CHAPITRE PREMIER
OÙ l'on rapporte ce qui advint de plus notable dans le royaume des Francs, depuis les années du roi Dagobert le I«» , jusqu'à celles de Childebert le III«»«, de qui la vie est ici racoâtée.
J'ai demandé maintes fois aux plus savants clercs avec lesquels je me suis entretenu , lequel doit être estimé plus grand et plus admirable , ou le roi Clovis par qui la nation des Francs fut convertie à la foi du Christ , et qui fit en outre tant de choses vaillantes , ou Dagobert qui édifia l'auguste basilique de Saint-Denis , et laissa aux peu* pies un souvenir éminent de son équité et de son courage. Parmi ceux que j'interrogeais , un très petit nombre se trouvait qui ne préférassent Clovis , plus ancien en renommée , et véritable apôtre de son peuple idolâtre. Ce qui néanmoins ne me pouvçtit empêcher d'élever au-dessus de lui en
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ma pensée le très illustre Dagobert^ aux temps duquel fleurirent tant de pieux personnages , s*accomplirent tant de miracles, et s'élevèrent tant de maisons consacrées au Seigneur et à ses saints.
En effet pour qui examinera la chose d'un esprit attentif, il semblera que les bénédictions du Très-Haut aient été répandue avec amour sur les jours où ce roi' gouverna la nation des Francs. Dès sa première jeunesse, les trois saints martyrs, Denis, Rustique, et Eleulhère , lui apparurent en une vision miraculeuse , et lui ordonnèrentde changer le bourg ignoble de GatuUiacum , où se cachait leur renommée , en un séjour de sainteté et de gloire. Ce que celui-ci s'empressa d'accomplir aussitôt qu'il fut élevé en la dignité de roi , et ayant fait exhumer les corps des trois martyrs, et trouvé le nom de chacun d'eux inscrit sur son sarcophage , il prit soin qu'ils fussent transportés en des sépulcres ornés d'or et de pierres précieuses.
De dire ensuite comment sur ce même lieu il fit construire une magnifique Eglise, comment il la dota de huit mille livres de
plomb pour la couverture de son toit , ainsi que d'une très grande quantité de pièces d'or pour la perpétuité de ses lumières , et enfin de quelle sorte il Tenrichit avec une inépuisable munificence ; c'est ce qui me semble chose superflue , cela étant en la mémoire de tout le monde. Et en effet telle est devenue la gloire de cette basilique , fondée sous^'invocation de saint Denis; qu'elle a surpassé dans la vénération des peuples l'élise même de Saint^Martin à Tours , et qu'aujourd'hui le nom du premier de ces bienheureux est bien plus souvent que celui de l'autre attesté dans les serments.
Lorsqu'un roi gouverne ses peuples par de pieux exemples , il en arrive que des fruits de sagesse et de vertu naissent de toutes parts , et qu'une autorité nouvelle est donnée à la parole de Dieu. C'est pourquoi y s'il était permis de parler selon le langage des païens ^ il se pourrait dire que l'âge du roi Dagobertfut un véritable âge d'or pour la foi chrétienne dans les Gaules.
Un nombre de monastères et d'églises que
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je ne saurais éooncer , furent bâtis aux conjtrées de TOrient comme de TOceident^ du Midi comme du Septentrion , et il n'y avait homme ou femme de quelque richesse^ dont le testament ne favorisât quelque maison du Seigneur. On vit même des pauvres se dépouiller du peu de biens qui leur appartenaient , pour en bâtir de petits oratoires y destinés à la rédem|^on de leurs âmes ; et il est à croire que leurs offrandes , bien que modiques^ étaien t agréables devant le regard du Très-Haut.
Ce fut enoooce un incroyable ornement pour le règne de Dagobert que le grand nombre de conseillers fidèles qui abondèrent autour de lui. Saint Amand reprenait avec une liberté chrétienne les négligences qui se pouvaient rencontrer dans la conduite du prince, et il en était respectueusement honoré. Audoën ' , qui fut institué évêque en la métropole de Rolhomagum "* , sanctifiait la cour par Todeur de son ineffable piété , en même temps qu'il aidait
' St.-Oucn.
* Rouen.
Tesprit du roi par la prudence de ses conseils* J'omets les noms d'une foule d'autres hommes pieux , qui sont invoqués comme des saints par l'Eglise , et dont il serait trop long de renMiveler ici le souvenir. Je veux mentionner seulement le plus illustre de tous , celui qui a été le plus admiré des peuples et le plus chéri de Dieu , saint Eligius '. EtaiK parvenu à une haute renommée par rindustirie de ses mains en les ou»
vrages d'or et d'ai^nt, et ayant acquis d'immenses richesses , il les convwtit tout entières à l'utilité de son ame , et à la gloire du Seigneur. Nul n^employa jamais plus d'orque lui à la rédemption de ces mal* heureux esclaves , de nation saxonnç , que l'on arrachait de leurs demeures pour les transporter en des contrées lointaines. Qui ne connaît le monastère de iSoléniacum ^^ cette glorieuse échelle pour monter aux deyx , en la construction de laquelle furent dépensés des trésors, tels que personne n'en possède aujourd'hui? Deux mair
• Saint-ESoi.
" Solignac
HOO LE LIVRB DBS Gl^STES
•sons Àe saintes filles/ l'une en la cité de Paris, l'autre en celle de Noviodunum ' , une église couverte en plomb consacrée à saint Martial, de magnifiques tombeaux élevés à Thonneur des sain^ qui sont en la plus haute vénération à TËglise des Gaules : ce sont encore là d'autres œuvras de piété si grandes , qu^on ne saurait croire qu'elles se puissent amasser ei:^ tel nombre dans la vie d'un seul homme* Cest pourquoi des dignités terrestres il fut élevé à celles de l'Eglise , et institué dans les fonctions de l'épiscopat , avec le soin de garder les droits municipaux de ses diocésains ; et le Seigneur même, vers la fin de ses jours , daigna lui édairer l'esprit d'une lumière surnaturelle , et fit apparaître à ses yeux plusieurs visions prophétiques. Enfin, après qu'il fut sorti de ce monde , la vertu des miracles demeura attachée à ses restes mortels , ce qui n'a été vu qu'aux sépulcres d'un très petit nombre de saints.
Sigebert , qui , après son père , régna sur les Austrasiens, imita et, si cela se peut dire,
' Nojon , dont saint Eloi fut ëyèque.
surpassa ses exemples de piété et de magoificence. Je donnerai à celui-ci un éloge mérité de bien peu de rois , qu'ayant à soigner les affaires de son royaume terrestre , il les méprisa entièrement , pour élever toutes ses pensées vers le royaume des cieux.
Il s'enquérait uniquement des choses qui se pouvaient faire à la gloire du saint nom de Dieu^ des abbés ou évéques auxquels il lui importait de se rendre agréable , des monastères qu'il convenait de fonder ou d'enrichir^ des oraisons les plus propres à recommander son ame au Seigneur, et enfin nul moine dans la retraite de son cloître , ne fut vu plus austère et réglé en sa vie , que ce roi sur un trône puissant.
C'est pourquoi , parmi ceux de la race des Merwings qui ont régné sur les Francs , il a été donné à lui seul d'échanger la couronne périssable qu'il avait portée sur cette terre , contre la couronne immortelle des cieux , et d'être invoqué au nombre des saints.
Bien moins pieuse fut la vie de son frère Clovis , lequel fut établi roi sur les peuples de Neustrie, On a même raconté II. i3
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que pour avoir violé l'auguste sépulcre d<v saint Denis , il fut frappé de démence et périt misérablement. Mais le Seigneur, qui regardait toujours avec complaisance son Église des Gaules, plaça alors sur le trône, à celé d'un roi imparfait, une reine ac- <îomplie. De ce seul mot , il est facile à voir que je veux désigner sainte Bathilde. Celleci était née parmi les Saxons > d'origine servile , et ayant été vendue par un marchand au maire du palais Erchinald , elle fut quel« que temps employée à lui présenter la coupe lorsqu'il désirait de boire. Mais reconnais^ sant qu'elle était douce et prudente en ses mœurs , gaie et modeste en ses discours , non moins que remarquable par la grâce de son maintien et la beauté de son visage y Erchinald voulut se l'associer et la mettre en son lit. Les yeux de la jeune vierge ne se laissèrent point éblouir par la splendeur du rang où brillait cet homme , et elle se cacha en un coin , couverte d'un amas de vils haillons , pour éviter d'être aperçue de lui. Ce qui sans doute la recommanda devant le Seigneur , pour qu'il la plaçât
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en ufi lieu plus haut et plus resplendissant que celui où elle avait refusé de s'asseoi^:. Le roi Clovis l'ayant donc prise pour son épouse, elle apparut ^aux regards de tous en la dignité de reine , de la même sorte que si elle n'eût jamais vécu dans une autre condition. Qui dira toutes les vertus dont elle offrit en elle un exemple incomparable?
Soumise aux volontés du roi son époux et son seigneur , docile comme une fille aux avis des saints prêtres, elle se montrait aiissi la mère de tous les orphelins , la nourrice de tous les pauvres ^ la sœur de toutes les pieuses filles des monastères : tellement que les plus superbes d'entre les grands du royaume se tenaient devant elle en une humble vénération. L'aUsé Génésius était le ministre de ses munificences et de ses aumônes : c'était par ses mains que l'angéliqne reine donnait du pain à ceux qui avaient faim 9 couvrait de vêtements ceux qui étaient nus , £sdsait ensevelir les morts et racheter les captifs. Quand le Seigneur eut retiré de ce monde le roi Qovis, alors surtout éclata sa merveilleuse prudence.
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Tandis qu'Aiidoën , avec l'évêque Chrodobert , travaillaient à maintenir en paix les trois royaumes de Neustrie , de Bourgogne et d'Austrasie, elle se tournait tout entière vers les choses célestes , et veillait à la gloire de la sainte Eglise. Le monastère de Cala ' , qu'elle édifia dans le canton de Parisis, et où elle rassembla un nombre considérable de religieuses , est un illustre témoignage des soins pieux qui l'occupèrent, durant ce temps qu'elle gouvernait l'enfance de son fils le roi Chlo taire. Enfin, après qu'elle eut long- temps prié, pleuré, veillé , se soumettant en sa royale condition aux plus rudes austérités des vierges recluses , elle choisit d'aller vivre au monastère même qu'elle avait bâti, afin de s'y donner tout entière au Seigneur. Les saintes filles reçurent avec grande joie et insigne honneur la sœur nouvelle qui se venait joindre à leur troupeau , et bien qu'elle fût poursuivie par les calomnies de certains hommes puissants, la vénérable Bathilde finit saintement sa vie en la paix de Dieu où elle s'était retirée.
* ' Chelles.
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Ainsi allaient les choses pendant ces années , les plus bénites sans doute qu'ait réservées le Seigneur à la nation des Francs :
ainsi florissait l'Eglise des Gaules par la sagesse de ceux qui gouvernaient les peuples. Les hommes qui vivront aux jours de l'avenir, s'étonneront qu'une piété si fervente et si universelle ait pu jamais régner dans les âmes , alors qu'ils compteront le nombre infini d'églises > de monastères et autres pieuses demeures qui furent fondées en ces temps. C'est pourquoi la terre des Gaules était devenue , comme celle de Canaan autrefois, une vraie terre de jojie et de bénédiction. Les miracles que le Seigneur a rendus aujourd'hui si rares , y abondaient sous la main de ses saints : de tout côté , puissants et humbles , également touchés de la grâce d'en-haut , se détachaient des choses de la terre , pour embrasser celles du ciel , et s'allaient enfermer en des retraites religieuses qu'ils gratifiaient de leurs biens : de telle sorte qu'au lieu de ce fracas odieux qui trouble d'ordinaire la face du monde, il semblait que la paix et le silence de la
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vie des bienheureux eussent commencé de régner.
Mais de même que par les vertus de ceux qui commandent ^ l'Eglise , notre auguste mère , devient riche et honorée , dé même * elle tombe en détresse et en souffrance par leur malice et leur iniquité. C'est ce qui apparut avec évidence , lorsque le méchant Ëbroïn eut pris entre ses mains les affaires du royaume des Francs. Celui-ci était un homme d'extrême audace et de ruse oonsommée. Etant né d'une ignoble famille j il s'éleva jusqu'au rang de maire du palais dans le royaume de Neustrie , et gouverna les peuples avec une tyrannie insupportable ; confondant les lois et coutumes de chacun par l'injustice de ses décrets, et forçant tout homme, quel qu'il fût, à lui payer d'énormes tributs. Ck)mme il n'était point pour lui de plaisir plus cher que d'entasser de l'argent , il dépouilla de leurs biens tous ceux que ses mains rapaces purent atteindre. Les grands de la cour surtout , qui lui étaient en haine au - delà des autres , eurent à subir ce qu'il y avait d'extrême
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en sooavariœet sacrosiaté. Il aimait à le»
humilier , mettant à leurs places d'honneur des hommes de basse origine et de senti* ments serviles , qui n'osassent point résister à ses volontés impies. Il en fut même un grand nombre qu'il chassa en exil , ou qu'il fit disparaître par le fer et le poison. Il s'avança enfin jusqu'à ce point d'insolente témérité y que le premier il offrit le dam* nable exemple d'avilir les rois , et les tenir en une tutelle ignominieuse. D'où nous avons vu se répandre sur le royaume une foule innombrable de calamités.
Je 11'ai parlé jusqu'ici que de ses imr quités envers le siècle , et des violences dont il affligea les hommes laïcs. Mais que dire dès immensesi outrages que ses mains sacrilèges firent au Seigneur^ à ses mi* nistres et à ses temples? Combien de mo* nastères de femmes nobles furent pillés et détruits par ses ordres y celles qui les habitaient étant dispersées par Fexil! N'eût-il pas violé de son toucher adultère la vénérable^nstrude , si un globe de feu n'était venu du ciel pour l'épouvanter avec ses
satellites ? Ce «era pour nos Jieyeux un éfcei^nel souvenir d'horreur, que le supplice atroce où il fit expirer le serviteur de Dieu^ saint Ragneber t , de qui la haute naissance et la piété lui donnaient ombrage. Et, après la passion de celui-là qui s'est offert en vie-* timé pour effacer les péchés du inonde, nulle mort n'a été plus sanglante, plus lamentable, et à la fois de plus sublime exemple , que celle par laquelle Ëbroïn a enlevé le bienheureux Léger.
Mes yeux ayant vu, au temps de ma jeunesse , ce saint homme parmi les tourments ineffables qui éprouvèrent sa f^ertu , je les voudrais comprendre en une très brève narration, ainsi que les prodiges dont le . Seigneur offrit en lui le spectacle à l'admiration des peuples. Léger s'était uni aux grands du royaume pour dépouiller Ëbroïn de sa tyrannie , à la mort du roi Chlotaire, et ayant empêché qu'il ne fût tué, il l'avait fait relég:uer au monastère de Luxovium *. Comme le monde vieillissant et
' Lu3;euil , en Franche-Comtë. Ce monastère avait été bâti par le fameux saint Columban.
"DV roi GHILDEDERT III. 2og
chargé de vices, ne pouvait supporter le langage sévère d'un citoyen du Gel , les adulateurs de Ghildéric aigrirent ce jeune roi contre le saint conseiller qui réglait sa conduite, et Léger fut contraint de s*en aller en la même retraite où s'était réfugié son implacable ennemi. Et étant sortis l'un et l'autre , alors que Ghildéric eut été assassine, le pieux évêque des Edùens revint apporter à ses ouailles les consolations de sa présence , tandis que le perfide Ebroïn reprenait son audace criminelle. Bientôt , par son commandement, une armée très forte fci nombre vint assiéger le prélat dans sa ville, et celui-ci, ses diocésains voulant se dévouer pour lui , aima mieux se dévouer pour eux , après avoir distribué aux indigents les trésors de son Eglise. Ici commencent les actes du martyre du bienheureux Léger , et le témoignage glorieux de sa constance invincible. A peine se futil livré aux mains de ses ennemis, que ceux-ci lui arrachèrent les yeux, supplice qu'il souffrit tranquillement , et sans cesser de louer Dieu par le chant des psaumes.
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Puis , ayant été envoyé par Ebroïn au fond d'une forêt, afin qu'il y pérît par la faim, le Seigneur lui accorda la grâce d'endurer un tel tourment sans en mourir , ce qui toucha d'admiration l'amede ses bourreaux, mais non celle de son persécuteur. En eflFet,^ après qu'il eut forcé le saint martyr de Dieu d'assister au supplice de son frère Wairin , il ordonna qu'on le conduisit nupieds, à travers une piscine seftiée de pierres aiguës et perçantes, comme des clous; ensuite il lui fit tailler les lèvres et les joues et enlever la langue avec un fer tranchant, afin que privé des yeux , les pieds gercés , la langue et les lèvres coupées , ayant perdu toute joie et toute force dé corps, nepouvant plus reconnaître son chemin avec ses yeux, ni le' suivre avec ses pieds , ni chanter avec sa langue les louanges du Seigneur, il tombât désespéré dans le blasphème , et sôtât ainsi à lui-même le salut, qu'en louant le Ciel , il eût amplement mérité d'obtenir. Mais de son cœur , sinon dç sa bouche , le saint homme glorifiait Id Très»
Haut , et il en était entendu. Ainsi défiguré
PU ROI GHltDBBERT III. 211
et couvert de son sang^ , on ^exposa sur nné béte Ae somme ^ aux regards des peuples :
mais les peuples^ loin de l'outrager, l'adoraient, et bien plus haut encore s'éleva sa renommée , alors qu'il fut su et reconnu de tous que, par un miracle du Dieu tout^puissànt , celui à qui la langue et les lèvres avaient été retranchées , parlait comme il avait parlé jadis ^ et retiré au milieu d'une pieuse congrégation de servantes du Christ, répandait tout alentour la semence de la bonne doctrine , et charmait ses auditeurs parle miel de sa douce éloquence. De toutes parts on accourut pour l'entendre , et je fus parmi ceux qui allèrent recueillir de ^a bouche de l'homme de Dieu des paroles de vérité et de salut.
Le tyran Ebroïn sentit s'accroître par toutes ces choses son indomptable colère. C'est pourquoi il s'obstina à tresser de ses mains iniques la couronne du saint martyr , et à ajouter ce qui manquait à la gloire de ses souffrances. Sa robe lui ayant été déchirée au milieu d'un synode d'évêques , il fut remis aux mains du comte Chrodobert pour être
frappe du glaive. Ce qui oe s'accomplit pas sans laisser un tremblement de respectueuse frayeur à tous les assistants : car une grande lumière était descendue du ciel, comme au milieu d'un cercle, pour entourer la tête du bienheureux à l'heure de son passage en l'autre vie. Un prodige semblable se fit , durant la nuit , dans le petit oratoire où une femme pieuse enferma ses restes. Ce lieu fut illuminé soudainement d^une rayonnante splendeur, et des anges y furent aperçus qui chantaient des cantiques harmonieux. Ainsi ^ Dieu faisait triompher glorieusement son serviteur mort, de celui qui avait ordonné son supplice.
Mais ce qui me serait impossible à raconter, ce sont les miracles sans nombre dont il plut au Seigneur d'illustrer la dépouille mortelle du saint homme, alors qu'elle fut transportée en la cité des Pictaves '. Il n'était nulle contrée dans toutes les Gaules dont les habitants ne fussent ♦ accourus en quelqu'une des villes ou bourgs
» Poitiers.
DU ROI CHILDEBERT ill. 2l5
que les restes de Léger devaient traverser sur leur passage. On eût dit qu'il avait été le père commun de tous les fidèles , et que chacun lui vînt payer une révérence filiale. Les clercs portaient des croix et des cierges, ou répandaient des parfums, tandis que s'agenouillait le peuple en signe d'humble vénération. Cependant tous ceux qui étaient souffrants de quelque infirmité, en adressant leur prière au glorieux martyr , étaient guéris : les boiteux marchaient, les aveugles voyaient, les possédés étaient délivrés de leurs démons, et des prodiges s'accomplissaient, tels qu'autrefois en Judée ils avaient été vus s'accomplir sous les pas de Notre-Seigneur lui-même. Il en fut un surtout qui, plus que tous les autres , frappa l'esprit des peuples , et est demeuré en leur souvenir. Une femme posa sur le cercueil du saint son enfant âgé de trois ans, lequel venait de rendre l'ame: « Mon bon seigneur , dit-elle au bienheureux Léger en l'invoquant, rends-moi mon fils. » Ainsi pria-t-elle avec larmes et sanglots durant trois heures , et après ce temps , l'enfant ,
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comme éveillé d'un profond sommeil , se leva et cria : « Mère, où es- tu? » Et transportée de joie , elle reprit vivant entre ses bras celui qu'elle avait apporté mort. Par ce miracle et une (bule d'autres qu'il ne m'est point loisible de rappeler , comme aussi par la mémoire de sa vie , Léger acquit une gloire immense parmi les hommes , et il ne fut jamais de nom vénéré à Végàl du sien parmi le peuple des Gaules.
Il n'en arriva pas de même sorte pour Ebroïn , bien qu'il fût placé dans un si haut rang de puissance et de domination. Lui qui avait f£Ût périr tant d'autres hommes par le glaive, fut frappé du glaive à son tour, et nuls honneurs n'accueillirent alors sa mémoire. Loin que les peuples eussent en lui aucune foi comme en une des âmes bienheureuses, une rumeur s'accrédita au contraire qui faisait croire à sa damnation éternelle* On disait qu'un homme qu'il avait jadis privé des yeux ^ se trouvant une nuit en l'île Barbara*, sur la rivière d'Araris, et y récitant ses prières , le bruit d'une bar-
' L'Ile Barbe, sur la Saône.
DU nOl CHILDEBERT 111 • 3l5
que glissant sur Teau arrira à son oreille.
Et s'étant informé ou cette barque allait ^ une Yoix luifit cette réponse* «CestEbroïn que nous conduisons en la chaudière d'enfer : car il y expiera ses méfaits. »
Par une insigne malheur il ne put ar* river que , ce mortel superbe ayant fini de vivre , le mal dont il avait donné Texemple finît avec lui. L'esprit d'arrogance et d'iniquité qui dominait parmi les grands , arma en de nouvelles guerres la Neustrie et l'Austrasie , et de plus en plus les choses du Seigneur furent sacrifiées aux intérêts profanes de la terre* Le duc Pépin ^ vaincu d'abord en un combat ^ amena avec lui une armée innombrable de soldats venus de l'une et l'autre rive du Rhin , et par leur aide prévalut en la bataille de Testrixium contre les Neustriens. Le roi Théodoric qui f en sa débilité ^ avait été un jouet pour l'audacieux Ebroïn , deux fois dépouillé et deux fois remb en jouissance de la couronne f créa, alors le duc Pépin maire de son palais , et celui-ci commença d'être le premier entre tous les puissants du royaume*
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Son autorité alla s*accroissant avec les années ^ et^ comme on le verra en les récits qui suivront^ elle fut peu salutaire à la prospérité de la sainte Eglise.
DU ROI CHII.DEBERT IH. 217
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