‹ Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa filleChapitre 21 sur 74 · UN DIEU JALOUX · texte numérisé non relu

UN DIEU JALOUX

Le Souverain bienfaiteur des hommes n’est pas un Dieu jaloux, puisqu’il a introduit dans le monde un sentiment plus fort que la reconnoissance , l’amour.

§. 3a. JUGEMENS QU’ON PORTE DE SOI.

Les hommes qui ont une par^ faite opinion d’eux-mêmes sont des heureux ridicules. Les hommes qui se querellent sans cesse sont des infortunés estimables. On observe dil-

iicilement un juste milieu. Il fau-

droit se regarder à distance , et se j,uger sans amour, sans aigreur, et comme une simple connoissance.

§. 3i. CULTE PROTESTANT.

Le culte catholique étant compose de beaucoup de ceremonies d’un grand apparat , le talent oratoire n’y est pas tout comme dans l’ëglise reformée. C’est un avantage dans ce tems où la prédication n’est plus confiée à des hommes de première éducation. On voit à Genève des noms des familles les plus illustres de la République dans la nomenclature des ministres qui ont le plus illustré la chaire. L’usage en a passé avec la diminution de la considération sacerdotale , considération qui n’étoit soutenue par aucune richesse. Un plus grand mal, c’est que l’état ecclésiastique est de jour

en jour plus délaisse, et jamais pourtant la religion ne sollicitoit davantage de nouveaux défenseurs et de meilleurs soutiens. Il y avoit encore à Genève, vers le milieu du siècle dernier, à-peu-près trente écoliers, année commune, dans les auditoires de théologie. Il n’y en a guères que huit à dix aujourd’hui , et un seul, je crois, est de l’ancienne Genève. J’ai si souvent parlé dans mes écrits de la religion et de son importance , qu’on n’attend pas de moi de nouvelles réflexions sur ce grand sujet, mais je veux le considérer sous un rapport pat ticulier.il sera long- tems difficile, si même on y parvient jamais , de rappeler k la carrière du ministère et de la prédication des hommes d’une force et d’une considération proportionnées à la majesté de leurs fonctions.

Or , quand une tâche est trop étendue pour les hommes appelés à la remplir, ne seroit-il pas utile de

la réduire ? Je le crois , et je veux appliquer cette observation aux ministres protestans. On exige d’eux, à peu d’exception près , un sermon nouveau par semaine , c’est trop pour la plupart d’entr’eux. Quelle composition peut-on faire en si peu de tems? Et il faut en même tems l’apprendre par cœur. Il est vrai que l’on commence à se dispenser de ce dernier devoir, et c’est un mal. On n’a plus alors de mouvement dans la récitation, et l’on perd un grand moyen de faire effet sur le peuple. On n’a plus alors qu’un balancement de tète en haut et en bas comme une pagode chinoise , un balancement très régulier pour lire une phrase qu’on récite k haute voix, et pour en chercher une autre qu’on répétera de même. Le prédicateur ne sait pas quel moment prendre pour élever ses yeux au ciel ou pour regarder son audî-

toirc; car il faut que ses regards n’abandonnent qu’un moment un manuscrit ouvert sur sou pupitre , et place là le plus' incognito qu’il est possible.

Encore si l’orateur profitoit de cette occasion pour lire quelquesuns des sermons dont la réputation est faite; mais non, c’est toujours à sa composition qu’il donne la préférence.

On n’est guères mieux cependant lorsqu’un ministre excède ses forces, eu apprenant par cœur un sermon nouveau toutes les semaines ; son travail, qu’il ne peut cacher, devient pénible pour les assistans ; on voit distinctement la tension des cordes qui tirent charpie phrase du fond de sa mémoire. Il n’a point de fermeté dans sa déclamation , parce qu’il cherche à tâtons la suite de ses paroles, et comme il n’a pas une prévoyance certaine de ce qu’il

va dire, il ne peut ménager aucune

nuance dans ses tons. Aussi ne s’a-

nime-t-il d’une manière marquée , qu’au moment où la période dont il étoit en peine , lui revient tout à coup à la mémoire ; c’est une jubilation pour lui, qu’il célèbre par une prononciation accélérée , et par un accent plus aigu. En tout c’est pitié que la plupart de ces discours, et pour la composition , et pour la déclamation, et j’ai été bien placé pour en juger, en ma qualité de Seigneur de Château. Il faut voir le calme monotone avec lequel tout cela se passe , et la propension générale au sommeil qui s’en suit.

Que faire, si l’orateur ne saisit jamais votre attention , si jamais une pensée ne l’exalte ou un sentiment ne l’attendrit? Si jamais une larme ne tombe sur sa joue ; et si, dans ses descriptions , il côtoie les feux infernaux avec un état de paix qui

rassure, un air de sérénité dont on est surpris.

Voilà les inconvéniens dont on fait l’épreuve dans la plupart des églises de campagne ; et comme il faut de nécessité se contenter des hommes que l’on a , voici ce que je proposerais : ce serait une disposition qui donnerait plus de tems aux ministres pour composer et pour apprendre par cœur leurs sermons , et qui distrairait le peuple d’une monotonie qui le fatigue et l’éloigne du service divin.

Il n’y aurait un sermon que le premier dimanche de chaque mois, et les grandes fêtes.

Les autres dimanches , le culte serait composé de la manière suivante.

D’abord une prière, et les ministres seraient obligés d’en avoir trois ou quatre différentes, afin de les varier quelquefois j au lieu que dans les

villages et les petites villes, ils récitent constamment la même.

On liroit ensuite un chapitre du

vieux et du nouveau Testament ,

et, immédiatement après,un commentaire fait avec beaucoup de soin par une commission, qui se livrerait sans relâche à ce travail.

Ou chanterait ensuite trais versets de Pseaumes attentivement choisis ; le ministre, en les indiquant à l’assemblée, ne se bornerait pas h en lire un selon l’usage, en ajoutant : et les suiva/isj il ne le ferait pas rapidement et au milieu du bruit de l’assemblée; mais il les liroit gravement, religieusement, sensiblement, et dans un moment où l’auditoire serait en repos. Des jeunes garçons et des jeunes lilles chanteraient le premier verset , et toute l’assemblée le chanterait ensuite ; il en serait de même du second et du troisième verset

en alternant entre les jeunes gens et

l’assemblec ; et lorsque l’assemblée chanteroit son verset, elle se leveroit et se tiendroit debout. Petites innovations en apparence, mais propres à entretenir un sentiment de respect.

Enfin l’exercice religieux finiroit par une courte prière, par des paroles d’affection et de fraternité , et par des vœux de bénédiction.

L’ensemble de cet exercice reli-.

gieux, les prières, les lectures et le chant employeroieut une demi-heu re , guères plus du moins , et ce seroit assez. On s’éloigne de nos temples, ils vont devenir déserts; il faut nous y attirer, il faut y ramener le peuple , en n’imposant à l’attention aucune fatigue, en introduisant quelques variétés dans un culte dont l’austère monotonie atteste bien plus le zèle de nos aïeux que la longue prévoyance de nos réformateurs.

Et, sous ce point de vue , on doit avoir de la reconnoissaoce pour les

personnes qui cherchent à perfectionner le chant dans les églises , à lui donner de l’acce'le'ration et de la mélodie, et qui se servent de la voix touchante des enfans , pour nous inspirer une émotion religieuse.

On perdra son tems , si l’on veut tout faire, tout obtenir par le talent des prédicateurs. Les hommes dont on se fait l’idée, les hommes que l’on voudrait trouver , n’existent pas sur la terre en quantité suffisante; et, à bien plus forte raison, dans le cercle étroit où l’on est obligé de les prendre et de les chercher ; il faut donc , en se servant des hommes qu’on a, diminuer leur tâche, et leur prêter secours.

Les pasteurs ont des fonctions étrangères à la prédication, et des fonctions très-importantes. Ils auront plus de tems à y donner, si l’on n’exige d’eux qu'un sermon par mois; et comme ils pourront soigner leur

composition davantage , et la graver dans leur mémoire d’une manière plus forte, ils ne laisseront pas dégrader leur considération, effet inévitable des discours qui reviennent toutes lés semaines , et n’attirent personne dans les temples. Cependant le peuple , témoin de cette désertion, et qui ne peut en apprécier toutes les causes, la rapporte souvent en entier à un refroidissement général pour la Religion; et par imitation, le mal s’accroît tous les jours davantage. Ainsi , sans tenir à mon idée dans tous les détails, et très disposé à croire qu’on peut trouver mieux, je n’hésite pas sur la nécessité d’apporter quelque changement à un état de choses dont les funestes conséquences touchent de près à l’ordre social.

J.32. UNE ILLUSTRE VICTIME O Louis ! excellent Prince , et le

meilleur des hommes ! Qu’il n’y ait jamais un écrit de moi où je n’atteste vos vertus, comme un témoin digne de foi ; aucun où je n’appelle à votre défense le seul jugement durable, le jugement de la postérité! Innocente victime, s’il en fut jamais ! Innocente

victime des passions humaines !

Quel sacrifice impie !

Page 1