‹ Manuscrits de FourierChapitre 85 sur 134 · IMPÉRITIE DE LA CIVILISATION · texte numérisé non relu

IMPÉRITIE DE LA CIVILISATION

Un adage dit avec raison « que charité bien ordonnée commence par soi-même. » Pourquoi les philosophes si bien imbus de ce principe en affaires administratives, si exacts à remplir Jeurs poches quand on les charge de gérer les deniers des peuples, ne savent-ils rien faire pour eux-mêmes en législation amoureuse ? Je leur ai reproché amèrement cette bévue au traité du faquirat, il est bon d'insister sur le reproche et d'en laver d'avance la Tribu; elle devra se montrer fidèle aux # branches de charité, et les légions saintes affecteront 2 hordes à la charité amoureuse comme aux trois autres dont nous venons de traiter.

J'ai déjà dit au traité du faquirat que ce n’est pas du plaisir matériel que l'harmonie doit procurer aux vieillards ; il suffirait de la science des Bayadères de l'Inde. Ceux-mêmes d'entre eux qui, à prix d'argent, se procurent le matériel en amour, se plaignent encore de n'avoir plus d'illusion en ce genre. C’est donc sur le spirituel ou affectif qu’ils trouvent des lacunes, et l'art de les remplir est l’objet de la charité amoureuse. Quant au matériel isolément considéré, il tient à la charité d'unitéisme et de minimum, qui doit pourvoir au nécessaire des 5 sens ; or nous traitons ici de ce qui tient à l’âme.

Ce n’est pas au premier mois d'exercice que la Tribu pourrait songer à former de pareils licns entre la vieillesse et la jeunesse ; ils sont les plus difficiles à créer et doivent être les derniers à naître. 11 faudra auparavant avoir préparé les voies par tous les autres liens d'amitié, d’adoption, de ligue fédérale, etc., et lorsque la Tribu sera parvenue au degré de bienveillance collective, lorsque cette [ ]s’étendra à tous les âges indifféremment, et que chaque jouvenceau ou jouvencelle regardera les vieillards de la Tribu comme une classe d'amis intimes, dont on désirera le contentement parfait et dont les privations seront un { ] pour la jeunesse, il sera temps de songer à créct les germes du faquirat qui ne pourra pas s'élever à une grande intensité, car il n'aura presque aucun des ressorts qui le soutiennent dans l'harmonie; mais il en aura quelques [ ]et on organisera en conséquence les 2 hordes de charité amoureuse.

Quelles seront leurs fonctions ? Un moraliste va croire que ces 4 hordes seront obligées par statuts à se livrer aux vieillards d’un et d'autre sexe, jugement digne des civilisés qui ne voient la nature qu'en ordre simple.

Faisons un moment abstraction du matériel, nc raisonnons que sur

DE LA SÉRISOPHIE. 53

la branche affective de l'amour. Nous y trouverons déjà 2! ] bien distinctes, surtout chez les vieillards : celle du charme direct ou ] et celle du charme indirect ou confidence, intimité. Dissertons d’abord sur cette dernière qui, sans doute, sera approuvée des philosophes, s’il est vrai qu'ils n’aiment, comme ils le disent, que l’auguste vérité, toute l'auguste vérité et rien que l’auguste vérité.

Supposons donc un sexagénaire qui, voulant se fixer au rôle que l'âge lui assigne, ne prétend , avec les jeunes filles, qu’au rôle de confident, qu’à l’augnste vérité. Comment pourra-t-il amener les demoiselles à lui dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité? Loin de là, elles lui conteront cent mensonges sur leurs amours secrets, prétendant qu’elles ne songent qu'à suivre le chemin du ciel, et que leur cœur n'est à personne autre qu'au papa et à la maman. Dieu sait ce qu’il y à de vrai. Glissons sur les scènes qui se passent derrière la toile, sans le consentement du papa et de la maman, sur les jeux innocents où les demoiselles vont se cacher et s’egarer au grenier à foin avec les innocents militaires des innocentes campagnes. J’admets tout cela: pour passe temps moral. Raisonnons seulement sur les relations tue peut avoir, avec ces péronnelles, un sexagénaire qui veut se tenir à sa place, aux prétentions admissibles selon les philosophes, c'est-à-dire à des conversations sur l’auguste vérité. Comment s’y prendra-t-il pour tirer de ces hypocrites un mot de vérité sur leurs amours?

Qu'importe ! diront les moralistes, un vrai républicain doit-il s’oc- * cuper des amourettes des demoiselles ? il ne doit les approcher que pour leur recommander l’amour de la morale, des abstractions métaphysiques, du commerce et de la charte.—Plaisant rôle que jouerait auprès des demoiselles ce farouche républicain. 11 tombcrait dans double absurdité : l’une de parler aux demoiselles un langage inintelligible pour elles, et l’autre de se priver de la seule conversation intéressante qu'on puisse avoir avec les jeunes filles, car elles sont incapables de parler d'autre chose que d'amour, surtout en France, où on ne les élève qu'à l'hypocrisie et au mépris des sciences et des arts. J’excepte les parisiennes et les genevoise, et quelques protestantes, à qui on donne un ton sensé.

Certains damoiseaux surannés, dont l'espèce foisonne en France, ont l’art de conter aux demoiselles des arlequinades sentimentales qui ne vont point aux but, car les ci-devant jeunes gens ne feront pas la conquête de la demoiselle, et n’obtiendront pas même ses confidences en amour. Diront-ils qu'ils ne prétendent pas à sa conquête ? Ils en ont menti, comme le renard qui trouve les raisins trop verts. Ce sont de plats libertins qui ne chercheraient qu’à séduire les jeunes filles. Mais admettons leur excuse ; à quoi donc tendent leurs douces paroles ? elles

ne peuvent tendre qu’au second rôle ; puisqu'ils ne veulent pas, diseafils, du premier , ils veulent au moins du 2°, celui de confident. L'obtiendront-ils ? Non. La demoiselle ne leur dira mot de ses équipées du grenier à foin avec les innocents jeunes gens ; elle leur persuadera au besoin qu'elle a peur de l'enfer, qu'elle aime la charte et la morale. Voilà tout ce que notre vieux damoiseau tirera de ses n‘aiseries sentimentales, en attendant qu'il aille se'consoler avec sa gouvernante ou sa grisette ; il ne sera qu’un imbécille avec son bel esprit, car on ne doit fréquenter les jeunes femmes que pour tenir auprès d'elles le rang convenable, et autant il est certain que les vieillards ne peuvent pas prétendre au 4°" rang, à la possession, autant ils deviennent ridicules quaud ils n’obtiennent pas le second rang, celui de confidents. Conçoiton quelle peut être leur jouissance dans la conversation d’une jeune femme qui, ne sachant s'occuper que d'amour, ne pouvant se complaire qu'aux conversations d'amour, devient un masque, un caméléon pour celui à qui elle n’accorde pas au moins l'initiative à l’auguste vérité, aux confidences des fredaines du grenier à foin, ou bien du boudoir, pour celles qui peuvent rafliner sur le choix du local. Sans cette confidence, quel plaisir peut trouver un vieillard dans la compagnie de jeunes filles à qui on ne peut parler que d'amour, et qui ne lui diront pas un mot de vérité sur ce sujet ?

Beaucoup de gens âgés aimeraient à connaître le bulletin journalier de ces expéditions galantes. C’est une chronique amusante et qui exerce agréablement la 40° passion, la cabaliste. Sans être partie active des intrigues, on en jouit sous le rapport critique, et c’est chaque jour une distraction aussi précieuse que celle des nouvelles politiques. Il faut exercer la Cabaliste en mineur comme en majeur, et l’on a besoin de convaître la chronique amoureuse aussi bien que la chronique politique. Si Antoine et Octave se disputent le sceptre du monde, moi, pauvre hère, qui n’ai aucune prétention à la couronne, et qui ne porterai que deux bâts sous l’un ou l'autre maître, je suis pourtant très-empressé de savoir, jour par jour, où en sont les armées d'Antoine et d'Octave. Le moindre incident pique vivément ma curiosité, et je me repais avidement d'une escarmouche en attendant la journée d’Actium. Enfin, si je ne joue aucun rôle actif dans le débat du sceptre impérial, j'aime au moins à y intervenir passivement et spéculativement par des augures et des conjectures qui tiennent mon esprit en intrigue.

Ce besoin d'intrigue spéculative règne de même en mineur, en affaires d'amour. On veut, lors méme qu'on n’a plus de prétentions ay rôle actif, s’enquérir passivement de l’état des choses, être au courant des intrigues journalières; c’est un besoin aussi fort que celui des ca quets politiques. La plupart des vieillards civilisés se dissimulent ce

DE LA SÉRKOPHIE. 55

besoin, parce que le défaut de fortune ou la tyrannie da préjugé leur ête les moyens de le satisfaire. Tel que son rang, son état de père eontraignent à | }, se persaade qu'il ne doit plus s’enquérir des -mtrigues d'amour. À tout âge on a besoin d'exercer la Cabaliste ou 40° passion. et de l'exercer en passif à défaut de l'actif. Supposez ce moraliste, ce républicain farouche dans un état différent de la Civilisa-tion, supposez-le dans la Tribu, où il n'aura plus aucun souci des préceptes de la morale, ni des prudotteries d’étiquette, il reconnattra bien vite que l'intrigue, même en rôle passif, nous plait en Amour autant qu'en Ambition, que l’une et l’autre gazette sont un besoin journalier, qu’une querelle amoureuse entre Aspasie et Phryné peut intéresser comme la lutte politique d'Antoine et Octave, surtout quand on connatt les personnages, et vous verrez que dans la Tribu, les jalousies et rivalités de Phillis et Chloé, qui s’enlèvent quelques amants, intéresseront le vieux Lisimon aussi activement que les.débats des tirailleurs de k charte. L'âme a besoin d’intrigue sur les 4 cardinales, sinon en mode actif, au moins en mode passif, et il n’est pas d'absurdité plus grande que ke | ] moral, qui veut persuader aux vieillards qu’ils doivent rester étrangers aux aflaires d'amour, où la nature les appelle à figurer en passif et en actif.

Ll est vrai qu'en Civilisation ils sont obligés de faire de nécessité vertu : la sévère étiquette leur défend jusqu’à l'apparence de curiosité sur ces intrigues, dont il leur serait bien impossible de s'enquérir, puisque toute la jeunesse est cuirassée de fansseté, et que même en se bornant à l'innocent délassement des [ ] on serait obligé de hanter des compagnies interdites à tout vieillard qui se respecte.

Mais nous allons raisonner sur un ordre de choses où la chronique amoureuse sera dans tous ses menus détails aussi connue des vieillards que l’est aujourd’hui la chronique des débats législatifs et politiques. Îls reconnaltront bien vite dans ce nouvel ordre que l'examen des gazettes ou caquets d'amour, quand ils sont variés et piquants, devient pour l'esprit un aliment aussi utile que celui des gazettes politiques. C'est un vrai déjeuné de l'esprit, et on y tiendra dans la Tribu autant et plus qu'aujourd'hui à la lecture de la gazette, car on n’y voit d'ordinaire que le masque des diplomates, ils figurent sur la scène comme les jeumes gens en amour où tout est mascarade. Combien l'intérêt sera plus

] quand on pourra se flatter de savoir chaque matin a peu de chose près l’exacte vérité, sauf quelques résidus à débrouiller, et dont Pobscurité sera atile à alimenter l'intrigue des curieux.

Prétendrz-t-on que cette curiosité est un aliment puérile pour un vieillard et qu'il doit se borner à s'informer de la charte et du commerce ? Mais lorsqu'il n’y aura plus ni charte, ni commerce, de quoi la

40° passion devra-t-elle s'alimenter ? tel est le cas où se trouveront les sociétaires de la Tribu; les intrigues sur la charte ne seront d'aucun intérêt pour eux, puisque leur petite colonie prétend donner congé à toutes les lois humaines, et loger au même bourbier les chartes de Mirabeau, Robespierre, Sieyes, Bonaparte et autres fabricants de chartes dont il ne résulte toujours que les 7 fléaux. Même prétention au sujet du commerce dont la Tribu démontrera l'inutilité et la perversité. Déslors ces deux foyers d’intrigues présentes ne seront à ses yeux que des foyers de ridicules ; elle n’en sera que plus vivement intriguée en sens politique puisqu'elle aura jeté le gant à tous les charretiers politiques, à toutes les sangsues mercantiles de la Civilisation.

S'ensuivra-t-il qu’elle doive négliger les intrigues d'Amour parce qu'elle sera bien alimentée quant à celles d’Ambition ? Non sans doute et ses vicillards mêmes voudront des intrigues d'amour, au moins en passif, en rôle de spectateurs et confidents bien informés de la vérité. Auront-ils tort de prétendre à ce délassement refusée aux vieillards civilisés ? si on les blämait, autant vaudrait blâmer les Espagnols quand ils se plaignent de ce que leur ministère les laisse une année entière dans une ignorance absolue sur ce qui ce passe aux colonies révoltées. Les moines Escoiquiz et Ostolaza sont-ils fondés à dire à 44 millions d'Espagnols: ce n’est pas vous qui gouvernez, donc vous ne devez pas prétendre à savoir ce qui se passe dans les colonies espagnoles soulevées contre la métropole ? — A cela tout Espagnol répondra avec rai- Son : Je ne prétends pas disputer l'autorité à une douzaine de moines qui la possèdent, mais je voudrais, loin du rôle actif, avoir du moins l’aliment passif et connaltre ce qui touche de près aux intérêts de mon pays et aux guerres qu'il souticnt.

Tout philosophe approuvera cette réponse des Espagnols. Or, si la Philosophie approuve et reconnait en ambition le besoin de l'intrigue passive, cur méconnattrait-elle en Amour la même propriété si générale chez les hommes et encore plus chez les femmes, qui dans leur vieillesse raffolent des caquets d'amour et s'entremettent si ardemment dans ce genre d'intrigues, sinon en actif, au moins en passif, sinon en exercice essentiel, au moins en accessoire ?

Ïl fallait ce préambule pour établir qu’en fait d'amour la philosophie veut refuser aux vieillards jusqu'aux besoins passifs de l'âme, jusqu'aux aliments d'intrigue confidentielle et de chronique amonreuse. — Comment, après cette vexation s'occuperait-elle à les satisfaire sur les besoius actifs qui exigent des illusions d'amour chez la vieillesse comme chez la jeunesse, illusions auxqelles doit pourvoir un système de cha-

rité intégrale et obligée sur l'amour comme sur les autres cardinales ?

Encore, si l'impéritie des Civilisés se bornait, sur la charité amoureuse, au négalif simple du bien, à l'absence de plaisirs sans disgräces ; mais ils n’ont assuré à la vieillesse qu'un lot de double disgräce, un positif composé du mal.

- Il est assez connu qu'il faut être tout ou rien avec les femmes civilisées. Elles ne conçoivent pas ce que c’est que l’Amitié, dont pourtant elles se fardent communément. Un lien d'amitié avec elles ne peut reposer que sur une basse adulation de leur hypocrisie ; il faut feindre de croire qu'elles n'ont qu'un amant, quand elles en ont à rechange, croire à leurs sornettes romanesques sur la constance, et, qui pis est, flatter la demi-douzaine d’amants dont chacun peut d’un mot faire éconduire le prétendu ami. Encore avec cette abjecte flatterie n’arrivera-il qu’à être secrètement un objet de mépris pour les amants et pour la femme, qui vous raillera de n’avoir pas prétendu à ce que tant d’autres obtiennent. Là se réduit l'amitié des femmes civilisées ; il n’y a d'autre alternative avec elles que tout ou rien. Aucun accommodement pour des vieillards qui se contenteraient de la fumée du festin, de la confidence amicale, mais complète. Un vieillard, à moins de prostitution vénale, ne peut donc trouver chez les femmes qu'hypocrisie et dédain. Pour l'en dédommager, les philosophes lui conseilleront d'aimer la charte, rien que la charte et toutes les chartes qui varieront au gré de chaque parti. Les savants proposeront vingt affections également insipides, et aucun d’eux ne résoudra le problème de charité intégrale qui exige qu'on satisfasse l'individu sur les 4 cardinales et l'unitéisme matériel ou minimum des cinq sens.

Les philosophes pourtant sont généralement des vieillards dont les 9140 sont galants, égrillards et désireux d'illusions en amour et en tout sens. Faut-il s'étonner que ces maladroits, qui en amour comme en intérêt ont su faire si peu pour eux-mêmes, aient fait aussi peu pour le monde social? Examinons comment la Tribu y suppléera en charité amoureuse. |

Jusqu'ici les rigoristes n'auront pas eu à murmurer sur les emplois assignés aux 3 classes de hordes que je viens de décrire, mais l'emploi de la 4° va soulever les philosophes, qui opposeront leurs banales doctrines contre l'amour. Qu'ils envisagent donc le problème dans toute sa plénitude, qu’ils en mesurent bien les difficultés, ils ne gloseront pas sur les moyens d'exécution.

Il faut opérer attraction industrielle et hausse progressive du dividende populaire, telles sont les 2 voies par lesquelles on doit marcher àla [ ] d'équilibre en raison directe des masses, inverse des distances, etlorsque des gens, qui pendant 3000 ans n’ont pas même su

poser le problème de l’harmoaie, s’avisent de enitiquer mes moyens, n'est-ce pas le comble du ridicule ?

Avec lenr prétendue sollicitude posr le peuple, comment s'y prendront-ils pour amener les riches à souhaiter que le peuple ait une amplis portion des bénéfices, à s'inquiéter sur le bien-être des familles du dernier ordre, à plaider dans les débats de répartition pour faire grossir la part du peuple, même aux dépens de la leur? Est-ce avec des subtilitès idéologiques et morales, des amours du commerce et de la charte, qu'on amènera le riche à cette générosité pour le pauvre? Cependant, si on ne l'amène pas à demander pour sou lot La raison inverse des distances de capitaux, c’est-à-dire recevoir d'autant moins en bénéfice industriel qu'on a plus versé de foads, si on le maintient comme aujourd’hui dans la prétention de percevoir en raison directs des masses et directe des distances, où sera la solution du problème d'unité passionnelle et d'unité de l'univers en matériel et passionnel ? Pour parvenir à cette solution, comment opérer siles philosophes veulent proscrire une des # passions eardinales ? N'est-ce pas la prétention d’un fou qui voudrait ôter une des & roues de sa voiture et la faire marcher avec les 3 autres ? Telle est ia démence des philosophes qui veulent proscrire l'amour des opérations d'harmonie. Gémissons de cette ineptie et poursuivons notre ouvrage. Àl reste à parler dn es d'amour en équilibre passionnel.

[ICI lacune forcée. Voir ce qui a été dit ci-devant sur l'amendement de M. Pierre Leroux contre les adultères. Ce qui n’empêchera pas les hypocrites de clabauder contre les dires de Fourier sur l'amour, sans vouloir faire attention à aucune autre de ses idées.

Nous remplaçons ls passage ajourné par des extraits de La cote supplémentaire. |

(Extrait de la 64° pièce, cote supplémentaire )

… Il n’est bruit que de garantie, balance, contrepoids et équilibre politique. Ces quatre mots sont les chevaux de bataille de nos savants, et là-desssus, comme sur tous les problèmes dont ils s'occupent, il est évident que plus on raisonne de garantie et d'équilibre, moins il en existe. Les sciences philosophiques ont la propriété d'éloigner le corps social de tout lieu où elles veulent le conduire. Aussi n’a-t-on jamais été si asservi, si persécuté que depuis leur [ ] de 4789 pour nous conduire à la Hberté.

Le Garantisme est l'une des 3 sciences qui ont été négligées, et que j'ai désignées sous tes noms de :

Garantisme , en théorie de Ia 6° période sociale ;

DE LA SÉRISOPHIE. 59

Association , en théorie de la 7° période sociale : Attraction, en théorie de la 8° période sociale.

Il faudra se garder de confondre ces 3! }, selon l'usage des Français qui font confusion de tout et prennent pour la 8° ce qui est dit de la 6° ou 7°. Je ne parlerai ici que de la 6e.

Les peuples civilisés ont cherché à établir des garanties de toute espèce, par exemple, sur la fidélité conjugale des épouses, sur la fidèle gestion des financiers et fermiers ruraux, sur la responsabilité des ministres, sur l'observation des traités, etc. Il est clair qu’on réussit de moins en moins à atteindre le but, et que tout le savoir-faire de nos perfectibiliseurs n’a servi qu'à rendre de plus en plus douteuse la fidélité des femmes, des financiers et de toutes les classes qu’on a voulu garantir.

C’est donc une science tout-à-fait neuve que le Garantisme, tout-àfait inconnue aux savants, qui échouent sur tous les points où ils veu- Jent l’établir.

Je ne connais qu’un point sur lequel on ait réussi à établir approximativement le Garantisme, c’est sur le prêt d'argent dont on sait garantir les rentes par des cautions, hypothèques, gages et conseings et garantir la circulation par des billets à ordre et contrats négociables. On a donc grand tort de critiquer les civilisés sur leur soif de l'or, car le peu de sagesse et de garantie qu'ils ont imaginé est due à cette cupidité, qui n’a été ni assez forte ni assez éclairée puisqu'on a manqué les belles opérations, comme la concurrence réductive qui double les revenus fiscaux de chaque souverain, tout en augmentant ceux des peuples. D'après cette [ ], il est clair que nos financiers n’ont pas su concerter de vastes plans d’enrichissement et que la politique civilisée a été mesquine, rétrécie en cupidité comme en toute autre chose. Ceux même qu’on à accusés de vaste ambition n’ont eu que des vues timides et des plans restreints, témoin Bonaparte qui, avec les moyens surabondants de faire la conquête du Globe, n’a pas su y parvenir, et qui, animé d'un violent désir de s'emparer du commerce, n’a pas su trouver la concurrence véridique, qui ramène au fisc tous les bénéfices envahis aujourd'hui par la corporation mensongère des marchands.

Le Garantisme, en système général, a pour but d'assurer le développement des 12 passions radicales. Comme je ne les ai pas encore. définies, je ne peux pas indiquer l'essor qu'elles doivent avoir en 6° période. D'ailleurs, nous n’en sommes ici qu'a des aperçus, et je me bornerai à jeter un coup d'œil sur le sujet, à donner deux dissertations sur le Garantisme appliqué aux passions Les plus connues des civilisés, l'Amour et l’Ambition.

Pour commencer par l'Amour, je traiterai de la fidélité conjugale des époux.

J'entends les plaisants s’écrier : si vous nous donnez une méthode de garantie infaillible sur la fidélité des femmes, vous serez le phénix des inventeurs, nobis eris magnus Apollo! — Je vais les satisfaire. Ce n’est pas une question aussi facétieuse qu’elle le paraît au premier abord.

Tout garantisme implique réciprocité d'obligation et équilibre d’avantage, observance respective des engagements. Or, je demanderai aux maris civilisés s'ils consentiraient à un ordre de chose qui leur garantirait pleinement la fidélité de leurs femmes, sous condition de garantir de mème aux femmes la fidélité des maris. À cette proposition, je les vois tous froncer le sourcil, et se décéler pour ce qu’ils sont, pour des tyrans qui n’ont aucune idée de justice. Un Turc est plus estimable dans sa manière. Il vous dit franchement : je veux tyranniser, je veux avoir vingt femmes, et que toutes les vingt n’aient d'homme que moi. Mais un civilisé veut aller se parjurer aux pieds des autels, promettre une fidélité qu'il n’a aucune intention de tenir, et il prétend qu'une épouse lui soit fidèle pour prix de ce parjure !

Demander la fidélité des épouses, c’est demander la chute de la Civilisation, car il n'est pas 2 moyens d'obtenir cette fidélité, ou par la voie de contrainte (réclusion, duègnes, eunuques, et autres coutumes qui constituent l'état barbare), ou par la voie des garanties amoureuses qui constituent la 6° période et l'issue de Civilisation. Quant à l'ordre civilisé, il est incompatible avec la fidélité des épouses, et, pour mieux convaincre ceux qui en douteraient, je donnerai, dans l’un des intermèdes, un tableau de la hiérarchie de l’adultère, divisé en classes, ordres, genres et espèces. C’est une analyse qui n’a jamais été faite, et qui prouvera l'illusion de ceux qui croient pouvoir concilier la fidélité des femmes avec le mécanisme civilisé.

Quelle est donc, diront-ils, cette société où les épouses deviennent fidèles? — C'est une société où 1l n'y a que nombre égal de femmes fidèles et d'hommes fidèles. Chacun y trouve facilement à s’assortir en ce genre, pourvu qu'il observe fidèlement la clause qu’il a exigée d’une épouse ; car toute infraction de la part de l'un des contractants entratne le dégagement de l’autre. — Nous ne {voulons pas cela, disent les civilisés, nous voulons avoir des maitresses sans que nos femmes aient des amants. — Vous ne voulez donc pas la fidélité qui entratne réciprocité ; vous voulez la fidélité contrainte, et non obligatoire pour l'homme. En ce cas faites-vous barbare et coëffez-vous du turban, munissez. vous d'eunuques et de verrous, à défaut de quoi vous serez, tant que durera la

DE LA SÉRISOPHIE. el

Civilisation, décorés d’une autre coëffure qui est votre lot commun, et que vous méritez si bien.

Il serait fort plaisant que Messieurs les civilisés fussent pris au mot par le sexe et collectivement satisfaits sur tout.ce qu'ils exigent. Car chaque homme voulant trouver une épouse vierge, il faudrait pour satisfaire tous les hommes que !a masse des femmes refusât de céder à aucun homme avant le mariage. Tous seraient obligés de prendre femme avant vingt ans; tout libertinage deviendrait impossible, puisque toutes les femmes seraient fidèles après et chastes avant la noce, et Messieurs les maris diraient bien vite de la fidélité absolue ce qu'on a dit de l'égalité absolue, après quelques courts essais : nous n'avions pas senti les conséquences de ce que nous demandions; rétablissons toutes choses comme auparavant.

Le Garantisme régulier n'établit point cette fidélité absolue du sexe; elle serait hors de nature, Dieu voulant une série de variétés dans les les espèces passionnelles comme dans les espèces matérielles, On n'entend donc par garantisme qu’un classement gradué de caractères et une certitude pour chacun, homme et femme, de pouvoir s’assortir sans aucune fraude dans la carrière qu'il veut suivre. Un homme loyal ne saurait trouver cet avantage en Civilisation. 1l demande une femme qui ait le gout de la fidélité (et il existe de pareilles femmes en dépit des plaisants). Mais comme les mœurs et les usages flétrissent la coquette, chacune se prétend fidèle. On ne connatt pas le moyen de discerner et constater les penchants de la jeunesse en ce genre, et l’on perd l'avantage de connaître le petit nombre de femmes fidèles que crée la nature, en exigeant qu'elles le soient toutes. On perd tout pour avoir trop exigé, pour avoir voulu un seul caractère dans le sexe entier, quand on conpaît si bien l'impossibilité d’oblenir pareille uniformité. |

Ceux qui ont imaginé le système actuel du mariage, ont sacrifié un sexe entier aux convenances de l’autre. Ils ont cru par cette mesure tyrannique faire le bonheur du sexe masculin : il n'en est rien; les bommes sont d'autant plus heureux que les droits des femmes sont plus étendus. Mais on a, tellement avili en Europe le sexe féminin, qu'il ne songe pas même à réclamer ce qui lui est dû, la garantie de mariage. Puisqu’on destine toutes les femmes à cette union, on leur doit ou le mariage, ou une indemnité pour la perte des belles années consumées

dans l'attente du mariage.

( 58° cote supplémentaire).

. Au reste, on doit s'étonner que les nations diverses n’aient pas encore cherché, pour l'union conjugale, des coutumes analogues à leur

caractère respectif. La eontume du mariage permanent peut convenir aux Allemands, nation calme, constante, méthodique jusqu’à la monetonie. Un tel caractère se concillie avec l’nniformité du lien conjugal ; mais le Français qui a toute les qualités opposées, l’ingratitude, l'inconstance, l’étourderie, elc., est de tons les caractères le moms compatible avec le mariage perpétuel. Aussi les mariages sont-ils généralement mauvais en France, et de là vient que les Français sont les plas grands … qu'il y ait sur la terre. Il y à, sans contredit, bien moins de... en Allemagne qu’en France, qouique les jeunes Allemandes soient moins surveillées et élevées dans une grande liberté de [ Jet de conscience. Tant qu'elles sont demoiselles, elles se croient maitresses de leurs personnes, et acceptent les propositions d’un homme avec ane facilité qu’on ne trouve point du tout en France. Leur conscience sur l'honneur féminin est à peu près celle de nos servantes d’auberge, qui ont pour principe : Mon corps est au roi, mon âme est à Dieu ef mon honneur est à moi. Fondées sur ce principe, les demoiselles de bonne famille en Allemagne, Flandre, Hollande, ne se font aucun serapule de conclure de prime abord, même avec un étranger, et le voir en maison tierce, à quoi se prêtent fort débonairement les artisans qui, presque tous, louent une chambre à quelque demoiselle. Mais aprés le mariage, elles sont plus [ ] que les Françaises, et de À vient que l'infidélité conjugale, peu commune en Allemagne, est [ }, doat j'aurai lieu de parler en grand détail dans l’épilogue.

(La fin prochainement.)

Page 1