‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 33 sur 36 · CHAPITRE VIII JET LE DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII JET LE DERNIER

De ma retraite dans le monastère de Saînt^Julien , en la ville de Briyse : et de quelle manière le roi Chtldcbert acheva , encore jeune , son règne et sa vie.

Ce me fut une bien grande amerlume d'avoir essuyé de si dures paroles etun traitement si immérité. Hélas ! il m'avait pu à bon droit imputer quelques torts , ce jeune roi que j'avais tenu en l'ignorance des vertus et de la renommée guerrière de ses aïeux. Mais que pouvait-il me reprocher, ce Pépin de qui j'avais servi les volontés en toutes choses? Rien, en vérité, rien. Mais sans doute le Seigneur me voulut punir d'avoir trop oien servi ses desseins perfides contre la race illustre des rois Merwings , comme aussi d'avoir ambitionné par cette voie mondaine les saintes fonctions de l'épiscopat. Il faut que je le confesse, bien que mon front s'en couvre aujourd'hui de rqu-

geur, je fus grièvement contristé , et je versai des larmes sur mes espérances déçues. Larmes qui furent bientôt effacées par d'autres plus pures et plus dignes d'être offertes à mon Dieu.

Cependant j'eusse bien souhaité y avant que de partir à toujours vers ma demeure d'exil , voir encore une fois et saluer Childebert> que j'aimais d*une vive tendresse, et que je gémissais de laisser en inimitié contre moi. Pareillement, il me coûtait beaucoup d'abandonner en la maison de Mamaques toutes les choses qui m'étaient précieuses , à savoir les chartes de mes deux domaines de ViUodunum et de Triocala , un petit coffre renfermant des pièces d'or et ' plusieurs joyaux , et enfin quelques saintes reliques que je tenais en extrême vénération. Mais la crainte du duc Pépin était si forte dans mon ame , que je n'osai , en contrevenant à ses ordres , risquer d'encourir sa formidable colère. Qui sait si ses méchants satellites n'avaient point reçu commandement de me frapper de mort, ou au moins de m'outrager par des coups ? Je II. 26

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pris donc le parti , pauvre et presque dénué j comme j'étais alors ^ de me mettre en route vers le lieu que je destinais à ma retraite.

Litorius , le frère de ma mère , homme d'insigne piété y tenait depuis six années le bâton abbatial , en la basilique de Saint- Julien à Brivœ. Ce fut auprès de lui qiie je décidai d'adresser mes pas , afin de vivre parmi les frères placés sous sa discipline.

Ce pieux refuge m'éloignait d'ailleurs du duc Pépin , qui ne se montrait guère aux peuples du midi y et dont je désirais vivement n'entendre jdus l'odieuse renommée.

Je me recommandai donc par mes prières au saint dont j'allais habiter la demeure, et qui dans le ciel intercède pour le voyageur infirme ou ^garé. Puis , ayant commencé mon chemin y j'allai séjournant de ville en ville chez quelque prêtre du Seigneur , de qui l'hospitalité fraternelle fournissait à mes nécessités et soulageait ma lassitude. Ce fut de cette manière qu'il* y a vingt-quatre années y j'arrivai en cette vénérable abbaye, dont les frères m'accueillirent avec aflPec-

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tion > et m'adoptèrent en leur oommanauté. Depuis ce temps j'ai lavé par une pénitence sincère le péché de ma sotte con^ voitise , et J'espère que le Dieu toutpuissant me daignera prendre en son infinie miséricorde.

Mais ne voulant pas raconter Thistoire de ma propre vie j trop indigne qu'en soit con* serve le souvenir , je me hâte de retourna à mon seigneur y le rdi Ghildebert , et d'accomplir la narration de ses faits et gestes , pour l'enseignement des rois qui naîtront dans la suite des siècles. Toutefois , ne redirai-je plus , ainsi que je le faisais tout à l'heure y des choses que j'ai recueillies moimême de mes yeux et de mes oreilles : ce qui fait que je n'userai pas de longs discours. Bien peu de lignes en effet sont écrites sur les registres de notre monastère^ touchant les événements qui se sont passés en ces années y la rumeur publique ayant été presque muette. Et si j'ai appris quelque chose au-delà de ce qui a été su du vulgaire , c'est que le bienheureux Plehelm , traversant naguère cette ville deBrivœ,

pour aller évangéliser chez Içs Wascons, m'en a instruit de sa bouche. Il n'y a donc point à douter que cette fin soit aussi véridique que le commencement de mes récits.

Aussitôt que Pépin eut quitté la cité des Parisiens , ce qu'il fit le jour même où je fus si maltraité de lu^ y on emmena à la fois de cette ville le jeune roi , qui fut conduit en la maison de 0)mpendium , où il avait séjourné déjà durant ses premières années.

Mais sa condition f u t bien changée de ce qu'elle avait été auparavant, et quoique l'ombre de la royauté lui fût laissée encore , il ne jouit ni des honneurs auxquels on l'avait accoutumé , ni de la liberté de porter ses pas au dehors pour se récréer par le plaisir de la chasse ou tout autre amusement. Une garde nombreuse et vigilante fermait toutes les avenues de sa denieure , observait chacun de ses mouvements , et le tenait enfermé dans une véritable prison. Cette dure captivité sembla d'abord irriter fortement son impatience, et durant plusieurs jours il se consuma en vaines, imprécations de fureur contre le tyran audacfeux qui portait

à un tel point l'insolence et la médhancelé.

Mais^ soit qu'il se lassât d'exhaler inutile

ment sa colère , soit qu'à la fin il prît habitude de cette déplaisante vie de prisonnier en laquelle on l'enchaînait, toujours arrivat-il qu'après peu de temps il parut résigné à son sort , et recommença de vivre aussi tranquillement qu'il l'avait fait naguère.

On jugea toutefois que , pour remplir ses journées , ce n'était point assez du long sommeil et des longs repas qui étaient son unique occupation. Car, environ trois mois après son arrivée à Compendium , lorsqu'il touchait à sa seizième année , on lui annonça qu'il allait être marié. Comme c'était Gislemar, comte du palais, homme pour lequel il avait conçu une très grande haine, qui lui vint apporter cette nouvelle , au lieu de s'en réjouir, il l'accueillit avec apparence de dégoût. « La femme que vous m'allez donner, « dit-il, je ne la veux point , et ne serai pas « forcé sans doute de la mettre en mon lit.

« Ce sera quelque odieux rebut d'entre les « courtisannes de Pépin ; mais jamais avec « une telle compagne je ne voudrai procréer

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d'enfants. » Gislemar lui répondit qu'il se trompait , que l'épouse destinée à sa couche était jeune , de noble sang , et de figure très élégante et gracieuse. « Je ne le croirai <c si je ne l'ai vue , reprit Childebert ; je ne « la prendrai pour mon épouse qu'après « qu'elle m'aura été connue. » Et comme on la lui eut amenée ^ il la regarda avec plaisir , et ajant été flatté par elle , consentit qu'elle lui fût unie en mariage. Or celle* ci était une femme d'origine franque , et de qui les parents avaient été véritablement très illustres : sa beauté était éminente , et son esprit très avisé en l'art de se choisir des vêtements magnifiques. Mais pour tout le reste elle était dé sottise extrême. Son âge ne passait pas vingt-cinq années : néanmoins elle avait appartenu déjà à un autre mari y le duc Adalric, lequel, dit-on, l'avait répudiée pour son excessive impudicité. Et en effet, comme d'autres étudient de saintes et utiles choses , cette damnable Ragnetrude (car ainsi était-elle nommée) paraissait avoir étudié Tart du libertinage.

£Ue se montrait avide de plaisirs , jusqu'à

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ce point qu'elle poursuivait le jeune roi de ses embrassements , même aux heures du JQur , et presque sous le regard de ceux de la uiaison. Cependant , au commencement de la seconde année de leur mariage , elle mit au monde un fils , dont la naissance fut pour Ghildebert la cause d*une grande joie.

Il le contemplait avec plaisir , de la même sorte que l'artisan glorieux contemple son œuvre. Cet enfant fut appelé Dagobert , et dans la suite régna le troisième de ce nom* 11 était grêle de corps , et étant laissé aux mains de négligentes nourrices ^ ne sut atteindre à une robuste adolescence. Il est superflu que je parle des esclaves auxquels le roi donna la liberté , suivant la cogitume, pour célébrer cet événement fortune ; car il fit cette chose presque sans le savoir, une charte d'ingénuité d'avance écrite lui ajant été apportée, afin qu'il la signât de son nom.

Le duc Pépin , qui , pendant ce temps , croissait en pouvoir par ses voies iniques , commit une fourberie insigne dans le plaid général de la nation des Francs , qui suivit

celui dont j'ai rapporté Thistoire, En effet, comme il craignait que le roi Childebert n'invoquât de nouveau les peuples par ses cris , et qu'en racontant l'état abject où on le tenait , il n'émût parmi les esprits quelque commisération , cet homme détestable ne voulut point qu'il se montrât cette année aux regards publics. Ainsi ne put-il recevoir les salutations ni les dons de ses fidèles , ce qui seul lui restait de sa royauté. La chose étant sans exemple ^ causa à tous un grand étonnement; quelques-uns même, parmi le clergé , murmuraient tout bas des paroles d'indignation, et le vulgaire des peuples 4e Neustrie commençait à dire que le jeune roi avait été enlevé par le poison.

Ceci troubla le duc Pépin en sa joie orgueilleuse d'apparaître seul avec toute la plénitude de la puissance ; et alors il inventa comme il suit , un artificieux mensonge.

« Hommes Francs, dit-il, je suis gravement « affligé de siéger en ce Champ-de-Mai , « forcé de remplir l'office de roi. Mais notre « seigneur Childebert ayant été saisi d'une « fièvre violente , il y a peu de jours , et ,

nu ROI CHILDEBERT III, s ^i 7

ce gisant à eette heure malade en son lit y « il était impossible qu'il vîot ici. Or je « vous conjure tous d'unir vos prières avec ce les miennes ( ceci est surtout adressé à « vous, très saints prélats), afin qu'il se « rétablisse promptement en santé. » Ce discours fut cru et applaudi de tous. Et cependant Childebert n'était pas plus attaqué de la fièvre que Pepiu lui-même. Mais les peuples ignoraient le sort de leur roi , et beaucoup commençaient même à n'en plus savoir le nom. Néanmoins , les années qui suivirent, il ne parut pas à ce tyran qu'il y eût aucun danger à ce que les Francs vissent et honorassent Childebert en l'assemblée ♦du Champ-de-Mai . Car il était informé que l'esprit du roi s'émoussait chaque jour davantage , et devenait incapable de songer à nulle des affaires du royaume.

Il arriva pourtant que , parmi ces obscurcissements de la raison , ce malheureux roi laissa maintes fois échapper des indices glorieux de la justice naturelle que le Ciel avait mise en lui. C'est ainsi qu'il enrichit de donations plusieurs monastères , ayant

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fait réciter en public les chartes dont il les gratifiait. Il advint même un jour que l'abbé de Saint-Denjs étant devant lui en litige avec l'abbé Ermenoald , au sujet d'un certain domaine /il décida que^ de peur de {aire uue chose déplaisante au très illustre mart jr et au vénérable Chaînon, sa sentence était portée en leur faveur : mais que ne voulant pas non plus renvoyer affligé de sa présence un homme qui lui était aussi cher, que l'abbé Ermenoald y il concédait à son' monastère le petit champ de Revolium. A quoi il ajouta que s'il eût été plus riche , sa libéralité eût été plus magnifique. Tous les assistants admirèrent la sagesse de ce jugement, et l'exaltèrent à l'égal de celui qui fut prononcé par le roi Salomon. Et de là fut donné à Childebert le surnom de Juste, dont les hommes honorent encore sa mémoire aujourd'hui qu'il a cessé de vivre.

Assurément c'est une douloureuse cause de regrets que d'autres actes de royauté n'aient pu être permis à un tel prince ; et qu'au lieu de s'élever en vertus et en renom avec le cours des années, toute chose au

contraire n'ait fait que décroître en lui et s'affaiblir* Mais ainsi arrivait-il du vice de l'ivrognerie, qui s'invétérait chez lui , en même temps que les habitudes immodérées de la luxure. La fleur de son âge , qui avait relui d'un si bel éclat , se flétrissait de plus en plus 9 à ce point 9 dit-on , que pour ceux qui ne le voyaient pas d'ordinaire , il était devenu entièrement méconnaissable .Quelle source amëre de larmes eût coulé de mes yeux , s'il m'eût faUu l'apercevoir en cette pitoyable apparence ! Hélas ! ce fut de la sorte qu'atteignant à peine la vingt-septième année de sa vie , il tomba en un état de languissante et décrépite vieillesse , pareil à celui des hommes qui ont accompli la plus longue carrière.

Durant quelque temps , il essaya de se livrer aux plaisirs quilui étaient accoutumés, * bien que s'y refusât la nature , et avec tous les signes d'une fin prochaine , on le voyait néanmoins encore avaler des flots de vin, et demeurer plusieurs heures astable. La reine Ragnetrude l'ayant honteusement abandonné, le malheureux roi, quand lui'

survint sa dernière maladie . ne reçut aucun Utile secours , et vit approcher la mort étant presque dénué de toute consolation. Suivant ce qu'ont rapporté des esclaves qui seuls prirent alors quelque compassion de leur maître^ il n'y avait en ce monde chose aussi triste que de le voir étendu sur son lit où il attendait , immobile, que se terminât sa vie. Sa belle et royale chevelure était tombée tout entière : une pâleur livide avait décoloré son visage : de temps en temps une toux dont il était incapable de soutenir l'effort, lui venait. secouer violemment la poitrine , et le tirait de l'assoupissement profond où il paraissait enseveli. Ce fut en un de ces instants de souffrance qu'il sembla se ressouvenir des saints enseignements, que je lui avais donnés autrefois , et prononça, aussi haut que le pouvait sa voix éteinte , le nom glorieux du Sauveur des hommes , puis le mien. D'où j'ai la consolation de croire qu'ayant adressé sa pensée dernière ©ers la céleste Jérusalem, et s'étant toujours montré très libéral envers les maisons du Seigneur , de même qu'envers

les pauvres et les affligés, il aura pu s'asseoir , avec les rois ses aïeux , parmi les béatitudes du paradis. Et assupément n'y aurat-il point vu entrer le duc Pépin , alors que celui-ci, trois années après, rendit son ame digne de damnation.

Cependant quand j'eus ouï cette affligeante nouvelle que le roi Childebert était enlevé à son royaume, ma douleur fut infinie , et mes pleurs coulèrent avec grande abondance. Les offices des morts furent chantés solennellement pour son ame dans notre sainte basilique , et chaque jour, pendant une année entière, j'offris en sa faveur l'auguste sacrifice de la messe. Il me sembla aussi convenable , pour que fût gardé le souvenir de ses vertus , de les rappeler en une épitaphe. Et bien qu'elle n'ait pu être gravée sur son tombeau en l'église de Cauciacum ^ , où il fut inhumé , toutefois la rapporterai- je ici en terminant ce livre. Je misà la composer un soin extrême , et si , par l'infirmité de mon esprit, les vers en sont

' Choisy , sur la rivière d*Aisne.

rades de langage, ce sont néanmoins les plus réguliers d'entre ceux que j'aie jamais écrits.

« Le roi Childebert , trouvé sage et juste « en toute chose, comme aussi en tous les «Jours de sa vie, est enfermé dans ce tom- « beau, que personne se garde de le violer. Il f< donna beaucoup de domaines aux moines <x de Saint' Denjrs , enrichit les clercs et (c consolait les pauvres , d*où un honneur « et une gloire éternelle lui seront corner- « vés '. »

Ici finit ce livre, que j'ai élaboré avec une grande fatigue en l'abbaye du bienheureux Julien , où bientôt la mort viendra me visiter moi-même, mon âge étant déjà de

' Nous croyons devoir en offrir ici le texte même aux lecteurs, pour leur donner une idée de ce qu'était deyenue en ce temps la poésie latine :

Rex Childebertus sapiens justusque repertus Cunctis in rébus , necnon vitaeque diebus , Conditur hoc tumulo , qui ne yioletur ab uUo. Prsdia multa dédit sancti monachis Dionjsi , Ditavit cleros , et solabatur egenos , Unde aeternus honos illi serrabitur, et laus.

!§oixante-neuf années. Et celle où mourut le roi Childebert est la sept cent onzième depuis rincarnation de notre Seigneur Jésus-Christ, et celle où j'écris la sept cent vingt-deuxième.

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