‹ Manuscrits de FourierChapitre 54 sur 134 · L'ENTRETIEN · texte numérisé non relu

L'ENTRETIEN

rades et logogriphes, n'ont rien compris à la belle énigme du livre des quatre mouvements. Îls m'adressèrent à ce sujet des plaisanteries usées, des critiques dignes des échappés de collège, en m'accusant d'imbécillité, de démence, d’ânerie. J'essaie de leur prouver que, dans cette affaire, le plus âne de tous n'est pas celui qu’on pense. Et comment n'ont -ils pas entrevu dès le titre même que je faisais usage d’une ruse bien connue depuis Brutus et Ja fausse Agnès? c'est de contrefaire Fimbécile pour se tirer d’un mauvais pas.

J'avais à redouter trois périls dont je parlerai à l'introduction. Je craignais peu les zoïles, mais beaucoup les plagiaires. 1] était très-facile de me souffler ma découverte et me faire passer ensuite pour larron de ceux qui m'auraient spolié. Sachant d’ailleurs qu’un inventeur cn France ne peut pas échapper au ridicule dans son début, et que tout Français sacrifierait son père même au plaisir de railler, je hasardais ce volume comme sentinelle perdue qu’on expose pour observer l'ennemi, et j'avais disposé le livre à l’instar du costume d’Arlequin, cousu de toutes pièces et bigarré de toutes coaleurs. Les journaux ont dit qu'il manquait de méthode; il y régnait la méthode qu’on doit suivre dans un travestissement. Il était disposé de manière à faire crier au visionnaire dès le titre. Un masque serait bien maladroit s'il se faisait connaître du premier abord. Comme diverses assertions de ce livre seront rapportées dans celui-ci, il convient d'en donner provisoirement une légère notion, qui se reproduira plus amplement à l'extroduction. D'ailleurs, comme c’est ici une affaire qui touche à l'intérêt le plus pressant de l'humanité entière, je dois la traiter d’abord avec gravité, sauf [ : ] dans l'extroduction aux plaisants, dont je possède le ta- Jent assez pour l’apprécier et le mépriser.

Commençons donc par quelques [ ] sur ce bizarre livre.

J'use d'une comparaison pour faire sentir aux beaux-esprits combien ils sont ridicules . en se moquant d'une invention sur une simple annonce et avant de la connaitre.

Je suppose qu’à Athènes, où l’on ne connaissait pas encore la boussole, quelque bon simple en eût fait la découverte et que, redoutant les escamoteurs scientifiques, il eût comme moi fait sonner bien haut l'imporfance du secret sans le dévoiler; qu’il eùt comme moi défié en écrits et en paroles les savants du Portique et du Lycée, avec qui il aurait cu à peu près le colloque suivant, qui est un abrégé des entretiens que j'ai eus avec divers savants :

Les Philosophes. Vous dites donc, Donne, que vous avez fait une découverte ?

L'inventeur. Oui vraiment, une bien magnifique!

Les Phil. Bien magnifique! Cela tient donc à la Philosophie transcendante qui est ce qu'il y a de plus magnifique dans l'univers ? À quel système de Philosophie a-t-elle rapport? est-ce à la philosophie d’Aristote, ou à celle de Pythagore, ou à celle de... ?

L'inv. Non, messieurs, je ne connais point les Philosophes ni leurs systèmes; je n’ai rien étudié de tout cela.

Les Phil. Eh bien, mon ami, vous êtes fou de prétendre que vous avez fait une découverte. On ne peut en faire qu'à l'aide de la philosophie, source de toute lumière.

L'inv. Je ne sais, mais le seul bon sens m'a sufli pour faire une brillante découverte, sans connaître la philosophie.

Les Phil. Ah! le plaisant original ! vouloir faire des découvertes sans le secours de la philosophie ! Et sur quoi pourraient-elles rouler ?

L'inv. Messieurs, la mienne s’applique à la direction des vaisseaux.

Les Phil. Eh bien! la direction des vaisseaux, cela tient à la Philosophie du commerce; les vaisseaux ne peuvent voguer qu'à l’aide de la philosophie.

L'inv. Il me semble, messieurs, que ce sont les vents, les voiles, les matelots qui font marcher le vaisseau.

Les Phil. Non pas, c’est la Philosophie qui, en développant les facultés intellectuelles des marins par les méthodes analvtiques ‘et les “abstractions métaphysiques, leur fait acquérir l'intuition de la perception des voiles, et Ja cognition de la volition des manœuvres qui, à l'aide des sensations d’impulsions des vents, dirigent les vaisseaux pour le bien du commerce immense et de l'immense commerce ; d'où il suit que c'est la philosophie qui est le moteur primordial du vaisseau.

L'inv. Je ne comprends rien à toutes ces subtilités métaphysiques.

Les Phil. Comment: vous ne comprenez rien, cela est clair comme le jour; demandez plutôt à tous les idéologues.

L'inv. Je ne veux rien leur demander ; je ne veux point étudier leur science.

Les Phil. En ce cas, vous ne parviendrez jamais à faire des découvertes, vous ne pourrez vous rendre compte...

L'inv. Bah! je n’ai pas eu besoin de savoir cela pour faire ma découverte; je ne veux pas me farcir la tête de ces subtilités, c'est de la ripopée scientifique.

Les Phil. Comment! comment! l'idéologie est de la ripopée; mais cet homme-là est fou. Questionnons-le un peu, on verra bien vite s’il lui reste une ombre d'intelligence. Voyons ça ! N’êtes-vous pas d'accord que nos sensations dérivent du sensualisme transcendantal par le rationalisme de l'anthropologie ?

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