‹ Manuscrits de FourierChapitre 68 sur 134 · INSTALLATION DE LA TRIBU · texte numérisé non relu

INSTALLATION DE LA TRIBU

Quel embarras pour des académiciens civilisés, si on leur donnnait la commission d'installer le cadre antérieur de la Tribu, la petite république des 66 familles À, B, C, et de l'amener à la pratique de la vérité, et de l’unité passionnelle. Nos savants ne manqueraient pas de débuter par la banale coutume des serments. Le moraliste exigerait d'eux le serment d'aimer la charte, toute la charte, et rien que la charte, l’économiste exsgerait le serment d'aimer le commerce et le mensonge, tout commerce et mensonge, rien que commerce et mensonge ; le théologten, celui d'aimer le sacré cœur de Jésas, tout le sacré cœur, rien que le sacré cœur ; le coartisan, celai d'aimer la personne sacrée de

et Robespierre, tout Robespterre, rieæ que Robespierre.

Quelle absardité que cette manie des serments ! I*s sont inutiles si l’in-

tention existe, et encore plus s1 elle n'existe pas. C’est donc l'intention qu'il faut créer. Il faut habituer la Tribu à se chérir elle-même, et ne pas craindre d'y employer un mois de fêtes, qui paraltront en pure perte aux gens à courte vue; mais faut-1} leur rappeler à chaque page que leurs profondeurs scientifiques n’ont engendré que les 7 fléaux ? Sortirait-on de cet abtme si l’on suivait les voies de morale, d'économisme, de contrainte et d’ennui qui nous y ont plongés.

En s’installant, la Tribu doit d’abord s'occuper beaucoup de divertissements et très-peu d'industrie. Le premier soin de la Régence devra être d'habituer le peuple, en février, à varier la composition des banquets, faire aujourd'hui un diner d'amis, demain un dîner d'âges où de corporation industrielle ; ici un souper galant, là un déjeuner de famille, sans s'inquiéter du plus ou moins de travaïl qu'il pourra faire dans Îes intervalles qu’on emploiera à disposer les jardins, étables et ateliers. On fera au besoin soutenir ces travaux par quelques journaliers payés, afin d'empêcher qu'aucune séance n'excède 4 heure 112 ou 2 heures au plus, le but n'étant pas de spéculer pécuniairement sur Les sectaires durant les preraiers jours, mais de les amener à Fintelligence des équi-

libres passionnels, ou du moins de ceux que peut comporter la Tribu en 4° phase.

a Eh! ne faut il pas, répliqueront les philosophes, que votre Tribu songe à gagner de l'argent ? Qui est-ce qui paiera ce mois de fêtes que vous voulez procurer à 60 familles pauvres pour leur installation ? Où trouver des actionnaires assez imbécilles pour verser des fonds dans une entreprise où l’on s'occupera pendant un mois à faire divertir et godailler une masse de peuple qui, une fois habituée à une vie de Cocagne en travaillant peu, croira qu'on doit à perpétuité l’entretenir dans l’'indolence et la bonne chère ? »

Objection de civilisés! Pour toute réponse, je les compare à l'ami bouc des plus hauts encornés |

Qui ne voyait pas plus loin que son nez.

Les frais de cette bonne chère du peuple seront payés par les railleurs mêmes, non pas le 4°" mois, mais dès que la manœuvre passionnelle aura pris consistance au bout de 6 semaines et qu'il ne sera bruit d'autre chose dans la capitale ; on verra tous ces grands et beaux esprits, aux portes de la Tribu, solliciter l'admission visuelle. On leur fera payer au poids de l'or cette curiosité. Ils paient bien à l'Opéra 40 francs pour aller un instant voir des illusions de bonheur et de féeries, ils pourront bien à la Tribu payer 40-et 50 francs pour voir, un jour entier, des réalités de bonheur bien différentes de celui de l'Opéra; et combien d’entre eux, à 40 francs par jour, y passeront plusieurs journées, non compris la dépense de table, pour laquelle on aura dû s’approvisionner de bons cuisiniers. Encore, malgré cette dépense de 40 francs par jour pour la seule admission, ne recevra-t-on pas moitié des postulants ; car la Tribu ne pourrait pas sans s’encombrer admettre plus du 4,4 de son nombre, soit 400 spectateurs donnant par jour £,000 francs en recette de curieux, outre leur dépense de table, dont le bénéfice est à la Tribu et non aux actionnaires. |

On limitera le nombre des admis parce qu'ils devront obtenir la faveur de parcourir les groupes industriels et de prendre part à leurs travaux. Or ce serait risquer de troubler et fausser un groupe que d'y admettre en curieux plus du quart du nombre des sociétaires actifs. C’est pour cela que la Tribu de 400 ne pourra pas admettre plus de 400 curieux, et que la Phalange de 4,200 pourra en admettre jusqu'à 300 par jour: La Tribu, en la supposant fondée au voisinage de Paris, ne pourra pas, en admettant 400 personnes par jour, satisfaire seulement les Anglais qui abondent à Paris et qui feront le voyage tout exprès pour la voir.

Des [ ] mercantiles diront qu’on ne trouvera pas de cu-

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rieux à 40 francs par journée : on en trouve bien à 40 francs pour 2 heures à l'Opéra, on en trouve chaque jour des légions à 100 francs pour une demi-journée. Tels sont tous les gens qui donnent un grand dîner souvent ennuyeux pour eux et pour les autres. Ici la curiosité et la passion seront bien autrement pressanites ; il s'agira de voir si définitivement le monde C. B. S. va changer de face et si le genre humain va passer du chaos à l'harmonie, si la philosophie va finir, si les bibliothèques et les fauteuils vont rouler dans l’abtme; il s'agira de voir ce mécanisme entièrement neuf des passions developpées par groupes et séries équilibrées par contrastes, identités, alternat et gradation, de voir dans les passions tant diffamées par les faux savants un orchestre [ ], le plus bel œuvre de la suprême sagesse et le garant d'un bonheur perpétuel pour les races présentes et futures. Les philosophes, alarmés de leur chute prochaine, vont prétendre que pour voir ce nouveau monde passionnel, on ne trouvera pas de curieux à 40 francs ; on en trouvera 40 fois plus que la Tribu n’en pourra journellement admettre.

J'ai dit précédemment que c’est ici un problème d'attraction à résoudre en 6 ou 7 mois de belle saison, d'avril à octobre, non compris le prélude en mars. Il faut donc dans le cours de ces 7 mois s'attacher à obtenir non pas des résultats matériels d'industrie, mais une industrie attractionnelle ou produite par pure attraction et par la seule véhémence des liens et ressorts passionnels. Ce problème une fois résolu, la Civilisation s'évanouit, le genre humain s’éveille de sa léthargie et proclame pour libérateurs les actionnaires sectaires de la Tribu. I] les récompense par des royaumes et principautés, non compris le remboursement douzuple du capital.

Voilà le but où doit tendre la Tribu sans s'inquiéter des critiques à qui on prétera le flanc pendant 2 mois. N'est-il pas connu que pour recueillir il faut semer ? or pour recueillir en attraction, 1] faut semer de l'attraction et attendre le fruit aussi patiemment qu'on attend jusqu’en septembre celui des melons semés en avril. Sans doute ce sera une nouveauté très-risible en a pparence que cette semaille d'attraction Tant mieux ! que les civilisés [ | au début ; laissons-les s'enivrer de folles présomptions : dût leur orgueil se prolonger trois mois, peu importe puisque nous avons 9 mois pour consommer l’œuvre. Il ne s'agit pas de vaincre dès le premier mois, mais de vaincre dans le cours de la saison assignée pour l'épreuve et de calculer ses opérations en raison du peu de moyens.

D'abord il faut exercer la petite Troupe aux évolutions passionnelles, aux équilibres et contrepoids. Nos 300 sectaires débutant en février seront sous le rapport passionnel ce que seraient sous le rapport militaire

dé LA PHALANGE.

300 paysaas réfugiés dans les bois et ae sachant ni masser %es armes]ni se former en ligneeten colonnes : leur chef agirait en insensé s'il les exposait au combat avant de les avoir exercés aux manœuvres et aguercis daus quelques esearmouches et dans une gaerre de fuyards. Ainsi, pour exercer la Tribu aux évolutions passonnelles, il faudra pendant 2 ou 3 mois refuser l'engagement sérieux sur l’industrie et s'attacher uniquement à exercer la Tribu, tâche d'autsmt plus épineuse qu'on n'aura pas, comme dans une Phalange, le puissant ievier du clavier général des caractères qui donne à chacun une force passionnelle double de celle qu’il peut avoir hors de clavier.

Malgré ces obstacles, la Tribu peut en 2 mois être exercée au degré satisfaisant, mais jusque-là il faudra laisser gloser les badauds et employer le temps à des opérations si platsantes, que la cohorte [académique s’écriera qu’il n’y à pas assez de petites maisons pour loger les visionnaires qui oat aventuré leurs capitaux dans cette billevesée.

Venons aux opérations d'initiative «et surtout à celle d'ouverture, qui sera d'enthousiasmer la classe populaire.

La gueule est le côté faible du peuple civisé, c'est fa 4° amorce qu'il faut lui tendre. Quelle surprise pour ces familles pauvres, et surtout es 30 de classe À, de passer à un état d'abondance au sortir de leur doux ménage où l’on n'était eecupé qu'à se quereller sur la misère si bien dépeinte par Melière, dont je rapporte ici les paroles :

« Pendard, dit au mari la tendre mémagère, coquin d'ivrogne, j'ai cinq enfants sur les bras. — Mets-les par terre. -— Qrai me demandent du pain. — Donne-leur le fouet, carogne. » Et là-dessus le tendre époux donne la bastonnade à la tendre éponse.

Voilà les doux plaisirs de la morale et du tendre ménage civilisé. Quelle surprise, dis-je, pour ces habitués d'enfer conjugal, de se trouver transportés dans un vaste et bel édifice, où l’on n’exigera d'eex que d'apporter de l'appétit et de la gatté à des tahles bien servies sans luxe, de s’habituer à varier les rassemblements, tantôt d'amour et d’amitié, tantôt de famille ou de corporation, les varier en outre dans chacua des 4 titres, c'est-à-dire habituer les enfants mêmes à «cette variété, sauf celle des réunions d’amour qui ne sont pas de leur compétence.

On ne saurait proposer au peuple de condition plus acceptable, et f est hors de doute qu'il sera evehanté de ce nouveau genre de vieauquel se joindra l'avance du bon vêtement et bon logement. On aura fait un grand pas vers l'harmonie passionnelle en créant dans les banquets du peupleun lien ignoré mème des sybarites civilisés qui n’ont aacun art pour contraster, allerner et graduer les groupes de repas daus les & titres; sur cette seule épreuve, les coryphées de civilisation s'avoueront déjà vaincus en théerie deplaisir. L'abjet principal est de vaincre la

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civilisation en industrie, l’un conduit à l’autre, mais la voie régulière est de. former des liens passionnels à quelque prix que ce soit. Ils seront ébauchés quand le peuple aura passé une quinzaine dans ce nouvel état, dans cette varialion graduée des réunions de la table, système qu’on n'aura point éprouvé sur les 450 sociétaires d'avant garde qu'on aura installés dès l'automne ; ils auront suivi le régime de la période Sérigermie, 6 472, qui est très différent de celui de Sérisophie, période 7.

Une fois habitué et devenu calme dans le plaisir comme le sont les riches dans leur bien-être, le peuple s’enquerra des moyens de maïntenir cet heureux train de vie, et offrira sans qu’on l'exige ce qu’on n'aurait pas obtenu par des serments, la promesse de se dévouer à la Tribu, d'en servir les intérêts au péril de sa vie. Ce sera l'instant de commencer à spéculer sur l'industrie.

« Eh ! pourquoi ne pas commencer d'emblée, diront quelques sots? pourquoi babituer pendant un mois le peuple à des bombances perpétuelles qui le rendront incapable de retour au travail? » C'est que notre objet est d'organiser le travail attrayant qui ne se fonde pas, comme le nôtre, sur la peur de la famine et autres ressorts subversifs.

11 faut donc s'appliquer d’abord à développer entre nos 400 sectaires les ressorts d'urmté harmoniques, savoir: la composite, la papiltonne et la cabaliste. On ne saurait faire un pas vers l’harmonie, si on ne prend pour boussole les 3 passions distributives qui régissent les 9 autres, et pour façonner notre faible essaim à développer combinément ces 3 passions, nous n'avons de ressource que dans {({Ïle mode majeur d'Amitié et d'Ambition; nous ne pouvons pas moduler en mj neur, en Amour et en Famillisme, l’un étant criminel selon nos lois, et l’autre impossible par défaut de licns de consanguinité entre nos 400 sectaires; nous pouvons encore moins moduler en unitéisme, c'est-à-dire en majeur et mineur conjugués, puisque nous sommes limites aux ressorts majeurs d’ambifion et d'amitié, }} le plaisir de la table, ressort d'autant plus précieux qu’il est tout puissant sur le peuple ; il faut commencer par exercer le peuple et non pas les riches qui, à Jeur tour et lors de l’entrée en 2° phase, resteront une quinzaine spectateurs hésitants et presque récalcitrants.

Îl n’y aurait aucun moyen d'exercer subitement la Tribu entière aux évolutions passionnelles; cela serait possible dans une Phalange de grand clavier, mais non pas dans cet embryon de Tribu si restreint dans son coup d'essai. On commencera dont à dégrossir le penple A et B, l'enthousiasmer par les festins en contrastes, en identique et en alternat et gradation sur les divers titres cardinaux, et lorsqu'il sera hahitué à mauier les armes passionnelles, c'est-à-dire les 3 distributives,

-on pourra par degré, avec de grands. ménagements, l'exposer au feu

industriel, c’est-à-dire aux groupes et séries agricoles distribués selon les lois des 3 distributives. Jusque-là et pendant le 4° mois, peu importera qu’il n’ait exécuté que de faibles travaux, qu'il n'ait pas même gagné sa subsistance, pourvu qu'il ait réussi sur le point essentiel, qui est le maniement des armes, c’est-à-dire des 3 passions Distributives et surtout de la Cabaliste équilibrée selon les lois indiquées aux Chapitres spéciaux. D'ailleurs ce ne sera pas trop d'un mois dans tous les cas, pour que les sectaires apprennent à se connaître, et jusque-là il vaudra beaucoup mieux avoir perdu quelques jours que de hasarder aucune opération avec des [ ] qui n’ayant pas de liens formés, pas d'exercice passionnel, faibliraient devant le moindre obstacle et ie leur jeu au lieu de le perfectionner.

Je suppose que ces préparatifs auront lieu en ee et avant l'ouverture des grands travaux de jardin ; les classes populaires A B C, seront déjà dégrossies sur la pratique des 3 distributives ; elles s’y seront essayées non-seulement dans les festins, mais dans quelques ateliers et séances d’étables et de serres variées de 2 en 2 heures au plus; le travail des jardins survenant en mars les façonnera tout-à-fait à la manœuvre de série.

Alors, on notifiera définitivement aux 3 classes À BC, les clauses de l'association qui auront été énoncées dans le programme, entre autres le travail en commandite avec dividende à chacun sur la masse du bénéfice général et répartition selon les 2 facultés de capitaux et industrie, ainsi qu'il a été expliqué touche 6° majeure. La distinction d'un dividende affecté aux lumières n'étant pas nécessaire dans cette petite société, il suflira de répartir par 2/3 au travail et 4/3 aux capitaux.

Le peuple, du moment où il aura joui seulement un mois de ce genre de bonheur inconnu même à nos riches, du plaisir de développer sans cesse les 3 passions distributives, adhérera avec transport à toute condition qu'on lui indiquera comme essentielle au soutien de la Tribu. On ne lui en recommandera qu’une seule, celle de bien choyer et satisfaire les 24 familles riches qui vont entrer en loyer, et auxquelles la Tribu s'engage à fournir un corps de domesticité combinée, qu’on aura déjà organisé et dressé pendant les essais de mars. Donnons quelques lignes à le définir.

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