L’HOMME VAIN
On parle des pauvres honteux.
Il y a des hommes vains, des hommes à grandes prétentions , auxquels on pourroit donner la même épithète qu’à ces pauvres; ils ont si peur de paroître rechercher nos suffrages, qu’ils n’achèvent pas leurs phrases , et bâillent quelquefois de ce qu’ils disent.
$. ao. LE MYSTÉRIEUX.
La première loi qu’on s’impose dans la diplomatie, c’est d’être mystérieux. On a tort , car avec Ce caractère, on éloigne la confiance des autres : il y a deux manières d’être secret, l’une en songeant toujours à ce qu’il est permis de dire , l’autre en songeant uniquement à ce qu’il faut taire ; la première est adoptée par les hommes médiocres , l’autre par les hommes supérieurs. On ne réussit complètement qu’avec celleci , la seule qui donne de l’assurance et des formes aisées.
Le Baron de *** , Ministre d’une grande Puissance, montroit la plus grande réserve aux personnes qu’il vouloit engagera parler , ef proposoit ainsi une place de dupe à tous ceux avec lesquels il avoit a faire; chacun s’en exc.usoit, et, on ne lui disoit rien :
sa ,
sa correspondance avec son Gouvernement devint aride, et on le rappela.
$. 2i. LES VIEILLARDS.
Les vieillards mènent une vie pénible, lorsqu’ils sont encore en état de tout apprécier, de tout sentir.
La riante perspective de l’avenir ne leur appartient plus j et quand ils veulent parler du passé, on ne les écoute guères ; chacun court vers les combats du monde , vers les champs de bataille d’où ils reviennent , c’est beaucoup quand on les salue en passant.
$. aa LA VOLONTÉ. BONAPARTE; »
Ce qui distingue éminemment le
d rô ’
Premier Consul , (1 ) o est la fermeté efc la décision de son caractère,, c’est une superbe volonté' qui saisit tout , règle tout , fixe tout , et qui s’étend ou s’arrête à propos. Cette volonté, telle que je la dépeins d’après un grand modèle, est la première qualité pour gouverner en Chef un grand Empire. On finît par considérer cette volonté comme un ordre de lafiatiire, et toutes les oppositions cessent. G est aux secondes places que le vouloir est gêné > parce- que toutes 5ortes!'de ménagemens sont' alors nécessaires,' et qu’il faut y ■ destiner une partié de ses moyens. : '
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§. a3. I N D É C I S I Q.Jjt.y.jj, ..
On connoît les dangers de l’indécision, mais peu de gens prennent garde aux manies qui accompagnent ' souvent ce genre de caractère. » Je
Veux signaler une des principales.
L’homme en proie aux tourmens de l’indécision se fâche contre sa propre Taison, qui ne sait pas le conduire d’une main ferme. Il se crée un nouveau législateur, il se donne an autre maître et s’y soumet aveuglement.
Ce maître, ce législateur, n’est pourtant qu’une simple règle, une règle, capricieuse , mais qui a le mérite de la clarté et de la fixité. Cette règle différente selon la nature des choses, détermine l’homme indécis dans ses travaux, dans ses promenades, dans le choix de ses lectures, dans tous les détails de sa vie. Faut - il aussi fixer un mois, un jour, une semaine, pour tel voyage, pour telle démarche, on a tout de suite une décision en raison de certaines époques du calendrier, de certaines l’êtes, dGcer* tains jours de décroissance de la lune. Il a fallu sans doute un acte de volonté de la part de l’homme indécis
pour mettre en autorité toutes ces règles, mais immédiatement après, il n’a plus qu’à leur obéir. Et quel bonheur alors, quelle commodité pour lui ! Il est délivré tout- à -coup des peines que lui cause à chaque instant son caractère, Il est vrai que ces règles conduisent par fois à des partis bizarres, car une loi simple et positive, telle qu’il la faut pour écarter toutes les irrésolutions, ne peut convenir également à toutes le$ circonstances, L’homme indécis luimême s’en aperçoit , mais , en souvenir et en reconnoissanee des bous services que ces règles lui ontrendus, et du soulagement qu’il en reçoit encore, il y reste soumis, et il se refuse aux exceptions que sa propre raison lui conseille. Grande singularité ! c’est au vu et au su de cette raison qu’on fait une sottise. On ne convient jamais d’une manière d’être si Jnzarre , parce quelle a un air de
folie, et pourtant plusieurs observations m’ont persuade qu’avec des nuances différentes, elle étoit fort commune. J’ai vu ma fille atteinte de cette manie, quoique personne ne soit plus susceptible qu’elle d’entraînement ou d’irréflexion, mais dans les situations calmes, dans les détails, elle ne sait comment se résoudre. Et c’est une chose curieuse que de voir une personne , dont l’imagination s’élève par dessus les idées connues , chercher à tout moment une règle de travail , une loi de répartition pour des heures, un motif de préférence pour un jour de départ, pour une époque de voyage ou pour d’autres projets , adopter encore un ordre fixe pour les devoirs inanimés de la société; enfin c’est une chose curieuse quand elle écrit, quand ses regards pleins de feu expriment l’enthousiasme, que de la voir n’être pas moins environnée de tout ce qui peut servir à décider son
incertitude, n’avoir pas moins sur sa toilette une montre ouverte et un almafaach. Quel mystère que notre esprit !
§. a4. LES RUSÉS DE L’IGNORANCE DANS LES GRANDES PLACES.
C’est une véritable tactique que la conduite d’un homme public occupé. a cacher son ignorance. Il faut remarquer son silence apprêté, lorsque la conversation roule sur des objets -qu’il devroit savoir et qu’il ne sait pas, et l’adresse avec laquelle il s’esquive , lorsque cettç conversation s’approche. trop près de, lui, lorsque les regards du cercle semblent attendre son opinion, et que son jeu; muet est épuisé. Il prend quelques papiers sur' sa cheminée et les parcourt; avec attention, et s’il entend un avis dont le succès lui paroisse assuré;,; (O cela , dit-il , 'précisé* Vient cela > mais - il ne discontinue < a
sa lecture, qu’au moment où il peut
aisément donner un autre tour à la
conversation ; et il a eu si souvent besoin de recourir à cette ressource , que l’art lui en est devenu familier.
Quelquefois cependant il se hasarde un peu davantage, et si l’on dispute devant lui sur l’époque d’un ancien événement, sur la distance entre deux grandes villes, et qu’il y ait plusieurs résultats opposés soutenus avec la meme obstination : — - l’an 200 , par exemple, avant notre ère, ou l’an 5oo; —deux mille lieues de distance selon les uns, 24oo selon les autres, il \ ditalors : —je crois que c’est 260 ans, . je crois que c’est 2200 lieues. — C’est un milieu qu’il a pris, et tout en n’ayant aucune notion qui le guida sur cette assertion , il a pourtant placé son avis en lieu de sûreté j mais ces bonnes occasions sont rares.
- Il lui est plus , facile de terminer par des lieux communs une controversé
sur des choses précises, à laquelle il ne peut s’associer. Il prend sa revanche une autre fois, et s’il a lu dans sa matinée un mémoire d'affaires où il ait acquis quelque particularité statistique, il n’a point de cesse au milieu de la société, jusques à ce qu’il ait amené l’occasion naturelle de dire ce qu’il vient de savoir. Gare alors , si l’on croit lui faire sa cour en lui demandant une explication , en lui faisant une légère objection , il ne répond que des monosyllabes, et montre une véritable humeur.