‹ Manuscrits de FourierChapitre 74 sur 134 · SYSTÈME POLITIQUE DES PLAISIRS DANS LA TRIBU · texte numérisé non relu

SYSTÈME POLITIQUE DES PLAISIRS DANS LA TRIBU

Les 21 familles D, E, font leur entrée au commencement d'avril quelques-unes plus tôt si elles le désirent. Il convient même qu'elles n'entrent que successivement. Comme elles sont de la classe riche, on a pris des précautions pour ménager leur amour-propre ; elles ont une quinzaine d'examen pour l'option. Au bout de ce temps, chaque famille ou individu sera libre de refuser l’incorporation et pourra, s’il lui plaît, rester 2 mois en loyer. C’est une clause de pure étiquette, car la Tribu a bien sondé sur la foule des postulants lesquels sont à sa convenance, et il n’est pas à craindre qu'aucun d'eux opte pour l'incohérence ; mais ils se ménagent dans cette alternative un plastron contre la critique; ils sont censés n'être entrés là en loyer que pour goûter le doux plaisir d'aimer les champs, parcourir dans leurs innombrables variétés les riches décorations des scènes champétres et suivre à ln lettre les préceptes de Delille.Car, au moment où 1ls feront leur entrée, la renommée de la Tribu et la comparaison de ses travaux et de ses mœurs avec ceux des paysans fourbes, fripons et enguenillés, auront dép prouvé qu'en Civilisation les champs et les héros champêtres n'ont rien d'aimable, que les variétés y sont très-rares, les décorations trespauvres et les scènes fort insipides, et qu’on trouve dans la Tribu seule

ce que le jongleur Delille prétend nous faire voir dans les champs de civilisés, Jui qui n’a vu les champs que dans les salons des marquis.

Les nouveaux sectaires admis en avril savent que le but politique de la Régence est d'établir l'unité passionnelle entre les inégaux ; on ne leur cache pas qu’on tendra à amalgamer pleinement les 2 classes D E avec les 3 classes À B C, si inférieures en fortune. Tout sera spontané dans cette réunion : ainsi la perspective n’a rien d’effrayant ; chacun est libre de badiner sur la prétention et soutenir qu’on ne réussira pas à le dégoüter des deux charmes de l'incohérence philosophique.

Dès la 4'* semaine, ces familles effectueront déjà un rapprochement au Sujet de la table. On les servira de 3 mamères :

4° En pension de 4"e chère E ;

2° En peusion ae 2° chère D ;

3° En incohérence ou service isolé de famille et d’individu, qui est plus coûteux et moins copieux que les deux précédents.

Comme il se trouvera sur les 405 au moins 80 personnes qui préfèreront le service à pension, il sera aisé d'y ménager des tables distinctes pour les 3 sexes. En variant ces rassemblements, les riches commenceront à étudier la manœuvre passionnelle, et dans l’impossibilité de l’exécuter en si petit nombre, ils sentiront ie besoin de se rapprocher, quant aux repas, de cette Tribu très-exercée et très-polie avec qui ils ont chaque instant des relations de groupes industriels.

Pour juger de la puissance des amorces qui seront présentées aux riches admis en avril, il faut parceurir en détail le cercle des plaisirs dont ils jouiront dans la Tribu, le bien-être assuré à chacune des 5 classes À, B,C, D, E, avant même que l'’amalgame ne soit opéré.

Par où commencer la description? Les lecteurs féminins désireront que je parle d'abord des bals et des amours, les hommes opineront pour traiter auparavant de la table et des intrigues, les moralistes demanderont qu’on les entretienne avant tout du bien du commerce. Commençons par les plaisirs, puisque c'est par là que se forment les liens en série passionnelle, où l’agréable régit l’utile et où l'industrie ne devient moyen d'accord qu'autant qu'on l'élève au rang de plaisir. Le but ici n’est donc pas de subordonner les plaisirs à l'industrie, mais d'opérer peu à peu {a fusion de l’industrie avec les plaisirs, en prenant ceux-ci pour guides, contradictoirement à la méthode civilisée. Occupons-nous d’abord des repas et des fêtes, qui seront le 4°° ressort à mettre en jeu avec le renfort installé.

Dans la tactique des amusements, nous avons à surmonter 3 vices dominants en Civilisation; ce sont :

Le défaut d'unité économique, d’enchatnement des jouissances;

DE LA SÉRISOPHIE. 4H

Le defaut d'extension fédérale entre classes hétérogènes ; Le défaut d'application aux 3 sexes majeur, mineur et neutre.

Raisonnons sur les correctifs que l’ordre sociétaire apporte à ces 3 vices. On ne saurait pas aujourd'hui, à moins d’énorme dépense, amalgamer un repas, un bal, un concert. Celui qui veut donner à

, 100 personnes une soirée ou fête nocturne avec souper et bal, variantes

musicales. scènes dramatiques, etc., ne s’en tirera pas à moins de 600 francs au moins. Or il faut que la Tribu, dans les soirées d'avril et encore mieux dans celles d'hiver, donne chaque soir ces fétes réunies sans qu’il en coûte rien ni à elle ni aux 400 et €00 personnes festoyées avec quelques admis de l'extérieur, et de plus qu’on soit confus dans la grande ville voisine de savoir si mal se divertir à grands frais, tandis que la Tribu se divertit à merveille et donne sans aucuns frais des fètes immenses et quotidiennes.

En plaçant au voisinage des salles de repas les salons de danse, <oncert, comédie d'amateurs, elle n'aura point de dépense à faire pour donner un souper à chacun de ses danseurs et spectateurs. Il raut dans tous les cas leur servir à souper ; il n'en coûte pas plus de le donner là qu'ailleurs puisque les salles se toucheront, celles des repas au rez-dechaussée, celles de danse et concert au 4°" étage. On se trouvera chaque soir dans la même situation que les familles qui aujourd'hui pendant le carnaval font des soirées de pique-nique dansant. Chacune de ces familles sait fort bien calculer que si l’une d’entre elles était obligée de faire les frais du souper pour 40 autres, elle serait écrasée par la dépense. Nos sériaires de première phase auront donc été chaque soir, pendant les mois de février et mars, dans le cas de 60 familles qui feraient pique-nique et danse en 3 compagnies, avec cette différence qu'il n'y aura ni frais, ni embarras, ni étiquette, puisque le couvert sera celui qu'il faut mettre chaque soir, même dans le cas où l’on ne danse pas.

Nos dames civilisées sont déjà fort aises qu’on leur donne une soirée dansante avec quelques verres de sirop; elles seront donc bien contentes quand la soirée coincidera avec un bon repas, et ce sera l’un des. mille avantages de l'association d’inégaux dans un édifice combiné. On pourra répondre que les femmes ne font pas cas de la table. Oui, les femmes civilisées qui, sous ce rapport, sont des estropiées passion— nelles. On les ennuie à table par double moyen, l'étiquette et la chère mal assortie. Nos prétendus gastronomes composent un repas d'ordre simple, un repas pour les hommes seuls, sans songer aux femmes ni aux enfants qui veulent une chère fort différente en comestibles et en boissons. Îl est impossible dans nos ateliers civilisés de préparer une chère en 3 modes:

442 LA PRALANGE.

En majeur pour les hommes ;

En mineur pour les femmes ;

En neutre pour îes enfants.

Cette variété devient économique dans la Tribu sérisophe et récesstire poor l'engrehage sériare; elle serait si ruineuse en CivhisaKon, qu’on ne peut pas même y songer. C'est déjà an motif matériel pour rendre insouciant sur le ptaisir de la table an sexe qu'on n’a compté pour rien dans les préparatifs.

Le sexe compté pour rien dans kes repas! — Là-dessus nos beaux esprits vont réclamer et parier de quelques madrigaux, calembourgs et fadeurs qu’on débite aux dames pendant te repas. S'ensuit-il que le matériel du repas soit disposé selon leurs convenances. Faisens un examen plus sévère, entrons dans Îes détails.

Je ne citerai pas les soupers fins ou réunions immorales. On a fait le projet de mettre les femmes en gafté, il faut bien se mumr de vins mousseux, sucreries, etc., enfin étudier leur goût; mais dans un repas ordinaire et moral, comme Îes famitles de bons bourgeois s’en donnent réciproquement le saint jour du dimanche, après avoir entendu la messe de paroisse et le prône, voyons ce qu'il y a de dégoûtant dans ces repas, et coment on y ménage les goûts des femmes et des enfants.

Au son de l'angélus, à midi, on sert le potage, une ample soupe aux choux; les femmes ne l’aiment point. — Arrive Îe bouilli, belle pièce tremblante, morceau de roi, selon les tendres peres ; ils ont raison, car un bon bouilli est un mets aussi agréable que sain. Mais faites entendre cela aux femmes, le bouilli de bœuf est leur hète d’aversion:; elles don- “neraient tous les aloyaux da monde pour un mirliton sucré; il en est de même des enfants, qui ne dédaignent rien tant que le bonilli de bœuf.

Jusque-là rien d'intéressant pour les femmes et enfants. Cependant il faut bien qu'ils fassent bonne mine, car les tendres pères sont déjà en gatté avec leurs choux et leur bouilli qu'ils arrosent de vin rouge, insipide aux femmes et enfants. Il faut pourtant que celles -c1 se montrent gaies, et les enfants de même, car le père a donné ordre d'être gais, bien faire les honneurs ; pareil mot d'ordre est donné parmi les conviés qui ont cnjoint aux enfants d'être bien sages, sans quoi on ne kes mènera plus nulle part, ct on les fera dîner avec le chat quand il v aura du monde à ia maïson.

Les femmes et enfants font donc leur possible pour étre Men sages, paraitre enchantés des choux ct du bouñli, ainsi que d’une belle conversation qu'entament Îes tendres pères sur la charte et les cabales des élections.

Arrive le service, et d’abord on découpe des mets qui sont les épourvantails des femmes et des enfants, à droite une bonne tête de veau,

DE LA SÉRISOPHIE. | 443

à gauche une bonne rouelle de veau, escortée d'oignons roussis. Je n’ai garde de me moquer des susdits ragoûts, non plus que du 4° service, que je préfére beaucoup au 2. Mais je sais que le 4°" déplatt aux femmes, qu'elles n'aiment que les rôtis et non les ragoûts en viandes bouilles, et qu'un repas qui serait servi pour des femmes ne doit rieu suivre de ces dispositions adoptées pour les hommes.

Partant, laissons les dames s’ennuver tant quil plaira à Dieu, et bâiller au bruit de la charte et des élections; je fais grâce du repas, qu’un autre décrirait plat par plat, et je viens au moment où nos galants bourgeois, déjà hounêtement pleins, oublieront un peu le matériel, pour songer au beau sexe, qui perd patience. |

On forcera les femmes à chanter quelques couplets, qui raviront cette bonne bourgeoisié , mais les pauvres dames n’en sont pas quittes : il faudra qu'elles soient embrassées et qu'elles paraissent enchantées quand tous ces barbons viendront leur appliquer un vieux museau; car, dans les bonnes maisons bourgeoises, ea un repas de fète carillonnée, où les mères ont mis leur robe de noces, les embrasseurs font le tour de la table, et appliquent des baisers même aux grand-mères, sans quartier pour aucune. |

Quels torrents de délices pour les femmes et les enfants, et quel rapport tout cela a-t-il avec leurs convenances? Le seul dédommagement d’une jeune femme est qu'à travers ce flux et reflux d’amis de la charte et du commerce, qui viennent la bequeter, il s’est glissé, dans le festin, quelque jouvenceau, parent ou ami, qui, en faisant la tournée des embrassades, lui répète à voix basse l’heure du rendez-vous où elle pourra s'oceuper de tout autre amour que de celui de la charte.

Quant aux enfants, ils trouvent bien, sur le tard, quelques sucreries longtemps attendues ; ils ont un bon moment au dessert, où ils se lancent, en dépit des défenses et de certaines œiliades que lancent les tendres mères pour ralentir l’ardeur de ces petits drôles, qui se servent an dessert de tout ce qu’on fait passer, fort heureux encore si on ne les empile pas à une petite table, avec un mentor qui les tiendra sévèrement; mais, quand ils sont à la grande, que diraient-ils s’ils voulaient, selon les avis de la morale, rendre hommage à l’auguste verité? ils s’écrieraient au 4°r service : votre soupe aux choux, votre bouilli d'aloyau, votre rouelle de veau nous déplaisent, apportez-nous les crèmes, les compotes, les croquantes et le vin blanc sans tarder. À ces mots quel scandale dans l’auguste assemblée ; chacun crierait aux enfants mal élevés, qu'ils ne savent pas ce que c'est que de vivre.

Voilà l'inconvénient de préparer les aliments pour 3 sexes réunis et incompatibles en goût. Il faut que 2 des 3 pâtissent pour le bien du 37.

À cela un amphitryon répond : il faut que j'invite les pères et les

maris avec les dames et les demoiselles; je ne peux pas faire deux repas ni trois , il est déjà assez coûteux d'en faire un, et pourtant il faudrait trois repas au lieu d’un ; car il faut aussi celui des enfants. Si l’on ne sait pas satisfaire chacun des trois sexes, on ne peut pas spéculer sur l'harmonie passionnelle, et on n'obtient qu’un simulacre, que des accords avortés. Aussi les femmes civilisées sont-elles maussades à table comme des hiboux; on leur sert du vin de Bordeaux très-coûteux ; elles croient que c'est de la médecine et s’écrient en y versant une gorgée d’eau : « Ah fil que c'est mauvais, le vin de Bordeaux, ça sent la rhubarbe. » Il en est ainsi des mets, à part quelques friandises qui se font attendre une heure; toute la masse des belles pièces n'obtient des femmes que des exclamations de dégoût qu'elles suppriment par bienséance.

Quant à la compagnie, comment s’y prend-on à table pour charmer les belles et les assortir aux convives ? Un mattre de maison veut faire honneur à telle jolie femme, et pour lui donner des voisins délectables, il la place entre quelques vieux jurisconsultes et amis du commerce. Voilà une dame bien honorée, bien choyée, entre deux damoïiseaux surannés. Ils tâcheront bien de lui dire quelques grivoiseries renouvelées des Grecs : elle voulait être placée entre deux jeunes gens, elle s’ennuiera de ses antiques voisins. Pour la distraire, on entamera pendant le repas une discussion sur la Charte ; on portera des toasts patriotiques ou royalistes, aussi plats les uns que les autres :

4o À la gloire immortelle de l'auguste philosophie moderne, qui, par ses torrents de lumière, a fait de tous les hommes libres une famille de frères ! puisse-t-elle à jamais éclairer le monde par des millions de systèmes contradictoires pour le bien du commerce et de la Charte |

20 À la douce et touchante fraternité des farouches républicains! puissent-ils, par la pureté des principes, régénérer tous les ennemis du commerce et de la Charte dans les eaux salutaires des vertus constitutionnelles et de l’auguste vérité !

3° À l’impartialité des prochaines élections ! puissent les électeurs toujours inaccessibles aux brigues et aux cabales n'élever aux augustes fonctions de représentants d’un peuple libre, que les amis de la douce paix, fille du Ciel, qui cultive l'olivier à l'ombre du commerce et de la Charte !

40 A la gloire immortelle des Economistes et Idéologues, vraies colonnes de la perfectibilité idéale! puissent-ils longtemps cimenter le bonheur social, en reléguant la richesse publique et la vérité dans les livres et ne laissant au peuple que la pauvreté et la fourberie pour le bien du commerce et de la Charte !

J'aitäché d'imiter ici le style burlesque de cesréunions qui fontlelen-

DE LA SÉRISOPHIE. 465

demain tapisser les gazettes de leurstoasts visionnairesetamphigouriques. Cette manie a gagné les repas particuliers, même ceux où se trouvent les femmes qui n’aiment point à boire, et c'est avec ces pédantesques toasts qu'on fête une dame en table civiliséc. Les deux sexes majeur et mineur sont toujours dans la situation du renard et de la cigogne dont l'un s'ennuie d’un repas qui n’est disposé que pour l’autre. Comment nos prétendus sybarites sauraient-ils ménager les convenances des enfants quand ils ne savent pas même aviser à celles des femmes envers qui ils se prétendent si galants ! Cependant il n’y a point d'harmonie ni équilibre à espérer là où on ne sait pas satisfaire les trois sexes à la fois. Il faut donc, outre l’assortiment des compagnies qui est facile à une Tribu, ménager pour les sexes trois cuisines différentes ; ce qui, loin d’être dispendieux , devient une économie pour la Tribu, obligée d'opérer progressivement et par série dans tous les détails de son mécanisme domestique ; on en a vu la preuve au traité des séries.

Page 1