, ils sont

sourds à toute nouveauté qui va contre les préjugés.

Colomb, en leur proposant d'aller chercher le nouveau continent, servait en tous sens leurs intérèts ; il servait l'avidité des Génois ses compatriotes, et pourtant les Génois le conspuaient, le bannissaient. {| ser-

vait les vues ambitieuses du pape en lui faisant entrevoir l'extension du christianisme dans un nouveau monde, et pourtant le pape l’excommuniait, le persécutait. Tels sont les civilisés quand on offense un de leurs préjugés. Ils croyaient d’après le Saint-Esprit que la terre était plate et l'Océan sans bornes. Colomb, qui contredisait ces absurdités, devenait un monstre à leurs yeux en dépit des avantages que leur présentait son expédition. Il faut donc qu'un inventeur se sente bien puissant, bien protégé, pour oser aftaquer les préjugés dominants, puisqu’on ne lui tient compte ni des fléaux qu'il détruira, ni des biens qu'il

]. Quand il est sans fortune ni protection, quelle serait sa folie de produire inconsidérément une découverte qui offense un préjugé ? C’est bien pis, s’il en offense plusieurs, et les plus enracinés qui existent. Tel est le cas où je me trouve. Il fallait pour publier ma théorie de mécanique des passions et d'unité universelle que je heurtasse de front le plus puissant des préjugés. Vainement aurais-je représenté aux Français que ma découverte allait devenir pour eux comme pour le genre humain une mine de [ ]. À commencer par le souverain qui y gagnait le trône de l'Unité par un essai sur un village, un autre bénéfice qui eût été particulier aux Français, c'est que si leur souverain

se fût établi, par cet essai, fondateur, et par suite monarque de l'unité’

sphérique, il avait des moyens infaillibles de faire adopter la langue française pour langage unitaire provisoire ; c’est-à-dire langue de communication générale du globe jusqu'à la formation d’un langage régulier qui ne pourrait pas être composé avant quatre siècles; dans ce cas, toute famille pauvre qui parlerait bien le français et le langage provisoire trouverait une fortune assurée hors de France, parce que dans tous les cantons du globe, surtout dans les plus éloignés, on serait très empressé de posséder une famille parlant et prononçant bien le langage de communication , et propre à former par sa société les habitants à ce langage devenu nécessaire. En quelque pays qu’une telle famille voulût se transporter, elle verrait chaque contrée se disputer par des offres brillantes l'avantage de la fixer.

Cet [ ] eût été une source de fortune subite pour les Français du centre et surtout pour les Parisiens.

Mais cette théorie d'unité, qui allait assurer la paix perpétuelle et le bonheur à tout le genre humain, ne pouvait être publiée qu'aux dépens de 3 préjugés tout puissants. L'un est l'esprit mercantile ou respect du trafic mensonger et arbitraire, qui n’est point le mode d'échange régulier, mais qu’on révère parce qu’il est le seul mode connu. L'autre est la contrainte amoureuse ou mariage, qui n’est point non plus le mode d'union régulière, mais qu’on révère comme le commerce mensonger, faute de connaître un autre procédé.

Je n’étais point gèné quant à l'attaque du commerce qui n’est point le pot de fer, et qui d’ailleurs est secrètement haï de tous les gouvernements continentaux depuis qu’il a abouti par ses illusions à les réduire en servitude industrielle sous le monopole anglais. La Civilisation entière est évidemment dupe du système commercial, et il n’y avait aucun risque à lui rompre en visière. Aussi m’expliquais- je franchement dans la 3° partie du Prospectus, où je préludais à cette attaque. Les plaisants n’ont dit mot de cette 3° partie, où je leur prouvais que lorsqu'il me platt, je ne suis pas plus bizarre qu'un autre et que je puis attendre de pied ferme les sophistes et les beaux-esprits. Dans la 2° partie , où je préludais à l’attaque du mariage, il fallait prendre des précautions et ne pas jouer à jeu découvert, sonder l'opinion sans offenser les autorités civiles et religieuses qui protègent nécessairement le mariage. C'est pourquoi, après avoir pris dans le début un ton de visionnaire scientifique , je glissais la 2° partie comme vision érotique, facétie grivoise et gastronomique. Je savais qu'on ne poursuit les visionnaires d'aucune espèce ; il était donc très- prudent , en dépit des railleurs , de prendre ce masque de visionnaire pour n'offenser personne dans une entreprise aussi délicate que l'attaque du mariage, et au moyen de mon travestissement je faisais, comme le bouffon de la cour, passer de grosses vérités qui n’eussent pas été recevables de toute autre manière. Voilà le secret du petit prospectus de 450 pages. Je savais bien que le seul nom de prospectus donné à un ample volume suffirait pour lancer les railleurs sur la [ J. Aussi m'étais-je étudié à choisir un titre bien bizarre, quoique- régulier, et l’imprimeur en était ébahi et me disait d'un air stupéfait : «a Théorie des à mouvements!!! Mais !!1»—Quoi ? Mais! Cela vous semble bizarre ? lui disais-je, tant mieux , il faut que cela soit ainsi, vous en saurez quelque jour la cause. » Je craignais encore que le plaisant titre ne manquât son but, et jy ajoutai après coup une petite introduction bien pédantesque pour prévenir l'effet du discours préliminaire qu’on avait, sur l'épreuve, trouvé sagement écrit. Cet éloge ne faisait point mon compte ; il fal- Jait que d'emblée on criät fortement au visionnaire : tel fut le [ ] de l'introduction ajoutée. Cette brochette suffit pour attraper un étourneau des Alpes, le journaliste de Grenoble, qui vint engluer ses ailes sur cette première page. Pour un Dauphinois, ce n’était pas avoir le coup d'œil fin, et cela ne soutient pas le renom du pays.

J'ai recueilli de cet essai des renseignements précieux et qui m'ont prouvé que j'aurais été bien dupe de livrer débonnairement ma Théorie d'unité sans avoir sondé les malins par la mascarade des & more. ments. J'ai reconnu que ces philosophes qui crient à l'intolérance csctre

les prêtres et les administrateurs , sont eux-mêmes les gens les plus intolérants du monde sur tout ce qui menace leurs systèmes, et s'ils ne persécutent pas, c'est qu'ils ne le peuvent pas.

Lls sont réduits à la raillerie ; c’est tout le contenu de leur arsenal ; ‘ mais chez un peuple enclin comme le Français à railler avant d'examiser, les philosophes ont des moyens de ralentir et tratner en longueur l'examen d’une théorie nouvelle en la criblant d’abord de sarcasmes, puis en manœuvran{ secrètement pour en empècher l'épreuve. Comme la mienne renverse de fond en comble leurs trois sciences, politique, morale , économique , et réduit la quatrième, la métaphysique, à très-peu de chose , ils auraient fait jouer contre moi tous leurs ressorts et auraient parfaitement réussi à différer, peut-être à 20 et 30 ans, l'épreuve de la mécanique de passions sur une bourgade. Colomb essuya 7 ans de tribulations avant d'obtenir une épreuve bien plus facile , l'envoi d’un petit vaisseau. Encore son siècle était-il moins détracteur que le nôtre. Colomb avait en outre le temps d'aller solliciter les cours étrangères : moi je suis obligé de rester dans mon pays pour y vivre de mon travail. Aussi, toutes chances balancées, j’ai pour le moins 4 fois autant d'entraves et de lenteurs à essuver, et je dois m’attendre à 20 ou 30 ans de chicane et de délai avant l'épreuve. Or, je ne veux pas travailler uniquement pour ceux qui viendront après moi, ni préparer une pâture aux plagiaires qui, après ma mort, réveilleraient ma théorie, sauraient la dénaturer, la reproduire sous d'autres couleurs , s’en attribuer l'honneur, et me faire passer pour un larron qui avait trouvé des mémoires perdus. On connatt ces ruses littéraires , je n’en serai pas dupe, non plus que des malices de la cabale philosophique, et comme il faut être méchant avec les méchants, j'ai pris mes mesures pour faire pièce à la philosophie et au siècle qui se laisse conduire par elle, malgré les fredaines récentes qu’elle a commises et qui auraient dù désabuser tous les esprits. Voici le plan que j'avais adopté poar jouer les [ ].

Dans trois annonces dont ce volume forme la seconde, je ferai entrevoir progressivement des parcelles de la théorie des passions, que je ne livrerai point. Je donnerai seulement quelques notions subalternes de l’ordre mixte qui n’est qu'acheminement à l'Unité. Ces dispositions seront examinées ct éprouvées après ma mort, époque où cessent les [ ] des envieux. Le fruit qu'on en recueillera stimulera les recherches : on commencera à se désoler d'avoir manqué une théorie, que j'offrais, qu'il sera impossible de retrouver en système général. On maudira les beaux-esprits de Paris qui auront commis la maladresse de raïller le calcul de l'unité avant de le connaître. On feuilletera mes trois annonces pour y découvrir quelques dispositions ; on

s'évertucra a aes épreuves , et au lieu d'une on en fera peut-être successivement cent et mille sur des bourgades. On ne parviendra que lentement à découvrir l'ordonnance générale du mécanisme unitaire, ct le laps de temps qu'auront coûté les épreuves, suflira pour que la génération présente et toute la suivante en soient privées et se répandent en malédictions contre les philosophes de Paris qui leur auront valu cette privation. Enfin , lorsqu'on aura pleinement déterminé tous les détails de la mécanique de passions , on reconnaitra à diverses phrases énig-! matiques de mes annonces que j'en tenais complètement le système; . mon triomphe et ma gloire seront aussi complets après ma mort que si l'essai avait été fait de mon vivant. J'aurai eu l'avantage pendant ma vie de narguer la malignité française et d'en punir la génération présente et la suivante par une exclusion de l'unité universelle et par une prolongation des calamités civilisées au moment où elles sont le plus effrovables, et où j'aurai pu subitement les terminer. L'arrêt peut sembler rigoureux , mais lorsqu'on tend une planche à un naufragé et qu’au lieu de la saisir il crie des injures à qui veut le sauver, qu'’a-t-on à faire, sinon retirer la planche et lui dire : Vas-t'en, coquin, au fond de l'eau, puisque tu insultes celui qui vient à ton secours ! C’est ainsi que je traite la Civilisation. Maintenant elle peut plaisanter à son aise sur l'annonce de ma découverte, je n'en serai pas plus ému que je ne l'ai été des impertinences de 1808, auxquelles je ne daignai pas répondre, ctje me bornerai à dire aux continentaux ce qu'on dit au bouc dans le puits : Tâche de t'en tirer et fais tous tes efforts. Qu'ils essaient de se tirer sans moi du trébuchet du monopole insulaire, du bourbier politique où est tombé la Civilisation, qu'elle se recommande à ses beaux-esprits, toujours féconds en verbiages, stériles en découvertes , et qu'elle se rappelle que leur orgueil coûte chaque année et coûtera peut-être longtemps encore un million de têtes à l'humanité par le seul fléau de la guerre, qui n’est qu’une des nombreuses calamités dont Ja terre serait déjà purgée s’il eût plu, en 4808, à la cabale philosophique de la faire cesser.

Nous sommes, dit-on , le siècle des esprits forts. Je voulais dans ma première annonce éprouver s’il se trouverait quelques têtes assez fortes pour entendre la théorie des développements et emplois de l'a. mour. Quoique je me cachasse sous un masque de grivoiserie, j'avais suffisamment rassuré les consciences timorées, en faisant observer que le libre amour ne serait pas .de nécessité absolue dans le début de l'ordre combiné; qu'on pourrait maintenir la contrainte du mariage, qui tomberait d'elle-même, s'éteindrait insensiblement sous les générations suivantes, Une telle { ] ménageait suffisamment les préjugés.

D'ailleurs je ne présentais le libre amour que comme [ ] d'harmonie sociale et d’accroissement de richesse, et de plus comme moyen de s'assurer de cette fidélité qui ne peut pas être générale et qu'il faut donc chercher partiellement, puisqu'elle est inapplicable collectivement. Or, l'effet du libre amour et des coutumes qu’entraîne le libre amour, serait d'assurer la fidélité de quelques femmes et constater la vraie souche de tous les enfants. C’est à quoi l’on n’aboutit, ni avec les liens du mariage, qui laissent plus ou moins d'incertitude sur la paternité , ni par les vexations du sérail, plus odieux mais moins inconséquent que

Je mariage. J'ai reconnu que nos philosophes sont trop [ ]pour raisonner sur un tel sujet. Ce sont des caffards politiques incapables d'[ ] avec l'étude des vues de la nature.

J'aurais pu mutiler,tronquer ma théorie pour l'accommoder aux petitesses d’un siècle qui ne veut pas entendre parler des lois de la nature sur l'amour; on m'a même observé que j'aurais fait sagement de prendre ce parti, sauf à produire ensuite la théorie complète, après que j'en aurais fait d’abordadmettre les branches relativesà l’industrie qui est l’objet important. Mais dans l’ordre combiné le mécanisme industriel s'allie en

|toutsens au mécanisme amoureux. L'amour n’y est pluscomme chez nous une récréation qui détourne du travail; il est au contraire l'âme et le véhicule, le ressort principal de tous les travaux et de toute l’attraction industrielle. Lorsque j'ai avancé que celui qui possède aujourd'hui dix mille francs de rente, pourra dans l’ordre combiné mener le même train de vie, quant au matériel, table, carosse, etc., que s’il possédait quarante mille francs de rente en Civilisation , j'ai établi le compte sur les béné-" fices que produit le libre amour. Si on le retranche de la mécanique de passions , le bénéfice est considérablement réduit et ne s'élève qu'au double de celui de l’ordre civilisé. En outre, le système de l'attraction se trouve semé de lacunes, et le travail sujet dans certaines branches au commandement. Dès lors, ma théorie publiée avec ces retranchements ne serait plus qu’un avorton, qu'une monstruosité. Lorsqu'on me con— seille de la mutiler ainsi pour l’accommoder aux petitesses du siècle , c'est comme si l'on eût conseillé à Praxitèle de mutiler sa Vénus, et qu'on lai eût dit : « Elle est trop belle, elle produira des effets contraires à la morale, il faut l’estropier, la défigurer pour la rendre admissible. Prenez le ciseau et à grands coups rompez-lui une jambe , cassez-lui un bras, pochez-lui un œil, coupez-lui une oreille pour la rendre digne des phi- Josophes.» Praxitèle aurait répondu : « Je casserais plutôt les bras à tous les philosophes que de les casser à ma Vénus : s'ils ne savent pas l'ap— précier, je l'ensevelirai au lieu de la mutiler.» Telle est la réponse que je fais au 49° siècle qui me conseille de morceler ma théorie d'attraction , en retrancher l'amour et y faufiler le mariage, le mensonge, etc., pour

l'accommoder aux caffarderies des philosophes. Que la philosophie aille au fond de l'enfer d'où elle est sortie; quant à moi, j'ensevelirai cent fois ma théorie , plutôt que d'en retrancher une syllabe pour plaire à cette clique malfaisante, et au siècle assez imbécile pour se laisser diriger par elle après avoir si bien appris à la connattre.

Tout abattue qu'elle paraît, elle est encore toute puissante. Semblable à saint Bernard qui dirigeait la politique en paraissant s’isoler du monde, la philosophie dirige tout ce qui touche à l'opinion, sans affecter aucune influence, et la véritable cause des railleries que m’adressent les journaux de Paris sur ma première annonce, c’est qu'elle était offensante pour la philosophie dont elle annonçait la ruine prochaine.

Il est dans chaque siècle des cabales dominantes qui veulent que tous genoux fléchissent devant leurs dogmes , et l’un des grands vices de la Civilisation est de n’assurer aucune protection aux inventeurs quil ] les sophismes de cette cabale. Notre siècle, si triomphant d’avoir abattu la superstition, n’a fait que changer d’esclavage, il est retombé sous le joug des métaphysiciens et des économistes. Cette dernière secte est déjà discréditée et peu dangereuse. On est revenu de ses illusions mercantiles, depuis qu'elles ont conduit le monde social au fâcheux dénouement du monopole insulaire. Quant aux métaphysiciens ou idéologues, ils sont en plein triomphe, et quoique en apparence ils règnent despotiquement sur le monde savant , ma découverte est pour eux un affront impardonnable. Un intrus, un casse-cou scientifique leur enlève la plus belle portion de leur domaine. Je leur souflle le calcul de la mécanique des passions qui devait être l'objet primordial et exclusif de leurs études, jusqu’à ce qu'il fùt découvert. Après quoi, ils auraient pu sans inconvénients se délasser sur les broutilles de l’entendement, de l'idéologie et autres futilités auxquelles ils ont consumé 25 à 30 siècles, tandis qu'ils avaient à chercher la boussole sociale, la théorie de l'attraction passionnée, d’où dépendait l'avènement du genre humain à sa destinée, à l'unité sphérique.

J1 est heureux pour moi que cette classe de savants ne soit pas en mesure de persécuter ouvertement, et qu’elle soit réduite à de petits moyens comme la raillerie. Car d'après l'affront que leur fait ma découverte, je n'échapperais pas au sort de Galilée. Au reste, si je les ai

] dans ma 4'° annonce , ce n’a pas été sans motif. J'avais à me plaindre de leur influence avant cette publication, et c’est ce que je vais expliquer pour mettre en évidence la sottise, la duperie et la mauvaise foi de mes détracteurs.

J'avais achevé en 1806 le calcul de l'attraction passionnée ; je me dis-

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