‹ Manuscrits de l'ancienne abbaye de saint Julien, à BrioudeChapitre 32 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Du festin OÙ les plus iUustres d'entre les Francs furent réunis par le duc Pépin : des paroles violentes qui y furent dites par le roi Childebert , et comment je fus relégué en l'abbaye de SaintJulien.

Après que se furent écoulés tous ces flots de. peuple; et que nous fûmes rentrés au palais ; me trouvant seul avec le roi Childebert , je me pris à lui demander ce qu'il lui semblait des choses résolues cette année dans l'assemblée du Ghamp^de-Mai^ et s'il pensait qu'elles fussent salutaires au royaume des Francs. Je puis en attester le Seigneur^ qui sait que ioiaJangue ne fut jamais menteuse; je ne croyais aucunement lui déplaire en lui tenant ce discours. Mais lui, perdant tout ce que naguère il avait eu de mansuétude à mon égard, s'élança vers moi, et me saisissant à la gorge d'une main furieuse, « Yeux -tu aussi rire de moi, « prêtre ? me dit-il. Mais tu n'es pas le duc

« Pépin , et je te saurai châtier ; » puis me lâchant tout d'un coup : « A quoi bon m'irriter contre ce vieillard imbécile ? Retire- « toi de moi, et que je n'aperçoive plus ta «face. — Mais, seigneur roi, lui répon- « dis-je en un ton doux et humble, je n'ai « point voulu provoquer ta colère, et ne sais «comment je la puis avoir méritée. — En « te faisant clerc , ils ont donc donné bien « peu de subtilité à ton esprit ! Et com- « ment m'oses-tu appeler roi , lorsqu'il « vient d'être manifeste à chacun que je ne « le suis pas ? Comment me parles-tu des « aflPaires de cette assemblée , lorsque je « n'y ai été qu'un jouet et une risée pour w tous ? — Il n'en est point ainsi, Childe- « bert , puisque c'est à toi que l'on a ap- « porté tous les présents , que tu as reçu « tous les honneurs , et qu'en ton nom se « sont faites toutes choses. — Me railles-tu « encore , ou es- tu plus stupide qu'un âne , « de ne rien comprendre de ce qu'ont vu « tes yeux ? — Mais s'il est arrivé quelque « chose d'insolite , c'est que tu as changé « l'ordre u^ité depuis longues années en-

2i9l| ItB I^IYRIS OBS GESTES

«k de tdles cûrconstafices. — H est beau « que toi aussi tu me blâmer! reprit -il » alors avec uue sorte de rire amer. En « essayant de me naoatrer roi , j'ai sans « doute péclié eDi:ers le ciel , seloa la êm^qh « dont tu me parles chaque jour. Serf ro- ^ main , que Vont pajé tes maîtres pour cr m'inslruiire en ces jMïatîques de servitude « dont tu as rempli mon esprit ? Réponds , « que t'onl-ilspayé? — Tu m*es biencon- <i traire aujourd'hui, répliqaai- je ^ à mot «' qui ai soigné ton enfance! Eh! que de- » vais^ je t'a|>prendre , sinon les œuvres de «. piétéquiformeatlesgrands nns? -^ Hon- «x te ! hoBte ! s'écria Gbildebert , je suis ern ce effet un grand roi! lioyales leçons, en vé* et rite, que ces contes de paradis et d'enfer <« que tu chantais à mes oreilles , ces orai-*' <c. sons qui m'instruisaient à fJier le gexicKu ! (« Tu m'as fait propre^ à être un moine, à « cela seul, » Et il s'arrêta , inclinant tristement s» tête sur sa poitrine. Puis la reinva^^t : « Ëhlodsinde ! Ghlodsinde ! tu «étais un bien meilleur maître! Oui, tu <« me disais vrai : quelque jour ils raseront

' vu AOI GHILDEBBRT III. ' 385

ce ma tête ; ou ils me retrancheront ma viriw lité, » Comme j'allais ouvrir la bouche pour lui répondre quelques mots capables d'adoucir l'aigreur de son ame : « Tais- toi, « me cria-t-il, langue d'esclave ! Je te hais, i< toi et tous tes prêtres. Ont-ils été assez «< lâches ! poursuivait-il se parlant à lui- « ^léme, et frappant du pied la terre; ils « ont applaudi à ses paroles ! ils m'ont déit laissé pour lui ! Moi qui prenais leur cause tt contre ce Grimald à la face de chien ! » Cuis se promenant à grands pas : « Que « leur ai-je fait à ces Francs , pour qu'ils ce me méprisent? Suis- je bossu ou boiteux, « pour choquer leurs regards ? M'ont-ils « connu sans cœur , moi qu'ils n'ont vu jac< mais en une bataille ? Je leur ai crié que ce j'étais leur roi, et ils m'ont rejeté ! Eh! « que suis-je donc ? Elle me le disait : une « effigie de roi, et qui ne puis devenir « autre chose ! » Là-dessus il se prit à pleurer et demeura un moment en silence.

Bientôt après , la colère renaissant en son cœur, il vomit des imprécations contre Pépin , contre Grimald , demandant ce

qu'il y avait en eux de si grand pour qu'ils fussent ainsi honorés des peuples. « Ces « Romains , reprit-il , m'ont bien accueilli « par leurs applaudissements , mais ils ne « sauraient que psalmodier pour moi des « oraisons en leurs églises. Pas une seule <( hache pour ma cause en tout ce royaume !

« mes pères , malheur sur vous , qui c( avez laissé votre fils en cet abandon!

« Malheur sur moi! Malheur sur toute notre « race ! » Et il s'arrêta une autre fois , comme si ses paroles ne pouvaient plus suffire à sa douleur et à son indignation. Pour moi, craignant de l'irriter davantage, je me tenais en un silence immobile , gémissant dans mon cœur sur l'état misérable où je voyais ce jeune roi , qui m'était si cher , et regrettant gravement qu'il me pût accuser d'avoir aidé ceux qui l'avaient avili.

Comme cependant un peu de calme commençait à rentrer dans son ame , je lui demandai s'il avait dessein de se rendre à ce festin. où étaient conviés tous les plus considérables hommes d'entre les Francs.

« Assurément , me répondit-il avec une

DD ROI GHII>DBBERT ]LII. 385

« feinte apparence de gaieté* Pour que ce « soit un festin rojal , il est nécessaire que « j'y aille. Là du moins serai-je son égal, « à moins qu'il ne me conteste de boire ou « de manger à mon aise ! »

Ce ne fut point un ordinaire repas que celui où fut réxmie en ce jour toute Télite du royaume des Francs. Le duc Pépin , festoyant decette sorte une seule fois en chaque année, était désireux de frapper les regards par un étalage singulier de richesse et de ma-, gnifîcence y non moins que de rassasier les appétits par le choix exquis et la succulence des viandes. C'est pourquoi il ayait ordonné que de toutes parts , tant parmi ses domaines que ceux du roi , on recherchât ce qu'il pouvait y avoir de meilleur en bœufs et moutons , daims et sangliers, et autres animaux qui se placent sur les tables. Il avait aussi pris soin que fussent ramassées d'innombrables amphore» de vins différents, soit de ceux que l'on recueille au pays des Eduens , en Aquitaine , ou en Espagne , soit de ceux que produisent les vignes non moins précieuses qui bordent les rives da

386 liB LIVRE DES GESTES

Rhin. Ces derniers étant très agréables aux hommes de Grermanie , et Pépin en possédant une quantité fort grande en ses celliers^ on les vit abonder an repas , beaucoup plus q ue tous les au très.

Pour cette solelmelle occasion y le riche trésor des rois de Neustrie fut ouvert , et l'on en tira tout ce qui était de nécessité et d'ornement etk une telle pompe de fes^ tin. Plusieurs luminaires d'argent, semblables à ceux qui brillent dans les plus éminentes basiliques, furent distribués parmi les salles diverses où devaient mangei^ les convives. La perfection du travail qui s'y faisait remarquer prouvait bien que c'étaient ouvrages fabriqués au temps du très illustre roi Dagobert , et peut-être de la main même de saint Ëligius. Il en: était ainsi des sièges qui , en signe d'honneur , furent réservés aux plus puissants : c'étaient merveilles de l'art que n#l ne saurait égaler aujourd'hui. Mais quedirede ce plat immense en argent , du poids de cent soixante et dix livres , conservé depuis le temps du roi Contran , ainsi que de ce bassin d'or de cin-

DU ROI GHILDEBI^RT III. 5Sy

quauite livres , que le Néron Ghilpéric avait fait £3j>riquer pour honorer la nation des Francs ? Toutes ces cboses furent étalées à la table rojale ^ et éblouirent les jeux de ceux-là même à qui le spectacle de la richesse était accoutumé. Mais comme il eût été possible que l'avarice 3e quelques-uns s'excitât en contemplant cette opulente ^endeur , et que leurs mains rapaces s'étendissent vers une proie si belle , le comte GislenMr, dont l'esprit était avisé en sa prévoyance, aposta plusieurs esclaves fidèles^ qui; sous promesse d'ingénuité , furent chargés de ne détofurner pas un moment leurs jeux de tout ce qu'il j avait de précieux en l'ameublement ou la vaisselle»

Ce qui fut soigneusement accompli , le trésor n'ajant perdu, en cette occasion que deux ou trois objets de modique importance.

Il n'y eut point au-delà de soixante coa-v vives qui furent admis à s'asseoir avec le roi et le duc Pépin. Les autres ^ au nombre de plusieurs centaines ^ furent régalés en des salles moins splendides pour la décora-

tioD 9 mais où ils trouvèrent la nourriture et les vins, en la même abondance que sur la table royale. A celle:<îi furent invités les hommes de principale distinction , tant parmi les laïques que parmi les prélats^ ces derniers toutefois étant en moindre . nombre que les premiers. Et si^ humble ministre du Seigneur ^ enchaîné à la loi de l'absti* nence, je me trouvai parmi de tels personnages^ à un aussi fastueux banquet, c'est que la place en laquelle j'étais auprès du jeune roi me faisait siéger d'ordinaire à coté des puissants du royaume. D'où j'ai pu voir de mes propres yeux et ouïr de mes oreilles les choses qui y furent faites et dites , et que je vais rapporter.

G)mme chacun venait de s'asseoir, des esclaves apportèrent sur la table les mets qui les premiers devaient être exposés à la faim des convives. Ce qui surtout y frappa ma vue , fut un sanglier tout entier , avec différentes volailles à l'entour , lequel fut servi dans l'énorme plat du roi Gontran.

Brodulf , qui remplissait la fonction de trancher les viandes royales , aidé d'officiers de

DU AOI GHILDEBERT III. SSg

rang inférieur , coupa cet animal en diverses parties , pour qu'il pût être man^é. Il en fit de niême d'un daim et de plusieurs autres pièces , dont il ne manquait jamais d'offrir les morceaux les plus recherchés d'abord à Pépin , puis au roi , puis au duc Radbod et à Grimald y ce qui déplaisait singulièrement à Qiildebert ^ comme il me fut aisé de le remarquer : et sans doute il se fût échappé en de violentes paroles , pour redemander ses honneurs de roi^ s'il ne se fût souvenu des risées publiques qu'il avait essuyées au Champ-de-Mai. Ainsi qu'il arrive toujours en ces circonstances, un assez long temps se passa sans que personne pro- * férât un seul mot , l'unique occupation de tous étant de rassasier leur appétit. Le bruit des dents qui broyaient les aliments , et des coupes d'argent que les esclaves remplissaient de vin y était le seul qui se fît entendre dans la salle. Ce fut le duc Pépin qui le premier rompit ce silence ; s'adres* sant à Radbod , qui était placé auprès de lui : « Que te semble de ce repas ^ notre « hôte? Âimes-tu la chair de ce sanglier ,

-agO LE LIYRB DBS GESTES

« qui fut tué dans les bois de notre domaine « d'Hei^tall ? >» Radbod continuant de CK manger , lui répondit avec un signe de « tête. Et ces vins d'Aquitaine et du Rhin « plaisent-ils à ton palais ? — Ce sont bien « insipides boissons y lui dit Radbod con- « tractant sa bouche en une sorte de gri- <v mace qui signifiait le dégoût. Elles pasa sent dans le gosier sans presque s'y faire « sentir. Nous tirons de notre froment un e « bien plus forte et plus suave liqueur.

« — Cette liqueur nous est connue , reprit « Pépin , mais elle nous semble quelque « peu grossière^ et ne se boit point aux jours «c de solennités. Te plairait-il qu'il t'en fût « apporté? » Et après quelques mots dits à un esclave , plusieurs coupes de ce breuvage furent versées à Radbod , qui les avala avec une avidité incroyable. Pendant ce temps , Pépin , accoutumé à prendre peu de nourriture, promenait ses regards de côté et d'au-* tre, aimant à vcrir comme ses convives jouissaient de son hospitalité, et donnant ordre que chaque mets fût porté devant celui qui n'y avait point goûté encore. De

temps en temps il fixait partâculièremeot ses jeux sur le jeune roi , dont la voracité extrême lai. paraissait causer quelque étonnement. Mais celui-ci , bien qu'il le touchât presque de son coude » ire faisait à cela nulle attention , étant tout occupé de ce qu'il mangeait.

Cependant un certain tumulte commença -de succéder au silence qui s'était fait dorant les premiers instants du repas. Les mâchoires étant Êitiguées ainsi que les estomacs remplis^ quelques parolesfurent dites, presque toutes grossièrement facétieuses , et suivies de bruyants éclats de rire. Puis > la vapeur du vin échauffant de plus en plus lésâtes , le bruit devint universel. Aucun ne se retenait de dire ce qui lui venait dans l'esprit, et c'étaient, en vérité , discours de païens et d'h<»nmes d'entre le iril peu{de , plutôt que de chrétiens et personnes de distinction. Celui-ci, à cause que le vénérable Willibrod avait mangé quelque peu des mets placés sur la table, en étant pressé par le duc Pépin , se mit à rire des jeûnes que le saint hondme avait endurés ,

Zg2 LE LIVRE DES GESTES

ajoutant que sans doute il garnissait son ventre pour les futures abstinences. Un autre se répandait en railleries insolentes sur Childebert , demandant à son voisin si jamsds il avait vu un jeune pourceau dé telle gourmandise , et faisant voir que le vin et les sauces avaient sali sa tunique royale. Il en fut qui, plus damnables encore dans leurs propos , s'entretenaient de scandaleuses impuretés , soit qu'ils parlassent d'aller se reposer cette nuit près de la femme de quelque Romain de la cité de Paris , soit qu'ils projetassent , en se rendant à Worms , de visiter quelques monastères dont ils déshonoreraient les saintes filles. Et tout en rapportant ces choses honteuses ] que l'on sache bien que je m'abstiens de redire les paroles exécrables dont ils usaient , et qui maintes fois m'engs^gèrent à miarquer mon front du signe du salut.

Bien que le duc Radbod , en véritable homme de Germanie, eût englouti une quantité énorme de nourriture, et vidé d'innombrables coupes, néanmoins il ne paraissait pas que cela eût jeté sa raison en

DtJ ROI CHILDEBERT III. ^ SqS

^ucun trouble : sa voix seulement avait xjuelque chose de plus haut et de plus brujant que d'ordinaire. Ce que remarquant le duc Pépin, qui dédaignait les discours ignobles et inipurs , il se mit à parler avec lui sur des choses honnêtes et sérieuses : « Ce m'est grand plaisir , Radbod y M que nous soyons maintenant amis , dit-il -u en lui prenant la main de la sienne^ et « que nous ayons ici soupe à la même table.

-« Mais seras-tu désormais fidèle à notre 4c alliance? car plus d'une fois déjà tu l'as « rompue. — Je l'ai juré par les os de mes « pères , et en outre j'unis ma fille avec ton « fils. Que souhaites- tu davantage? — Ta << foi me serait bien plus assurée , si tu « avais consenti d'adorer notre Dieu et de « recevoir notre baptême^ Or , apprends - « moi pour quelle cause tu t'y refuses d'une « volonté si opiniâtre. » Radbod, pendant que Pépin prononçait ces derniers mots, ressemblait à un homme de qui une mouche Xourmente les oreilles et la face par son -bourdonnement et ses piqûres. Rapprochant ses sourcils d'un air d'impatience:

ic^ 25

«c N'a-t-il pas déjà été assez parlé de ces cho- « ses? répondit-il. Je ne puis changer d'ancè- « très, jenechangeraipasdedieux. — Mais, «< RadbocU ce que tu ferais a été fait par bien « des nations de Germanie ; et elles n*ont (( pas trouvé leurs bras moins forts ni leurs (c armes moins victorieuses dans les com- « bats. Tout au contraire , notre Dieu par n cent miracles manifeste qu'il est le vrai « Dieu des armées. — Tu veux rire, Pépin, « et dis ici ce que tu ne saurais croire a toi -même. Non , tu ne crois pas que «ce soit par le chant de tes prêtres que « tu as vaincu mes hommes de guerre.

« — Je te renverrai tes propres discours , « reprit Pépin. As-tu foi par hasard en ces « informes simulacres que tu honores dans « tes forêts? — Mes forêts sont plus saintes « que tes temples. Mes dieux y sont bien « plus présents que le tien sous tés voûtes « de pierre. Mais à quoi bon toutes ces paie rôles entre nous, qui ne sommes pas gens « discoureurs ? Encore un coup , garde tes « Dieux , moi les miens : c'est le plus sûr « pour que nous restions amis. — Tu me

DU ROI GHILDEBERT III. SqS

« promets donc que tu garderas toujours « notre alliance y et seras loyalement soumis « au rojaum,e des Francs. Cela sera d'une « grande utilité pour nos peuples comme « pour les liens. — Les miens en jugeront « à leur guise , et tant qu'il leur plaira « d'être contents , je le serai. — Tu les con- « duiras donc encore à la guerre contre « nous , s'ils veulent cette guerre ? — Et « pourquoi suis-je leur chef, sinon pour les « guider dans les batailles ? — On voit bien « en effet que parmi vous ce sont les soldats « qui traînent après eux leurs chefs , et de « là vient que toutes vos guerres sont insen- « sées. Qu'avez- vous jamais retiré des in- « jures que vous avez faites à la nation des « Francs ? 11 j a grande sagesse à refuser un « tribut^ de quelques troupeaux dont vous « n'êtes pas pi us pauvres, à entreprendre des « combats sans y pouvoir i^ien gagner que' m quelques têtes de bétail. — Tu es un « homme de beaucoup de ruse , Pépin , et « qui te réjouis à prendre des villes pour j « commander. Nous, ce que nous chéris- « sons , c'est de n'être commandés par per-

SgO LE LIVRE DES GESTES

« sonne. Quand nous avons marché en c< guerre contre toi , c'a été pour que tu ne « fusses pas maitre en notre pays. Vraiment^ <c il t'en coûterait aussi d'obéir à un autre ^ « toi qui as mis sous tes ordres celui qui « s'appelle ton roi. — Parle plus bas, de « peur que tu ne troubles ce petit ivrogne « en sa digestion. Mais réponds h ce que je « te vais demander : ne trouves-tu pas équi- « table que j'agisse ainsi, et que le plus « haut en courage et en pouvoir tienne sous ce son obéissance ceux qui , étant rois, ne « sont bons qu'à servir? Tu ferais de même , ce toi qui as aussi le cœur élevé. » Radbod secoua ici la tête d'un air qui exprimait le doute : ce En vérité, Pépin , reprit-il, je ne « le crois pas. Je ne saurais en la manière ce dont tu le fais exercer le commandement.

« Je n'en jouis qu'aux journées de bataille. c< Pousser mes hommes dans la mêlée , faire ce hennir mon coursier devant tous les auce très, prendre pour moi les premiers « coups , c'est là ma joie ; mon cœur en « bondit : mais toutes ces affaires que tu dis- <e poses avec tant de soin et de prudence , je

«c les ignore. Je coucherais mes nuits sur la « neige pour y attendre le sanglier ou l'ours, « plus volontiers, que je ne siégerais mes « journées en tes assemblées de Mai. Nous ce avons aussi les nôtres , où nous écoutons « nos vieillards ; mais elles sont courtes , « elle bruit de nos boucliers et de nos lan- « ces les a bientôt terminées. Règne sur « tes Francs , Pépin , cela est juste ; mais « laisse Radbod libre chez lui. — Par le roi « des cieux , s*écria le duc Pépin , tu es un « vaillant homme , plus ^core que je ne le « pensais en te voyant abattre mes soldats « avec ton glaive , et je m'honore grandece ment de mêler mon sang avec le tien.

« — Tu me viens de rappeler , dit alors le <c chef des Frisions , ce qu'il est important « que nous traitions en nos discours. Thu- « sinde sera unie à ton fils y ainsi que je a l'ai promis. Mais , par les os de mes pères, (c qu'il n'oublie jamais ce que je lui donne « en lui donnant ma fille. Sais- tu , Pépin , «c que j'ai souvent regretté qu'elle fût née <c de moi, ne la pouvant pour cette cause « mettre en mon lit? Chaque fois que je re-

398 liB lilVRB DBS GESTES ,

<i venais des combats , je tressaillais de la <i voir ornée de quelque nouvelle beauté, ce Que m'importait le bfitin qui me venait cf en lot après la victoire? Les embrasse- « ments de Thusinde m'étaient bien plus a chers* J'ai pleuré quelquefois sur ses- « joues. Je te le redis, Grimald, elle sera.

« tienne : mais aie soin de la chérir digne- « ment et de l'honorer ; car il n'en est point « une semblable sous le ciel , pas même la « mère dont le ventre l'a engendrée. Surce tout que je n'entende jamais que tu l'aies « outragée par tes paroles , ou frappée de « tes mains; car, j'en jure par ma tête, « tes membres déchirés en mille pièces , ' « ceux de Ion père , ceux de tous les tiens , « ne rassasieraient pas ma fureur. »

Comme il venait de dire ces mots d'une voix non moins éclatante que le bruit de la foudre, ilsfr a ppèrent l'oreiUedu roi Childebert, qui, étant rempli de nourriture, continuait néanmoins, ainsi que bien d'autres, à boire de larges coupes où se perdait sa raison. « Oh ! oh! cria-t-il alors presque « balbutiant^ voilà le grand Radbod qui

DU ROt GHILDBfiBAT IH. Sgg

« querelle notre maire Pépin. Duc des Fri- « siens, que t'a fait cet insolent? Je te ren- «f drai justice contre lui, moi le roi. » Il se fit alors de tous côtés un grand éclat de rire : mais le jeune roi, tant ses esprits étaient aveuglés , s'imagina qu'on avait ri du duc Pépin, et se tournant vers lui :

« Vaillant homme, lui dit-il, tu te fais « honnir de chacun pour être plus inutile « qu'une femme dans un repas. Veux^tu « combattre contre moi en buvant? Je te « défie. » Et ces paroles excitant de plus en plus les rires , Childebert emporté par sa joie, croyait qu'il triomphait de son ennemi , tandis que celui-ci , la tête tournée du côté de Radbod, ne le semblait pas écouter, « Nobles Francs , reprit-il alors , « d'une voix que son ivresse rendait à demi « sanglotante, votre grand chef a peur « d'une cruche de vin du Rhin. Et toi, aux « sourdes oreilles , continua-t-il en secouant « violemment l'épaule de Pépin, veux-tu « m'entendi*e? » Et comme le duc s'était promptement retourné , et le regardait d'un œil en lequel étincelaient les menaces

terribles d'un courroux à grande peine contenu. « Ah ! reprit le roi y assassin de fem-^ « nies , crois-tu m'assassiner avec ton re- « gard? Tiens, puisque- tu ne veux point «c combattre avec le vin , je te combats avec « la coupe , » et en même temps il le frappa de la sienne au visage. Nul ne saurait peindre l'immense rumeur qui se fit sur ce coup parmi tous les convives. Grimald . s'était élancé pour percer d'un couteau le jeune roi, mais Pépin l'avait arrêté, et la main portée à la poignée de son glaive , il allait peut-être lui-même venger son injure, si Childebert , chancelant sous l'effort que son bras avait fait , n'eût entraîné à terre le siège où il était assis , et n'eût roulé pesamment «ous la table. Ce que voyant le due Pépin , il parut dépouiller toute sa colère , et se contenta de dire avec un geste de froid dédain à quelques esclaves : « Ramassez « donc ce roi des Francs* » Ce qui fut aussitôt accompli.

On peut dire que cela mit fin au repas , quoique plusieurs ne quittèrent point enwre la table , étant avides de boisson outre

DU ROI GHIIiDÈBERT III. 4oi

mesure. Mais le duc Pépin avec son fils, Radbod elles principaux, se retirèrent, parlant tousiensemble à très haute voix et au milieu d'un tumulte extraordinaire. On voyait que Toutrage fait à leur chef était vivement ressenti de tous ces hommes, et leurs cerveaux étant échauffés par le vin qu'ils avaient bu , ils exprimaient leur courroux avec une violence immodérée. Quant à ceux qui demeurèrent en la salle, parmi lesquels deux dues , plusieurs comtes et un prélat que je m'abstiendrai de nommer, rien ne les put déranger de leur opiniâtre ivrognerie. Pendant que les esclaves enlevaient de la table les vaisselles précieuses , ils n'en continuaient pas moins de boire coupe sur coupe , et de demander de nouveau vin, se réduisant en un état plus vil que celui des bêtes immondes. Il est superflu que j'ajoute qu'ils passèrent le reste de la nuit , endormis parmi les flots de la liqueur qu'ils avaient répandue , et que le lendemain cette salle de festin qui avait brillé d'une splendeur d'opulence royale , n'offrait plus aux regards qu'une saleté hi-

4o2 LE LIVRE DES GESTES

dease, di^ne d'être comparée à celle des chenils et des étables. Il ea fut ainsi des autres endroits où avaient mangé des hom* mes de rang inférieur : on peut même dire que les choses furent pires ; car leurs grossiers hurlements se faisaient entendre encore après le lever du soleil , et retentissant au loin . allèrent troubler et scandaliser en plus d'une église les clercs qui chantaient l'office du matin.

On rapporte que le duc Pépin étant encore dans sa chambre de repos, et n'ayant même pas quitté son lit, Grimald y entra, l'esprit agité des choses de )a veille, et que la porte ayant été fermée avec soin, ils eurent ensemble ce singulier entretien : « Mon « père , dit Grimald , mes yeux ne se sont a point fermés toute cette nuit. Je n'ai « songé qtCà noire affront. Ta vénérable « face en est marquée encore : as-tu pré- « paré ta vengeance? « Pépin ne lui répondit que par un signe de tête. « Et elle sera « éclatante, sans doute, reprit Grimald. Il « périra , ce chien furieux qui aboie contre « nous et nous ose mordre. Car il n'y a que

DU ROI GHILDEBERT III. 4o3

« le sang qui lave de tels outrages. Je t'en ^ conjure donc, mon noble père, que ce soit « moi qui le frappe. — Tu vas bien vite et ce bien loii;!, lui répondit tranquillenient «c Pépin , prudent en ses ruses comme il Té- « tait toujours. Notre vengeance n'a pas « besoin de sang. Il est mal sûr de répanw dre celui des rois. — Mais est-ce donc un « roi , que cette bête enragée? Et les Francs « ne Tonl-ils pas répudié hautement ? Vois « aussi qu'en délivrant de lui ce royaume , ce tu te pourras mettre en son lieu , et élever « ta race. — Grimald, le laboureur ne « prend sa faucille qu'après que les moisw sons ont été bien mûries par le soleil. Au- « trement ce qu'il recueillerait ne lui serait « de nul profit. Sache-le bien , tes voies ne « sont pas bonnes. — Mais, mon père, si cf ce n'est pour régner , que je le frappe au « moins pour nous venger. Il est d'ancien « usage que la hache du Franc s'enfonce au «' front de son ennemi. — Tu es bien jeune « en ce vieux monde, mon fils , et ne sais <f point quelle clameur s'exciterait au meur- « tre d'un roi. La mémoire d'Ebroïn est

4o4 LE LIVEE DES GESTES

« toute proche de nous; il convoitait ce « que nous convoitons. Mais il ne rescc pecta ni le sang royal , ni celui des préce lats , il voulut arriver violemment au tf règne ; et il périt dans sa route ^ et son « nom est noirci d'infamie , chargé de malé- « dictions. Oui, Grimald, si ce chien fu- « rieux , comme tu l'appelles , périssait par « nos mains , nous serions exécrables aux « peuples 9 et chacun se retirerait de nous.

« Dans le ciel , sur les eaux ^ sur la terre , « il n'y aurait nul naturel événement que le « vulgaire ne tournât en prodige ^ et dont « il ne fît un signe de la réprobation d'en-* « haut contre nous. Chaque coup de vent « serait une tempête , chaque maladie une M peste, chaque débordement d'eaux un « déluge , et tout cela passerait pour l'œu- « vre de notre iniquité. Faisons que les « rois tombent en oubli , mais ne les tuons « pas^ mon fils. Le grain pourrit dans la « terre pour qu'on le recueille : ce vieux « tronc des rois Merwings aura pourri bien- « tôt, et alors notre race recueillera les ce fruits de la puissance. » Ces discours

DU llOI CHILDEBERT ÏII. ^o5

artificieux retinrent quelque temps en silence rimpétuosité du J€une homme. Mais elle se ralluma soudainement , et il s'écpia avec autant de violence qu'il avait fait d'abord : « Tu as parlé très sagement^ mon « père; et cependant ton visage a été « meurtri ! et nous ne serons pas vengés !

« et il vivra! et il régnera! et cet audacieux w Radbod aura ri de nous ! — Avec celui-là « le glaive est arme permise , s'écria fière- « ment le duc Pépin, et s'il riait aujour- « d'hui , je saurais faire c[ue demain il pleu- « rat. Pour ce misérable roitelet , ma ven- « geance sera qu'il soit enfermé dans une a plus étroite prison , où peu à peu il se dé- « truira lui-même. Il a fait comme les tor- « ches de pins de nos forêts : il a voulu « jeter quelques flammes : qu'il s'éteigne w lentement et eu silence. C'est à quoi je « pourvoirai. » Et il sortit de son lit pour mettre ses vêtements. Puis, après quelque réflexion : «Tu nous as entendu , Grimald :

«n'entreprends rien contre Childebert, « sous peine de notre implacable courroux.

« Mais il est quelqu'un que j'ai à châtier ,

4o6 LB LIVRB DES GESTES

« c'est ce prêtre infidèle à qui j'avais com- « mis le soin de son enfance. Fais qu'il me ce soit envoyé. »

Bien que je n'eusse fait rien de mauvais y et ne sentisse en ma conscience aucune cliose qui me pût être reprochée , toutefois je ne parus pas sans un grand tremblement devant cet homme redoutable ^ en les regards duquel j 'apercevais de fières menaces. Mais dès qu'il m'eut vu y changeant en mépris la dureté farouche de ses traits : « Par « saint Arnolf , me dit-il^ tu es bien inepte a pour un homme d'Eglise y toi qui as fait c< le contraire de ce qui t'était demandé. »

Et comme je remuais les lèvres pour former quelques paroles : « Ne réplique rien , « continua-t-il y et songe aux affronts qui « m'ont été faits par ce roi que tu as ins-

« truit. Si je n'étais miséricordieux envers « les clercs, je te citerais devant un synode « de saints évéques, comme complice de ce cette Chlodsinde, la vile cour tisanne.Mais , « va-t-en, va-t-enbien loin de nous, et du « roi Childebert : va te repentir de tes fau- « tes en quelque couvent , et crains que ja-

« mais je rencontre ta face. Car je la cou- « vrirais de confusion. » Et en achevant ces mots , il me poussa rudement hors de sa chamhre.

4o8 LE LIVRE DBS GESTES

l(»»»l<W<»%»»»»l^^^<»<l%>^IW»«<l<iW^W^^%»%^<^<»l<W>)WI<W^i»<»^^i»l<»»»^%U^%<^f>

Page 1