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COURTOISIE DANS LES RELATIONS DES DEUX SEXES, MAJEUR ET MINEUR

L'Amour est celle des cardinales qu'il nous sera le plus difficile d'équilibrer. Ce ne sera ni en avril, ni en mai que nous y parviendrons. Commençons à préparer nos batteries, à exphiquer la marche que now Suivrons.

Si les femmes n'étaient pas des esprits serviles qui ne font cas d'un , homme qu'autant qu’il les tyrannise et les ravale, depuis longtemps elles se seraient indignées de la prétendue courtoisie des hommes. Ils n'ont de la galanterie que le masque, le jargon, vérité assez prouvée par la coutume du mariage et les sordides négociations des demandeurs, au moins des 9/10.

Démontrons l'accusation par quelque fait dont les dames puissent être juges. Examinons la tyrannie des hommes dans les usages du bal.

J'y remarque d'abord 3 habitudes vexatoires pour les femmes: œ sont : 4° la proposition despotique ; 2° la chance de stagnation; 3° TF’abus de toilette. ;

4° La proposition despotique. — Une femme conduite à la danse est une esclave qui appartient à tout venant. {1 faut qu'elle refuse de danser ou qu’elle accepte le premier demandeur, puis une demi-doazaine d’autres dont elle peut n'avoir aucune envie et qu’elle n'a peutêtre jamais vus. Plaisant divertissement, usage vraiment courtois pour le beau sexe, galanterie digne des bazars d'Orient, où la pauvre odalisque doit suivre le premier qui l’a marchandée !

% Chance de stagnation. — Une femme peu connue ou peu accréditée risque de stationner pendant des heures entières. On en voit de fort belles essuyer cette disgrâce, quelquefois par le seul défaut de fortune qui suffit pour ralentir les trois quarts des galants chevaliers, bien amoureux, s'il faut les en croire; mais, à parler net, ils ne sont amoureux que de la balance la plus chargée.

3° L'abus de toilette. — Quel plaisir que celui qu’on achète par trois heures de préparatifs aussi fastidieux qu’inutiles ! Car à quoi sert ce fatras de colifichets ? A rien, puisque les hommes n’y prennent pes garde; ils n’exigent que la propreté et la grâce, et préfèrent souvent

la femme vêtue le plus simplement ; ils se moquent des fanfreluches qui ont coùté une demi-journée de toilette sans embellir celle qui les porte.

Si les fêtes ont du charme dans une Tribu, c’est qu'elles sont dégagées de ces 3 inconvénients et de beaucoup d’autres qu'entratnent les coutumes civilisées. Dissertons d’abord sur le premier grief, la proposilion despotique. Le remède est facile. Dans la Tribu, une femme à qui l'on dira : Etes-vous disposée à danser ? — répondra sans gêne : « Pas encore, » — c'est-à-dire, à mot couvert : Je ne vous accepte pas; si vous avez le droit de me préférer, j'ai le droit d'en préférer un autre. —Une femme a bien le privilége de faire ce refus sur une demande en mariage ; cur ne l'aurait-elle pas sur une demande en valse?

2 Grief. — £a chance de stagnation. — Les hommes savent si bien apprécier cette vexation, qu'on en voit quelques-uns assez compâtissants s'établir chevaliers de miséricorde et faire danser les femmes délaissées: mais du moment où ils seraient remarqués dans cette fonc tion, leur choix deviendrait presque une injure à la dame qu'il fait titrer de délaissée.

Comment y remédier? Il en est un moyen facile : c'est de substituer à la miséricorde simple et incohérente une miséricorde composée et combinée, organiser dans chaque bal une série de complémentaires successifs qui s'organisent, et de tirer au sort avant le hal. Sur 32 jeunes gens, on forme les lots des complémentaires ; les n°* 4 à 8 le sont pour le premier quadrille et la première valse, les numéros 9 à 46 pour la seconde station, ainsi jusqu'à la quatrième ; après quoi l'on recommence suivant le mème ordre. Dès-lors personne n’est chevalier de miséricorde quand tout le monde l’est à tour de rôle, et les dames, n’ayant pas assisté au tirage des lots, ne savent pas si celui qui vient les demander est en tour de miséricorde ou en démarche de pure inclination.

Voilà des méthodes qui seraient faciles dans tout pays où régnerait une véritable courtoisie. L'arrivée successive des hommes ne serait point un obstacle, car les derniers arrivés prendraient le rang des complémentaires pour les 4°, 5° quadrilles. Mais comment les hommes sougeraient-ils aux mesures de courtoisie, quand les femnies ne réclament pas sur la lésion, et se résignent bassement à toutes les insultes qu’il plaira aux maîtres de leur faire ? La Civilisation n'a su créer, chez les femmes, que le cynisme fardé de pudeur et etranger à toute idée d'honneur. Faut-il s'étonner que les hommes n'aient, pour unique

règle, que le cynisme et le sordide intérèt, seuls ressorts de la préten-

due galanterie des Civilisés. Il y a sans doute ua petit et très-petit nombre d’amours honorables ; mais, dois-je répéter à chaque page que l'exception confirme la règle ?

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3 Grief. — L'abus de toilette. — Celui-ci, dira-t-on, est le tort des femmes, et non des hommes, dont aucun ne provoque ce fatras de parures minutieuses. On se trompe. L'’excès de toilette est encore le tort des hommes, l’effet des inconséquences morales de la Civilisation. Les femmes, dans certaines occasions de grande étiquette, comme les visites aux églises le jeudi-saint, ne s'imposent-elles pas, de commun accord, la loi d’une toilette simple et modeste, et pourquoi? Parce que le sacerdoce et les prètres l'exigent pour la bienséance. On sait donc parfois régir et diriger la toilette selon le vœu de l’opinon. Les lois de la toilette ne sont pas plus révérées que celles des chartes constitutionnelles, qu'on sait bien, en tous pays, ie aux pieds, quand elles déplaisent au plus fort. Si donc le sexe fort voulait sérieusement prévenir l'abus de toilette au bal, ces abus cesseraient le lendemain. Il cessera dans la Tribu, quia hommes et femmes trouveront leur compte à s'affranchir de cette sujétion, et adopteront, pour le bal, le négligé galant.

Les groupes, en avril, reviennent du travail avant 8 heures. S'il fallait employer 3 heures à se papilloter et falbaliser, le bal commencerait donc à 11 heures, et, pour peu qu'il durât, comment pourrait-on, le Jendemain, retourner au travail avant le lever du soleil ?

Les Harmoniens ont trop d'intrigues à suivre pour admettre des amusements qui feraient perdre du temps au retour du travail. Les groupes donnent un quart d'heure au plus à quitter les costumes industriels et prendre le négligé de bal et de soirée galante. Les danses commencent à 8 heures en avril. On sert le souper à 9 heures. La danse est reprise une heure après souper, et tout le monde est couché à 44 heures. Quelquefois la soirée commence par le concert ou la comédie, et on ne danse qu'après souper. Rien n'est uniforme en Harmonie.

Quant aux grandes toilettes, on les réserve pour des circonstances de gala, qui sont rares en été, ou pour les jours de pluie, qui ne sont pas génants, vu le [ ]des communications couvertes et chauffées en hiver, ainsi qu'on l’a vu au chapitre de la Rue-Galerie, touche 3° majeure.

N'étendons pas davantage ces parallèles, qui suffisent à prouver qu'il ne règne dans les fêtes civilisées ni courtoisie pour le sexe mineur, ni économie de distribution, et que notre prétendu raffinement n'abontit qu’à multiplier les dépenses, frustrer les hommes, ravaler les femmes. Or, quand il ne règne aucune sagesse, aucun équilibre passionnel dans les coutumes de bal, dont chacun peut ètre législateur, faut-il s'étonner qu’il n’en règne point dans la législation sociale, ouvrage de quelques privilégiés, et qu’elle ne soit comme le bal qu’un masque pour couvrir les vexations du plus fort qui paie les femmes de belles paroles, de

poussière des ailes du papillon, de plumes trempées dans l'arc-enciel.

D'autre part, comment expliquer l’apathie des femmes, qui assez savantes pour publier de longs romans et même des imbroglios politiques, témoin le dernier ouvrage de madame de Staël, ne s'élèvent contre aucune des persécutions masculines, pas même contre celles du bal dont jamais femme n’a proposé de moyens correctifs? Quel plaisir peuventelles trouver à ce rôle avilissant, à ces risibles coutumes de bal, comme la proposition despotique et le risque de stagnation? C'est double privation de ne pouvoir dansgr ni quand celles veulent, ni avec qui elles veulent.

a Il faut, disent nos moralistes, qu’une demoiselle n’ait point de vo- Jonté, point d’inclination, et c'est en afficher une que de préférer un tel pour la danse. Une femme doit au bal se comporter en amie de l'égalité et de la fraternité, et traiter tous les danseurs comme unc famille de frères et de républicains égaux en droit. »

Voila de beaux principes, excellents pour faire des femmes une troupe d’hypocrites et de cyniques en masque de pudeur. Je n'ignore pas que les pères sont obligés de maintenir cet ordre ct de ne pas habituer les jeunes filles à manifester au bal de préférences qui empêcheraient son établissement cet entraîneraient de graves [ |]. Si j’étais père, je serais le premier à soumettre mes filles à ces coutumes de retenue. J'y adhère pleinement comme civilisé; mais si ces principes sont bons pour spéculer sur l'art d'ensorceler un épouseur, la chance devient bic différente dans la Tribu. Un père civilisé ne sait pas si sa fille, avec des momeries de pudeur, sera mariée avantageusement l’année suivante et même dans deux et trois ans, tandis qu’il saura en entrant daas la Tribu que si l'opération réussit, au bout de 9 mois, lui et ses enfants auront une fortune assurée, à titre de coopérateurs à la métamorphose sociale et copartageants des réçompenses que décernera le - Globe. Un tel appât vaudra bien Le petit effort d'accéder à quelques nouveaux usages de bal, selon lesquels il ne sera pas plus indécent à telle dame de préférer tel homme, qu’à tel homme de préférer telle dame. L’indécence n’existe que dansla violation des convenances : or, la Tribu d’épreuve, comparativement aux civilisés, est dans le cas d’un couvent de moines qui a sa règle particulière à la maison, et indépendamment des usages extérieurs de la ville auxquels un religieux se conforme quand il est hors de son couvent.

La Tribu s’attachera à s'affranchir d'emblée de toutes les formalités génantes et ridicules, comme celle d’ôter son chapeau devant un passant. Les militaires portent la main au chapeau, et le capitaine est aussi Satisfait de cette salutation que de celle d’un bourgeois qui se décoiffe.

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Chaque tributaire Oôtera son chapeau pour les saluts extérieurs faits dans les rues où on est civilisé ; mais, dans l’intérieur de l’édifice, il ne se décoiffera pas, à moins de convenance générale ou personnelle.

On proscrira soigneusement diverses niaiseries morales qui s’affublent des noms de décence, bienséance, et qui ne sont que servitude et absurdité. Une mère est condamnée à rester quatre heures sur un siége pendant que sa fille danse. J'ai souvent demandé aux mères si elles prenaient plaisir à rester ainsi clouées pendant quatre heures. — Non, disaient-elles, cela me fatigue et m'ennuie beaucoup. — En ce cas, pourquoi ne pas vous promener dans la salle avec d’autres dames, vous mettre, comme les hommes, dans le centre pour la valse? — Là- dessus les mères frémissent à l’idée de faire un tour de salle défendu par la morale, et cependant cette circulation des mères serait quelquefois nécessaire dans l'intérêt de la morale pour savoir ce que devient leur fille, entraînée dans une contredanse lointaine où il se pourrait qu'on lui glissât quelque billet doux. Les mères civilisées, du moins en France, n'ont pas le droit de faire ces promenades permises à tout homme.

Voilà des servitudes fort inutiles dont la Tribu s’affranchira dès le premier jour. Elle devra, pour l'étiquette et les manières, être comparativement à Paris ce que Paris est aux provinces. Les provinciaux, vrais Chinois en étiquette, croiraient outrager la morale si toute la compagnie ne se levait à l'entrée et à la sortie de chacun et si la dame et son époux manquaient à faire cinquante voyages pour introduire et reconduire les entrants et sortants. Cette coutume apprète à rire aux Parisiens quand on leur en parle. Ils ont le bon sens de laisser chacun entrer et sortir comme il lui platt sans obliger personne à se déranger pour Jui et pour la morale ; mais, quoiqu’on soit à Paris plus sensé en affaires d'étiquette que dans aucun autre pays, il y reste encore une foule de sujétions oiseuses, ridicules, tyranniques. La Tribu en fera justice ; elle en dressera un tableau, une liste de proscription pour les bannir franchement de ses séances, et les Parisiens, au sortir de ce nouveau monde social, avoueront qu’on ne sait pas vivre à Paris, qu'on y est encore tout bouffi de morale et d'étiquette.

On n'en finirait pas si l’on s'arrêtait à passer en revue les coutumes civilisées qui s’opposent aux 3 conditions assignées, savoir :

4° L’amalgame économique des plaisirs ;

2° Le lien fédéral des classes hétérogènes ;

3° La satisfaction des 3 sexes, majeur, mineur et neutre.

Quand la Civilisation ne sait pas, dans les moindres choses, comme un bal, concilier les intérêts des femmes avec ceux des hommes, établir dans leurs convenances une balance équitable, même pour les en-

fants, comment saurait -elle concilier des classes qui s’avoucnt antipathiques, et le sont de fait, comme les riches et les pauvres, dont le rapprochement et le lien fédéral vont devenir l'objet principal de nos calculs ?

Préludons à ce grand problème en continuant sur les plaisirs du peuple qui, assez étrangers aujourd'hui au bien-être des riches, du moins en aprarence, en deviendront inséparables dans l’Harmonie où le bien sera en gradation échelonnée et contiguë pour les diverses classes, c'est-à-dire que le: pauvres, les moyens et les riches, tendront collectivement à un bonheur creissant, dont je vais représenter figurément l'échelle.

Pauvres. Moyens. Riches.

Barbarie. . ........... — 4, A, ne 1 Civilisation. .......... 0. + 4. +- 2 Garantisme........... + À D 2: + 3 Sérisophie............ M LD —+ 3. ae À Harmonie simple. ..... — 8. + &. + 5

Pour apprécier la régularité de cette échelle, il faut considérer que l’esclave barbare, le captif d’un bagne d'Alger, loin d’être au degré 0 en fait de bonheur, est à la souffrance réelle exprimée par le signe — moins un; que le petit bourgeois de barbarie, sans cesse vexé par les officiers du pacha et par le moindre jannissaire, est au degré 0 en fait de bonheur, et que le riche barbare, obligé de cacher son or ct d'acheter quelques protections et redouter le fatal cordon, n’est qu'au 1° et faible degré de bonheur exprimé par <-14, plus un (1).

L’échelle s'élève un peu en Civilisation, et notre classe plébéienne, collectivement envisagée, est déjà à l’absence de bonheur ; car, en subdivisant les plébéiens, on trouverait pour l'échelle d'analyse :

Populace, gueusaille. . .... — 1 Salariés, petits ouvriers... + 4 L: n us k or For Artisans, petits fermiers... 0 CS PODOIERSOIIEES

La bourgeoisie, distinguée de même en 3 échelons, 0, 1, + 2, don. nerait pour terme moven les degrés + 4 de bonheur, et la classe riches + 14, +9, + 3, donnerait, en terme moyen, + 2.

Si le riche veut s'élever au degré 2, #4, 5, il faut qu’il avise aux moyens d'élever proportionnément les 2 autres classes, et qu'il se désabuse du faux principe philosophique : « il faut qu'il y ait des pauvres pour qu'il y ait des riches, » principe très-applicable à la Civilisation,

(1) Æiqui si Barb. = + 1, cur non attiré par sort de riche Civil. qui = + 2 ? quia incoh, n’attire pas, grosse comète n’attire pas petite.

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qui ne peut comporter, en échelle consécutive, que les 3 degrés, 0, 4,2, pauvre , moyen, riche. Il faut donc , en Civilisation, pour élever le riche au degré 2, que le peuple soit maintenu à 0. Mais s'ensuit-il que le riche, si peu satisfait en Civilisation, et toujours mécontent de son sort, ne doive pas mériter d'atteindre aux degrés 3, #&, 5? Or, pour l’y élever, on ne peut pas élever la seule classe riche, mais élever les 3 classes en échelle générale, et si j’avance que la sérisophie conduira le riche au degré 4& en échelle de bonheur, je dois prouver d’abord qu’elle élèvera le pauvre au degré 2, et le bourgeois au degré 3.

Qu'on ne s’effarouche donc pas des tableaux d’un ordre social où le pauvre sera, dès le début, aussi heureux que nos sybarites, puisque le seul moyen de satisfaire leurs immenses désirs et combler le vide de leurs âmes, atra cura, est d’élever le système social à une écbelle supérieure où le lot actuel + 2, assigné au riche, deviendra lot du peuple, ct où par suite la classe moyenne atteignant à un lot supérieur numéroté 3, la riche atteindra nécessairement à un lot plus élevé qu’il faut nommer 4.

Les riches doivent donc sourire au tableau que je vais tracer du bienêtre du peuple dans les périodes 6, 7, 8, car la conséquence de ce tableau est que le sort du riche sera amélioré en même rapport, ainsi qu'on s'en convaincra dans les chapitres qui traiteront de l'accroissement du bonheur des riches, dont je suis obligé de renvoyer les tableaux à la fin du traité; l'attraction industrielle étant la cheville ouvrière du bonheur social, il faut bien débuter en industrie attrayante, comme en industrie répugnante, par traiter de la classe populaire, qui est le principal rouage du mouvement industriel.

Plus d'un lecteur ensorcelé de morale pensera que, dans une épreuve comme la Tribu, où il s’agit des grands intérêts du genre humain, et surtout des problèmes d'accord industriel, de rapprochements entre les riches et les pauvres, c’est une inconséquence que de s'occuper de l'organisation du plaisir avant celle de l'industrie. Mais (faut-il cent fois le redire ?) tout doit ici marcher de front : industrie, plaisir et politique sociale, et tout doit reposer sur les mêmes principes. Ainsi, peu importe qu'on traite d'un bal ou d’un congrès des représentants du peuple : toute assemblée passionnée doit se régir selon les principes généraux d'Harmonie, si elle veut arriver à l'Harmonie passionnelle. Sous ce rapport, un bal est aussi digne d'attention que l’auguste assemblée des représentants d’un pays libre, que Robespierre mettait en coupe réglée. D'ailleurs, si nous ne savons pas mettre le bon ordre dans une assemblée de plaisir, comme un bal sur lequel chacun peut opiner, comment le mettra-t-on dans les affaires publiques, sur lesquelles ne sont admis à opiner que ceux qui paient mille francs d'impôt foncier, ou reçoivent

40,000 fr. de rente pour le bien du commerce et de la charte ? Considérons donc les fêtes de la Tribu comme égales en importance à ses travaux, puisque l'accord ne peut s'établir dans les uns sans s'établir dans les autres, et qu'elle n'arriverait pas à l'unité industrielle, si elle n’arrivait pas auparavant à l’unité passionnelle.

Je ne m'arrête pas à déterminer les nouvelles méthodes qu’adoptera la Tribu d’épreuve pour abréger le cérémontial tout en maintenant la. décence. Je pourrais me tromper sur ces détails minutieux pour lesquels je n'ai aucun goût ; je me borne seulement à recommander les principes et préciser les problèmes dignes d'occuper un aréopage féminin, car ceci est de la compétence des femmes bien plus que des hommes. |

Par exemple, citons le problème de refus personnel pour la danse. Une demoiselle , dira-t-on, désoblige un homme si elle le refuse et qu’au même instant, devant lui, elle accepte le voisin. Comment faire pour assurer le libre choix de la demoiselle et sauver aux danseurs éconduits l’affront d’un refus personnel ? C’est une question de haute politique baladoire et l'affaire n’est pas si étrangère qu’on peut te croire aux principes d'équilibre passionnel. Il faut se garder en passions de dédaigner la théorie des menus accords ; ils tiennent aux mêmes lois que les accords transcendants relatifs à l'ambition, source de tant de fureurs. Etudions ce petit problème du refus de bal aussi régulièrement que nous étudierions celui de concilier des prétendants au trône qui font égorger les nations pour leur cause.

Partons du principe établi touche 9°, que le simple est source de discorde , le composé et le mixte, source de concorde. Concilions donc ce refus avec les lois du composé et du mixte. Le refus dans l'ordre acturel serait simple. Il équivaudrait à ces mots : « Non, je ne vous accepte pas pour la danse; vous me déplaisez ; je choisis un tel qui me platt. » Les formules employées pour gazer ce refus direct n'empêcheraient pas que le refusé ne senttt l'offense, et il pourrait s'ensuivre un duel, ainsi qu’il est tant de fois arrivé dans toutes les villes.

Déterminons donc un mode de refus qui soit composé ou appliqué à plusieurs personnes, et mixte, c’est-à-dire équivoque, indirect, passif, un mode par lequel on refuse sans refaser; beau problème pour les dames civilisées si expertes en caméléonisme !

Je ne me flatte pas de satisfaire à tout ; je n’ai pas même été content de la première solution que j'ai trouvée, c'est pour cela que je renvoie aux personnes compétentes Île soin d’en chercher une meilleure; maïs je vais indiquer un procédé qui, bien que défectueux, peut mettre sur la voie de plus habiles que moi.

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Une salle de bal est entourée de tringles mobiles et supportant des lteaux en croissant, percés de trous, comme les bords du trictrac ; su milieu est an pivot mobile qu’on hausse à volonté, et qui ne contient que # trous.

Les danseurs apporteraient ou loueraient, à l'entrée du bal, un paquet d'une douzaine de flammes, nombre suffisant, car on ne peut pas demander plus de 42 personnes à la fois. Chacun a pour ses flammes des couleurs spéciales. Il est aisé de les différencier de mille manières en assemblant seulement 3 couleurs, soit parallèlement, soit transversalement. Cette liasse n’équivaut en grosseur qu’à an demi paquet d'allumettes.

Les tringles débordent d’un pied le rang des sièges où les dames sont assises.

Tout danseur désirant une dame lui demande la permission de déposer sa flamme devant elle; il la place à l’un des trous du croissant percé. La dame répond par une inclination ou quelques paroles qui ne préjugent rien sur sa décision.

D'autres demandeurs surviennent et déposent aussi leurs flammes ; ce sont des petites enseignes longues de 5 à 6 pouces.

La dame voit, parmi les flammes présentes, celles qu’il lui plaira de choisir. Elle en laisse arriver un bon nombre ; enfin, lorsqu'elle est décidée, elle déplace les flammes qui lui conviennent, les pose sur le pivot central, un peu plus élevé que le croissant. C’est un indice d'acceptation. Après quoi, les autres prétendants peuvent retirer leur flamme non agréées pour cette fois.

S'il n'y a que 2 flammes, la danseuse doit les agréer toutes deux, pour éviter le refus personnel ; mais, dès qu'il y a 3 flammes ou plus, elle peut n’en agréer que le tiers, et ne doit jamais en refuser, ni une seule, ni moins d'un tiers de celles placées au croissant.

II faut, pour éviter d'offenser l'amour-propre, que les refusés soient en nombre multiple, afin que le refus soit composé.

Les acceptés ne doivent pas excéder 4. Ainsi, celle devant qui on a déposé 12 flammes et dont le croissant se trouvera rempli ou plein ne pourra pas placer au pivot plus de 4 flammes. Les plus élevées indiquent les deux premiers admis, les inférieures indiquent les 3° et 4° admis. La gauche indique le premier rang, parce qu’elle est côté du cœur et de Porient, et côté d'honneur en Harmonie.

Après ce choix, les 8 refusés viennent retirer leurs flammes ; ils peuvent avoir été acceptés ailleurs, car un homme en place devant plusieurs dames. Les acceptés ne retirent les leurs que successivement, après les contredanses ou valses à eux allouées.

On ne replace de nouvelles flammes que lorsqu'il n’en reste qu’une

au pivot, afin que les dames n'aient pas, à l'issue de chaque valse ou quadrille, un galimatias à débrouiller sur les rangs de chacun. C’est bien assez que l'opération du choix se renouvelle à peu près d'heure en heure.

Les dames civilisées, harcelées par 20 demandeurs, à qui il faut promettre, seraient presque obligées de se faire suivre par un teneur de livres. A peine sortent-elles de la danse, qu'un essaim les entoure en chicanant sur les rang. — Moi, je suis pour la septième. — Non, monsieur, vous êtes pour la huitième ; c'est monsieur un tel qui est pour la septième. — Là-dessus débat entre les deux champions. Or, combien de fois les a-t-on vus s’aller couper la gorge, le lendemain, par suite de cette confusion, ou par l’offense des refus simples, qui mettent aux prises deux candidats seulement.

Un bal n’est-il pas une corvée pour une dame, lorsqu'il faut qu'elle se rappelle les rangs, sous peine d’exciter des duels? combien d'autres irrégularités font de nos bals autant de pétaudières, où la peine passe le plaisir ! |

En y réfléchissant, on verra que le vice de nos méthodes est l'ordre simple dans les demandes. Celle que j'indique est non-seulement abréviative, mais elle évite les offenses à l’amour-propre, les servitudes et privations des dames, la confusion des demandes et surcharge de mémoire, les erreurs ou équivoques d'où peuvent naître les duels, la perpétuité des demandes et débats en débrouillement du rang. Elle évite à la fois tous ces embarras , parce qu'elle est composée , en n'excluant les prétendants qu’en nombre multiple, et parce qu'elle est mixte en ne refusant rien au moment de la proposition , malgré l'intention secrète de refuser. |

Nos modernes se vantent de courtoisie avec le sexe et dans les réupions de danse, unique plaisir qu’on accorde aux jeunes personnes, ils ont trouvé le moyen d'en faire des esclaves du public, au lieu de subordonner les volontés des jeunes gens aux convenances des dames. Cette prétendue courtoisie de verbiage, d’où résulte l'esclavage du sexe, ressemble assez aux perfectibilités philosophiques d'où résultent l'indigence et la fourberie.

Je ne prétends pas que la méthode indiquée, le croissant à flamme, obvie aux divers inconvénients. J'en vais citer moi-mème plusieurs pour prouver qu'il y à un régime distributif à inventer pour le bal, comme pour tant d'autres relations, et que je ne prétends pas avoir inventé cet ordre ; mais je vais montrer que ce doit être l'objet d'une recherche coordonnée aux principes du mode composé et mixte.

Lésion d'amour-propre des dames qui ne veulent pas danser. — Une femme de médiocres appâts verra les flammes s’accumuler sur le crois-

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sant de sa belle voisine, et le sien resté vide semblera dire au public : personne ne veut d'elle.

Cet inconvénient n'aura pas lieu. J'ai exposé le mode général ; il reste à parler des modifications. j

Toute dame qui doutera des demandes, et chacune à cet égard conpaît bien ses chances, pourra arborer flamme blanche à son pivot. Il y en a toujours 2 au liteau de réserve attenant au croissant, une blanche, qui signifie calme et rôle de spectatrice, — une blanche et noire, qui signifie trève, suspeus, renvoi des demandes importunes. Ainsi, on n'est pas dans le cas de faire ni de refuser des propositions inutiles.

Mais telle dame qui craint le manque de chevaliers ne voudrait pourtant pas en refuser un s’il se présente. Comment accomoder les deux intentions ? Si elle n’arbore pas flamme blanche, elle pourra avoir l'affront d'avoir désiré des athlètes qui n'arrivent point. Si elle a hissé flamme blanche, elle peut en éloigner un ou deux qui se seraient présentés. Non, car en cas de flamme blanche, la demande simple est permise. Un danseur peut s'approcher et la prier de retirer le blanc et d'accepter sa flamme. La méthode simple n'a aucun inconvénient avec les dames qui ne font pas foule. Il n’y a près d’elle ni disputes ni galimatias à craindre. Ainsi une flamme blanche, tout en indiquant le refus de danse, n'exclut pas les demandes , et celui qui viendra presser la dame de sortir de son inaction aura d'autant plus de mérite à ses yeux.

Si cette flamme blanche était une simagrée de modestie, on s'en apercevrait bien vite à l'affluence des demandeurs ; alors la dame serait obligée d'enlever le blanc et hisser sur le pivot les flammes des cavaliers acceptés.

Si un danseur est accepté par plusieurs dames pour un même rang, il peut prier l’une de commuer le rang avec celui de son inférieur, ou bien demander que la flamme soit placée à la réserve qui est un liteau mis à l'arrière pour supporter les 2 flammes de trève et de calme et les réserves. Un réservé passe de plein droit lorsqu'on renouvelle l'offre des flammes.

Après le choix sur les flammes du croissant, la dame est délivrée de solliciteurs jusqu'à l'épuisement des flammes; chacun ne retirant la sienne qu'au moment où il donne la main à la dame pour entrer en danse.

Une dame n’est pas tenue de conserver sa place jusqu'à ce que les flammes arborées par clle soient épuisées ; elle peut en changeant de place trausporter les flammes des acceptés qui restent à satisfaire, et les replacer sur le pivot de son nouveau siéce. Dans tous les cas, les

nouveaux prétendants ne rentrent en négociation avec elle qu'après l'enlèvement de la dernière flamme de pivot. |

Au moyen de cette méthode, les négociations sont réduites au quart; la liberté des dames est ménagée dans le choix, les équivoques et smets de démèélés sont prévenus, et l'amour-propre n’est peint offensé ni chez les hommes refusés, ni chez les femmes délaissées ; car celle qui craänt l'abandon ne manque pas d’arborer le pavillon de paix, la flamme blanche.

On a vu que dans cette méthode, le mode simple en demande verbale et directe peut intervenir concurremment avec le composé et, dans les cas où celui-ci n'est pas nécessaire, régulariser les demandes nombreuses. Redisons à ce sujet que si le mode simple est vicieux en système général, il devient utile quand on l’emploie accessoirement et en relais du composé C’est une remarque à répéter souvent afin de désabuser nos beaux esprits de leurs prévention pour le simple et la simplicité qui ne peuvent produire que le désordre en relations sociales, s'ils sont isolés du composé.

Sur cette question très minime en apparence de mettre l'ordre dans un hal, d'y maintenir les libertés, les garanties respectives, nous aurions encore une foule de détails à traiter, par exemple celui des garanties faquiriques. Il n’y a ni honnéteté, ni courtoisie dans une fête, où les hommes n’ont pas une convention pour demander à tour de rôle et faire danser au moins une fois celles qui le désirent, puis ménager leur amour-propre en leur laissant ignorer que le danseur qui les invite est en mission faquirique. On voit dans les bals civilisés de ces délaissements choquants ; souvent de belles étrangères sont négligées, parce que les jeunes gens n’ont pas de liaisons avec elles. Tous ces usages sont discourtois au suprême degré, et n'auraient pas lieu si un huitième des danseurs était affecté à tour de rôle aux stations faquiriques. La prétendue courtoisie des hommes se borne donc à s'occuper exclusivement de leur plaisir individuel, et cette courtoisie au bal n’est qu'égoïsme, comme sont toutes les relations civilisées.

Je n’ai traité ici que le problème du distributif des danses, et lein de ‘l'avoir résolu, j'ai pensé que ma méthode indiquée présentait beaucoup de lacunes ; cependant je n’en ai pas cherché d'autres, parce que ces recherches sont du ressort des femmes. Qu'il me suflise d’avoir prouvé que dans les détails de plaisirs qui semblent frivoles, il y a des principes réguliers à observer, comme celui des demandes et refus exercés en mode composé et mixte, puis accessoirement en simple, mais sans ériger le simple en système dominant.

Les lois de l'équilibre passionnel sont applicables à un bal comme à l'administration des globes. Tout ce qui est jeu de passions est suscep-

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&hle d'admettre les lois de l’harmonie; elle ramène tout au plaisir, et dès-lors un bal n’est pas plus indigne de son interventian, qu’une régie de vingt empires

Nous avons maintenant des principes sûrs en recherches d'harmonie, c’est à nous de les appliquer autant que possible dans une épreuve incomplète, comme celle d’une Tribu mixte où il faut ajouter aux règles d'harmonie, comme le refus composé, des moyens d'imagination Dans une phalange complète à 4200 personnes, on n’a pas besoin de recourir aux expédients pour équilibrer les passions dans un bal, mais nous traitons ici d’une petite Tribu qui n’a pas les ressorts de grande harmonie, et comme j'ai promis de laisser à chaque classe de savants les problèmes de sa compétence, il faut bien renvoyer celui qui nous occupe au sénat des Dames. Elles trouveront sans doute quelque chose de mieux que ma proposition de flammes déposées au croissant ; mais en imaginant d'autres moyens, qu’elles observent strictement les règles d'harmonie, les demandes et refus par ordre composé et mixte, bormant le simple à servir de relais au composé dans les emplois subalternes.

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