‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 24 sur 36 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Comment le roi CHildebert succéda à son frère le roi Cloyis ; en quelle manière je fus placé auprès de lui par le commandement du duc Pépin , et de plusieurs circonstances de son éducation*

LEroiThéodoric, dont la vie, ainsi qu'il a été énoncé plus haut, fut agitée par beaucoup de fortunes diverses, eut deux fils de son épouse la reine Ghlotilde. L'aîné fut appelé du nom de Clovis , et le second de celui de Ghildebert. La différence d'âge étant fort petite entre eux, tous deux reçurent ensemble la même éducation, si toutefois ainsi se peut appeler l'état de délaissement en lequel fut tenue leur enfance.

Tantôt séparés de leurs parents, tantôt ramenés auprès d'eux par les vicissitudes du sort, ces deux fils de roi ne semblaient guère croître pour la condition royale.

Aucun homme ne s'approchait de leur péril. i4

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sonne qui leur enseignât rien d*utile , et remplît leurs âmes de la crainte salutaire du Seigneur. Ils étaient abandonnés aux mains de leurs nourrices, femmes ignorantes et mal intentionnées y de qui le lait pouvait être bon à leurs corps, mais dont les paroles étaient pernicieuses à leurs esprits. En eflPet, au lieu de les entretenir du saint nom de Jésus-Christ et de la vénération due à ses ministres, premiers discours qui doivent être tenus aux oreilles de l'enfance , elles leur faisaient d'ineptes con tesde sorcellerie. Des apparitions de spectres , des cornes hideuses de diables, de longues barbes de Juifs , c'étaient là les seules choses dont elles avaient occupé la pensée des jeunes rois, les seules craintes qu'elles leur eussent apprises. Il est même à croire (véritable œuvre du démon ! ) qu'elles infectèrent leurs mœurs d'une corruption prématurée.- Ce qui est dit communément arriva, que les mauvaises semences engendrèrent de mauvais fruits, et rien ne les retenant, les deux en&nts royaux se livrèrent à une foule de penchants désordonnés. Il sem*

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blait même que leurs damnables nourrices prissent plaisir à approcher d'eux tout ce qui les pouvait aider à satisfaire leurs plus grossiers appétits. Le vin, l'hydromel et autres boissons de ce genre leur étaient versés avec profusion, de sorte qu'à peine âgés de sept ans , ils avaient appris déjà l'ivrognerie et les excès de la nourriture. Souvent, à ce que Ton m'a rapporté , le bruit • des festins où ils se rassemblaient avec quelques enfants de leur âge égalait celui des plus ignobles tavernes, et eût scandalisé tout homme de bien. Enfin , comme ils avaient accoutumé de jouer aux dés , il s'en émouvait entre eux de fréquentes querelles presque toujours terminées avec extrême violence.

Le roi Qovis était d'un corps faible et languisant : c'est pourquoi une telle vie ne pouvait être convenable à son enfance. Ayant donc régné quatre années , il fut enlevé par une mort précoce , et je n'ai pu savoir en quelle basilique ou monastère il fut enseveli . SonfrèreChildebert, qui lui succéda, et dont je raconte ici les gestes , avait été contraire-

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ment doué par la nature. Robuste de corps , et élégant de figure^ il grandit au-dessus de de son âge , et , bien qu'il n'eût que douze ans , alors qu'il fut établi roi sur les Francs , il paraissait avoir atteint déjà la fLeur de l'adolescence. Ce fut vers ce temps que le duc Pépin m'appela près de ce jeune roi, ainsi que je le vais rapporter. Et ici commencent les choses que j'ai vues de mes propres yeux, ou auxquelles j'ai pris quelque part.

Le duc Pépin s'était élevé à une très haute puissance , par l'aide des hommes de Germanie, et depuis que la volonté du Seigneur l'avait rendu victorieux en la bataille de Testrixium , il gouvernait avec un souverain pouvoir les affaires des Francs.

Toutefois , parmi Torgueil de sa haute domination /il savait feindre quelque humilité de cœur , et vivait dans une pieuse rêvéreiice devant plusieurs saints personnages.

L'évêque Plehelm lui était cher par-dessus tous les autres. En elTet, cet homme de Dieu envoyé pour évangéliser en diverses parties des Gaules , et amender les peuples mal instruits selon la foi^ avait signalé sa

mission par dHonombrables miracles.' D'où il arrivait que Pépin , reconnaissant en lui la vertu du Seigneur , se rendait chaque année> vers les premiers jours du temps qua* dragésimal, au Mont-Pierre^ où le bienheureux s'était retiré, et nu-pieds, couvert de cilice , allait implorer sa bénédiction et ses conseils. Ce fut à lui qu'il demanda un clerc qui fût droit dans ses intentions , et versé dans la connaissance des saintes Ecritures , afin de lui remettre le soin du roi Childebert. Et comme j'étais uni au vénérable Plehelm parles liens de la parenté, et qu'il avait vu quelque honnêteté en mes mœurs et quelque savoir en mon esprit , il m'adressa au duc Pépin , lequel résidait alors en sa demeure d'Herstall.

Cette demeure , qui est aujourd'hui celle de Karl, le ravisseur et l'homicide, se trouve placée sur les bords du fleuve de la Meuse. Mes yeux n'y virent aucune des splendeurs que les récits des temps passés ont souvent attribuées aux habitations des princes. Rien n'y était élégamment bâti, ni orné avec soin : c'était seulement une

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maison des champs plus spacieuse qu'elles n'ont coutume de Tétre ^ avec d'immenses pâturages pour les troupeaux^ et des vignobles au loin étendus. Pépin j était ar^ rivé depuis plusieurs jours , afin de prendre quelque délassement après les fatigues de la guerre y et veiller à l'administration de ses biens. Mais y s'il en faut croire la renom* mée y ce fut un repos bien agité qu'il trouva en ce lieu y y ayant réuni ses deux femmes Pectdrude et Alpaïde^ haineuses l'une contre l'autre , et toutes deux emportées en d'ex^ trémes colères. Péle-méle en les diverses !

parties de l'habitation y comme si elle eût été la leur y erraient des hommes de €rer* manie y qui de la façon dont ils me regar* dèrent, parurent grossiers en leurs coutumes y et peu disciplinés sous la loi du Seigneur,

Ainsi n'était'il pas de leur chef. Quoique son visage portât en soi quelque chose de farouche , néanmoins il m'accueillit d'une manière bienveillante. K Tues, me dit-il , le « serviteur de Dieu que m'envoie Plehelm , « mon vénérable père. Sois le bienvenu

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« SOUS notre toit.» Pendant qu'ilm'adressait ces paroles ^ je fixais sur lui un œil attentif^ étant pour la première fois en face de cet honame si grand en renommée. Sa taille n'avait rien au-dessus de l'ordinaire ; mais ses membres semblaient robustes et exercés à la fatigue. Son vêtement était simple, tel que les guerriers l'ont d'ordinaire en temps de paix : le bonnet qui couvrait sa tète se fiûsait seul distinguer par quelque éclat. Je remarquai qu'il affectait de parler avec soin la langue romaine , et cherchait les termes qu'il croyait élégants et sonores; mais son effort était inutile ^ les sons de sa voix étant durs j et sentant toujours le Germain. J'ai su même que plus d'une fois ^ malgré sa grandeur formidable ^ il fut à ce sujet raillé par des clercs y sur lesquels il le voulait emporter par le beau langage.

Il commença par me faire asseoir à sa table ^ supposant; disait-il ^ qu'après une assez longue route, mon corps avait besoin d'être rafraîchi par quelque nourri^ ture. Puis , le repas étant fini ^ il commanda que chacun de ses compagnons seretirât^et

lorsque nous fûmes restés seuls ^ il enira en discours sur la cause pour laquelle il m'avait appelé près de lui. « Ton parent « Plehelm , me demanda-t-il d'abord^ t'a-t-il « instruit de ce que jedésirais de toi! — Non, K Seigneur, lui répondis-je d'une humble « façon, il m'a informé seulement que ta suce blimité me voulait confier quelque emploi « qiÛ me serait de grand honneur, et où de- « vrait éclater ma fidélité . — Il t'a dit vrai , » reprit-^il alors, et continua en m'enseignant les fonctions où il comptait de m'établir auprès du roi Childebert. « Cène sont pas là «fonctions modiques , sache - le bien, ô ^ prêtre , et sache pourtant que si tu les « remplis en une digne manière , elles t'en « prépareront d'autres plus splendides. Tu « n'auras alors qu'à souhaiter uneabbajeou « un évéché dans le royaume des Gaules, et «quel qu'il soit, par notre pouvoir, tu « l'obtiendras. » Je lui signifiai en très vives paroles quelle était ma gratitude, et combien serait inviolable ma fidélité à ses commandements. Mais lui, sans me laisser finir , se mit à m'exprimer en un plus

clair langage de quelle façon il voulait et entendait que j'agisse^ afin de le satisfaire. Il me peignit le jeune roi Childebert comme étant d'un esprit rebelle à la doctrine évangéiique^ plein de dispositions impies et de penchants aux superstitions idolâtres.

Là-dessus^ il me recommanda de lui apprendre soigneusement les choses de la religion ; de. lui inspirer les craintes de la damnation éternelle ^ l'amour des saintes reliques , la munificence pour les serviteurs du Christ, et en un mot de le faire aussi pieux que s'il eût du vivre en un monastère, la piété étant la première entre toutes les vertus royales. A cela il ajouta les paroles suivantes : « La nation des « Francs , bien qu'elle tienne en souverain « respect les rois Merwings , a commencé , ce selon l'usage des ancien^ temps, à chercher « d'autres chefs que ceux-là pour la con- « duire en ses expéditions guerrières. Ce « sont fatigues dont leur adolescence in- « habile veut être délivrée. C'est pourquoi « il serait peu convenable que Childebert « fût entretenu de combats ou autres choses

« semblables , non plus que de ce qui jadis « à pu être fait de vaillant par ses ancêtres. « Notre soin est d'honorerleroietleroyaume « des Francs par la gloire de nos armes :

« que cela suffise au seigneur Childebert.

« Pour ce qui regarde l'entretien de sa di- « gnité royale , nous veillerons à ce qu'il «< se fasse en une honorable manière , et « que rien ne lui manque jamais ni pour la « nourriture, ni pour le vêtement, ni pour « la suite de sa personne. Loin de nous que « nous détournions aucune chose de son «c fisc , ou des dons de ses fidèles. » Quand il eut achevé ces mots , le duc Pépin me fit discourir à mon tour , dans le dessein sans doute de reconnaître si je comprenais bien ses volontés. Après quoi, il m'adressa grand nombre de paroles flatteuses , m'entretint de son respect pour mon parent ,1e bienheureux Plehelm, et finit par me rappeler quelle récompense était promise à ma fidélité. «cVa, (c me dit-il, et que nos neveux lisent ton nom « parmi ceux des évêques qui auront siégé au « prochain synode de l'Église des Gaules. »

Et m'ayant fait de riches présents , il me

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congédia» Grimald^ son second fils, qu'il avait institué maire du palais du roi de Neustrie, et qui d'ordinaire résidait dans la ville de Paris , fut chargé de me conduire en la maison de Compendium * , où séjournait Childebert y et de lui apprendre que je venais pour le diriger de mes conseils.

Vers le* temps que j'arrivai près du jeune roi , son esprit était tout entier occupé de lâchasse aux faucons , dont naguère on lui avait enseigné le plaisir y et qui lui semblait par sa nouveauté préférable à toutes les choses du monde : c'est pourquoi il me fut difficile durant plusieurs jours de distraire sa pensée de cet amusement , et de l'amener aux sérieux entretiéçs par lesquels je voulais essayer son intelligence. Quand je fus parvenu aie faire, je reconnus que le récit du duc Pcpin . s'il ne se trouvait de tout point véritable, était néanmoins fort approchant de la réalité. Ladamnable ignorance en laquelle cet enfant avait été laissé, n'était guère moins nuisible à son ame que

' Gompiégne.

l'eût été la perversité même de l'idolâtrie , et le nom du Christ ne lui était pas mieux connu que s'il eût vécu aux jours des nations païennes. Je demeurai presque trois mois consumant vainement nion temps et mes peines ^ tandis que je portais à son oreille la parole des saintes Ecritures. Les psaumes seuls lui plaisaient à entendre j à cause que je les lui chantais d'une voix aussi harmonieuse qu'il m'était possible > tellement qu'il désirait d'apprendre à les chanter de la même sorte que moi. Enfin , par l'effet d'une longue patience , j'obtins que quelques-unes des premières vérités de notre divine religion se gravassent en sa mémoire, qu'il prononçât avec respect le nom du Christ, et. récitât une ou deux prières consacrées par l'Eglise. J'essayai pareillement, et avec une non moindre difficulté, de l'instruire à former de sa main les lettres de son nom , ce qui était convenable à l'éducation royale, afin qu'il pût signer luimême les diplômes et autres préceptions que promulguent les rois aux circonstances soknnelles. Mais de tout cela rien ne me.

fut aussi malaisé que de Téloigner du vice d'ivrognerie et des excès de nourriture. Je confesserai même que toutes mes exhortations , tous les reproches que je lui adressai sur ce sujet furent vains , et que souvent il me repoussa avec brutalité et m'outragea même d'insolentes paroles. Voyant ma science convaincue de néants je suppliai chaque jour le Seigneur, à qui les cœurs des rois appartiennent, qu'il voulût bien attirer à, lui celui-ci par quelque insigne manifestation de sa toute-puissance^ Il en advint qu'une occasion favorable se présenta pour ajouter grande autorité à mes discours. En effet, étant demeuré dans un festin par-delà le terme de ses débauches ordinaires , le roi fut saisi d'une fièvre violente , et forcé de rester en son lit parmi de cruelles douleurs. J'offris alors à ses yeux l'image prochaine de la mort , et celle <les tortures ineffables qui attendent les âmes maudites au fond de la chaudière d'enfer. Je lui enseignai combien ceux-là étaient égarés dans les voies de l'iniquité, qui négligeaient entièrement les choses du Sci"

gneur, et ne vivaient pas en vénération devant ses ministres. «Tu es roi, ajoutai-je, et «c pourtant tu n'as point encore été vu faire « acte de royauté envers les églises ou les «monastères. Prends - garde , Childebert, « que ceci ne tourne à ton dommage étercc nel.» Or ce ne fut point une fois seulement que j'approchai de son oreille de tels discours : à chaque moment qu'il me semblait abattu par la souffrance , ou même emporté jusqu'au point de pousser d'affreux hurlements, je lui venais rappeler qu'il adressât quelques oraisons au Seigneur, ou lui fît quelque vœu pour en être guéri. Et le succès de mes soins , y aidant la grâce divine , fut sans doute immense. Car, durant cette maladie de onze jours , j'obtins qu'il gardât en son souvenir plus d'enseignements de piété qu'il n'avait su faire jusqu'alors, et récitât de mémoire les saintes paroles des litanies de Jésus. De la même sorte, il s'engagea par une promesse solennelle, que , si le Seigneur le remettait en santé , il ferait donation d'un des biens du fisc royal au glorieux martyr Denys, de qui je l'avais

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habituéàinvoquer la puissante intercession. Je lui persuadai même qu'il pourrait importer au salut de son ame qu'il allât visiter la magnifique maison édifiée en l'honneur de ce bienheureux par son très illustre aïeul Dagobert. C'est qu'en effet je nourrissais dans mon esprit la tacite espérance que la sainteté ineffable du lieu , les pompes resplendissantes du culte divin , la beauté du chant général et perpétuel où ne cessait jour ni nuit d'être loué le nom du Seigneur, et enfin la majesté et l'éloquence du pieux abbé Chaînon , ainsi que le grand nombre de ses frères, rempliraient le jeune roi de vénération , et toucheraient son esprit rebelle. Un* pressentiment , je ne sais lequel , me révélait aussi que quelque miracle se pourrait accomplir, par l'expresse volonté du Seigneur , qui manifestât toute la vertu du glorieux martyr , et fût un grand enseignement de respect à l'égard des saints du Seigneur.

Je rendis grâce à l'Esprit Saint de cette ' pensée que ses divines suggestions m'avaient inspirée, et quand Childebert se

fut rétabli ^ je fis part de ce projet au maire du palais y Grimald ' y lequel y donna son approbation 9 et annonça au roi, que luimême lui ferait honneur en la cité des Parisiens*

' C« Grimald est appelé Grimoald par quelques - uns

des chroniqueurs du temps 9 et par tous les historiens

modernes.

{Noude l'Éditeur.)

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