‹ Manuscrits de FourierChapitre 52 sur 134 · ED · texte numérisé non relu

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posais à publier selon les convenances quelqu'une des branches de cette théorie. Je sondais à cet égard les savants que je pouvais rencontrer, je cherchais à pressentir quel accueil recevrait une nouveauté aussi surprenante, et je reconnus bien vite que j'aurais à lutter contre des sophistes intolérants, avec qui il n’est aucun moyen de conciliation, si l'on ne se présente pas l’encensoir à la main. 11 fallut se préparer à la guerre et faire son plan de défense qui, je le répète, fut de publier la

parodie avant la pièce, et présenter la perle enduite de boue, c’est-àdire des aperçus choquants et disposés contradictoirement aux règles.

Je débutai donc par des détails gigantesques sur la cosmogonie, sans donner le calcul d'où je tirai ces pronostics inconcevables. C'était fouler aux pieds la méthode, mais il ne me convenait pas d'être Inéthodique, et je ne le serai guère plus dans ce volume; car je donnerai à la 2 partie de nouveaux détails de cosmogonie plus gigantesques, plus bizarres encore, sañs expliquer d’où je les tire. Je ne veux plus livrer ma théorie ; ce que j’en aï dit dans la 47° annonce était pour exciter la curiosité, faire désirer le traité d'unité. Ce que j'en dirai dans les 2° et 3° annonces et dans le sphinx d'unité, sera’pour exciter le dépit d'avoir manqué si maladroitement une nouvelle science, dont on tire des notions si surprenantes. Après les informations prises en 1806 et 4807, jerecucillis sur l'intolérance des philosophes des Indices qui m'obligèrent à faireusage d'une ruse de confessionnal, c’est de faire passer le gros péché à travers les petits dont on l’escorte de {droite et de gauche. Aïnsi, dans le livre des quatre mouvements, le gros péché, les aperçus du ibre amour, était placé entre la cosmogonie ct les discussions mercantiles, et fardé d’un ton grivois. Je ne voulais pas traiter gravement une malice qui pouvait me compromettre, et j'ai reconnu sur cette question du libre amour que les philosophes sont peut-être plus intolérants que les prêtres mème, En vain leur observe-t-on que ce sont des aperçus spéculatifs, qu'il n’est pas nécessaire de supprimer d'emblée le mariage, qu'il ne tomhera que par la force des circonstances, par le changement des besoins sociaux, par la certitude des immenses bénéfices que produira sa chute, enfin par la volonté commune et générale des individus de l’un et l’autre sexe qui, après une génération d'ordre combiné, auront oublié jusqu’à l’idée du mariage, parce que leur vie domestique ne ressemblera en rien à la nôtre; une foule de fonctions et de plaisirs nouveaux et inconnus en Civilisation viendront les distraire des jouissances de ménage, et les mariés les plus inséparables aujourd'hui, ne se trouveront pas dans le cours d'une semaine deux fois ensemble à diner ; c'est pourquoi le mariage tombera par oubli, d'autant plus vite qu’on ne pourra déterminer aucun homme à contracter ce lien. Il sera frappé de ridicule, quand on connattra qu’il n'atteignait aucun des buts pour lesquels il cst institué, comme garantic d’éduca-

tion aux enfants, de plaisirs à l’âge moyen, de soins à la vieillesse, d'économie domestique , de progéniture, de fidélité ou paternité certaine ; tous ces buts manqués par le mariage sont pleinement atteints par | ]. En conséquence, dès qu’on aura connu seulement pendant un an la vie domestique de l’ordre combiné, les époux ne se rappelleront plus qu’ils ont été mariés, et les hommes élevés dans ce nouvel ordre feront à cet égard comme les Otahitiens à qui on ne pouvait faire comprendre ce que c'était que le mariage.

Il me semble que d’après un tel prospectus on aurait pu se décider à entendre la théorie du libre amour dont je ne conseille pas l’établis-sement légal puisqu'il s’introduira par la volonté générale. Mais à ce mot de libre amour les philosophes éprouvent des suffocations, des défaillances. Ils s’imaginent que leurs femmes et leurs filles devenues libres iraient se familiariser avec le savetier ou le goujat; ils ignorent que les esprits de corps et les risques d'élimination sont dans l'ordre combiné des barrières bien plus fortes que les autorités paternelle et religieuse. La seule institution des vestales temporaires assure mieux Ja chasteté des jeunes filles que nos simagrées morales, et d'ailleurs une femme que le tempérament ou l’inclination pousse à prendre parti dans les classes de bayadères, zélatrices | fakiresses, magiciennes, bacchantes, ctc., y trouve l'honneur et la fortune parce que dans l’ordre combiné elles sont payées par la société et jamais par l'individu. Cette méthode maintient l'honneur du corps tout en flattant l’amour-propre de tout le monde qui est blessé sans cesse par les coutumes civilisées. Car aujourd'hui une dame âgée et dédaignée de son mari ne saurait se procurer un homme sans le payer. Il en est de même des hommes âgés qui veulent avoir des jeunes femmes. Cet affront de payer l'amour disparaît dans l’ordre unitaire. L'institution de divers corps tels que les fakirs et fakiresses, qui sont les Décius sociaux, assurent aux personnes avancées en âge les jouissaaces qu'elles ne peuvent se procurer aujourd'hui qu'aux dépens de leur bourse et de leur amour-propre. Mais la génération actuelle est trop difforme, trop mal faite et surtout trop grossière pour qu'on puisse lui appliquer de pareilles coutumes. Au reste, je démontrerai que les plus ardents à demander le libre amour seront les moralistes et rigoristes d'aujourd'hui.

Cette liberté amoureuse, dontle nom seul fait frissonner les personnes âgées, se trouve entièrement à leur avantage. Il est certain que si j'en avais publié les dispositions, il n’est pas un cagot, pas un vieillard qui n'en eût été chaud partisan et qui ne m'en eût félicité à mot couvert. Il en est de même des jeunes gens, car ils ne peuvent pas être assurés de la . fidélité dont ils sont jaloux et qu'ils trouveront dans l’ordre combiné autant qu'ils la garderont eux-mêmes; car alors on n’admettra pas les pré-

tentions des hommes actuels qui veulent faire à une femme cent infidelités et obtenir d'elle une constance à toute épreuve. Ces malentendus des amours civilisées tiennent à deux vices, le système de mariage permanent et l'absence du dévouement amoureux ou religion naturelle qui concilie toutes les querelles que produit l'ordre actuel des amours. Je peindrai cet ordre dans Le Sphinæ d'unité, ouvrage en dialogue qui ne sera publié qu'après ma troisième annonce , et s’il se peut, après ma mort, afin de différer plus longtemps des communications qui aideraient la génération actuelle dans la recherche du mécanisme de l'unité sociale. Je ne saurais trop prendre de mesures pour frustrer du bonheur cette stupide génération qui, tout ensorcelée par ses jactances, croit toujours qu’il n’existe rien au-delà de l’ordre civilisé. On s’obstine a juger les innovations annoncées d’après les résultats qu'elles donneraient si on les amalgamait avec la Civilisation où elles ne produiraient que des infamies matérielles et spirituelles. Par exemple, comment l’ordre civilisé, qui est sujet aux maladies vénériennes, pourrait-il se concilier avec des corporations voluptueuses? Comment de telles corporations seraient-elles admissibles avant que le genre humain n'eût été éprouvé, purifié par une quarantaine universelle qui sera la première mesure de l’ordre unitaire? L'incompatibilité serait la même quant au moral. Comment des organisatious voluptueuses pourraient-elles se concilier avec la grossièreté des peuples actuels? Des bayaders ou bayadères qui voudraient se vouer au service de la canaiïlle actuelle ne seraient-ils pas plus crapuleux qu’elle ? Toutes ces dispositions du libre amour sont réservées à une époque où le physique et le moral des peuples seront changés comme leurs coutumes ct relations, et il est ridicule de penser que j'aie eu l’idée d'appliquer en plein ce nouvel [

à la canaille actuelle. Mais nos beaux-esprits ne veulent pas attendre qu'un inventeur leur ait expliqué son plan ; ils veulent raisonner avant Jui et mieux que lui de ce qu'il ne leur a pas encore communiqué; ils Jui attribuent là dessus des projets absurdes dont il n’a pas la moindre pensée, et ne veulent pas même écouter une explication. Condamner sans entendre, voilà la règle de ces philosophes modernes qui se vantent d'avoir perfectionné le perfectionnement de la perfectibilité !

J'ai faitsur leur intolérance un essai remarquable au sujet de moyens de fortune que leur présente l'ordre combiné. On saït que ces beauxesprits, tout en préchant le mépris des richesses, n’en sont point ennemis comme ils affectent de l'être; sous ce rapport, l’ordre combiné sert tout à point leurs idées et leurs secrets, puisqu'il les élèverait tous à une fortune subite et colossale. Lorsque j'ai annoncé aux philosophes que leurs 4 sciences touchaient à la ruine, cette annonce fâcheuse pour eux en apparence était compensée par la perspective suivante, les chefs

de secte étant morts depuis longtemps... [Ici est indiqué un renvoi aux pages 2 4/2 jusqu'à 41 d'un cahier qui n’est pas déterminé.]

En résumé, j'aurais eu trois dangers à courir en’publiant d'emblée ma découverte :

4° Risque de heurter l'opinion par la théorie du libre amour qui est | la branche la plus importante de l'attraction ;

2 Risque d’être entravé, d'essuyer des délais d'épreuves par la ja- Jousie de la cabale philosophique ;

3° Risque d’être spolié et compromis par les plagiaires si abondants, surtout à Paris.

Il fallait me prémunir contre ces divers périls par un stratagème quelconque, et le livre des & mouvements a bien atteint le but; en effet :

4° J'ai pu scruter l'opinion et reconnaître que le siècle est trop imbu de préjugés, trop encroùûté de philosophie pour entendre F'[ ] des vues de h nature ; car ses vues tendant à un développement combiné de toutes les passions, s’il en est quelqu'une, telle que l'amour, dont le siècle ne veuille pas entendre parler, on ne pourrait lui donner qu'une théorie incomplète, mutilée, et que je pourrais fournir, et qui serait très-praticable; mais je n’aime pas les demi-mesures, et, à tort ou à raison , il ne me plat pas de donner à demi la théorie de l'attration; j'aime mieux l'ensevelir et la faire seulement entrevoir, de manière qu'on ne puisse ni douter que je la possédais en entier, ni la retrouver avant deux ou trois générations et par de pénibles essais que j'aurais évités.

2 J'ai pa reconnaître la tactique de la cabale et juger qu'elle m’opposerait des moyens dilatoires.

Cette cabale, quant aux moyens, est faible et défiante de ses propres forces ; car elle évite avec soin tout engagement, toute discussion sé rieuse; elle se retranche dans les plaisanteries et paraît avoir pour ruse de temporiser, assoupir et ne risquer aucune affaire. Un inventeur qui jouirait d’une fortune médiocre et qui pourrait aller résider dans Paris et publier consécutivement quelques mémoires, battrait une pareille cabale en moins d'un an; mais n'ayant pas les moyens pécuniaires qu'exige cette petite guerre, je n’ai, comme je l’ai dit( ), d'autre parti que frustrer et sacrifier la génération actuelle et la suivante pour avoir raison de la cabale parisienne, qui tombera, quoique plus tard, dans la boue dont elle est déjà bien près et dont elle se serait [ | en se conciliant avec moi.

3° J'ai élagué d'avance les plagiaires en les amenant à un désaveu entier, et après avoir prêté le flanc aux railleurs, j'ai présenté la perle

enduite de boue. Elle se trouve à la fin du 4°" vol., au dernier chapitre

que j’intitule note À, parce qu’il fallait l’annoncer plusieurs fois dans le

courant du livre ; elle contient une description passionnée ou rouage principal de la mécaniqæe des passions. Les beawx-esprits s’en sont moqués, c'était là où je les attendais; car s’ils raillent sur la description d’une série passionnée, c’est avouer qu'ils n’ont aucune notion de l’emploi qu’on en peut faire, aucune connaissance de la mécanique d'harmonie domestique qui se compose en termes moyens de 444 séries passionnelles, formant la Phalange d'attraction ; les voilà donc par leurs railleries déboutés de toute revendication sur une théorie dont ils ont persiflé et désavoué les divers aperçus et ridiculisé le rouage principal.

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