Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa fille
B crois qu’il est d’un interet general de connoîlre le caractère et la vie privée d’un homme , dont la carrière politique tiendra une grande place dans, l’histoire ; car l’observation du cœur humain se fonde particulièrement sur les sentimen»
et les actions de ceux qui ojrrt; eu part à des circonstances extraordinaires, et que des événeinens remarquables et des talens supérieurs ont mis aux prises avec le sort et les hommes. Cet intérêt général acquiert une nouvelle importance et s’unit intimement à la cause de la morale la plus hauto , quand il s’agit de peindfe un homme , qui doué des
qualités faites pour servir à une ambition sans, mesure , a éié constamment dirige' ou retenu par la conscience la plus scrupuleuse ; un homme dont le génie n’a e'te' circonscrit que par ses devoirs et ses affections , et dont les facultés n’ont jamais eu d’autres bornes que ses vertus ; un homme enfin , qui ayant joui d’abord de la dgstine'e la plus brillante , a e'te' renverse' par de grands malheurs, et qui , sê présentant à la poste'rite' sans le prestige du succès , ne sera juge' , ne sera senti , que par les âmes qui ont en elles quelques étincelles de son âme.
Je me propose un jour, simon esprit se relève du coup qui a pour jamais de'lruit moii bonheur , d’écrire la vie publique de mon père comme Ministre et' comme écrivain ; mais cette vie "étant nécessairement ‘liée toute entière à la plus grande époque de l’histoire Européenne , à la révolution de France, je renvoyé à d’autres tems un travail rpii pourroit réveiller les passions haineuses queda mort a désarmées. . Je veux
bien le dire aux ennemis de cet homme , qui non-seulement ne s’est jamais venge', mais n’a pas même conserve dans son âme toujours pure et toujours jeune une trace des plus justes resseniimens , je veux bien le leur dire , ces ménagemcns ont pour but d’empêcher qu’ils ne profanent la solemuitê du tombeau. Oui , qu’ils s’eu prennent à moi , mais à moi seule de ce qui pourroit les blesser dans cet écrit. Je suis là , je vis encore , qu’ils dirigent leurs coups sur le dernier reste de cette famille tant enviée , mais qu’ils respectent un souvenir que toutes les âmes honnêtes recueillent aveo vénération , un souvenir qui fera dans le dernier siècle une trace lumineuse , éthérée , une trace qui part de la terre et se continue dans le ciel.
Quand M.r Necker n’eut clé qu’un citoyen obscur de la république de Genève , quand il n’eût point passé sa vie au milieu de toutes les séductions de la France, et de toutes les luttes d’in-r térêt que laisoient naître et la gloire et la puissance , je croirois encore que sont
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Caractère comme homme prive' eût e'të l’objet (le l’étonnement et de l’admiration de tous ceux qui 1 auroient vu de près; mais que n’inspire - t - il pas ce caractère, quand on le voit sortir dans toute sa purete' , son élévation , sa douceur , sa délicatesse , de la vie la plus orageuse , des circonstances qui ôfiVoient le plus de chances à une ambition sans bornes , d’une carrière , enfin , qui auroit fait naître mille passions ardentes ou vindicatives , mille sentimens durs ou tout au moins arides, dans le cœur de la plupart des hommes ! j
C’est à l’âge de quinze ans que mon père est arrivé seul à Paris , avec une fortune très bornée , que ses parens de'siroient qu’il augmentât par le commerce.
Depuis celle époque , non-seulement il s’est guidé seul dans le monde , mais il a fondé la fortune sur laquelle sa famille entière a subsisté ; car tous tant que nous sommes, nous n’avons rien que par lui ; bonheur , fortune , renommée , ces brillans avantages dont mes premiers tas pnt été environnés^ c’est à mon père
seul que je les dois , et dans cet instant même où j’ai tout perdu , c’est en l’invoquant à chaque heure , c’est en me pe'nêtrant de ses ide'es, que je trouve encore la force de remplir quelques devoirs et de m’essayer à parler de lui.
A-peu-près vingt ans se sont passes depuis son arrivée à Paris jusques à son mariage , cl pendant ces anne'es , un travail habituel l’a tellement absorbe' , qu’il n’a joui d’aucun des plaisirs de la vie. Quelquefois en causant avec moi dans sa retraite , il repassoit ce tems de sa vie , dont le souvenir m’altendrissoit profonde'ment j ce tems où je me le repre'seniois si jeune , si aimable , si seul ! ce tems où nos destinées auroient pû s’unir pour toujours , si le sort nous avoit créés contemporains. L’étude et l’occupation du commerce avoient développé dans M.r Necker les facultés et les connoissances nécessaires pour les grandes places qu’il a depuis remplies , mais le talent d’écrivain qu’il' possédoit au suprême degré , n’étoit certes pas préparé par le genre de
rie qu’il a mené pendant vingt - cinq ans ! En effet , n’est-ce pas une chose Sans exemple , que le premier calculateur , celui dont l’autorite' est classique en finances , soit en même tems l’un des e'erivains frânçnis en prose les plus remarquables , par l’e'clat et la magnificence de son imagination ! Cette réunion des qualités opposées se retrouvera souvent dans Je caractère de Mr. JNecker , c’est elle que l’on peut considérer comme le trait principal qui. distingue un être supérieur ; car les qualités qui se forment aux dépens les unes des autres , n’ont pas l’empreinte de la véritable grandeur morale ; un arbre foible peut jeter toute sa sève dans une branche , mais le chêne des forêts a tous ses rameaux pleins de force et s’environne au loin de son ombre.
Il n’est presque aucun négociant de l’Europe qui ne sache avec quelle sagacité M.r Necker a su se diriger dans les affaires , quoiqu’il se décidât toujours contre son intérêt dans toutes les
circonstances susceptibles du moindre * doute. Il m’a dit souvent qu’il auroit fait une fortune immense s’il n’avoit pas quitte’ de bonne heure le commerce , et s’il avoit pu se pénétrer de l’idée qu’une très grande richesse l’auroit rendu fort heureux : — il m’a toujours manque', me re'pe'toit-il souvent, de de'sirer fortement ou l’argent , ou le crédit , ou la puissance ; car si j’avois été passionne’ pour un de ces buts, les moyens de l’atteindre se seroxent facilement présentés à moi. — - Mon père avoit dans l’âme cette élévation et eette sensibilité' qui ne permettent pas d’être ardemment ambitieux d’aucun des biens de ce monde , il n’aimoit vivement que la' gloire ; il y a quelque chose d’aërien dans la gloire , elle forme pour ainsi dire la nuance entre les pensées du Ciel et celles de la terre.
Ce fut dans les séances de la Compagnie des Indes que la supériorité du' génie? de M.r Necker se fit d’abord connoître; il improvisa plusieurs fois avec un grand succès ; et dans cette occasion comme dans plusieurs autres , on a pu<
remarquer qu’il parloit 4 merveille ^ toutes les fois qu’il e'toit vivement, intéresse, quand une pensée forte, et plus encore un sentiment eievé l’animoit :
mais jusqu’à la fin même de sa vie , je lui ai vu souvent beaucoup de timidité'. J’ai vu son noble visage rougir , quand il lui arrivoit d’attirer plus particulièrement l’attention sur lui par un récit quelconque, dont la grâce do ses expressions ou de sa plaisanterie faisoit le principal mérite ; il n’avoit toute sa puissance , il n’étoit tout-à-fail certain de lui-même , que quand il luttoit contre des difficultés dignes de celte puissance. Il grandissoit avec la circonstance, il otoit fie£ contre les forts , il se rassuroit par le danger , il avoit à la fois le plus noble orgueil et la plus véritable modestie ; personne ne savoit comme lui opposer à l’injustice toute la dignité de sa conscience , mais au milieu de ses amis , mais vis-à-vis de lui-même surtout , il se comparoit sans cesse avec ses idées de perfection en tout genre, et j-’ai passé ma vie à plaider en cau-
sant avec lui, contre sa défiance de lui-même , contre les reproches imaginaires qu’il se faisoit dans les occasions où il avoit développé le plus de talcns et de vertus : tel avoit été son caractère dès sa première jeunesse. Qu’il me soit permis , en commençant par retracer l’époque de la vie de mon père qui a précédé ou ma naissance ou mon intimité avec lui, de rappeler souvent les dernières années pendant lesquelles je l’ai si bien connu ; une unité parfaite a caractérisé l’existence de M.r ÏÏECKER , sa jeunesse a ressemblé à sa vieillesse , sa prospérité à son adversité;, c’est le même rayon qui a éclairé toute sa vie, c’est le même respect pour la morale et la Divinité, pour la religion et la bonté , qui a dirigé sa destinée , et je suis sure de connoître aussi bien que ses contemporains ce qu’il e'toit à trente ans, parce qu’il s’est montré le
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même à soixante.
Dès sa jeunesse il avoit devance l’expérience par la réflexion , et c’est par la pureté de l’âme qu’il à conservé
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-l'imagination et la sensibilité' dans la vieillesse. II se maria environ vingt ans après son arrivée à Paris, il choisit pour fémme une personne d’une vertu parfaite , d’un esprit extrêmement cultive' , nee de parens respectables à tous égards, mais que la révocation de l’Edit de Nantes aVoit privés de tous les biens que pOssédoit leur famille ; ainsi mon père créa tout une seconde fois autour de lui. Depuis le moment où il s’est marié jusqu’à sa mort , la pensée de ma tnere a dominé sa vie. Ce n’étoit point à la manière des hommes publics qu’il •s’oceupoit du bonheur de sa femme ; ce n’étoit point par quelques actions à distance qui doivent suffire , dit - on , à la destinée subordonnée des femmes, c’étoit par l’expression continuelle du sentiment le plus tendre et le plus délicat. Ma mère , dont toutes les affections étoient passionnées , auroit été très malheureuse , si elle n’avoit fait que ce qu’on appelle communément un excellent mariage ; si elle avoit été liée à un homme seulement bon , seulement gé-
ne'reux ; il lui falloit trouver dans le cœur de son premier ami celte sensibilité sublime qui n’appartient qu’aux esprits supérieurs , et que l’esprit siq>érieur détruit presque toujonrs , parce qu’il inspire d’autres désirs, d’autres pen* chans que la vie domestique. Il lui falloit l’être unique, elle l’a trouvé, elle a passé sa vie avec lui , Dieu lui a épargné le malheur de lui survivre : paix et respect à sa cendre ! elle a plus mérité que moi d’être heureuse.
Peu de tems après le mariage de mon père , il fut nommé Ministre de la république de Genève à Paris. En acceptant cet emploi, il refusa les appointemens qui y étoient attachés ; il paroît que dèslors il avoit pris pour système de ne jamais recevoir aucun genre d’émolumens pour les places qu’il remplissoit. Lorsqu’il fut Ministre d’Etat on l’accusa d’orgueil , parce qu’il étoit le premier exemple d’un Ministre en France , et peut-être partout ailleurs , qui refusât les grands appointemens attachés à cette place , et consumât une portion de sot»
capital (1) pour^subvenir à la rcprésen* talion qu’elle exigeoit. Ce n’est point par un mouvement d’orgueil que mon père adopta celte résolution , mais appelle par son esprit d’ordre , et par le mauvais état des finances de France , à supprimer beaucoup d’emplois , à réduire beaucoup d’émolumens , il ne pouvoit supporter l’idée qu’un de ceux dont il diminuoit la fortüne , meltroit peut-être en comparaison les appointemens du Ministre avec la perte que ce même Ministre faisoit subir aux autres ; il se sentoil plus de force pour réformer les abus , en ayant donné lui-même l’exemple du sacrifice entier de ce qui lui e'toit personnel. Ce motif délicat mais simple a été la seule cause d’une renonciation qu’on pourroit trouver extraordinaire.
(1) Monsieur Necker étoit sûrement le meilleur père qui ait jamais existé, et cependant il fut forcé de se constituer cent mille livres de rentes viagères sur l’Etat, pour suffire, avec son revenu, aux dépenses de sa place.
Ce qui m’a toujourî singulièrement frappe dans mon père , c’est qu’il n© meltoit de l’effort à rien ; les plus, grands sacrifices, quand il les faisoit, lui étoient inspirés par des sentimens tel-s. lement profonds , tellement puissans ,, que lui-mêjme toujours , et les. autres quelquefois», n’en sentoient i pas tout le mérite. On ne Voyoit point de- l'utte , on ne voyoit point de regrets , on, finis»! soit par croire avec mon père- qu’il ne pouvoit pas agir autrement qu’il agis»
soit. Le Roi d’abord fut éipnné, dtppe-, fus que fitM/ Nbcïjsr. d’accppter aucun genre d’émolumens pour sa place , mais, dans la suite le Roi s’y accoutuma ; si,bien , que M.r Njeckeh étant nommé; Ministre une seconde et. une troisième!
fois, il n’en lut jamais question entr’enx.
De semblables traits , dans d’auutfs; rapports, se retrouvent souvent, d^ns-la, vie de mon: père ; il avoit une manière si simple de faire accepter des services aux autres, que beaucoup de personnes, les ont oubliés ; il y a un degré de délicatesse djins les procédés,, de ftoesse
dans les expressions , qui n’est pas en proportion avec la sagacité du commun des hommes, et pour beaucoup de gens, il faut renoncer à ce qu’ils comprennent ce qu’on ne leur dit pas. Je crois donc pouvoir affirmer que l’on n’a pas l’idée de la conduite de M.r Necker dans tout ; ce qui tient à la fortune, quand on a-dit, ce qui n’est pas contesté , qu’il etoit un homme d’une générosité parfaite ; il faut trouver un mot pour peindre tin Caractère qui oublioit complettemenl lé bien- qu’il avôit fait, qui l’oublioit , non en apparence , mais réellement ; non par résolution , mais par- cette négligence dés grandes âmes pour elles mêmes , inimitable trait de leur beauté naturelle.
•*Ma mèrfc éloil une personne très fière, elle n’avoit apporté aucune ' dot à, mon père* "j et* -si elle àVoit été liée à un homme d’une délicatesse ordinaire, elle n’auroit jamais'usé dé sa fortune qu’avec la contrainte la plus excessive. Mon pere lui' remit tout ce qu’il possédoit au montent t>ù il entra dans les affaires pu-*-
bliques , ne voulant pas , lui disoit-il , avoir d’aûtre occupation que ses devoirs envers la France. Et il sût si bien depuis lors persuader à ma mère qu’il ne pensoit plus à sa fortune , que U>us les soins relatifs à l’emploi où à l’administration de celte fortune le fatiguoient, qu’elle finit par s’en regarder comme l’unique maîtresse. . Ce, qu’on appelleroit généralement la délicatesse $ c’est d’offrir, de donner , d’encourager à disposer de ce qu’on offre : quelle finesse , quelle inspiration du cœur n’y avoii-il pas dans M.r jNf.cker à rechercher l’apparence des défauts qu’il n’avoit pas, pour perfectionner les jouissances de sa femme ! elle le plaisantoit’souvent sur sa prétendue incapacité pour les détails, et depuis sa' mort , il est entré avec une suite constante dans ces mêmes détails qu’il,, fcignqit de. détester (l).
(i) Ce que , je dis sur ce sujet me semble
••miIMM ..J. ■ * ■
remarquablement confirmé par ce passage que je transcris du portrait imprimé de M.r Nec-
ker par sa" femme.
« pui ou . munie.
« Les qualités cïe M.r Neckir sout françhes
Un liomm'e qui n’aimoit pas mon père, (Panchaucl) a fait une remarque
» et Lien terminées ; je n’oserois prononcer j> qu’elles sont parfaites 3 mais elles sont en- » tieres , sans, le mélange d’aucun autre sen* a tiiiient.' Qu’on me permette dé m’expliquer : à l’ondit souveht de tel liomme, qu’il n’est pas » ■ susceptible de îiancune , et cependant r-e même « homme pense aux mauvais procédés de -ses- «.ennemis, car il pense qu’il leur .pardonne f «.on dit aussi que telle personne est fort dé-, » sintëressée , et cependant Ton sait qu’elle « s’occupe de SC$ bienfaits , qu’elle veut qu’on lui « en tiènne compte : mais si je me hasardois à » peindre ici ce que c’est que ce nioidésintéressé. » appliqué à l’âme de M.r Necker , je ne par-; « lerois ni de la noblesse de ses procédés , ni » de sa pureté , ni de sa délicatesse , ni , en un » mot , de tout ce qu’il y a de grand dans le » mépris de l’argent, et dans le sacrifice qu’on » en fait soit àTefctimè piibliqUe j .sdit à dé* « sentimens de générosité et de bienfaisance ; ces » vertus appartiennent tellement, à M/Neckkk, « que je rougiross d’en faire l’élogé , comme « on n’oseroit louer une Vestale de La chasteté. « de ses regards : je pcindrois son desintéresse- )> ment par un côté hizarpe , et qui lui en ôte