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sur lui qui me semble caractériser à quelques égards l’histoire de sa vie. « M.*
* presque le mérite, en-montrant que de9 goûts « d’une nature plus élevée , ont effacé de sa lêta »> toutes les idées relatives à sa fortune ; et voici » quelques traits de ce caractère singulier que je » choisirai entres mille autre du même genre ,
» pour éviter les longueurs : M.r Neckeb a quitté » les affaires dans, un moment où il pouvoit dé- » cupler sa fortune /simplement parce qu’il étoit » ennuyé d’un genre de travail qui ne lui pré- » sentoit plus rien d’attrayant ni de .nouveau ;
» et cette fortune même eût été double , si un » sentiment trop subtil pour mériter le nom de » vertu , ne l’eût engagé à la partager avec son » ancien associé. Je tentai vainement alors de » le fixer encore quelque tems à des occupa- » lions qui n’étoient plus de son goût : il se sé- » para absolument de la maison qu’il avoit forr » mée -, et en abandonnant ainsi un fonds qui » lui appartenoit , il ne s’y réserva aucun intérêt ,
» ni même aucune facilité d’y faire valoir son » argent , sous quelque dénomination que ce pût » être ; il le retira et me le remit en entier , sans m garder à sa disposition ni un seul papier , ni » la plus légère somme. Depuis ce tems je m’en » suis seule occupée ; j’ai acheté , vendu, affermé, - » bâti , placé , disposé de tout à mon gré , sans fk presque oser lui ,cn parler , ayant éprouvé,
» Necker, disoit-il, a consacre vingt j) années à la fortune , vingt années à
» au premier mot , ou de l’humeur , ou les mar- » ques du plus mortel ennui. Sa fortune n’a plus » attiré ses regards, que dans le seul moment » où , par. un sentiment estimable , il voulut en » déposer la plus grande partie au trésor royal; » car elle devint alors un objet public digne de j) son attention. Après sa retraite , dans toutes 3> les révolutions desContrôlcurs-Généraux , rien 3> n’apule déterminera reprendrecedépôt,dont 3> on lui paie un intérêt fort au-dessous de celui 3> que rendent les fonds publics. Il m’a cédé de 3) si bonne foi et depuis si longtems le manie- 3> ment de ses affaires, qu’il en a oublié jusqu’à i> la propriété , et qu’il est reconnoissant quand 3) je fais une dépense à sa prière, et timide quand 3» ilme la propose. Notre intérieur présente, à j> oet égard , le contraste aimable et risible d’un »> grand génie en tutele, d’un homme qui pour- ;> roit gouverner la fortune des deux Indes, dont »> l’insouciance pour l’argent est si bien connue; 3; que ses domestiques la prennent pour de » l’ineptie , et que les plus petits détails qui le h concernent me sont rapportés , sont décidés et » exécutés sans qu’on pense à l’en instruire. 3? Enfin, M.r Necker, si grand dans les grandes 3t choses , est comme ce Dieu de la fable , qu’on }> vit tour-à-tour regner dans lescieuX et servir
)) i’ambilion et à la gloire, en se së- )) parant entièrement de tout intérêt de
») sur la terre. J’ai souvent remarqué , en pensant n à la générosité et au désintéressement de j) M. Necker , que la perfection des qualités 3> morales n’étoit pas faite pour intéresser les 3> autres hommes, en ce qu’elle n’a aucun rapi> port avec eux. Pour qu’ils sentent le prix 3) d’une vertu , il faut qu’ils reconnoissent k 3) quelque signe la possibilité du vice opposé : j) voilà pourquoi l’on veut toujours que le mot » de Vertu désigne un efl'ort. D’ailleurs 3> l’amour-propre ne tient compte des choses 3> qu’autant qu’on lui montre bien ce qu’elles 3> nous coûtent; Personne n’a su gré à M.r Neckxr 3> de pardonner à ses ennemis ; personne ne lui 3) a su gré des sacrifices immenses d’argent qu’il 3) a fait et dans son intérieur et au dehors, et « l’on bn a souvent exigé et reçu de lui sans lui 3) en rendre la moindre grâce ; car l’on mesure a sa fortune par sa générosité , et l’on aime ;3i mieux liii supposer de grandes richesses qu’une » grande âme. Cependant, des que M. Decker i) gouverna les finances , il devint économe et i) sévère de la fortune publique. L’argent n’étant 3> qu’une image et un équivalent général, le sien j> ne lui promettoil des jouissances qu’en le ré- >» patidant; mais celui du Trésor Royal lui parut 3>, sacré , car il lui représculoit le bonheur du )> peuple ».
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D fortune, et de longues années à la )) retraite ^ en renonçant entiercnient a )> toute espèce d’existence active. » Fan e ainsi trois grandes parts de sa vie , sans que les habitudes de l’une influent jamais sur l’autre , sans retrouver comme defaut dans une situation ce qui étoit une qualité dans 1 autre , c est je crois la preuve la plus remarquable de l’élévation du caractère et de la force de la raison.
M.1 Necker, protestant et Genevois, rencontroit des obstacles pour arriver aux premières places de la Monarchie Françoise ; mais sa réputation et le talent qu’il avoit de captiver ceux ,à qui il vouloit plaire , lui obtinrent la distinction sans exemple pour un étranger et un protestant d’être nommé d’abord Ministre , et d’entrer ensuite à son rappel dans le Conseil du Roi. L’éloge de Colbert , et l’ouvrage sur la législation et le commerce des grains , avoient donne une grande idée des talens- .de M.r Necrer en administration , et M. de Maorepas, qui, dans ses entretiens avec
lui avoit etc frappe de sa supériorité*'", le fit nommer Directeur du Trésor Royal en 1777, dans un moment où les finances de France forçoient déjà à sortir de la routine des choix , pour chercher le secours du génie.
On a dit que M.r Necker ne connoissoit pas les hommes , parce qu’il a toujours voulu les conduire par la raison et la morale , et que depuis la révolution de France, beaucoup de gens sont disposés à trouver de la niaiserie dans ces sortes de moyens j mais je puis dire avec certitude , que ce n’est point par une estime exagérée des hommes en général , mais par un respect scrupuleux pour la vertu , qu’il ne s’est point écarté des principes qu’elle impose. 11 connoissoit parfaitement la politique du machiavélisme, il avoit mille fois plus de finesse dans l’esprit qu’il n’en faut pour manier la ruse. Il étoit impossible de pénétrer avec plus de sagacité et de promptitude le caractère et l’esprit de ceux avec qui il avoit à faire. On remarquera sûrement dans les Pensées que je publie,
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dans le bonheur des Sots , dans plusieurs morceaux des ouvrages de M.r Necker, une grande connoissance du cœur humain , et quelquefois même une disposition satyrique dans la manière de peindre et de juger ; tous les gens d’esprit qui ont vécu avec mon père, ne me désavoueront pas quand j’affirmerai que cet homme , désarmé par sa bonté , par ses scrupules , par sa délicatesse , eût été très redoutable si, s'abandonnant à son talent, à son adresse , à la rapidité de ses aperçus , il s’étoit permis de tromper ou de corrompre : quand il avoit jeté un coup-d’œil sur un homme , quand il lui avoit parlé seulement un quart-d’heure , il s’en formoit l’idée la plus juste , je dirai même la plus piquante, parce qu’elle étoit détaillée, parce que les remarques les plus fines le conduisoient aux résultats les plus sûrs , et qu’il surprenoitle caractère des hommes dans tous les mouvemens imperceptibles , involontaires , indéfinissables , sur lcstjqels l’art ne peut rien, mais que la
nature s’est re'serve's pour se faire connoître au génie. (1)
(1) Mon père dans sa première jeunesse a composé quelques comédies, dans lesquelles se trouve beaucoup de ce qu’on appelle la force comique , et cette force comique suppose toujours une grande connoissance du cœur humain ; il eût alors l’idée de les faire représenter , mais les affaires lui en ôtèrent le teins. Il m’a souvent dit depuis , que s’il avoit donné au théâtre ces pièces, tout le cours de sa vie en eût été changé ; car en France on n’auroit pas choisi pour Ministre d’Etat un homme qui auroit composé des comédies dont le sujet n’avoitrien de sérieux, et qui consistoient seulement en des scènes de plaisanterie et de moquerie très forte , quoique de bon goût. C’est encore un contraste bien singulier , que l’homme le plus imposant dans ses manières., le plus majestueux dans son style , le pins mélancolique dans ses sentimens , eût pourtant dans l’esprit , quand il s’y livroit , une sorte de gaieté tellement originale , tellement frappante , qu’elle eut fait rire aux éclats une assemblée dans laquelle même la classe du peuple se seroit trouvée; cette bisarrcrie , ou plutôt cette faculté déplus, me paroît si piquante à remarquer, que j’étois un moment tentée de publier ces comédies ; mais je ne me suis pas sentie la disposition qu’il falloit pour mettre ce travail en ordre , et d’ailleurs il
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J’ai dit que M.' Necker avoit re'ussi à captiver tous ceux à qui il avoit desire de plaire ; et s’il ne s’e'toit pas quelquefois livre' au de'goût des interets actifs et bornes de la vie réelle, son influence sur les hommes auroit été beaucoup plus grande ; il avoit inspire' , comme simple représentant de la République de Genève, une telle affection à M.r de Choiseuil, alors le plus puissant Ministre de France, que le Gouvernement de Genève ayant imagine’ une fois d’envoyer un homme d’esprit à Paris pour traiter en particulier avec M.r de Choiseuil , M.r de Choiseuil écrivit à M.r Necker : « dites à vos
fau* que les en fa ns d’un grand homme n’existent plus, il faut qu’on n’ait plus l’espérance de leur faire du mal en altaquantsa mémoire, pour qu’on ait en France la sorte de bonne foi nécessaire pour juger le génie tout entier. Depuis long-tenis dans notre pays les hommes ni les choses ne sont plus étudiées pour elles mêmes, on . n’y cherche pas ce qu’elles sont , mais ce qu’on peut en dire , et l’on doit se présenter toujours sérieusement à ce peuple d’écrivains qui se croit encor gai, mais dont la gaieté n’est plus qu’une arme offensive , et non un jeu de l’imagination.
« Genevois que leur Envoyé Extraordiî) naire ne mettra pas le pied chez moi,
» et que je ne veux avoir affaire qu’à )> vous. » Mon père m’a dit que ce premier succès de sa vie politique étoit celui qui lui avoit causé le plaisir le plus vif. Qu;jnd il parloit de lui-mênie, et des mouvemeos d’ambition ou d’amourpropre qu’il avoit éprouvés , il intc- ' ressoit toujours , parce que l’imagination se mêloit à toutes ses impressions , et que successivement il s’étoit lassé de tout ce qu’il avoit obtenu , non par le désir d’obtenir encore plus , mais par cette sensibilité et cette élévation d’âme que les éve’riemens extérieurs ne peuvent , jamais satisfaire.
Deux conversations avec M.r de Maurepas avoient suffi pour lfe déterminer à proposer M.r Necker pour Directeur du trésor royal ; pendant une très courte maladie de M.r de Maurepas , mon père travaillant seul pour la première fois avec le Roi , en obtint la nomination de M.r le Maréchal de Caslries au ministère de la marine. Le Maréchal de Castries
étoit un homme ge'ne'ralement estime,1 mais le Roi lef connoissoit peu , et une heure avant l’arrivée de mon père , il ne pensoit nullement à le choisir. Ce trait du crédit que mon père avoit acquis sur le Roi en si peu de momens, devint la principale cause de la jalousie de M.* de Maurepas contre lui. La Reine , jusqu’au moment où les partis politiques envenimèrent tout , se plaisoit singulièrement dans la conversation de mon père^ Enfin , je l’ai toujours vu aimé des hommes médiocres quand il s’en faisoit connoilre , et des hommes supérieurs dès qu’il se montroit à eux. On aimoit M.r Necker , à proportion des idées et des senümens dont on étoit capable , et plus on possédoit en soi-même , plus on de'couvroit en lui.
A l’appui de cette opinion , je citerai un trait choisi au hasard entre beaucoup d’autres. M.r de Mirabeau , l’un des premiers juges en fait d’esprit, mais qu’on ne peut acouser de prévention en faveur de la morale , M/ de Mirabeau eut un entretien avec mon père vers
la fin de 178g, pour l’engager à le faire nommer Ministre. Mon père , en rendant hommage à la supériorité’ des talens de M.r de Mirabeau , lui de’clara qu’il ne pouvoit être son collègue. — Ma force à moi , dit-il à M.r de Mirabeau , consiste dans la morale ; vous avez trop d’esprit pour ne pas sentir un jour la ne’cessite’ de cet appui : jusques à ce que ce moment soit arrive* , il peut convenir au Roi dans les circonstances actuelles de vous avoir pour Ministre , mais il ne se peut pas que nous le soyons ensemble. — En rentrant chez lui , M.r de Mirabeau e’erivil sur celte conversation des notes qui m’ont été' communiquées, et dans lesquelles il déclare combien il a été frappé de la supériorité d’esprit de M.r Necker. Il commanda son buste pour le faire po^er dans la maison de campagne où il comptoit se retirer ; ce buste, je l’ai racheté du sculpteur à qui Mirabeau l’avoit commandé peu de tems avant sa mort , il m’a paru curieux de posséder ce témoignage secret de la véritable opinion de Mirabeau , quand les
calculs de son ambition l’engageôient s { souvent à la de'mentir à la tribune : si j’ai insiste' sur ce talent qu’avoit mon père de connoître et de captiver les hommes, c’est que j’ai entendu quelques amis superficiels prétendre qu’il en étoit privé , parce qu’il s’étoit constamment refusé à s’en servir selon les principes d’une politique immorale. Je le répète ici , les facultés de M.r Necker n’avoient d’autres bornes que ses vertus ; et ce qui le caractérise peut-être d’une manière unique , c’est que , par la finesse même de son esprit , il n’auroit pas été étranger au plaisir d’employer avec art les combinaisons les plus subtiles et l’adresse la plus ingénieuse, mais la hauteur de son âme lui a toujours fait rejeltcr ce genre de talent bien loin de lui.
La même sagacité qui lui avoit ouvert la route à la fortune et à la puissance , auroit parfaitement suffi pour lui faire découvrir les mauvais moyens et les mauvais buts. Combien n’a -t- on pas vu d’esprits bien inférieurs au sien saisir joutes les ressources de la ruse et de
la politique ! et parmi les gens du peuple , ceux mêmes qui sont les plus incapables de comprendre une idée generale , une idée désintéressée , vous étonnent souvent par la finesse avec laquelle ils devinent tout ce que l’intérêt personnel peut conseiller. Mais M.r Neckeii ne vouloit pas dégager son esprit des liens de la plus scrupuleuse délicatesse , il ne le vouloit pas , et il y avoit à cette décision d’autant plus de mérite, que l’habileté en tout genre e'toit une de ses qualités distinctives. Jamais personne n’est parvenu à le tromper sur rien, etsa pénétration étoil telle , qu’elle auroit pu le conduire à mépriser les hommes, s’il n’avoit pas tout relevé , tout anobli par celle indulgence sublime qui juge les actions à leur source, et confond dans le même sentiment de pitié , les autres et nous-mêujes , les in-r dividus et l’espèce. : *
M/ Neckeb. , dans le cours de son premier Ministère , eut à triompher de sa bonté naturelle en supprimant des , emplois qui privoient beaucoup de per-
sonnes, non de la fortune ne'cessaire ^ mais de celle qui contribue pourtant beaucoup au bonheur de la vie. Cette administration dont le secret e'toit l’ordre et l’economie , le privoit nécessairement de toutes les jouissances attachées au pouvoir; il ne s’est pas permis, de donner une place à un seul de ses parens ni de ses amis , parce qu’il croyoit devoir offrir ce sacrifice pour exemple et pour consolation à ceux dont il supprimoit les places, ou diminuoit les appointemens ; il travailloit sans relâche, du matin au soir, et ne ’Voyoit presque que les personnes qui venoient se plaindre des retranchemens qu’il leur imposoit’. Ma mère , de son côte-, se livroit àvec un zèle admirable 'aux soins des prisons et des hôpitaux; il serôit difficile de dire quels ètoient, selon le; langage du monde; , leurs plaisirs à tous deux , quels ètoient les honneurs , la fortune , les avantages quelconques qu’ils comptoiént. retirer d’une telle vie : ils n’en attendoient rien d’humain que l’estime publique , et- mon père l’obtenoit chaque
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jour à un degré qui étonnera peut-être une fois, quand, en écrivant sa vi'e'pblitiqüe , je donnerai quelques extraits de ' tous les genres d’hommages ' èp’il recevoit alors, (1)
( 1) Je possède un opmbre infini de lettres adressées à mon père et à ma mèije tpar tous, les hommes les plus distingués de France, pondant l’espace de vingt années , à dater de 1775. Il se peut que je publié' üh'e' fois Cette collection, qui seule donnera l’idée du mouvement dés esprits en France & >èstte époque ; on sera étonné d’y voir de certaines personnes , qui. depuis se sont déchaînées contre le doublement du Tiers , et qui ont accusé mon père d’en êtqe l’auteur , lui écrire avec une véhémence extraordinaire, les unes pour applaudir à cette décision , les autres pour se plaindre /le ce qu'il n’en faisoit pas assez pour la cause populaire. A la tête des horrrmeaéolairés et supérieurs de ce tems, Buffoji , ^bornas, Marmontel , Saipt-Lambert , M.r Suard , l’Abbé Morellet , montrent leurs opinions ave.c une modéral’iou et une indépendance qui pénétrent de respect pour leur caractère, autant que pour leur esprit, et M.r et M.de Necker sont toujours unis par leurs pensées ou par leurs actions h la saiute ligue qui existoît alors pour l’honneur et le bien de la France.
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Jl y a aussi dans cette collection quelques
Les administrations provinciales établies par M.r Njecker , préparoient tous les ordres de l’Etat à la connoissance de l’administration. La suppression du droit de main-morte , la publicité de l’état des finances , le soulagement de la plupart des impôts qui pesoient particulièrement sur le peuple , toutes ces vues bienfaisantes réalisées pour la première fois, pénétroient d’admiration et de, -re-?. connoissance la classe éclairée , et. la classe souffrante, celle qui aimoit lebîen
la jalousie de M.r de Maurepas , l’avidité de quelques courtisans, excitoient secrètement des libelles odieux contre M/Necker. Ma mère, en s’y montrant , trop sensible , leur donna trop d’importance aux yeux de mon père. Il s’est fait depuis la loi de n’en lire aucun , a et ses regards n’ont point été souil-
lettres des étrangers les plus marquans de celle époque, l’Abbé Galiani , le Prince Henri, M.r de Caraccioli, Mylord Stormond, etc.
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public et celle qui en ressentoit les effets. Cependant les intérêts personnels blessés,
l'es par les misérables e'cvlls dont la fausseté' est encore plus connue par leurs auteurs mêmes que par les lecteurs : nnrts la douleur de ma mère , cette douleur toute puissante sur le cœur de son mari, l’inquiétoit malgré lui-M.1' Neckeb. écrivit à M.r de Maurepas à l'insçu de M.r Neckeb , pour lui demander de retirer sa faveur directe ou indirecte aux libellistcs qui altaquoient M.r Neckeb , et cette fausse démarche apprenant à M.r de Maurepas combien M.r et M.d° NecxeB étoient sensibles à tout ce qui pouvoit leur ôter la faveur de l’opinion publique , lui lit connoîlre quel étoit le plus sûr moyen de les blesser. Il faut, se garder d’apprendre à ses ennemis comment ils peuvent vous faire du mai , mais presque jamais les femmes iie se laissent guider par cette réflexion. Il leur semble qu’il suffit de dire même à ceux qui les baissent : vous me faites souffrir , pour les désarmer.
Les rapports politiques sont d’une nature plus âpre , et mon père ne tarda pas à
s’apercevoir île la faute que ma mère avoit commise.
M.r de Maurepas et plusieurs autres personnes de la cour , que la sévère e'conomie de M.r Necker importuuoit , excitèrent contre lui secrètement tfe nouveaux libelles ; mon père ne demandoit point qu’ou en punît les auteurs , il y en avoit même plusieurs parmi eux qui possèdoient des places dans sa dépendance , et à qui il les avoit conservées , mais il désiroit, pour lutter avec succès contre des ennemis toujours croissans , une marque éclatante de la satisfaction du Roi : telle que l’entrée dans le conseil , qui depuis lui fut accordée. Cette demande amena des dis-eussions que les ennemis de M.r Necker trouvèrent l’art d’envenimer; il offrit sa démission, et elle fut acceptée.
Mon père s’est amèrement reproché dans la suite de n’avoir pas supporté les dégoûts qu’d éprouvoit , pour accomplir les projets utiles et réparateurs dont il avoit conçu l’idée ; et il se peut en effet que s’il fut resté
dans le Ministère alors , il eut provenu la révolution, en maintenant l’ordre dans ks finances. On ne concevra pas j maintenant que de longues agitations politiques ont de'honorè successivement toutes lesparoles en France, on ne concevra pas comment il se peut que des li-t belles fussent il y a vingt ans un grand événement pour un Ministre , mais il est pourtant vrai que dans 'un pays où la liberté' de la presse n’existoitpas comme en Angleterre , et où l’opinion publique avoit acquis cependant une force morale e'tonnante , tout ce qui pouvoit porter atteinte à la pureté de la re'putation mérijloit une grande attention ; d’ailleurs , la puissance de mon pèrq consistoit presqu’en entier dans la haute idée que l’on s’étoit formée de son caractère ; et le respect qu’il inspiroit eut été diminué , si on l’avoit vu supporter trop patiemment des outrages encouragés en secret par des personnes du Gouvernement. Enfin , les âmes fières doivent se pardonner les inconvéniens de cette fierté même , ils tien*
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»ent à l’ensemble de leur caractère j et quand cette siusceptibilile' , peut-être trop grande , porte seulement à résigner ce que la plupart des hommes distingue'» eux-mêmes retiennent à tout prix , le pouvoir , il me semble qu’on pourroit aisément se croire justifié. Mon père ne pensoit point ainsi , son imagination autant que sa conscience le rcndoient très sévère sur ses actions passées. Il s’est souvent pris lui-même bien injustement à partie dans le secret de ses réflexions , et certainement il a été plus malheureux dans cette première retraite du Ministère , brillante , mais volontaire , qu’à l’époque de la dernière qui lui fai'soit tout perdre } mais sur laquelle il ne pouvoit pas hésiter.
Qu’elle fut belle, en effet , cette pre?
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ïnière retraite ! la France entière ne cessa point de rendrç hommage à M.r Necker , et les François ont tant / de vivacité , tant de naturel , tant de grâce quand ils rendent un. généreux hommage à l’adversité non méritée ! Le Roi de Pologne , le Roi et la Reine
de Naples, l’Empereur Joseph IL (i),' offrirent à M.r Nkcker de ve^ir gouverner les finances de leur Eta< ; il re-
(1) Je ne puis me refusera transcrire ici quelque* Fragmens îles lettres de l’Impératrice Catherine, à l’époque de la retraite de mon père , qui lui ont été envoyées par M.r Grimm à qui elles étoient adressées.
Pétersbourg , du Juillet <j8<.
Enfin M. Neckf.h n’est plus en place. Voilà un beau rêve que la France a fait , et une grande victoire pour ses ennemis. Le caractère de cet homme rare est à admirer dans ses deux, ou- ' vrages , car le Mémoire vaut bien le Compte Rendu. Le Roi de France a touché du pied à une grande gloire. ]Vun dan tvird sehoti so bald nic/it u>ieder hommen , mais cela ne reviendra pas de sitôt. Il falloit à M.r Neckf.r une tète de maître qui suivit ses enjambées.
Pétersbourg, du^\^ Juillet ij8t.
I.a lettre que M.r Nr.cKF.n vous a écrite m’a fait grand plaisir; je suis seulement fâchée qu’il ■ne soit plus 'ch’ place. C’est un hortime à qui le cieha destiné la première place en Europe sans contredit pour la gloire. Il faut qu’il viré, il faut qu’il survive à une couple de scs contemporains , et alors cet astre, sera à nul autre comparable , et ses eontemporains resteront loin derrière lui.
fusa tout, par cet amour pour la France,1 la passion dominante* de son cœur alors, et toujours jusqu’au dernier moment , le plus vif inte’rêt de sa vie. 11 e’erivit dans sa retraite cet ouvrage sur l’administration des finances , qui fit la fortune 4e trois ou quatre libraires , s’imprima à cent mille exemplaires et qui est considéré’ maintenant presque comme le seul livre classique en France sur les objets d’administration.
M. de Calonne en 1787 convoqua l’assemble'e des notables , et dans son discours d’ouverture il attacrua la véra-
cite du compte rendu au Roi par M.1 Necker. Il est aise de supposer qu’un
De Pétersbourg j 8 Novembre ij85.
J’ai enfin pu lire l’introduction du Livre de M.r Necker , je viens de l’achever. Puisqu’il est sensible à l’estime , assurez»le de toute la mienne. On voit qu’il étoit à sa place et qu’il la remplissoit avec passion , il en convient lui-même. J’aime ce mot. Ce que fai fait je le ferais encore. Et on ne parle point ainsi sans être bon , et il faut l’être éperdument , pour n’en avoir rien perdu après beaucoup de traverses.
Jiomme du caractère de M.r Necker devoit repousser une assertion si inju-» rieuse , il envoya un mémoire au Roi , avec des pièces justificatives , qui pronvoient victorieusemc . A l’exactitude du compte rendu. Le Roi après l’avoir lu, voulut le garder pour lui seul et de'sira qu’il ne fut point connu : ceux des amis de mon père qui approchoient alors le Roi , l’assurèrent que s’il vouloit faire le sacrifice de la publicité' de ce livre , le Roi e'toit décidé à le rappeller au Ministère dans peu de tems ; et en effet il n’y avoit pas de doute , que selon tous les calculs humains , mon père renonçoit entièrement à la possibilité de rentrer dans le Ministère en ne se soumettant pas dans cette circonstance au désir prononcé du Roi. Mais mon père crut son honneur compromis par l’insulte qui lui avoit été faite publiquement , par le discours imprimé de M.r de Calonne , et plus la publicité de sa réponse exigeoit des sacrifices d’ambition , plus il croyoit sa délicatesse engagée à cette publicité. Je l’ai déjà dit j
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le senllraent le plus vif qui attachoit mon père aux intérêts du monde , c’étoit l’amour de la considération et de la gloire j il pouvoir sacrifier ce sentiment à la vertu , maià jamais à des considérations d’un autre genre.
Dès que le Roi eut appris que la réponse de M.r Necker au discours de M.r de Calonne éloit imprimée , il l’exila par une lettre de cachet , à quarante lieues de Pai'is. J’e’tois bien jeune alors, une lettre de cachet , un exil, me paroissoient l’acte le plus cruel qui put être commis ; je jettai des cris de désespoir en l’apprenant , je n’avois pas l’idée d’un plus grand malheur. Toute la société de Paris , que des mœurs douces et une longue période de paix, n’avoient point accoutumée à voir souffrir , vint en foule chez mon père , et s’exprimoit publiquement avec indignation contre son exil. Mon père seul jugeoit le Roi dans cétte circonstance , comme il mérltoit d’être jugé ; il répétoit qu’il avoît ;dû être mécontent «le ce qu’il ne s’étoit
pas soumis à scs désirs , et depuis il m’a souvent donne' , comme une preuve de la honte' de Louis X\ I , ce dernier ternie de sa colcre. Un exil à quarante lieues de Paris avoit etc' l’effet de son premier mouvement , et quatre mois après il mit un ternie à cet exil , et peu de tenis après , le vingt - cinq aoûst 1788 , il rappella M.r Necker au Ministère.
Je passai avec mon père le tems de son exil ; combien alors il e’toit calme * • et serein ! ’ 1 lui e'erivoit tantôt qu’il alloit être nomme’ Ministre , tantôt qu’il 11c le seroit jamais , tantôt que tout e’toit gagne’, et huit jours après que tout e'toit perdu. Il altendoit les évênemens avec une sécurité’ que je lui ai toujours vue dans toutes les crises où il n’e'toit exposé ni aux peines de fcœur ni aux scrupules de la conscience.
Au moment où M.r Necker fut rappelle' pour la seconde fois dans le Ministère , il venoit de publie** son ouvrage sur l’importance des opinions religieuses : ce livre n’est-il pas une grande
preuve delà tranquillité de son âme, dans les circonstances qui auroient dû le plus agiter un ambitieux ? Les hommes du monde ont souvent écrit sur la religion dans la retraite , au déclin de leur vie , lorsqu’il n’y avoit plus pour eux d’autre avenir que l’éternilé : mais il est bien rare que dans l’intervalle de deux Ministères , et au milieu de toutes les vicissitudes d’une telle attente , un homme d’Etat se soit voue’ à un travail sans rapport immédiat avec l’Administration; à un travail qui fera sa gloire dans la postérité , mais qui ne servoit en rien à scs intérêts pre'sens. Au contraire , M.r JMecker s’exposoit par cet ouvrage à perdre quelques uns de ses partisans dans une classe très distingue'e ; car il fut le premier et même le seul parmi les grands écrivains , qui signala dès-lors la tendance à l’irréligion : cette tendance succèdoit au bien réel qu’on avoit fait en combattant l’intolérance et la superstition. M.r Necxer lutta , sans aucun aide alors , contre cette aride et funeste disposition : il lutta , non avec
cette haine pour la philosophie, qui n’est qu’uu changement d’armes dans les mêmes mains , mais avec ce noble enthousiasme pour la religion , sans lequel la raison n’a point de guide , et l’imagination point d’objet , sans lequel enfin , la vertu même est sans charmes , et la sensibilité' sans, profondeur.
Parmi les hommes d’État l’on compte Cicéron , le Chancelier de l’Hôpital, et le Chancelier Bacon , qui au milieu des agitations politiques , n’ont jamais perdu de vue les grands intérêts de l’âme et de la pensée solitaire ; ruais mon père fit paroître son livre dans un moment particulièrement défavorable aux opinions qu’il soutenoit , et il falloit toute la précision de M.r Necker en matière de calcul , pour n’être pas alors appelé un rêveur en s’occupant d’un tel sujet. II y a dans toutes les époques une vertu qu’on traite de niaiserie : c’est celle qui est véritablement une vertu, parce qu’on ne peut pas s’en servir comme d’une spéculation.
Le second Ministère de M,r Necker,
depuis le a5 Août 1788 jusqu’au i4 Juillet 178g, est précisément l’époque qu’un parti parmi les François s’est acharne à défigurer. Je repète ici que je prends l’engagement, quand j’e'crirai la vie politique de mon père , de prouver par l’histoire même de la re'volution , que ce parti s’est constamment mépris sur.
ses véritables intérêts , sur la force des événemens , et sur le caractère des personrrts ; mais il me semble qu’il est déjà reconnu par tous ceux qui ont étudié la conduite et les écrits de M/Necker, qu’il n’a pas eu un seul instant l’idée de faire une révolution en France. Il croyoit en théorie que le meilleur ordre social pour un grand Etat, c’est une Monarchie limitée , telle que celle dont l’Angleterre olfrc l’exemple : cette pensée domine dans tous ses écrits ; et de quelque opinion politique que l’on soit , l’on ne peut nier , je pense , que l’amour de l’ordre et de la liberté n’y règne avec la double force de la sagesse de l’esprit et de l’élévation de l’àme 5 mais les opinions politiques de mon père e'ioient.
comme tout lui -même, entièrement soumises à la morale ; il avoit des devoirs envers le Roi, comme son Ministre; il craignoit fortement les suites d’un mouvement insurrectionnel quelconque, qui devoit compromettre le repos et la vie des hommes : et si l’on pouvoit lui faire un reproche comme homme v d’Etat, dans le sens qu’on attache vulgairement à ce mot, c’etoit d’avoir autant de scrupule sur les moyens que sur le but , et de placer la morale non seulement dans l’objet que l’on se propose, mais dansla route même que l’on suit pour * y parvenir. Comment , avec un tel caractère , se scroit - il permis , étant Ministre du Roi , de devenir l’instrument d’une révolution qui pouvoit renverser le trône ? Sans doute il aimoit la liberté; quel est l’homme de génie et de caractère qui ne l’aime pas ! Mais le devoir lui a toujours paru d’une origine encore plus céleste que les plus nobles sentimcris de la terre , et dans l’ordre des devoirs les plus impérieux sont ceux qui nous lient individuellement ; car plus
les rapports s’étendent , moins l'obligation est précise.
M.r Necker dit au Roi , en prenant Je timon des affaires, que si le Gouvernement se trouvoit jamais dans des circonstances qui parussent exiger la volonté sévère et violente d’un Richelieu , il n’étoit pas l’homme qui lui convenoit pour Ministre; mais que si la raison et la morale suffisoient , il se croyoit en c'tat de lui rendre encore de bons services. En effet, quand des penseurs éclairés étudieront l’histoire de la révolution de France, dans une époque où tous ceux qui y ont pris part n’existeront plus , je suis convaincue que la conduite politique et les écrits de M.r Necker donneront lieu à traiter de nouveau une question bien ancienne, mais toujours digne de l’attention des hommes : - si la vertu est conciliable avec la politique, s’il peut jamais être avantageux pour les nations , que le petit nombre qui les gouverne , dévie quelquefois des principes rigoureux de la morale. — La réponse à cette question
juge la vie de M.T Necker ; mais en supposant tpi’on le condamne sous ce rapport comme homme public, c’est une belle condamnation que colle qui porteroit seulement sur son trop de vertu $ c’est, un procès qu’il seroit encore beau de perdre , et dont on appeleroit peutêtre avec succès à l'expérience des siècles, à cette expérience qui est seule aussi imposante que le sentiment qu’elle doit juger, la conscience d’un honnête homme.
M.r Necker a re'péte' sans cesse dans ses e'erits , que la convocation dés Etats- Généraux étoit solennellement promise par lë Roi avant son entrée dans le Ministère ; que le doublement légal de la députation du Tiers étoit tellement forée par l’opinion d’alors , que si le Roi l’avoit refusé, il se fût montré inutilement injuste et dangercusementimpopulaire : cependant, quel étoit le but de mon père , en repoussant avec tant d’instance quelques-uns des litres qu’il poüvoit avoir à la l'econnoissance et à l’enthousiasme d’une grande portion de la Nation Françoise? Etoit-ce pour con-
quérir la faveur du parti nomme avis-1 tocralique? il n’avoit pas cherche celte faveur lorsque ce parti cloit puissant $ sans doute il le redoutoit davantage dans sa proscription et dans son malheur , mais cependant il n’a ja-, mais écrit aucune de ces paroles irrévocables en fait d’opinions politiques , qui seules- réconcilient avec les partis exagérés; il a toujours soutenu ces idées modérées qui irritent si vivement les hommes dont les idées extrêmes sont les armes et l’étendard* — Pourquoi donc , lui ai-je dit souvent,cherchez-vous à diminuer votre mérite aux yeux du parti populaire , vous ,qùi ne prétendez pas du tout à .captiver ses antagonistes ? — Je veux , me répondoit-il alors , exprimer la vérité , sans considérer jamais ses rapports avec mon intérêt personnel ; et si j’ai quelque désir qui ne regarde que moi , c’est qu’il soit généralement connu que je ne me serois jamais permis, quelles que fussent mes opinions individuelles , de faire y comme Ministre, aucune démarche con-
" traire
traire aux obligations que ma place me faisoit contracter envers le Roi (lj. — Et quelle plus éclatante preuve mon père a-t-il pu donner de ce respect pour ses devoirs envers le Roi, que sa conduite le il Juillet 1789!
L’on savoit que dans le Conseil, M.‘ Necker s etoit oppose a l’ordre qui avoit ete donne', de Faire arriver à Versailles et à Paris des troupes allemandes et françoises ; on savoit qu’il avoit e'te' d’avis d’un accommodement raisonnable avec les communes , qui , en ne mettant pas dans le cas de recourir à la force, n’eût pas reve'le le secret des dispositions insurrectionnelles des troupes, et n’eût point anéanti l’autorite royale, en ap-
(1) Je n’ai pas besoin de dire qu’il ne me convient en aucune manière de mêler mes opinions personnelles au récit que je fais de la conduite de mon père , mais s’il m’est permis de juger pannes propres impressions, de cèlles des véritables Républicains de tous les pays et de tous les tems , il me semble qu’ils doivent approuver qu’un Ministre , quelle que soit sa manière de penser , serve fidèlement le gouvernement dont il a accepté la confiance.
prenant au peuple que l’armée n’e'toitplus dans sa main $ mais un parti que la confiance a constamment perdu , et qui s’en est pris toujours à quelques hommes , des difficulte's qui consistoient dans l’ensemble des choses , ce parti , dis-je , persuada au Roi qu’il suffisoit de changer de Ministre pour applanir toutes les difficultés ; et cette mesure inconsidérée , cet acte véhément sans force réelle , sans résolution de caractère pour le soutenir , amena le i4 Juillet , et par le i4 Juillet le renversement de l’autorité
Le 1 1 Juillet , au moment où mon père alloit se mettre à table avec un assez grand nombre de personnes , le Ministre de la marine vint chez lui , le prit à part et lui apporta une lettre du Roi , qui lui ordonnoit de donner sa démission et de se retirer hors de France sans bruit. Tout consistoit dans ces mots sans bruit ,* en effet , les esprits e'toient alors si exaltés , que si mon père avoit laissé pénétrer qu’il ctoit exilé pour la cause populaire , il n’y a aucun
doute que dans ce moment la Nation ne l’eut élevé à un degre' de puissance très éminent. S’il avoit nourri dans son âme la plus foible étincelle de l’esprit d’un factieux , s’il avoit seulement permis à des septimens bien naturels de le trahir un instant , son renvoi était découvert , on l’empêchoit de partir , on l’amenoit en triomphe à Paris, et tout ce que l’ambition des hommes peut désirer, il l’obtenoit. La première cocarde qui fut portée à Paris, même pendant son absence , éloit verte , parce que c’e'toit la couleur de sa livrée : deux cent mille hommes armés répétoient le nom de M.r Necker dans toutes les rues de Paris, tandis que lui fuyoit l’enthousiasme populaire avec plus de soin que n’en met up criminel à se dérober à l’échaffaud. Son frère , moi , ses plus intimes amis , personne ne fut informé de sa résolution. Ma mère qui étoit d’une santé très foible , ne prit aucune femme avec elle , aucun habit de voyage , de peur de faire soupçonner son départ.
Ils montèrent tous les deux dans la
dij
•voiture qui leur servoit pour se promener le soir , ils allèrent jour et nuit jusqu’à Bruxelles , et quand je les y rejoignis trois jours après , ils portoient encore ce même habit de parure dont ils ètoient revêtus , lorsqu’après un dîner nombreux, et pendant lequel personne ne se douta seulement qu’ils fussent agite's, ils s’e'loient éloignés en silence de la France, de leur maison , de leurs amis, et du pouvoir. Cet habit tout couvert de poussière , ce nom e'tranger que mon père avoit pris pour n’êlre pas reconnu en France , et par conséquent retenu par l’amour qu’il y inspiroit alors , toutes ces circonstances me pénétrèrent d’un sentiment de respect , qui me fit me prosterner devant lui en entrant dans la salle de l’auberge où je parvins à le découvrir. Ah ! ce sentiment, je n’ai jamais cessé de l’éprouver dans les plus petites circonstances de sa vie domestique , comme dans la plus grande époque de sa carrière publique. La justesse , la vérité , l’élé-
vation , la simplicité de ses sentimens offroient dans les details de l’existence prive'e l’emblème de son caractère tout entier.
On dit vulgairement qu’il n’y a point de Héros pour ceux qui les voyent de près: c’est que la plupart des hommes qui ont joué un grand rôle politique n’avoient point les qualite's de l’homme prive' : mais quand vous retrouvez l’homme simple dans l’homme sublime , l’homme juste dans l’homme puissant , l’homme bou dans l’homme de génie y l’homme sensible dans l’homme i'Justre, plus vous le voyez de près , plus vous l’admirez , plus vous retrouvez l’image de cette Providence qui . préside aux cieux étoilés , mais ne dédaigne point de donner aux lis leur parure, et veille avec bonté sur la vie1 des passereaux:.
Mon père a été souvent loué dans les écrits de sa femme et de sa fille , quoiqu’il nous fut bien aisé de nous élever jusqu’à comprendre cette modestie solidaire que l’on impose aux familles : mais nous découvrions ejr*; lui,
d iij
dans son intérieur , des vertus si constantes et si naturelles , des vertus si fort en harmonie avec sa conduite et ses discours publics , que notre cœur avoit besoin d’exprimer ce culte domestique qui remplissoit notre vie ; oppresse'es par la reconnoissance et l’amour , nous bravions la vaine plaisanterie qui devoit s’émousser à la fin contre la vérité de nos sentimens.
M.r Necker en quittant Versailles n’avoit pas même pris de passeport , de peur de mettre un individu quelconque dans sf confidence ; il se refusa scrupuleusement à tous les prétextes, à tous les motifs mêmes qui pouvoient retarder sa route. Arrivé à Valenciennes , le Commandant de la Ville ne vouloit pas le laisser sortir sans passeport ; mon père lui montra la lettre du Roi , le Commandant la lut, et reconnoissant en même tems mon père , d’après la gravure 'de lui qu’il avoit à sa chemine'e , il le laissa aller en soupirant sur les irréparables malheurs qu’alloit entraîner ce départe ' On avoit proposé au Roi de
faire arrêter mon père , parceque personne ne pouvoit croire qu’il prendroit de telles précautions précisément contre l’enthousiasme qu’il excitoit ; mais le Roi qui n’a jamais cessé de rendre justice à la parfaite probité de M.r Neckjbr , assura qu’il partiroit secrètement s’il le lui ordonnoit. On a vû que le Roi ne s’étoit pas trompé.
Le douze Juillet au ma.lin , je reçus une lettre de mon père , qui m’annonçoit son départ , et m’ordonnoit d’aller à la campagne , de peur qu’on ne voulut, à cause de lui, me rendre quelques hommages publics à Paris. En effet, des députations de tous les quartiers de la ville vinrent dans la matinée même chez moi , et me tinrent le langage le plus exalté sur le départ de M.r Necker, et sur ce qu’il falloit faire pour forcer son retour. Je ne sais ce .qu’alors mon mon âge et mon enthousiasme m’auraient inspiré , mais j’obéis à la volonté de mon père , je me retirai sur le champ à quelques lieues de Paris. Un nouveau courrier de lui m’apprit sa
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route , dont il m’avoit encore fait un mistère dans sa première lettre , et le treize Juillet je partis pour le retrouver.
Mon père avoit choisi Bruxelles comme une frontière moins éloignée que celle de Suisse , précaution de plus , pour ne pas augmenter la chance d’être reconnu.
Pendant les vingt- quatre heures que nous y passâmes ensemble à pre'parer le long voyage qui lui restoit à faire par l’Allemagne pour retourner en Suisse , il se rappela que peu de jours avant son exil , M." Hope banquiers d’Amsterdam lui avoient demande' de cautionner sur sa propre fortune , sur ses deux millions dépose's au Trésor- Royal , un approvisionnement en bleds qui e'toit indispensable à la nourriture de Paris dans cette année de disette.
Les troubles de France inquie'toient beaucoup les étrangers , et la caution personnelle de M/Necker leur inspiroit la plus parfaite confiance , il n’hésita pas à la donner : mais ce n’est pas tout encore : arrivé à Bruxelles , il craignit
que la nouvelle de son exil n’effraya M.r* Hope, et qu’ils ne suspendissent leur approvisionnement. Il leur écrivit de là qu’il maintenoit de nouveau sa garantie. Exile’ , proscrit , il exposoit la plus grande partie de ce qui luirestoit encore , pour pre'server les habitans de Paris du mal que pouvoit leur faire l’embarras ou l’inexpérience d’un nouveau Ministre. O François, ô France, c’est ainsi que mon père vous a servis !
Lors du premier travail du successeur éphémère , qu’eut alors M/
Neckeu , le premier commis des finances , M.r Dufrêne de Saint-Leon , fut appelé' à présenter dans la correspondance Ministerielle la réponse de M”. Hope qui acceptoient la première caution que mon père leur avoit offerte.
J’ignore ce que pensa le successeur sur cette manière de servir le Roi sans appointemens, et en risquant encore pour r;
le bien de l’Etat sa fortune personnelle $ mais qu’y a-t-il de plus noble, de plus beau , de plus antique , que de confirmer du fond de l’exil } un tel sacrifice j d’être
à ce point exempt des senlimens les plus communs aux hommes , le désir que leur successeur les fasse regretter , et que leur absence soit fortement sentie î
Mon père partit seul avec M.r de Staël pour aller à Bâle par l’Allemagne : nous le suivîmes un peu plus lentement, ma mère et moi , et nous fûmes atteintes à Francfort par l’envoyé qui portoit les lettres du Roi et de l’Assemblée Nationale. Ces lettres rappelloient M.r Necketv pour la troisième fois au Ministère. Il sembloit alors que nous touchions au faîte des prospérités : c’est à Francfort que j’appris cette nouvelle , à ce même Francfort où une destinée bien différente devoit m’appeller quatorze années après.
Ma mère loin d’être éblouie par tous ces succès, n’avoit point envie que mon père acceptât son rappel : nous nous réuni mes à lui à Bâle , et c’est la qu’il se décida. Il me permit de l’entendre parler sur les motifs de sa decision , et j’atteste que ce fut avec un prqfond sen-
timent de tristesse qu’il se résolut à revenir. Il avoit appris les e’ve'nemens du quatorze Juillet , et sentoit parfaitement que son rôle alloit changer , et que c’e'toit l’autorité' Royale et ses partisans qu’il auroit à defendre. Il pre'voyoit aussi qu’en perdant sa popularité' pour soutenir le Gouvernement, il n’auroit jamais sur son chef , entoure' comme il l’e'toit , un pouvoir suffisant pour le diriger entièrement selon ce qu’il croiroit le plus utile : Enfin , l’avenir tel qu’il a été , s’offrit à lui. Un devoir , une espérance combattoit toutes ces craintes :
il crut que sa popularité pourroit encore lui servir quelque tems à préserver lespartisans de l’ancien régime des dangers personnels qui les menaçoient; et il se flatta même un moment d’amener l’Assemblée Constituante à faire avec le Roi des conditions qui pussent donner à la France une Monarchie limitée. Cette espérance cependant e'toit bien loin d’être ferme. II se disoit , il nous disoit toutes les chances qui pouvoient l’anéantir. Mais il craignoit les reproches qu’il
se feroit à lui - même si , refusant d’essayer encore d’arrêter le mal, il pouvoit s’accuser dans sa retraite de tous les malheurs qu’il n’auroit pas essaye d’empêcher ( 1 ). Cette ter-
Ç i ) On a trouvé dans les papiers du frère aîné de mon père , qui ne lui a pas, hélas ! survécu long-tems : une lettre qui explique si simplement et si naturellement ce que mou père éprouvoit alors , ce qu’il confioit à son ami le - plus intime dans l'époque la plus remarquable de sa vie, qu'il m’a paru intéressant de la publier.
Bâle , s4 Juillet t
Je ne sais pas où tu es, mon cher ami, n'ayant aucunes nouvelles de Paris de fraiebe date. Je suis arrivé ici lundi dernier , 20 de ce mois , et chaque jour j’ai eu dans l’idée que je te verrois arriver , parce que tu aurois pris cette route en apprenant que j’allois en Suisse de Bruxelles par l’Allemagne. J’avois devancé M.dc Neckek , ayant pour compagnon M.r de Staël , et nous avons traversé l’Allemagne sans accident sous des noms empruntés. Hier j’ai vu arriver M. d'NECKER et ma fille , qui ont supporté la fatigue du voyage mieux que je ne l’espérois. Elles ont été précédées de quelques heures par M.r de Saint-Léon quim’avoit cherché à Bruxelles, et qui avoit ensuite suivi ma route, ; il m’a apporté une lettre
reur du remords a e'tê loule puissante sur la vie de mon père : il etoit enclin à se condamner dès que le succès ne re'pondoit pas à ses efforts, sans cesse il se jugeoit lui - même de nouveau. On a cru qu’il avoit de l’orgueil , parcequ’il ne s’est jamais courbe
du Roi et des Etats-Généraux , pour m'inviter et me presser de retourner à "Versailles y reprendre ma place. Ces circonstances m’ont rendu malheureux , je toucliois au port et je m’en faisois plaisir , mais ce port n’eut plus été tranquille et serein- si j’avois pu me reprocher d’avoir manqué de courage , et si Toti avoit pu dire et penser que tel ou tel malheur je l’aurois prévenu : je retourne donc en France , mais en victime de l’estime dont on m’honore. M. Neckxr partage ce sentiment avec plus de force encore , et notre changement de plan est un acte de résignation pour tous deux : Ah Coppet, Coppet , j’aurai peut-être bientôt de justes motifs de le regretter ! mais il faut se soumettre aux loix de la nécessjté et aux enchaînernens d’une destinée incompréhensible. Tout est en mouvement en France , il vient d’y avoir encore une scène de désordre et de sédition ouverte à Strasbourg. Il me semble que je vais rentrer dans le gouffre.
Adieu , cher ami.
ni sous l’injustice ni sous le pouvoir : mais il se prosternoit devant un regret du cœur , devant le plus subtil des scrupules de l’esprit , et ses ennemis peuvent apprendre avec certitude qu’ils ont eu le triste succès de troubler amèrement son repos , chaque fois qu’ils l’ont accusé d’être la cause d’un malheur, ou de n’avoir pas su le prévenir.
Il est aisé de concevoir qu’avec autant d’imagination et de sensibilité , qnand l’histoire de notre vie se trouve mêlée aux plus terribles e’vénemens politiques , ni la conscience , ni la raison , ni l’estime même du monde ne rassurent entièrement l’homme de génie, dont l’ardente pensée , dans la solitude , s’acharne sur le passé. Je conseille aux jaloux d’envier les grandeurs , la fortune, la beauté, la jeunesse , tous ces dons qui ne font qu’embellir l’extérieur de la vie : mais les éminentes \
distinctions de l’esprit et de l’âme , causent un tel ravage dans le sein qui les recèle, la destinée humaine telle qu’elle est peut si rarement se trouv er en har-
monie avec cette supériorité , qu’il est bien injuste de la haïr.
Quel moment de bonheur , cependant que cette roule de Bâle à Paris telle que nous l’avons faite , lorsque mon père se fut décide à revenir !
Je ne crois pas que rien de pareil soit jamais arrive' à un homme qui n’e'toit pas le Souverain du pays. La Nation Françoise si animée dans l’expression de ses sentimens, selivroit pour la première fois ^ un espoir tout nouveau pour elle , et dont rien encore ne lui avoit appris les bornes. La liberté n’étoit connue de la classe éclairée que par le» sentimens nobles qu’elle rappelle , et du peuple, que par des idées analogues à ses besoins et à ses peines. M.r Neckfr paroissou alors le précurseur de ce bien tant attendu. Les acclamationslesplus vivesl’accompagnoient à chaque pas, les femmes se metloient à genoux de loin dans les champs quand sa voiture passoit $ les premiers Citoyens des lieux que nous traversions , prenoient la place des postillons pour conduire nos chevaux sur
la route , et dans les villes , les liabitans les dételoient pour traîner euxmêmes la voilure. L’un des Generaux de l’arme'e Françoise , renomme' brave entre les braves (1) , fut blesse par la foule , dans l’une de ces entrées triomphales ; enfin , aucun homme parmi ceux qui ne sont pas sur le trône n’a joui à ce point de l’affection du peuple. Hëlas ! c’est moi surtout qui en ai joui pour lui ; c’est moi qu’elle enivroit ; c’est moi qui ne dois pas être ingrate envers ces jours, quelles que soient maintenant les amertumes de ma vie; mais mon père n’étoit dès-lors occupé qu’à calmer une exaltation bien redoutable pour tous ceux qui composoientle parti vaincu.
La première démarche de M. 'Neckeb.
en arrivant à Bâle fut d’aller voir M.do de Polignac qui s’étoit toujours montrée fort opposée à lui, mais qui l’intéressoit dans ce moment, parce qu’elle eïoit proscrite. Il ne cessa pas sur sa route de rendre service aux personnes de l’opinion aristocratique, qui s’échappoient en grand nora-
(1) Le Général Junod.
bre
bre de Paris : plusieurs lui demande* rent des lettres de sa main pour traverser les frontières sans danger. Il en donna à tous ceux qui eloient exposes ÿ il savoit cependant combien en agissant ainsi , il se compromettoit. Car il faut remarquer , pour sentir tout le prix d’une telle conduite , que mon père , par réflexion et par nature , pose'doit une rare prudence , et qu’il ne faisoit presque jamais rien par l’impulsion du moment. Son esprit a voit un défaut pour l’action , c’étoit d’être susceptible d’incertitude ; il combinoit toutes les chances , et ne s’étourdissoit jamais sur la possibilité d’un inconvénient : mais lorsque l’idée d’un devoir lui étoil présentée , toutes les puissances calculatrices de sa raison se courboient devant cette loi suprême , et quelles que pussent être les suites d’une résolution que la vertu lui commandoit , c’étoit la seule circonstance dans laquelle il se déoidoit sans hésiter.
Dans presque tous les endroits où mon père s’arrêtait pendant son voyage, il parloit au peuple qui l’environnoit , sur la nécessité' de respecter les propriétés et les personnes ; il demandoit à ceux qui lui montroient tant d’amour, de lui en donner pour preuve l’accomplissement de leurs devoirs : il acceptait son triomphe avec un sentiment religieux pour la vertu , religieux pour l’humanité' , religieux pour le bien public ; qu’est-ce donc que les hommes, si ce n’est pas ainsi qu’on mérite leur estime et leur respect? Qu’est-ce donc que la vie , si ce n’est pas sur une telle conduite que repose la bénédiction divine ?
A dix lieues de Paris , on vint nous dire que le Baron de Besenval , l’un des hommes les plus menacés par la fureur populaire , était ramené prisonnier à Paris , ce qui l’auroit infailliblement fait massacrer dans ■ les rues. On arrêta notre . voilure au milieu de la route pour demander à mon père d’écrire aux autorités qui coudui-
soient à Paris le Baron de Besenval , qu’il prenoit sur lui de les engager à suspendre l’exécution de l’ordre qu’elles avoient reçu de la commune de Paris , et à garder le Baron de Besenval où il étoit. C’étoit beaucoup hasarder que de faire une telle demande , et mon père n’ignoroit pas à quel point la faveur qu’on lient de la popularité est aisément détruite $ c’est une sorte de puissance dont il faut jouir sans en user.. Il écrivit cependant à l’instant même sur ses genoux dans sa voilure ; le moindre délai pouvoit coûter la vie au Baron de Besenval, et jamais mon père ne se seroit pardonné de n’avoir pas empêché la mort d’un homme quand il le pouvoit. Je ne sais ce qu’on peut dire politiquement de ce profond respect pour la vie des hommes ; mais il me semble cependant que l’espèce humaine n’est pas intéressée à le dénigrer.
Arrivé à Versailles , il falloit que mon / père allât à la Commune de Paris pour lui exposer sa conduite dans l’affaire de M.r de Besenyal $ il s’y rendit , et
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ma mère et moi nous le suivîmes. Tous les habitans de Paris e'toient dans les rues , aux fenêtres et sur les toits : tous erioient vive M. Necker. Mon père entra àl’Hôtel-de-Ville,au milieu de ces acclamations , il y prononça un discours qui avoit pour unique but de demander et la grâce de M.r de Besenval , et que l’amnistie fut e'tendue à toutes les personnes de son opinion. Ce discours entraîna les nombreux auditeurs qui l’écoutoient , un sentiment de pur enthousiasme pour la vertu et la bonté' , un sentiment qui n’étoit excité par aucun intérêt ni par aucune opinion politique , s’empara de près de deux cent mille François, qui se trouvoient rassemblés, soit dans l’Hôtel-de-Ville , soit sur la place qui l’environne. Ah ! qui n’auroit pas , en ce moment , aimé la Nation Françoise avec passion ? jamais elle ne se montra plus grande que ce jour où elle ne songea qu’à être généreuse , jamais elle ne se montra plus aimable que ce jour où son impétuosité naturelle prenoit un libre essor vers le bien !
Quinze ans se sont passe’s depuis ce j our , et rien n’a pu affoiblir cette impression , la plus vive de ma vie. Mon père aussi , dans les événemens de tout genre qui sont arrivc's depuis , avoit conserve’ sur le nom de France , cette indéfinissable émotion qu’on ne peut expliquer qu’aux François ; car ce n’est pas assurément que plusieurs événemens de la révolution aient permis d’estimer constamment cette belleFrancej mais elle est si favorisée du ciel , qu’on s’attend toujours à lui voir mériter les bénédictions qu’elle a reçues.
Il existe un bien petit nombre de femmes qui aient eu le bonheur d’entendre répéter à tout un peuple le nom de l’objet de leur tendresse , mais celles-là ne me démentiront pas, quand je dirai, que rien ne peut égaler l’émotion que font alors éprouver les acclamations de la multitude. Tous ces regards qui semblent un moment animés par le même sentiment que vous , ces voix sans nombre qui retentissent toutes à votre cœur , ce nom
qui s’élève dans les airs , et semble vous revenir du ciel après avoir passe par les hommages de la terre ; cette électricité , tout - a - fait inconcevable , que les hommes se communiquent les uns aux autres par les sentimens vrais qu’ils éprouvent ensemble ; tous ces mystères de la nature et de la société, viennent ajouter encore au plus grand de toys les mystères, à l’amour , à l’amour filiale ou maternelle , mais enfin à l’amour ; et notre âme succombe à des émotions plus puissantes qu’elle. Quand je revins à moi je sentis que j’avois touché aux bornes du bonheur possible.
Je ne croyois pas cependant que ce moment de bonheur seroit le dernier de ma vie. Je ne croyois pas que le déclin de ma destinée tint de si pies à son commencement. Mon père étoit au comble de la gloire ; il la faisoit servir , cette gloire , aux plus chéries de scs espérances , à l’humanité , à la réconciliation , à l’indulgence ; mais depuis ce jour d’éternel souvenir pour les siens et pour la nation elle-même ,
depuis ce jour , dis - je , commencèrent les revers de sa destinée.
Presque tous les grands hommes ont dans leur histoire une époque de prospérité' qui semble avoir lassé la fortune ; mais celui qui n’avoit jamais laissé pénétrer dans son cœur un projet personnel , un désir égoïste , ne pouvoit-il pas espérer plus de constance dans le bonheur ? Il ne d’obtint pas ; la Providence ne guida pas la
révolution francoise dans les voies de »
la justice , mon père qui les suivoit, dût être renversé. Le soir même du triomphe à l’hôtel de ville , M.r de Mirabeau fît rétracter dans les sections , l’amnistie prononcée le malin , et il ne resta de ce beau jour , à mon père , que le plaisir d’avoir sauvé du massacre un vieillard , le Baron de Besenval (x). C’étoit encore beaucoup : hélas !
(i) La plupart des cantons Suisses, Berne, Soteure, ect. écrivirent à M.r Necker pour le remercier d’avoir sauvé la vie à un de leurs Citoyens,
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nous savons si peu ce que sont les angoisses d’une mort cruelle , qu’il suffiroit peut-être de l’avoir épargnée à un seul homme, pour garder à jamais dans son âme l’ine'puisable douceur d’un honorable souvenir. Et ne lira-t-on pas toujours avec interet, dans l’Histoire, qu’il a existe' un grand homme d’Etat, qui croyoit que la morale , la sensibilité', la honte' s’accordoient parfaitement avec les talens necessaires pour le gouvernement d’un Empire ; ne sera-t-il pas doux de penser que cet homme e'toit accessible à la générosité' , à la pitié' , et que tous ceux qui soulTroient de quelque manière , dans la vaste France , pouvoient se dire : — s’il le sait et s’il le peut nous serons soulage's ! — Àh ! n’est-ce pas assez de la main de fer de la destinée ; il ne faut pas que les hommes soient inflexibles comme elle ! nous avons tous besoin de compassion , les plus heureux n’ont-ils pas pour perspective la vieillesse et la mort , et l’éternelle nature n’est-cllc pas là pour les attendre? Çoniment donc cesserions-nous d’ad-*
mirer avant tout dans les hommes puissans , l’humanité' qui console, et la magnanimité qui pardonne !
Une année de disette , comme il n’en avoit pas existé depuis près d’un siècle, vint se mêler en 5789 et 1790 aux trouilles politiques , et M.r Necker , par des soins multipliés , obscurs, continuels , par ces soins qui ne rapportent aucune gloire éclatante , mais qui sont inspirés par le sentiment du devoir, sauva de la famine Paris et plusieurs autres villes de France : il fit venir des bleds de toutes les parties du monde , s’occupa jour et nuit de cet intérêt , et souvent il a regretté l’impossibilité où il se trouvoit alors de donner à la politique tout le tems qu’elle auroit exigé ; mais il avoit une si vive terreur que Paris ne manquât de pain au milieu des factions prêtes à se livrer la guerre , qu’il en prit une maladie de bile longue et dangereuse , origine des maux qui ont abrégé ses jours : car il mêloil §ps affections du cœur aux affaires po-
litiques, il aimoit les hommes en les gouvernant.
J’ai lu dans ses papiers, les lettres de la Commune de Paris et des Communes environnantes , pour le remercier des heureux efforts par lesquels il les avoit préservées de la famine. Que de titres de ce genre , sur divers sujets , envoye's de tous les coins de la France , n’ai- je pas trouves ! Quelle déchirante lecture , maigre' la gloire qu’elle répand sur une mémoire chérie ! Il y a peu d’années , tant de bruit , et tant de silence maintenant ! Tant d’éclat autrefois , et pour jamais tant de deuil ! On apprend la mort pour la première fois , quand elle tombe sur ce qu’on aime. Jusques-là ce n’étoit qu’une terreur des ténèbres , dont on avoit tâché de détourner ses regards ; mais à présent elle apparoit dan? le jour , elle est comme l’autre moitié de toutes les pensées de la vie ; et si le bonheur vouloit renaître , elle scroit là pour le flétrir.
M.r Necsjgr soutint, pendant les quinze mois que dura son dernier mi-
nistère , une lutte continuelle en faveur du Pouvoir Exécutif , soit au dehors de l’assemblée constituante , soit dans son sein : et sa position devenoit chaque jour d’autant plus desavantageuse, que les hommes exagérés qui entouroient la cour , lui avoient inspire’ des soupçons contre ses intentions , et qu’il ne pouvoit guider ceux qu’il étoit chargé de défendre. On parle beaucoup de la fermeté du caractère , cl l’on a raison de la considérer comme une importante qualité dans ceux qui gouvernent : mais d’abord je crois facile
de prouver qu’en 178g et 1790 la fermentation des esprits étoit telle, qu’aucune force morale n’auroit pu l’arrêter, et secondement il est impossible d’avoir du caractère pour un autre. On lui prête son esprit , on lui prête ses ressources , mais il y a quelque chose, de si individuel dans le caractère , qu’il ne sert jamais qu’à soi. L’action personnelle du Roi n’est point nécessaire dans le gouvernement constitutionnel de l’Angleterre , mais dans les autres
Monarchies de l’Europe , surtout au milieu des crises politiques un 'Ministre ne peut jamais supple'er à l’énergie d’un roi : et les discours qu’il compose pour lui, ne servent souvent qu’à faire ressortir le contraste qui existe entre ce qu’on veut qu’il paroisse et ce qu’il est re’ellement.
Je dois convenir aussi que mon père , me'nager par principes de tousles moyens de force et de violence , répugnant par caractère à toutes les ressources de la corruption , n’avoit contre les factieux d’autres armes que la raison ; mais quand il auroit embrasse' d’autres maximes , je crois fermement encore qu’on e'toit dans des circonstances où le Roi seul pouvoit défendre le Roi , et que les paroles d’un Ministre qu’on savoit sans influence à la Cour, ne poùvoient avoir la puissance d’un seul mot prononcé sur le trône.
M.r de Mirabeau et ses adhérens , le soir même du jour où mon père revint de l’hôtel de ville, travaillèrent à le dépopulariscr ; Us l’abreuvèrent d’a-
merlume <lans les journaux , dans les libelles , ils firent enfin le sie'ge de, sa réputation : et qui ne sait que depuis la découverte de, l’imprimerie , il y a dans les mains des hommes puissans , un moyen, terrible , qui a besoin comme tous les moyens de la société , d’ordre et de liberté , pour ne pas tout confondre ou tout étouffer.
Malgré les ennemis qui le persécutoient , M.r Njecker fit encore quelque bien partiel : les restes de sa popularité lui servirent encore à préserver quelques vies menacées : il inspira à l’autorité Royale un langage qui «outenoit encore l’opinion ; mais une double vertu diminuoit doublement sa force ; la Cour voyant baisser sa popularité adhéroit d’autant moins à ses conseils, et le parti populaire , sachant que son crédit baissoit à la Cour , ne fedoutoit plus son influence. Sa force auprès de la Cour consistoit dans sa popularité , et il perdoit celte popularité pour défendre la Cour. Son crédit à la Cour lui auroit donné de l’in-
fluence sur le parti populaire , et il , n’oblenoit pas ce crédit, parce qu’il avoit soutenu d’abord lç parti populaire contre la Cour. Il ne faut pas qu’un tel spectacle découragé de la morale. Mon père , on l’a vu dans ses ouvrages , ne mit point en doute la fidélité' de ce guide , quoiqu’il ne l’eut point fait triompher de ses ennemis. Si le succès ctoit le but de la vie des hommes , il n’y auroit point de vertu , il n’existeroit que des calculs. Il faut donc croire qu’un grand de'vouement est imposé aux consciences délicates pour un but inconnu , pour un but éloigné. Caton en périssant dans l’enceinte d’Utique , n’a point sauvé la liberté de Rome; mais il a consacré dans tous les siècles une noble idée par un beau sacrifice.
Qui sait si M.r NjëCKER en se faisant martyr de l’union de la morale avec la politique , n’a pas donné plus de force à celle opinion par son génie , qu’il ne lui en a ôté par ses revers.
En 1790, dans celte année la plus pénible de toutes pour mou père , il
vit tomber autour de lui ses espérances, ses projets , le souvenir du passe , la i récompense de l’opinion , tout ce qui composoit sa destinée : et neanmoins il ne de'via pas un seul instant de sa route généreuse. Un membre du co- j mite' des finances fit imprimer un livre, appelé' le livre rouge , qui ne devoit pas être public , puisqu’il contenoit les dépenses secrettes du Roi. M.r Necker prit la défense de ce livre, dans lequel il n’y avoit pas un seul article qui se rapportât au tems de son administration , et presque tous à celle de M.r de Calonne son antagoniste* On y trouvoit enlr’autres quelques dons faits aux Princes alors bannis de France , et qui se montroient dans l’etranger très opposes à M.r Necker. Il n’en mit que plus de soin à justifier ces dons , et se servit , pour en parler , de ces expressions délicates où le respect du malheur est si noblement empreint. Un ressentiment n’a jamais approché de l’âme de mon père : trop douce pour haïr, trop fière pour se croire insultée!
Un decret supprima les titres , M.r Neckf.r insista vivement pour que le Roi lui refusât sa sanction , et il publia un mémoire contre ce décret , dans le moment où l’enthousiasme de l’égalité régnoit le plus vivement en France.
Ce n’étoit point les titres en général, mais l’utilité des titres dans une Monarchie, qui éloit analysée dans ce mémoire. Il ne me convient point de discuter dans cet écrit , les motifs philosophiques qui ont souvent inspiré à mon père des opinions qu'on pourroit considérer comme antiphilosophiques : il n’entre pas non plus dans mon sujet de faire remarquer à présent l’admirable réunion de contrastes , ou plutôt l’étendue d’esprit qui faisoit de lui le plus véritable ami des institutions libres , et le plus habile défenseur des barrières fixes qu’on peut opposer à ces institutions; mais en publiant une fois les oeuvres de mon père , j’y joindrai le recueil de tous les mémoires qu’il a donnés au Roi et à 1 Assemblée Nationale pendant les quinze derniers mois
do
tic son administration , et j’annonce avec confiance, que ces mémoires prouveront qu’il n’existe pas une injustice envers les opprimes , pas une faute en institutions politiques , qu’il n’ait signalée d’avancc et que l’on n’ait reconnue depuis.
Mais pouvoit - on entendre l’harmonieuse voix d’une éloquence aussi pleine de raison que de sensibilité , à l'instant du réveil de toutes les passions politiques? Lorsque l’espérance et la crainte avoient doublé d’activité dans toutes les destinées, et quand ce beau Royaume de France étoit devenu , pour les enthousiastes de bonne foi , le plus vaste champ où l’imagination pût s’exercer , et pour les ambitieux calculateurs , le plus riche domaine que l’;#.ldité de l’argent ou du pouvoir se fut jamais partagé ! "
La maison de mon père à Paris fut menacée , ma mère craignit pour ses jours ; et comme il n’avoit plus aucun moyen d’être utile, il partit en 1790 , en donnant sur les assignats , un mé-
moire dans lequel il annoneoit tout ce qui est arrive' depuis. Mais tout en prédisant avec certitude la ruine des créanciers de l’Etat par le papier monnoie , il laissa au i rësor-Royal ses deux millions en dépôt. Il possëdoit cependant un bon du Roi qui l’auiorisoit à les reprendre qband il le voudroit ; et comme Ministre des finances , il avoit encore plus de facilite’ que qui que ce soit pour retirer ce qui lui ëtoit du. Quelques personnes ont trouve' ce dernier acte de générosité' presque blâmable ; et l’on pourroit le considérer ainsi, si l’on ne songeoit pas que mon père vouloit laisser un gage de son administration , et ne point détacher son sort des destinées de la France ; et que d’ailleurs, tout en ayant lieu de craindre que les intérêts lui fussent payés en papier monnoye,il n’étoit pas dans son caractère de croire possible que jamais le fonds d’une dette aussi sacrée , pût être séquestré , même au milieu des plus violentes agitations politiques.
Mon père , en retournant en Suisse
par Bâle , fut arrêté à Arcy-sur-Aübe > «t menacé de perdre la vie à Ycsoul , par l’effet des soupçons populaires que les libelles écrits contre lui avoient excités. On l’accusoit d’avoir trahi les intérêts du peuple , de s’être mis du parti des émigrés , qui , dans 1 etranger ne se montraient certes pas ses amis : c’est ainsi qu’il refit cette même route que quiuze mois auparavant il avoit traversée en triomphe. Cruelle vicissitude, qui auroit aigri l’âme la plus courageuse, mais qu’une conscience pure pouvoit seule supporter avec douceur !
Enfin il arriva dans sa terre de Coppet, il y a maintenant quatorze années, et je l’y suivis bientôt après. Je Je trouvai triste, rêveur, mais sans un seul sentiment d amertume : un jour il me parloit des Députés de la ville de Tours, qui avoient logé chez lui quelques mois pendant la fédération | et il me dit î — — dans cette ville on avoit beaucoup de bienveillance pour moi , il y a un an j peut-être n’est-elle pas tout-à-fait détruite} peut-être dans cette partie de
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la France m’aime-t-on encore ! — îl faut l’avoir connu , il faut avoir su comme son regard e'toit elevé et noble , comme le son de sa voix etoit juste et doux , pour se faire une , idée de l’effet de ces paroles sur un cœur cpii l’aimoit avec passion. Us t'toient rares , ces momens , où il laissoit pe'ne'trer jusqu’au fond de son âme. Sa manière habituelle e'toit digne et contenue ; et dans ce qui lui e’toit personnel surtout, il avoit celte réserve* qui est le premier caractère des impressions profondes. C’est à celte arrivée dans Coppet, dans ce lieu où il ne vit plus que par les amers regrets qui le rappellent , c’est à cette arrive'e que commence l’admirable vie solitaire et re'signe'e, qui lui a concilie' la vénération même de ses ennemis : c’est »
là qu’il a compose' sur les diverses situations politiques de la France , des ouvrages qui ont obtenu successivement l’approbation de tous -ceux dont l’opinion étoit vaincue , et le blâme de tous ceux dont l’opinion
^ pioit victorieuse. C’est dans cette fe-' traite qu’il a développe' une âme céleste , un caractère tous les jours plus pur , plus noble , plus sensible : c’est là qu’il a imprime' dans le cœur de tous ceux qui l’ont vu , un sentiment que * chacun selon ses forces conservera jus’ qu’à la mort.
C’est en écrivant la vie politique de mon père , que j’essaierai d’examiner le caractère et l’objet de ses écrits : et comme quelques - uns tiennent à des circonstances du moment , peut-être en détacherai-je une fois les idées générales , pour en faire un corps de doctrine politique qui retienne à jamais son nom. Je suis persuadée que parmi les admirateurs mêmes de M.* Necker , il en est qui seront frappés de nouveau de son génie ainsi détaché de ses rapports avec les éve’nemens du jour ; car il a été forcé d’employer beaucoup d’esprit à lutter contre çes e'vénemens passagers ; et c’est une chose curieuse que d’extraire de ses ouvrages, les pensées à l’usage des siècles.
Le seul ouvrage de M.r Neckkr imprimé pendant sa retraite , qui n’ait point de rapport avec les sujets politiques , c’est son Cours de morale religieuse. La forme de ce livre, divisé en discours , ou plutôt en sermons , a déplu à quelques personnes. Il me semble néanmoins que cette forme est singulièrement propre au but que mon père s’éloit proposé. Elle fait d’abord sentir tout le parti qu’on pourroit tirer dans notre religion de l’éloquence de la cbaire ,, et le mouvement animé qu’elle permet. Le retour des pensées les plus belles , dos expressions les plus originales et les plus poétiques de EEcriture-Sainte , donne à ces discours un intérêt que la simple discussion ne pourroit avoir. Que de beautés de style , d’idées , de scnlimens n’y a-t-il pas dans cet ouvrage ! Quelle profonde conuoissance de la nature humaine dans sa force et dans sa foiblesse ; de cctle nature sensible , orageuse , passionnée , qui caractérise tous ceux que les affections ? les malheurs ou les talcns
arrachent au sommeil de l’âme et à la Vulgarité' de la vie physique ! Quelle sublime indulgence à côte' de la plus austère purele' ! Quelles consolations pour toutes les douleurs, hors une seule, pour laquelle je demande envain du soulagement à son admirable génie ! Il n’est pas une relation de famille , pas une situation de la vie humaine , la jeunesse, la vieillesse, l’adversité , la gloire, les fonctions publiques , les devoirs privés, pas une situation pour laquelle il n’ait dit tout ce qu’il y a de plus intime et de plus vrai. Mais il faut avoir soulferl pour l’entendre.
Plus un écrivain connoit le secret des caractères naturels et sensibles , moins il est compris par ceux qui so sont formés tout entiers pour l’existence extérieure , et ne recèlent rien en euxmêmes que les peines de l’amour propre. Mais je crois pouvoir dire avec certitude , que c’est l’un des premiers livres existans pour les âmes solitaires , pour les âmes qui s’approfondissent elles-mêmes par la réflexion , et s’en
prennent de tout à leur propre conduite, plutôt qu’à celle des autres. Quelle émotion , hélas ! la lecture des discours sur la mort et l’immortalité’ ne fait-elle pas éprouver ! Celui qui n’est plus, parlant si vivement de la mort , regrettant à Pavance le printems, la nature , et-toutes les beautés de la terre, qu’une nuit éternelle couvre à ses yeux maintenant : celui qui n’est plus , compatissant aux regrets de ceux qui survivent, promettant l’immortalité, cette immortalité, noble espérance de le revoir , touchante communication avec lui ! Oh mon Dieu ! pardonnez aux foibles créatures, si leur cœur qui a tant aime’, ne se peint dans le ciel que le sourire de leur père qui les recevra dans vos parvis.
La plupartdes hommes arrivent au terme sans avoir réfléchi sur la terrible mort; mais quand un génie lumineux plonge ses regards dans cet abyme , il semble qu’il saura n’y pas tomber , il semble qu’il plane au dessus de cette mort qu’il contemple. Cétoil mon impression
quand je lisols ces admirables discours en prësence de mon père. Nous étions là tous les deux , tous les .deux nous en parlions ! Et cette puissance de la réflexion qui le transportoit au delà de lui-même , cette puissance seroit détruite ? Non ! loin , bien loin ceux qui le disent ; ils ne savent pas le mal qu’ils font $ ils ne voient la religion que comme un instrument de puissance dans la main des hommes , mais quand c’est un dernier , tout- à-fait dernier espoir au fond du cœur , qvi’ils le laissent , qu’ils passent à côté sans y toucher !
Mon père préside encore à î’édu* cation de mes enfans par son Cours de morale religieuse : en l’écoutant ils élèvent leur âme à Dieu sur les allés de leur père : celte lecture fait du bien à leur âme , elle sert ainsi doucement à ceux pour qui la vie va commencer , et qui la voient arriver toute rayonnante d’avenir,
Je le dirai , de quelque manière que çette vérité soit reçue , quand je lis
ces discours de mon père , quand je lis les divers morceaux de ces ouvrages qui ont rapport aux idées sensibles' et aux pensées élevées , ce que je me reproche , c’est de ne pas assez exprimer ici la sincère , la profonde admiration qu’ils m’inspirent. Loin de dire pour faire effet , un mot de plus que mon opinion , je retranche , pour faire effet , la moitié de cette opinion même , et je suis sure que ma tendresse ne me fait point illusion. Il me semble que quand on s’est soi-même livrée de tout tcms à l’élude des lettres t on a sur les livres , une sorte d’impartialité d’artiste , et je sais du moins , qu’il m’arrive souvent de louer des écrivains qui m’ont personnellement attaquée , par cet amour pour le talent en lui-même , qui l’enxporle sur toute espèce de prévention. Je demanderai donc à ceux qui ne partageraient pas mon enthousiasme pour mon père , de relire ses discours sur le meurtre , su,r V indulgence , sur la vieillesse , sur la Jeunesse etc. Et je dis avec certitude
qu’ils seront profondément émus. Il y a une classe d’hommes qui ne veulent rien de la vie que la fortune et ses jouissances , et pour qui tous les sentimens , tous les principes , ne sont que des moyens , des ruses de guerre , qu’on emploie ou qu’on délaissé , selon qu’ils servent ou qu’ils nuisent. Je n’attends de ceux-là que quelques plaisanteries plus ou moins légères , selon la disposition du jour ; mais je dirois même à ces hommes : — si des peines , de quelque genre que ce soit, vous menacent , non pas les peines du cœur , elles ne vous atteignent plus ; mais la vieillesse , les infirmités , la ruine ou la disgrâce , que sais-je , enfin , cette sa- tiélé de la vie , contre laquelle les richesses , le crédit , les plaisirs , l’essence de tout enfin , 11e peut rien ; vous trouverez encore dans je ne sais quel passage des e'crils de M.r Neckkr , de cet hofnme si différent de vous , une consolation , un mouvement de pitié , vous aurez votre part à son universelle bonté , et quelque point de votre être
tout blase tout engourdi qu’il est , sent touché par son éloquence. — -
Ce qui se fait sentir plus particulièrement , ce me semble , dans les ouvrages de M.r Necker , c’est l’incroyable variété de son esprit. Voltaire est pnique dans le monde littéraire par la diversité de ses talens , je crois M.r Necker unique par l’universalité de ses facultés. La réunion et l’harmonie des contrastes est ce qui constitue , dans l’univers comme dans l’homme , la plus parfaite beauté ; la finesse et l’c'tendue , la gaieté de l’esprit et la mélancolie du cœur , l’énergie et la délicatesse , la précision et l’imagination , l’élévation des pensées et l’originalité de l’expression , toutes ces qualités , sans les défauts qui les accompagnent ordinairement , se trouvent dans les écrits de M.r Necker. Partout c’est la force qui s’arrête à tems , l’esprit d’analyse qui ne décompose jamais les sentimens , et démêle toutes les causes sans refroidir une seule impulsion généreuse , sans flétrir un seul mouvement
du cœur. En parcourant le monde idéal par l’Imagination , il ne se met jamais en opposition , ni avec l’expe'rience , ni avec la raison ; il s’élève , mais il ne divague jamais. L’administrateur et le poète s’unissent dans ses écrits par des liens sublimes , mais naturels , par cet ensemble de la pensée qui embrasse tout à la fois ; par cet ordre admirable dans l’esprit , qui ne lui fait rieti perdre de sa grandeur. Ainsi les astres qui roulent sur notre tête , sont guides par des forces calculées , et soumis à des lois positives , quoique leur marche majestueuse , et leur région , si distante de la nôtre , semblent nous dérober ce qu’il y a d’immUablé et de régulier dans leur course céleste.
L’ouvrage de mon père , qui me resté et que je publie , consiste en des pensées détachées , et des morceaux séparés sur divers sujets : il en est qu’il a écrits dans différentes époques , mais la plupart , cependant , oqt été composés cet hiver. Je n’en ai supprimé qu’un très petit nombre , qui pourroiclifc
avoir rapport , trop immédiatement , a des sujets politiques. Je crois qu’aucun de ses écrits ne peut donner mieux, l’idée de tout lui-même. Il y a une sagacité étonnante dans ses réflexions sur le cœur humain , et une force comique remarquable , dans ses observations sur la Société. Le même ouvrage renferme un morceau sur la métaphysique , sur le comriîerce des grams , et sur le bonheur des sots (1). Pour traiter ces trois sujets , il faut avoir dans la tête , si l’on peut s’exprimer ainsi , un clavier d’une singulière étendue ; et à ces sujets déjà si opposés , il faut ajouter tous ceux qui sont traités avec une sensibilité profonde , et partout des beautés d’expression qui peignent avec un égal charme , et l’abandon et la réserve , et la mesure et l’indépendance. Il se proposoit d’augmenter beaucoup Je nombre de ces pensées
(1) Ce morceau est le seul qui ait été composé il y beaucoup d’aunées ; tous les autres sont écrits depuis deux ans.
détachées , il a écrit des notes sur plusieurs sujets qu’il avoit dessein de développer ; la carrière politique qu’il avoit parcourue l’avoit conduit à ne traiter que des objets d’administration ou de haute utilité' publique j il trouvoit donc un plaisir nouveau dans un travail libre sur tous les sujets , et faisoit ainsi passer devant lui les observations de sa vie. C’est un grand malheur , en se plaçant seulement dans le point de vue des etrangers , que sa mort inattendue l’ait empêche' de continuer à montrer ainsi le fond de sa pense’c et de son âme ; il y avoit là des trésors qui sont à jamais perdus , des aperçus si fins et si vrais , tant de conscience même dans l’esprit , une manière de juger exempte de préjugés comme libre de système , une faculté de penser qui n’étoit asservie ni par la méthode philosophique , ni parles opinions reçues , et se dirigeoit ellemême par son propre essor et par sa propre force 5 enfin , quelque chose de vaste dans le coup d’ceil qui ne se retrouvera peut-être jamais , car près-
tjue tous les hommes distingués sont domines par la qualité supérieure qu’ils possèdent. L’homme ferme attribue tout à la volonté' , l’homme enthousiaste à l’imagination-, l’homme sensible à l’affection ; mais il faut l’incroyable diversité' de talens et de situations dont se compose la vie de M.r Necker pour se placer comme lui au centre des choses , et pour observer avec le cœur humain , une sublime impartialité : il faut avoir en soi des affinités avec tout , découvrir le mal et le bien , le mal par la perspicacité , le bien par l’analogie ; mais ne rien ignorer enfin de la constante variété comme du singulier ensemble des idées , du caractère , et des senlimens des hommes.
Mon père dans ses lettres les plus simples avoit , non pas du style , car il étoit trop naturel pour donner aux lettres le genre d’attention qu’il faut pour qu’il y ait proprement du style , c’està-dire quelque chose de soütenu et de soigné ; mais il avoit toujours celle justesse d’expression , qui n’est pas , je le
crois ,
Crois , un simple mérite de l’esprit ; cette justesse qui suppose dans l’àme je ne sais quel son céleste aveclequrl on accorde toutes ses paroles.Quandilvouloit, ce qui lui arrivoit très rarement , faire ' sentir un tort , soit que ce tort fut celui d’une nation ou d’un homme , de sa fille ou de son ennemi , il s’exprimoit avec une telle mesure , avec une telle délicatesse, que, si j’en puis juger par moi , tout le cœur e'toit bouleversé. Ce qu il se refusoit à vous dire vous apparoissoit avec d’autant plus de force, et loiu de retrancher à ses paroles on y ajouloit toujours , et ses bienfaits qu'il ne rappeloit jamais , et sa gloire qu il sembloit oublier pour ne réclamer que l’afFeciion ou la jus* 1 tice ( 1 ).
( i ) Je publierai aussi une fois des lettres de mon père , et c’est moi qui suis la plus riche entre ses amis, car il n’a pas laissé passer, quand nous étions séparés , un courrier, un seul courrier, sans m’écrire; hélas ! je n’ai pas trop de tous ces plans ^ occupations relatifs à lui pour me persuader, s jl se peut , que nos liens ne sont pas encore tou» déchirés ; mais je citerai ici un
On a reproche au stylç de M/Neceek, dans ses écrits , trop de pompe et par conséquent d’uniformité : ce défaut , s’il existe , ne se trouvera sûrement pas dans les pensées que je publie maintenant , et qu’il composoit à loisir sans aucune intention immédiate de les faire connoître. Mais dans les ouvrages que mon père a fait imprimer , il se conside'roit encôre à quel-
mot d’une de ses lettres , qui donne un peu l’idée de sa manière délicate et contenue. Des paysans insurgés du pays de Vajud brûlèrent il y a deux ans les titres des propriétés Seigneuriales , et le Gouvernement après cette insurrection , fit demander aux propriétaires des titres incendiés; d’écrire officiellement les plaintes qu’ils avoieut à former contre les rebelles : « je n’ai rien a » dire de particulier contre eux , ( écrivit mon » père , ) ils se sont conduits avec décence , le » genre admis.» Quederéflexionsàfairesur cette simple phrase ! la bouté et la fierté qui ne permettent pas d’accuser, dans sa propre cause, même les coupables; et dans ce mot le genre admis, tout le blâme de l’homme juste, exprimé avec une grâce et une réserve qui sert de leçon à la foiblesse des Gouvernails , comme à Ja violence des Gouvernés.
ques égards comme un homme public et il y maintenoit constamment, par habitude et par convenance , la dignité de ce caractère. Cependant il me semble qu’à travers celte dignité nécessaire , l’on aperçoit dans les écrits de M.r Necker les différons genres d’esprit qui se montrent d’uinf manière plus distincte dans ses pensées détachées. Il n’y a pas même jusqu’au talent de saisir ayec force les ridicules des hommes et des choses , qui ne puisse se démêler facilement dans ses écrits politiques les plus graves. 11 se permet , en variété de ton , tout ce que l’on peut se permettre sans porter atteinte à la considération de l’homme d’Etat ; et M.r Necker ne devoit jamais sacrifier cette considération', même à un plus grand mérite littéraire.
Une des qualités les plus remarquables du style de M.r Necker, c’est une parfaite harmonie ; il ne pouvoit pas supporter les phrases rudes et coupées , et il ne composoit aucun mor- , ceau d’éloquence sans le lire haut tout seul dans sa chambre j c’est certaine-:
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ni lut un des grands charmes du style que l’harmonie , il y a tant d’analogie entre la nature physique et la nature morale, que toulesles affections de l’âme ont une inflexion de voix qui leur est propre , une mélodie de paroles qui est d’accord avec le sens de ces paroles elles-mêmes. La teinte générale des impressions, de mon père, c’éloit une noble dignité, et en observant l’hartnonie de son style, ou y sentira l’expression de ce caractère. Je crois Cependant que s’il avoit pu sc résoudre à briser plus souvent ses phrases, à prendre quelquefois le ton familier, à faire descendre les lecteurs , pour qu’ils remarquassent plus vivement le retour des mouvemens d’élévation , il auroit peut-être inspiré moins de respect , son style ne seroit pas aussi classique % mais le commun des lecteurs sentiront plus distinctement toutes les idées qui sopt en foule dans ses écrits. Il fapt c|e l’attention pour apprécier en dp'tail tout ce qu’il y a de fi,n , d’ingé-, pieux , d’original , daps un style ton-.
j^qrs soutontij j>i Bossuet n’e'ioit pas
( ici y
inégal , peut-être scs beaux morceaux causeroient-ils moins d’e'tonnement. La continuité: du bien en tout genre , n’obtient presque jamais la continuité dè l’admiration.
Cette harmonie pleine de magnificence , qui se retrouve dans presque tous les ouvrage connus de M.r Necker, prend un caractère entièrement different dans le Roman qu’il a compose' et qui termine ce recueil ; il se lais— soit aller , dans cet e'erit , à son âme profonde'ment sensible et douce , à une simplicité qui lui e'toit naturelle, et à une éloquence aussi pleine de chaleur que de grâce. C’est surtout en lisant ce roman qu’on comprendra ce qu’il e'toit dans son intérieur, et le de'sespoir que cause sa perte. Il y a précisément dix-huit mois que , causant avec lui sur les romans et leur dif- Py'lté , je pris la liberté de le défier d’en écrire un ; il me répondit qu’il croyoit possible d’intéresser par l’amour conjugal , plus vivemfent que par tout autre amour $ nous parlâmes d’un évé-}
nemcnt arrive à Paris , et rappelé’ dans un journal , et je lui proposai ce sujet comme le plus difficile à traiter selon moi. Il l’accepta , et quelques semainesaprès , il me fit lire ce que je publie aujourd’hui. A présent que chaque tnot retentit à ma blessure , à présent même je n’en reçois pas une impression plus forte qu’alors : il y a un degré de talent auquel rien ne peut ajouter , et quand on pense que cet admirable langage d’amour , de passion , de sensibilité , de délicatesse , est l’ouvrage d’un homme de soixante et dix ans , »
d’un homme qui avoit traversé les e'véjiémens politiques les plus propres à dessécher le cœur , d’un homme qui s’est constamment occupé de calculs et d’afiaireg ; quand on pense que le même nom se trouve au bas de l’administration des finances, et des suites funestes d'une seule faute , que le même homtn^, dauj un âge avancé, montre tout-à-coup, avec les talens qu’on lui connoissoit déjà, la grâce de la jeunesse , la passion d<? l’àgé mur , et je ne sais quelle
délicatesse de sentimens qui re'unit à la fois la fraiclieur des premières impressions , et la conscience d’un long et beau souvenir ; il me semble que la vieillesse, du moins celle de mon père, ne paroît plus le déclin de la vie, mais le commencement de l’immortalité'.
J’atteste que dans les dernières années de son existence il avoil pris quelque chose de céleste dans îe regard , dans les paroles : c’est ce renouvellement de force et de sensibilité qui fondoit mon espérance. J’y voyois un nouveau gage de la durée de sa vie , et c’e’toit le Ciel qui dcsccndoit d’avance dans son cœur.
L’admiration sans bornes dont j’ai toute ma vie été pénétrée pour lui , loin de pouvoir être attribuée à l’illusion de ma tendresse, doit, ce me semble être comptée comme une forte preuve de la réalité de ses vertus : car dans les relations de père et de fille , nonseulement on se connaît sous les rapports les plus intimes , mais souvent même les passions de la jeunesse se
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heurtent contre la raison d’un autrd âge ,■ et les enfans cherchent alors à découvrir le foible de leurs parens , non assurément pour le dévoiler , mais pour mieux conuoître les moyens de réussir dans leurs demandes. J’ai fait aussi cet examen , j’en conviens , quand je voulois^ obtenir ce qui m’intéressoit personnellement , et je n’ai jamais vû.
mon père ni se tromper ni être trompé sur rien $ je ne l’ai jamais vu poser une fausse limite entre la raison et la générosité , je ne l’ai jamais vu ignorer un moyen d’atteindre un but , et il n’a jamais manqué d’apercevoir la vérité , dans quelques replis du coeur ou de l’esprit qu’elle fut cachée. Cette certitude que j’avois qu’il pénétreroit tout , a formé mon caractère d’une manière qui m’a souvent nui dans mes relations avec les autres hommes. J’avois tellement pris , dès l’enfance , dans ma famille,l’habitude de croire que les efforts pour dissimuler un sentiment étoient inutiles , qu’il m’est arrivé de dire ce que j’éprouyoisj à des gens', qui ne l’au"
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roient pas devine sans cela , de le dire t non par sincérité , mais parce que j’élois convaincue qu’ils alloient le découvrir, et que je ne v^ilois pas leur donner cet avantage. L’extrême sagacité' de mon père m’avoit si bien persuadée que tout ce qu’on faisoit et tout ce qu’on pensoit finissoit toujours par être connu , .que j’ai souvent applique' très inconsidérément celte maxime. Mais les hommes tels qu’ils sont , font subir une rude épreuve à qui s’étoit formé pour vivre avec un tel homme.
C’est pendant la maladie de ma mère, et depuis sa mort surtout , il y a dix ans maintenant , que le caractère de mon père , comme homme privé , s’est encore plus fait connoîtrc. Il lui prodigua pendant sa longue maladie des soins, dont rien ne peut donner l’idée j elle avoit de fréquentes insomnies , et pendant le jour elle s’endormoit quelquefois en posant sa tête sur le bras de son mari. Je l’ai, vu rester immobile des heures entières , debout , dans la même position , de peur de la ré-i
veiller en faisant le moindre mouvement : et les soins qu’il lui prodiguoit, ce n’étoit pas ceux que la vertu seule peut inspirer , c’e'toient des soins pleins de tendresse et d’émo^n , anime's par ce rayon d’amour que les cœurs purs conservent encore à travers les souffrances et les anne'es.
Ma mère aimoit à entendre la musique pendant sa maladie : et chaque soir elle faisoit venir des musiciens , afin que l'impression causée par les sons, entretint son âme dans les pensées élevées, qui seules donnent à la mort un caractère de mélancolie et de paix ; le dernier jour de sa vie des instrumens à vent jouoient encore dans la chambre à côté de la sienne , et je ne puis exprimer ce qu’il y avoit de sombre dans ce contraste entre les différentes expressions des airs , et l’uniforme sentiment de tristesse dont la mort remplissoit le cœur. Une fois pendant le cours de sa maladie , les musiciens manquèrent ; et mon père m’ordonna de jouer du piano : après avoir exécuté quelques pièces ,
je me mis à chanter, l’air d’Œdipe S Colonne , de Saccliini , dont les paroles rappellent les soins d’Antigone :
Elle m’a prodigué sa tendresse et ses soins,
Son zèle dans mes maux m’a fait trouver des charmes , etc.
Mon père en l’entendant versa un torrent de pleurs : je fus oblige'e de m’arrêter , et je le vis pendant plusieurs heures aux pieds de sa femme mourante , s’abandonner à cette émotion profonde , à cette émotion sans contrainte , qui faisoit d’un grand homme , d’un homme si rempli de grands intérêts et de hautes pensées , seulement un cœur sensible , seulement un cœur tout pénétré d’alfection et de tendresse.
Ma mère mourut : ce ne fut point par l’égarement du désespoir que se peignit une douleur qui devoit durer amant que la vie : mon père exécuta dès le premier moment les dernières volontés de ma mère pour sa sépulture, avec une présence d’esprit qui appar-
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tenoit sûrement à une sensibilité’ bien plu* profonde , que celle qui se manifesteroit seulement par le trouble} à une sensibilité’ qui concentroit toutes les for* ces pour accomplir tous les devoirs.
J’entrai dans sa chambre , quelques heures après la mort de ma mère. Sa fenêtre près de Lausanne donnoit sur l’un des plus magnifiques points de vue des Alpes , et les plus beaux rayons du matin les e’clairoient. — Son âme plane peut-être là , me dit -il , en me montrant un nuage léger qui passoit sur notre tête — et il se tut : ali ! pourquoi n’a-t-il pas été appelé à prononcer sur moi les mêmes paroles ; je n’aurois senti près de lui aucune terreur de la mort, il me représentoit si bien la religion toute entière ! Je la voyois sur cette terre quand il y e'toit, et maintenant il faut accomplir seule la longue et dernière moitié de la vie^.
On a beaucoup parlé des soins que ma mère avoit apportés à son tombeau; elle avoit vu d’afireux exemples des inhumations précipitées , en s’occupant
des hôpitaux , et son imagination en avoit été frappée ; elle attachoit d’ailleurs un prix extrême à la certitude que ses cendres seroient reunies à celles de mon père , et sa passion pour lui , embrassoit aussi cet avenir : rien ne peut étonner , ce me semble , dans ce genre , si l’on a l’âVne assez rêveuse pour concevoir toute Fide'e de la mort au milieu de la vie. Les hommes ont peut-être raison , en gênerai , de chercher dans la distraction des affaires publiques l’oubli de la destinée humaine ; car sa contemplation est rude , pour qui ne sait pas vivre de vulgaires intérêts ou de communes pensées ; mais quand la religion , l’amour, ou le malheur vous fixent dans la solitude , et que deux êtres qui s’aiment s’avancent ensemble , à quelques pas de distance , vers le tombeau , rien , je l’avoue , ne me paroît plus naturel , que l’imagination et la sensibilité qui tâchent d’appaiser l’idée de la mort , et cherchent à se tromper en quelque manière sui?
Ja séparation qu’elle impose.
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C’est M.â* Nkcker dont j’explique ainsi les dispositions testamentaires ; car un seul sentiment devoit guider son e'poux , c’etoit «1e suivre en tout ses désirs. Il n’a rien fait à cet egard ni pour elle ni pour lui , qui ne fut dicte' par elle : et pendant dix années , gardien d’un tombeau , les interets présens ne l’ont jamais distrait de ce souvenir. Je possède deux e'erits de mon père , compose's pour lui seul au moment de la mort de ma mère : l’un dans lequel il se retrace tous les motifs qu’il a delà regretter, et l’autre dans lequel il s’interroge sur les preuves dé sentiment qu’il lui a données pendant qu’elle existoit , afin de combattre en lui-même l’inconcevable crainte qu’il éprouvoit de n’avoir pas assez fait pour son bonheur. Il se représente toutes les circonstances possibles dans lesquelles il auroit pu l’affliger ou la rendre heureuse , et se rassure ou s’inquiète , selon qu’il est satisfait ou mécontent de sa disposition intime 5 il est scrupuleux envers
Son imagination comme envers ses souvenirs; les actions, les paroles, la vie entière ne lui suffisent pas ; c’est dans le sanctuaire du cœur qu’il se relire pour juger l’affection qu’il a ressentie. Je ne connois nulle part dans aucune histoire , dans aucun roman , une perfection de tendresse que l’on puisse Comparer à cela ; tous les autres hommes , quand on pense à ces écrits, semblent avoir une sensibilité superficielle , une existence vulgaire : Ces écrits révélent pour ainsi
dire de nouvelles facultés du cœur , un amour pur comme ce qui est divin , agité comme ce qui est terrestre ; plein de délicatesse et de passion ; plein de remords sans avoir commis de fautes.
Ah! de quelles années ma mère a jouil ces amours que le tem>- et l’âge affoi* blissent, ces amours que la conscience, l’estime , la durée ne consacrent pas , que sont-ils à côté de cette admirable union? Une vie toujours pure, une existence identique , un même souvenir embrassant toute une destinée , sont
des garans de plus de l’immortalité' ; il semble que tous ceux qui ont disperse' leur âme , ne sauront où retrouver ce qui doit renaître eu eux. Mais un regard du Ciel doit suffire pour ranimer les êtres aimans et vertueux qui vécurent tout entiers pour la même -pense'e , le même sentiment , et la même espe'rance. v v
Sans doute mon père a conserve jusqu’à son dernier jour une constante vénération , un profond attachement pour ma mère : mais j’ai joui de quelques anne'es , pendant lesquelles mes enfans et moi nous étions parvenus à posséder presqu’à nous seuls cette grande âme , aussi profonde dans ses affections domestiques que dans ses conceptions les plus élovées. Il m’écrivoit l’hiver dernier , qu’il- 4 se sentait plus fait pour être un homme privé qu’un homme public , tant il trouvoit de plaisir dans les relations de famille ! Tout ce qui l’entouroit à quelque degré que ce fut , sentoit l’influeùce de sa parfaite bonté j bienfaisance , générosité , simples
pies attentions de société' , tout avoit sa place et rien n’étoit négligé’.
Lorsque les François entrèrent en Suisse , mon père par une des loix du tems delà terreur, se trouvoit, quoique e'tranger , ( Genève alors n’étoit pas encore re'unie ) sur la liste des émigres. On l’y avoit inscrit en 1795 , au moment où il défendit le Roi , et s’exposa sciemment par cette action à la perte de toute sa fortune en France.
Plusieurs personnes étoient inquiètes de la situation de M.T Njeckeb. à Coppet, la première ville frontière que l’armée Françoise devoit occuper. Il ne voulut point s’éloigner , et nous restâmes dans notre demeure , nous confiant aux instructions que pouvoit avoir donné le Directoire , et aux senlimens personnels des Officiers François. Nous ne
fûmes point trompés dans l’une ni dans l’autre de ces espérances : les Généraux François témoignèrent à mon père la plus touchante considération , et le Directoire à l’unanimité raya depuis son Bom de la liste. Il y avoit cependant
dos raisons d’inquiétude , dans un moment où par le texte de la loi , tout lionnne inscrit sur la liste des émigrés , et trouvé sur le territoire occupé par les armées Françoises , devoit être condamné à mort. Mais mon père qui s’exagéroit tous les dangers , quand il s’agissoit de ma mère ou de moi , ne me permit pas l’ombre d’une objection à sa résolution de rester à Coppet.
La curiosité ayant attiré nos gens sur la route , nous nous trouvâmes tout seuls tous les deux dans notre château désert , au moment solemnel de l'arrivée des François en Suisse.
Pendant les jours qui avoient précédé celui-là , le premier intérêt qui avoit occupé mon père , c’étoit de brûler parmi ses papiers , toutes >les lettres qui pouvoient compromettre qui que ce fut, par les éloges mêmes dont il étoit l’objet. Je citerai un fait , entre mille , de sa minutieuse délicatesse , dans tout ce qui concernoit les autres. Un honnête homme de Yesoul lui avoit écrit quelques années auparavant , lors de son
passage dans cette ville , pour de'savouer les torts de ses concitoyens en* vers lui.; il.s’exprimoit avec une chaleur éloquente , contre ceux qui avoient pu manquer de respect au nom de M.r Necker. Mon père tenoit à cette lettre, qiu adoueissoit pour lui l’amer :souve-** nir de Vesou! : mais praignant que cet homme ne pût être expose , s’il êtoit connu , il çffaca sa signature avec un soin,, tel , qu’eai retrouvant>pctté lettre; dans les papiers de mon père 'après sa mort, je(n,ai.,pu découvrir :1e nom de celui qui l^avoit écrite. :.j U,J
Que de choses bonnesjet, généreuses
en tout genre n’a-t-il pas cachées à moi et aux autres non par l’intention de les taire , mais par l'oubli de les dire »’ D y a quelques : jours encore que j’ai appris ua trait nouveau (je sa délicatesse , presque singulière -dhiis - son application ; détaillée; U ovoit loué une maison près de Coppet à une famille peu riche , pour un prix convenable ; lorsque cette famille partit -, une femme qui avoit de la fortune , voulut, qu’il lu*
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louât cette même maison à uu moindre prix , et le persécuta tellement pour cela , qu’il y consentit. Mais il se persuada qu’il devoit rendre à la famille pauvre l’exce'dent du prix paye’ pendant plusieurs années ; et il lui écrivit pour lui demander d’accepter cette restitution d’un genre nouveau ; offrir la même somme par générosité seroit une action fort simple , mais par scrupule , je ne sais pas s’il en J existe un autre exemple.
r M.r Necker avoit perdupar la révolution de Suisse et par le séquestre de son dépôt-' en France , les trois quarts de sa fortune ; et tout le monde jusqu’à sa mort a été trompé sur ce qu’il possédoit , parce qu’on en jugeoit par ses dons. Dans le partage de ses dons , aucun sentiment personnel necl’a guidé, et parmi ses ennemis mêmes , il clierchoit souvent des malheureux à secourir. Aucune ostentation ne fut jamais jointe à cette générosité , aucune ostentation , mais aussi point d’affectation de mystère.'
La simplicité de son caractère et de sa conduite n’avertissoit point de ses vertus ceux qui ne les sentoient pas d’euxmémes; et sa perfection morale , comme tout ce qui est à-la-fois grand et proportionne' , ne se decouvroit entièrement qu’à la longue. Il avoit tant de since'rite' dans tout son être , que pour étudier les signes de ce qui est vraiment noble et beau , un e'crivain n’auroit pû se proposer rien de mieux que d'examiner et les actions, et les manières, et les paroles de M.r INecker, les expressions fortes ou nuance’es qu’il employoit , l’àpropos, la mesure de ce qu’il disoit, l’accent de sa voix , le langage de sa physionomie , toute cette harmonie de la ve'rite' enfin , qui se sent plus qu’elle ne s’explique , qu’on peut analyser avec l’esprit quand on la voit , mais qu’on n’imite jamais sans le secours d’une nature semblable.
Mon père obéissoit à des principes très austères dans les moindres actions de sa vie comme dans les plus grandes j mais il avoit pour les autres une in-
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3ulgence qui n’étoit pas seulement lé résultat de sa boute , mais de sa parfaite connoissance du cœur humain.
Il y a une sévérité' de principes convenue , universelle , qui s’applique égalemeut à toutes les circonstances comme à tous les individus , et dirige l’opinion dans quelques pays , plutôt comme un '* code pénal que comme un jugement .
e'clairé , un jugement qui se fonde sur les diverses situations et sur les diverses natures. Cette sévérité telle qu’elle est , vaut encore mieux sans doute que la corruption des principes et des mœurs ; mais il n’en est pas moins vrai qu’il" y a quelque chose de beaucoup plus élève' dans la morale qui considère l’ensemble du caractère et de la vie ; car le génie sait reconnoî* tre que les facultés supérieures, dans quelque genre que ce soit , sont une puissance et un danger , et il ne juge pas tous les hommes d’après les mêmes mesures. M.r Necker n’u- $oit jamais pour lui de ce genre t’excuses , mais il avoi.t pour la dis-*
tinction un véritable goût : il sentoit qu’à plusieurs égards , un espçit vraiment étendu rendoit l’homme meilleur , que l’on ne pouvoit avoir un grand nombre de pensées sans qu’elles donnassent à l’âme plus d’élévation et de grandeur , et que si les hom^ mes supérieurs n’ont pas toujours une moralité parfaite , il n’y a peut-être de moralité parfaite que parmi les hommes supérieurs.
Mon pcre unissoit'à la prédilection pour le talent , pour l’esprit , pour l’imagination, une parfaite bienveillance pour les hommes qui ne s’occupoient pas de ses idées habituelles , mais dont il pouvoit tirer des connoissances positives dans quelque genre que ce fut.
.11 se permettoit quelquefois des plaisanteries sur ceux qui l’ehtouroient ; mais il avoil tant de grâce et de sagacité dans la moquerie , que les plûs heureux motnens de ma vie sont ceux où je me suis vue l’objet de son talent en ce genre. Je ne lui ai vu d’humeur que contre l’incapacité. Dès qu’on ctoit
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propre à quelque chose d’une manière distingue’e , soit dans les affaires , soit dans les sciences, soit dans les arts, soit même dans les métiers , il avoit de la considération pour ceux qui avoient perfectionné une faculté quelconque , qui avoient parcouru toutes les idées d’un cercle , quelqu’en fut le centre.
Enfin , la médiocrité même qui lui déplaisoit , il la supportoit doucement , par la crainte de faire de la peine , par cette crainte toute puissante sur lui ; oar il éprouvoit au suprême degré la sympathie de la pitié : admirable sentiment , sans lequel il nous faudroit tous avoir peur les uns des autres j mais plus admirable encore quand une âme supérieure en est capable , quand cette pitié tombe d’en haut comme la rosée sur l’aridité de la vie !
Mon père étoit tout à la fois l’homme le plus imposant et le moins redoutable, l’homme devant lequel il m’eut été le plus affreux de rougir, mais. devant lequel j’aurois le moins craint de verser des larmes de repentir , auprès de qui
je me serois justifiée , non par des démonstrations extérieures , mais en lui confiant mes torts comme à la Divinité' * mais en l’associant à mes pense'es les plus intimes , en faisant passer mon âme dans son sein pour qu’il me la rendit meilleure, et pour qu’il jugeât de moi , non pas seulementpar mes actions, mais par mon caractère tout entier. Je ne crois pas qu’on ait jamais inspire au même degré , la confiance et le respect : je ne crois pas qu’on ait jamais su encourager à ce point la familiarité la plus douce , en conservant toujours une dignité simple qui en imposoit avec un > mot , si ce mot étoit nécessaire. Je l’ai vû entouré de mes enfans , invitant à sa table des compagnons de leur âge, et si vénérable au milieu de sa bonté , qu’il faisoit éprouver un sentiment d’admiration et d’attendrissement par sa condescendance et par sa gaieté même.
Il lui étoit pénible d’être vieux ; sa taille qui étoit devenue très grosse, et qui lui rendoit les mouvemens difficiles , lui causoit un sentiment de timidité
qui le de'tournoit d’aller dans le monde. Il ne montoit presque jamais en . voiture* quand on le regardoit : il ne se promenoit pas quand il pouvoit être vu : Enfin , son imagination aimoit la grâce et la jeunesse , et il me disoit quelquefois : — je ne sais pourquoi je suis humilie des infirmités de l’âge , mais enfin je sens que je le suis, — Et c’e'toit à ce sentiment qu’il devoit d’être aime' comme un jeune homme. Je crois qu’il n’v a que lui au monde qui ait su inspirer pour la vieillesse un mélangé de respect et d’intérêt , qui crêoit dans le cœur un sentiment tout-à-fait nouveau.
On rencontre parmi les vieillards des personnes qui veulent se faire jeunes , pour plaire aux jeunes gens , mais il y a quelque chose dans l’imagination même des jeunes gens , qui repousse cette tentative jl’independance envers la nature ; ils accueillent avec une sorte de protection ces efforts bicnveillans , pour 6C rapprocher d’eux , et tout en encourageant les tremblans retours , les tardifs essais des vieillards , ils ont de la peina
& contenir devant eux l’énergique joie d’être jeunes. 11 y a d’autres vieillards plus dignes , mais non pas plus aimabl es, qui se placent fermement au centre d’une certaine raison , faite dit-on , pour exclure l’imagination, la sensibilité, tous les dons indéfinis du cœur et de la pensée Les jeunes gens considèrent ces vieillards , mais ils ne sont point à l’aise avec eux ; et quand même il seroit vrai que telle est la disposition où nous parviendrons tous une fois , cct avant-coureur de la mort effraye les cœurs pleins de vie. Mon père avoit également évite ces deux extrêmes , il avoit fait de la vieillesse quelque chose de si noble et de si touchant , qu’il m’en est resté l’impression du plus profond attendrissement pour tout homme d’un âge avancé ; il me semble que c’est à cette époque que les sentimens perdent toute apparence d’cgoïsme , que les amis se changent en génies protecteurs de leurs amis, je verrai tant que j’existerai le regard dont mon père m’accompagnoit quand je m’élancois dans la conversation au
milieu des intérêts actifs et des pensées ardentes ; il semblent qu’assis sur le rivage, il m’accompagnoit de ses vœux, et regrettoit . de ne pouvoir me protéger lui-même contre les vagues.
La foiblesse de l’âge et la force de l’âme , la justesse d’esprit , l’appré-? ciation vraie de tout , au moment où il faut se se'parer des tre’sors acquis par une longue suite de pensées j la sensibilité toujours unie à des idées mélancoliques, formoient autour de mon père , je ne sais quelle auréole d’avenir , je ne sais quel nuage précurseur , qui me causoit souvent une impression douloureuse , mais néanmoins une impression d’amour , une impression telle qu’un jeune homme pourroit l’inspirer , s’il e'toit atteint d’une consomption menaçante, si sa vie se couvroit d’un voile, et que les sentimens qu’il feroit éprouver, oppressassent le cœur qui ne pourroit se détacher.
On étoit sûr que mon père comprenoit et partageoit toutes les peines de la vie , qu’il n’opposoit à au-
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cane impression naturelle ides maximes reçues ou des conseils officiels , qu’il pe'ne'troit en vous-même pour vous consoler, et se plaçait à votre point de vue pour juger votre sort. Personne ne l’a plus éprouvée que moi cette ingénieuse bonté', qui lui faisoit concevoir les sentimens d’un autre âge, d’une autre situation que la sienne , je ne dirai pas seulement avec justice , mois avec partialité contre lui -même ! 11 vivoit dans un pays qui n’est pas ma patrie ; où les sciences sont infiniment plus cultive'es que la litte'rature ; il sentoit vivement le malheur que me faisoit éprouver le combat entre mes goûts, mes amis qui me rappelloient en France , et la peine de le quitter même pn?ir quelques mois. Il prenoit mon parti contre les autres , il le prenoit vivement contre moi-même , quand je m’accusois quelquefois de ne pas savoir vivre comme lui dans la solitude , de ne pas savoir comme lui supporter la perte de cette e’mulation de pensées et de gloire qui double et la vie et les forces : il m’en-
coùrageoit dans mon penchant pôur lâ France , il aimoit ; les souvenirs qtPil ÿ avoit laisses', et- cherchoit'de toute Sà puissance à conserver cette patrie à sa famille. • ■ 1 • ■ ' ji ' !
Je le vis, oh mon Dieu !, pour lâ dernière fois, dans cet adieu le plus tendre , le plus rempli de l’espéVahce d’une prompte re’union , que nos coeurs aveugles se fussent encore faits. M.r Mathieu de Montmorenci , que les plus hautes vertus 11e détournent jamais des soins délicats de l'amitié, M.r de Montmorenci déjà si respectable et totljoûrs généreux, étoit alors à Coppet avec moi; il a vu mon père s’occuper dans les moirt^ dres details de mort sort : il l’a Vu mé bénir. : ah ! cette bénédiction , le' Ciel ne l’a pas confirmée ! Je devois perdre dans cette- absence mon protecteur, mon père, mon frère , mon ami;; celui que j’aurois- eboisi pèur l’unique
afleclion de ma vie, si le sort ne m’avoit • ,
pas jeté dans une autre génération qué la sienne ! <
Personne n’a jamais autant que mon père donne l’ide'e à tous epux qui l’entouroient d’une proteelion presque surnaturelle .n Ce qui caractérisoit son esprit , c’étoit l’art de trouver des ressources dans presque toutes les difficultés , et son Caractère avoit cette rare réunion de prudence et d’activité' qui fait pourvoir à tout sans compromettre riçn; Pendant les troubles de France } lors même que nous, étions séparés , jè me croyois préservée par lui;, je n’ai jamais pensé qu’un grand malheur pouvoit m’atteindre. IL vivoit j.j’étois sûre. qu’il viendroit à mon secours., - et , que son éloquent langage et son; vénérable ascendant m’-arrach.eroient dutfoind des prisons , si j’y avois été jetée. En lui écrivant , je l’appelois 'presque ! toujours mon jéjige tutélaire v Je septois ainsi son influence , et il me sembloitique la responsabilité. , de mon .sorti lé’ coacerpoit plus : que tnoiiÿ.ije .ooknptois ‘sût lui comme réparateur 1 <le mes faute»;} rien né; me pairoissoit .sans ressources pendant sa vie n ce n’est qu» depuis «a
mort que j’ai connu la ve'ritable terreur , que j’ai perdu cette espe'rance de la jeunesse , qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir. Mes forces c’étoient les siennes.; ma confiance c’etoit son appui. Existe-t-il encore autour de moi ce Génie protecteur ? me dira-t-il ce qu’il faut sou-r liaiter ou craindre ? me guidera-t-il dans mes démarches ! étendra-t-il ses ailes sur mes enfans qu’il a béni de sa voix mourante $ et puis-je assez recueillir de lui dans mon cœur , pour le consulter encore et l’entendre? '
Mon père .me permettoit dans notre retraite de causer avec lui plusieurs heures chaque jour : jamais je ne craignois de l’interrompre , et sur quelque sujet que ce fut, je lui demandois son avis. Il a composé ;tous ses ouvrages à de certaines heures fixes du jour, sans avoir jamais négligé ni .ses affaires ni ses amis : et quand il m’avrivoit d’entrer dans son cabinet pendant ces heures mêmes > j’étois sûre d’un regard qui me disoit que je lui fajsoiâ plaisir. Oh ! ce -regard ,
cet
cet accueil paternel , je ne le recevrai plus. Je suis là dans ce même cabinet, entoure'e des objets qui lui ont appartenu , toute ma pense'e , tout mon cœur l’appelle , et c’est en vain ! Oh quelle est donc la barrière qui sépare les vivans de ceux qui ne sont plus ! il faut qu’elle soit terrible : car un être si bon , un être qui m’a tant aimée , témoin de mon désespoir , viendroit s’il Je pouvoit ehcore à mon secours.
Jly a , dit un écrivain d’un talent remarquable , (1) il y a toujours quelques points par où deux cœurs ne se touchent pas , et ces points suffisent à la longue pour rendre la vie insupportable. Mais lorsque nés du même sang , vous avez avec votre père , une analogie toute #n infériorité , mais cependant une analogie véritable , quand celui que vous aimez vous a formé dès votre en-
(i) M. d« Château- Briand.
jEince , et que vous avez adopte sèS sentimens , ses opinions , tout hors les «elestes vertus qui ne pouvoicnt appartenir qu’à lui seul ; quand il n’exigeoifc rien au monde de vous que d’être heureuse et de l’aimer , qu’en le perdant tout votre appui s’écroule , sans que vous acquerriez une ombre de liberté de plus ; quand , même sous ces rapports .matériels de la vie , qui peuvent troubler le sort des âmes les plus indépendantes , c’étoit encore lui , lui l’homme sublime , lui l’homme de génie , qui se chargeoit de tout , et qu’étrangère aux affaires de fortune , vous passez, même sur ce point , de la plus parfaite sécurité à l’incertitude ; quand il n’y a ' pas un seul rapport , pas un , le plus grand et le plus petit , le plus ostensible et le plus secret , pas un sous lequel vous n’aÿez tout perdu , comment fait-ou pour le supporter ? Je n’en sais rien. J’existe cependant, privée de ses soins qui s’étendoient à tout j j’existe privée de cette sollicitude continuelle sur ma yie , sur mon bonheur , qui me
rendoit un objet intéressant à mes propres yeux. La douleur ne produit rien que la douleur , les jours ne s’arrêtent point en chemin , et la vie toujours plus dépouillée, revient, telle qu’Jlc est, à chaque réveil.
L’un des plus grands charmes de mes relations avec mon Père , c’étoit son goût animé pour tous les éve’nemens de la vie j il aimoit peu les conversations qui roulent uniquement sur les questions abstraites. Il avoit tant d’idées , qu’on fie pouvoit gueres lui en développer de nouvelles j mais comme il étoit surtout admirable par la cônnoissance du cœur humain , tout ce qui développoit le caractère des hommes et leurs passions, l’intéressoit vivement. Rien ne l’ennuyoit autant que les idées générales, lorsqu’elles éloient communes. — Oui, me disoit-il une fois , j’aimerois mieux qu’un homme vint me raconter le plus petit fait, m’apprendre de quelle couleur est la voiture qu’il vient de rencontrer dans la rue , que de venir , comme ce Monsieur l’autre jour, ino
dire : je ns sais pas si vous êtes dé mon avis , Monsieur , mais je crois que 4’ amour-propre 'est le mobile de toute » nos actions 3 ou tout autre maxime aussi rebattue. — En effet , les ëvënemens , quelque peu importans qu’ils «oient, sont moins fades , re’veillent une • réflexion plus nouvelle dans la tête , que les pensées communes. Rien n’est si froid , si privé de vie , que de telles pensées; car ce qui est commun jeu tout genre est répété par tout le monde , et n’est senti par personne.
Le goût que je conuoissois à mon père pour l’observation des faits et des hommes m’avoit accoutumée à n’avoir point de distractions en ce genre , et je n’apprenois rien , je ne remarquois rien que je n’y joignisse l’idée de le lui raconter ou de le lui écrire. Lorsque j’étois loin de mon père , je vivois encore avec lui , par le plaisir de recueillir ce qui pouvoit animer nos entretiens à mon retour, ou de lui mander d’avance tout ce que je savois. 11 m’a souvent dit qu’il ne vouloit du monde que m«s
rèclls , et qu'il lui suffisent de m’y en» voyer pour en avoir l’amusement san* en e'prouver la fatigue. 11 e’coutoit avec tant d’intérêt , il y avoit tant de ; plaisir à lui en faire , que je ne me ïeconnois plus moi-même , maintenant <que la vie s’arrête à moi , et que je ne peux plus la lui rapporter. Les plus grands événemens ont passe' devant moi comme des ombres ; ses réflexions, ses pensées , ses sentimens ne dévoient plus leur donner l’être à mes yeux.
Lorsque j’étois absente de lui il m’étoit sans cesse présent , non seulement par son intérêt à tous les événemens de la vie , mais par son intérêt plus intime encore à mon sort et k celui de mes enfans. Dans mon dernier et fatal voyage, que nra-t-il pas inventé pouf protéger ma fille et moi contre ce qu’il appeloil les dangers de la route 1 ses adorables lettres contiennent toutes de longs détails sur ce sujet , et quelquefois il sVn excüsoit presque , en avouant qu’il y avoit de la foiblesse paternelle* dans ses continuelles inquiétudes j fC
Connoîssois si bien cette angélique foi* blesse , j’en jouissois même avee tant de volupté' , qu’un jour près de Naumbourg en Allemagne , en allant à Berlin , nous tombâmes dans la neige ma fille et moi , et quand on nous sortit de là, je me faisois un plaisir vif de lui taconter à Coppct notre aventure, de le voir frémir pour nous dans le passe', çe fâcher se'rieusemcnt contre mes gens,
contre moi Ah ! l’on n’est aime'e
ainsi que par un père , par un père ' âge' , qui ne croit plus à la certitude de la vie ; nos contemporains sont si forts et pour eux-mêmes et pour nous ! De'licieuse protection que celle de la ge'ne'ration qui nous pre'cède ! Amour* de'sinte'resse' ! Amour qui nous fait sentir à, tous les momens que nous som— mes . jeunes , que pons sommes ai— ► mes , que la terre est encore à nous !■ Ah ! quand elle tombe cette ge'ne'ration, nous sommes à notre tour à découvert devant la mort , et ce sera bientôt à nous à traiter les premiers avea ÇÜe. • j
Au pfintems de cette terrible anneR
^etois heureuse en Allemagne ; pavois retrouve' de l’émulation par le séjour que j’avois fait dans un pays sincère , éclairé , enthousiaste, et qui avoit dair gné recevoir la fdle de M.r Necker, comme si c’étoit à l’Allemagne qu’il eut consacre' sa fortune, ses vertus et son génie. Dans les lettres de recomman-*' dation que mon père m’avoit données, il m’avoit appelée sa fille unique et cliè-~ rie t et de nobles âmes avoieut bien pensé de celle qu’un tel homme avoit honorée de ce nom. Je ne sais si la providence vouloit que ce fut au milieu du bonheur que m’atteignit la foudre ; tnais mon âme froissée par d’amères ingratitudes , s’étoit relevée en recevant un accueil généreux. Je formois des plans d’ouvrages pour faire connoitre l’Allemagne littéraire à la France ; j’avois rassemblé une foule de notes pour causer avec mon père , pour lui demander son avis sur des objets de tout genre ; je m’étois amusée à calculer minutieusement sur l’almanach le jour précis de mon dé-* part $ et mon père en se moquant dç.
taes manies pour les dates, m’avoit écrit que le même jour à la même heure, ilquitteroit Genève, pour revenir m’attendre à Coppet.Enfin, et c’est là, ce me semble, ce qui doit faire peur de la destinée humaine; mon père, dans la dernière de scs lettres qui a pre'ce'dê sa maladie, m’e’crivoit : « mon enfant , jouis sans » inquiétude du plaisir que tu trouves y» dans la société de Berlin ; car » depuis longtems je ne me suis senti » dans un aussi bon état de santé ».
Ces paroles m’avoient pénétrée d’une sécurité tout - à - fait étrangère à mon caractère habituel. Jamais je n’avois porté si légèrement la vie. Jamais je ne m’çtois plus complettement distraite de toutes les pensées qui préparent à la douleur. Le matin du 18 Avril , un homme de mes amis posa Sur ma table , à Berlin , deux lettres qui m’annonçoient la maladie de mop.
père : le courier qui les apportoit , la terrible nouvelle dont il étoit chargé , tout me fut caché ; je partis à l’instant même •; mais jusqu’à Weimar ,
l’idée qu’on m’avoit trompée , l’idcé qu’il n’exisloit plus , n’approcha pas de mon âme.
On ne sait pas ce qu’il y a d’inconcevable dans la mort de son ami le plus intime , de celui avec lequel on a passe’ toute sa vie, de celui qui est tellement la moitié' de vous-même , qu’il vous semble impossible que rien dans votre propre existence ne vous ait averti de sa fin. On ne sent vivement la différence des âges qu’en voyant les forces baisser , ou l’âme s’affoiblir ; mais passer d’une lettre pleine de projets pour l’avenir , pleine des sentimens les plus tendres et les plus vifs» à l’éternel silence ; c’est ce que l’âme ne prévoit pas d’elle-même , c’est une douleur au-devant de laquelle la pensée ne s’avance pas. On se fait d’ailleurs, dans ces terribles anxiétés qui désorganisent notre être , et nous font éprouver une sorte de folie intérieure qu’on ne peut confier à personne, on se fai* {les systèmes , on se crée des supersti-
■rions pour se rassurer ; je me retra4 çois ma vie passée , je me deman-»
dois si j’avois jamais eu des torts qui i pussent mériter un tel supplice , et comme il me sembloit que non , je croyois que je ne l’e'prouverois pas, Quand jl fallut n’en plus douter , je pense que les plus cruels ennemis auroient eu pitié' de ce que j’ai souffert $ mais ce n’est pas afin d’obtenir la pitié' que je le dis. Ab ! surtout en France, il y a longtems que l’âme est comme •epuise'e pour ce sentiment. Je parle de moi, seulement dans le dessein de faire juger de lui , par l’impression qu’il a produite sur une personne susceptible de distractions, sur une personne qui, sans lui, n’aurôit jamais creuse' si profonde’ment -dans les abîmes de la vie.
On ne peint rien en disant qu’on ai^ meroit mieux la mort que la douleur qu’on éprouvé. Qui n’a pas eu ce mouvement pour bien moins qu’une telle douleur ! Mais je voudrois donner une idée de ce qu’il y avoit d’unique dans le caractère de mon père et dans soi)
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influence sur le bonheur des autres.
Si l’on me disoit : — vous serez réduite à la pauvreté' la plus complctte , niais vous aurez votre père dans sa jeunesse pour compagnon de toute votre vie ; — l’avenir le plus de'licicui s’offrir oit h mon imagination. Je verrois son intelligence recommençant notre Fortune, sa dignité soutenant ma considération , la variété de son esprit me préservant de Ja monotonie des jours , et son ingénieux dévouement pour ce qu’il aimoit, me faisant découvrir mille jouissances habilement combinées par l’espérance et la modération. Si l’on me disoit : — vous allez perdre la vue, toute cette nature qui vous environne va disparoitre à vos jeux , vous ne verrez plus vos enfans, mais votre père géra votre contemporain , il vous donnera le bras, vous entendrez toujours sa voix, votre père qui ne s’est jamais lassé du malheur , votre père qui avoil; la plus inépuisable pitié , le plus admirable talent pour consoler , le soin plus ingénieux pour relever l’âme ,
Votre père, à qui vous avex tout dit dans ce monde, accompagnera chacun de vos pas dans la vie. — J’aimerois mieux cette destine'e que l’inde'pendance sans appui.
* La diffeV5 ice de nos âges a souvent trouble’ mon bonheur pendant que je le possedois , et maintenant il me sen>» ble que si on me le rendoit , je tiendrois quitte pour six mois de toutes mes anne'es. Ah ! si l’on pouvoit , pen-* dant la vie de ce qu’on aime , se faire line ide'e de l’e'tat où vous jettera s& perte , comme on sauroit mieux rendre heureux , comme on sentiroit plus le prix de chaque heure , de chaque minute ! C’est en vain qu’on se rappelle d’avoir passionnément aime' ; il semble qu’on est bien loin d’avoir joui autant qu’on souffre , il semble qu’on a ve'cu si superficiellement que l’on n’a jamais sù la moitié' de ce que l’on dd- ■couvre alors qu’il n’est plus temps.
On est poursuivi par tout ce qu’on auroit pu faire ; un jour d’humeur , un jour d’amertume , quoiqu’il ait et*
«aille fois pardonné , s’attache à voua comme un ennemi mortel. Enfin , le «rouble se met dans toutes les pensées* et qui sait si jamais l’on pourra dissiper tous les fantômes que produit le désespoir.
Mon père , au printems de cette année , vivoit à Genève , entouré de sea amis , et particulièrement de son frère aîné qu’il avoit toujours estimé et chéri du fond du cœur ; il avoit encore auprès de lui sa nièce , ma plus chère amie , la fille du célèbre physicien de Saussure 5 c’est elle qui, comme une sœur, me remplaçoit en mon absence.
Mad. Necker de Saussure a su rcnfer- .
mer dans le cercle le plus régulier de la vie domestique , un esprit supérieur , et son âme profonde dans toutes les affections , m’e'ioit un garant qu’elle se seroit hâtée de me rappeler, si la santé de mon père lui avoit causé de l’inquiétude. Une maladie violente et rapide l’a saisi au moment même où les médecins le croyoient iput-à-fait rétabli de quelques infirmi-
<es de l’hiver , au moment où il jouis-* soit le plus delà vie , lorsque dans toute la force de son esprit et de son âme, il auroit pu, pendant plusieurs années encore , et s’illustrer par ses écrits ; et diriger le sort de mes enfans. J’ai •retrouve' dans les notes qu’il avoit écrites pour lui seul , quelques mots tout pleins de calme , de bonheur ou de tendresse. : C’est un âge agréable pour écrire , dit-il , que soixante et dix ans: vousn’avezpoint encore perdu vos, forces y l’envie commence à vous laisser là , et vous entendez iV avance la douce voix de la postérité.
Vous êtes vieux , dit-il ailleurs , mais tout vivant d’amour pour vos enfans y faudra-t-il déposer tout cela dans le sein de la mort ?
Ali ! il nous regrettoit ! et nous n’avons pû le retenir. Et lorsqu’il e'erit dans une de ses pense'es : « en perdant » un ami l’on ne songe qu’à ses propres « regrets. Ne faut-il pas penser aussi n aux regrets de cet ami en se sepa* )) rant de ceux qu’il aime ! » Il roc
semble encore qu’il aimoit la vie ; des affections si douces , et des souvenirs si purs , donnent sans doute , dans toutes les situations , du prix à l’existence. C’est dans l’âge des passions que le cœur est amèrement de'* dure'.
Plusieurs fois , dans nos entretiens, mon père s’e'toit plaint doucement avec moi • de voir les anne'es se hâter ; il me dit une fois : — pourquoi ne suisje pas ton frère ? je prote'gerois toute ta vie. ■ — Mon Dieu ! si l’on avoit une nature vraiment profonde , de tels souvenirs lueroient à l’instant.
C’e'toit quelquefois une cruelle situation que d’aimer aussi vivement un homme plus âge' que soi , de ne pouvoir rien sur l’invincible ne'cessitë qui devoit vous séparer un jour , de briser son âme contre cette barrière , de sentir qu’il voudroit vivre avec vous, vivre pour vous aimer, et de ne pouvoir arracher de son propre sein cettû vie qui vous agite , cette vie qui vous dévore, pour la partager du moinfs avec lui.
C'est une des plus étonnantes mer* veilles du monde moral que cet ou-«ldi de la mort dans lequel nous existons tous ; que celte frivolité' de sensations qui nous fait voguer si légèrement sur les flots. Je ne m’étonne pas que les âmes sensibles , saisies tout-à- Coup de celte idée , se soient retirées dans la solitude des monastères , et s’entourent des objets les plus sombres pour mettre plus d’harmonie entre les premiers et les derniers jours.
Hélas ! on ne sait pas dans la jeunesse , on ne sait pas , ayant un grand malheur , ce que c’est que ne plus se fier à la destinée. Je ne me sépare pas un jour des objets qui me restent , sans que tous les bruits subits me semblent celui de ce messager de Berlin , qui changea pour jamais toute ma destinée ; la poésie la musique ces inépuisables sources d’uné douce mélancolie , me saisissent péniblement le cœur par un attendrissement amer ; je ne puis me persuader qu’il ne soit pas là , qu’à force dé
larmes
larmes je ne puisse pas lui rendrè la vie , et ces émotions profondes , autre* fois délicieuses , ces émotions auxquelles je devois et le talent et l'enthousiasme* ne font que ranimer en moi la douleur assoupie pendant les occupations communes de la journée.
Il y a une fenêtre du cabinet de mon père, à Coppet , qui donne sur le bois où il avoit bâti le tombeau de ma mère et le sien : l’on aperçoit aussi l’avenue par cette fenêtre , et c’est de là que chaque fois que je l’ai quitte’, il venoit me dire adieu , et me saluer de son mouchoir blanc , que je voyois encore à distance. Un de ces soirs que je passois avec lui l’automne derniere , dans ce même cabinet, après nous être long-tems entretenus intimement , je lui demandai à lui-même , à lui qui me sembloit devoir me préserver de tout, même de sa perte , ce que je deviendrois s’il me falloit jamais la supporter. — Mon enfant , me dit - il alors avec une voix brisée , avec une émo* lion loute céleste , Dieu mesüre le
vent pour les brebis dépouillées.
— Ah! l’orage ne m’a pas e'pargne'e, et c’est quand ma patrie m’étoit ôtée, qu’une autre patrie , la maison paternelle, n’est plus pour moi qu’un tombeau.
Sans doute , on me blamera- d’avoir fait imprimer parmi les pensées que mon père a laissées celles qui contiennent quelques éloges de moi ; mais je ne crains point d’avouer que je n’ai , de rien sur celte terre, autant d’orgueil que des éloges qui m’ont été donnés par mon père : loin de les supprimer , j’aurois voulu pouvoir réimprimer dans ce recueil , et la note de lui relative à moi , qui se trouve réunie aux mélanges de ma mère , et les lettres sur mou sort qu’il a adressées l’année dernière à l’un des premiers fonctionnaires de l’Etat ; je n’aurois point eu d’ennemis , je n’aurois rencontré que ce qui m’étoit dû , parce que je l’éprouvois , la bienveillance , que je me parerois encore de ce magnifique témoignage ; mais à présent il est mon égide , et j'en couvrirai jusqu’à la tombe où nous serons un jour tous les trois réunis.
Je laisserai donc dire , à qui se plaira dans cetle observation bien gaie à côte' de la mort : que nous sommes une famille qui nous louons les uns les autres. Oui nous nous sommes aimes , nous avons eu le besoin de le dire , et dédaignant de jamais repousser les attaques de nos ennemis, de faire usage de notre talent contre eux , nous leur avons oppose un ferme sentiment d’élévation et de fierté , dont je reste seule, le triste mais fidèle dépositaire. *
Mon père , dans une de ses notes écrit : singulière famille que la nôtre ! Singulière, peut-être ; mais qu’il lui soit permis de rester telle : la foule ne se presse pas dans la route qu’elle a choisie , et la postérité seule dira si mon père avoil raison de sacrifier tant d’a- ’ vantages présens aux suffrages des siècles.
Il admiroit particulièrement le mot de * S.1 Augustin en parlant de la Divinité : patiens quia, eternus ; patient parce qu’il est éternel. L’homme , tout foible qu’il est , l’homme quand il prétend à la gloire , à celte immortalité terrestre,
doit être patient , puisqu’il veut être éternel.
Mon père , on le verra dans ses pensées , s’occupoit souvent de la mort : il avoit essayé de familiariser son imagination avec elle , et peut-être en auroit-il parlé plus souvent avec moi, si la différence de nos âges ne m’avoit pas rendu cet entretien trop pénible ; mais heureusement que ce mot , la différence de nos âges , n’a qu’un sens bien rapide.
Je les éprouverai aussi , ces angoisse# de la mortqu’il a senties, et quand elle* approcheront de moi , c’est lui qui m’apparoîlra , c’est dans ses bras encore que j’irai me jelter ! 11 dit dans une de ses notes : supposez que vous avez vu la foule qui assiste à votre enterrement et tout est dit. S’éloit-il en effet représenté cette douleur profonde qu’a causé sa perte ; et sa pensée péné-, Iran te avoit - elle suivi jusque# dans les détails les plus terribles images ! Passant ensuite de ces idées si sombres à cette délicatesse de sentimens , que nul homme privé , à plus forte raison , nul homme public, n’a
jamais possédée comme lui , il s’écrit à lui-même un mot d’enfant qu’avoil dit ma fille , un -mot dont la sensibilité i’avoit attendri ; et il ajoute en parlant d’elle : je voudrois bien qu’on vint m’en donner des nouvelles. C’est moi , mon père , qui la première viendrai vous en donner. Ali ! la Providence , qui vouloit nous retenir quelque tems sur celte terre , a bien fait de couvrir d’un voile l’espérance de la vie à venir. Si nos yeux pouvoient voir olairement l’autre bord , qui resteroit sur celte rive désolée t qui n’en parliroit pas pour rejoindre!
La maladie de mon père l’a jette promptement dans le délire : c’est alors que son âme , sans aucune relation avec les objets extérieurs , s’est montrée dans toute son élévation et sa sensibilité. Il a sans cesse parlé de la religion avec amour et respect : H a demandé avec ardeur l’indulgence et la miséricorde de Dieu : que sommes nous , si un tel homme croyoit avoir besoin d’être pardonné ? il a béni mes troi*
enfans , il a béni aussi sa fille : en plaçant sa main sur son cœur , il a répété plusieurs fois , avec toute la beauté de son regard , toute la force de son Ame , elle. m’a beaucoup aimé. Oh oui «ans doute elle l’a beaucoup aimé ! II s’est inquiété vivement de mon sort avenir ; plusieurs fois pendant sa fièvre , il a montré la craintq que son dernier ouvrage ne m’eut nui, il m’a plaint de le perdre ; des pensées toutes sensibles l’ont occupé ; il ne se souvenoit plus de sa carrière publique , de sa vie célèbre ; les affections et les vertus dominoient seules en lui , dans ces instans d’abattement où les hommes vulgaires ne laissent voir que des personnalités et des foiblesses.
Son testament commence par ces paroles : Je remercie l’Etre Suprême du sort qu’il m’a donné sur cette terre , et je remets arec confiance ma destinée future à sa bonté et à sa miséricorde.
Ainsi malgré tout.ee qu’il a souffert, il a été content de sa destinée , et sans Orgueil cQjnnje sans humilité , il a dû
sentir qu’elle avoit e'te' illustre et que le tems en consacreroil la gloire.
Les dernières paroles qu’il a prononce'es sont entre Dieu et lui : Grand Dieu , s’esl-il e'erie' , reçois ton serviteur qui s’avance vers la mort à grands pas. Sans doute il a e'te’ exauce’ : c’est lui qui a ète' protège par le ciel , ce n’est pas sa malheureuse fille , elle n’a point entendu les derniers accens de sa voix , elle ne l’a pas soutenu dans ce terrible passage , elle jouissoit en paix de la vie à l’instant même où il pe'rissoit.
Dans son discours sur la charité il a dit : « qu’il est imposant, qu’il est magni- » fique ce moment, le dernier de tous, 3) où l’homme de bien jetant ses regards î> en arrière et parcourant sa vie , peut 3> emprunter le langage de Job cl dire 3) avec vérité : je délivrais V affligé qui 3> erroit, V orphelin qui n’ avoit personne ï> pour le secourir ; la bénédiction de 3> celui qui al/oit périr , venait sur moi , 3) et je faisois que le cœur de la veuve 3) sautoit de joie ». Admirable prédiction de sa propre fin ! Dans ce même dis-
cours , il montre avec une sagacité à la fois inge'nieuse et touchante , tous les genrps de bien que l’on peut faire à celui qui souffre , toutes les consolations qu’on peut offrir aux douleurs de l’âme. C’est là que l’on peut voir les ressources inépuisables d’un esprit supérieur inspiré par la bonté. Hélas ! ne semble-t-il pas que dans le même jour et par la même perte , la pitié' s’est tarie , et la fierté s’est abaissée ; car les âmes généreuses aussi se plaisoient à penser qu’il étoit leur recours , qu’au fond des Alpes un grand homme de bien applaudissoit à leurs sacrifices , prenoit part à leurs peines , et que par ses écrits il cncourageoit encore l’amour pur du beau moral , et cette élévation de l’anie , jouissance religieuse et recueillie , qui peut dédommager de toutes les autres. C’en est fait à présent de ce recours sur la terre , c’en est fait du plaisir d’être récompensé par l’approbation de cet homme vertueux , par ces paroles si cordiales et si douces , que dans sa noble vieillesse il adres- $oit aux jeunes gens , encore épris dc$
pensées fiercs. Sa considération uni-!
verselle etoit une puissante autorité pour les bons de tous les pays , et je ne suis pas seule à sentir celte mort , qui laisse désert un si vaste espace dans le monde où régnent encore les talens et les vertus.
L’on a vu sûrement des carrières plus heureuses , des noms plus e'clatans , des destinées plus longues , des succès plus soutenus : mais un tel dévouement pour la Nation Françoise, mais un génie si vertueux , mais un caractère si bon , un cœur si noble et si tendre , on ne le reverra plus ; ni les hommes ni moi nous ne le reverrons plus.
Çoppet , 25 Octobre i8o4.