CONTRARIÉTÉS
Un moyen de supporter la plupart des contrariétés, c’est de songer qu’un malheur véritable a peutêtre été prévenu par l’accident dont on se plaint.
§. 4o. LE BONHEUR DES SOTS (i).
Pour être heureux , il faut être uu Sot. Cette vérité morale est une des plus anciennes du monde.
On lit dans la Genèse, que (( lors*
» qu’Adam et Eve eurent mangé » du fruit de l’arbre delà science,
» leurs yeux s’ouvrirent , et ils )) connurent qu’ils etoient nus : »
cela signifie qu’ils furent éclairés tout-à-coup sur la petitesse et la misère de l’homme: « mais avant y que de les chasser du jardin d’E- » den , Dieu leur fit une robe dç » peau , et les en revêtit ».
C’est un acte à jamais mémorable de sa compassion envers les hommes. Ce précieux vêtement , cette robe dè peau qui doit couvnr notre nudité , ce sont les erreurs
fi ) Cel écrit est le seul qui soit déjà connu , il est l’un des premiers que M. Necker a composés , mais son intention a été qu’il lut publié avec le reste des morceaux qui composent ce volume.
agréables , c’est la douce confiance , c’est l’intrépide opinion de nousmêmes : dons heureux auxquels notre corruption a donné le nom de sottise, et que notre ingratitude cherche à méconnoître , mais qui sont, n’en doutons point, l’unique sauve-garde de notre bonheur sur la terre.
Depuis que les hommes sont réunis en société , il s’est établi entr'eux une comparaison continuelle, source de leurs peines et de leurs plaisirs.
Cette comparaison varie dans ses objets, et diffère dans son étendue:
les uns se transportent aux extrémités de la terre et jusqu’aux siècles les plus reculés , pour s’y mesurer avec tous les grands hommes qui existent ou qui ont existé ; d’autres ne prennent leur hauteur que dans leurs coteries; d’autres enfin se contentent de prouver pliis de bon sens
que leurs femmes ou leurs enfans:
tous jouissent par un sentiment semblable.
Dans cette lutte ge'ne'rale du monde, quel est l’athlète le plus sûr de vaincre? C’est l’homme encore arme' de sa robe de peau , c’est le Sot, c’est mon héros.
Que lui importe que les autres l’élèvent ou le rabaissent? il porte avec lui son piédestal : oui, son opinion lui suffit ; c’est un duvet enchanté sur lequel il s’étend voluptueusement , et s’endort avec délices.
Ah! comment pourrai - je assez bien peindre sa félicité ? Comment pourrai-je parler dignement de Clyton , de Chrysippe ou d’Alcindas ?
Sans cesse occupés d’eux-mêmes , la satisfaction qu’ils en ont éclate dans leurs yeux : l’un la manifeste étourdiment et de bonne foi ; l’autre la développe avec méthode.
il veut compter lentement ses trésors ; l’autre enfin la contient sous un sérieux composé , afin d’ajouter encore à la jouissance de son mérite par le sentiment d’une modération héroïque.
L’aimable chose qu’un Sot rempli de lui-même ! Il se déploie presque toujours avec une bizarrerie charmante j et en effet , il doit être nécessairement original , puisqu’il s’occupe uniquement d’un objet auquel les autres n’ont jamais pensé.
Le Sot et l’homme de génie font l’ornement du monde ; toutes les classes intermédiaires sont sans expression et sans vie : ce sont des plaines arides entre deux monts pittoresques.
Mais si le Sot et l’homme d’esprit figurent également sur la terre , leur bonheur est bien différent.
L’homme d’esprit , l’homme pénétrant , en saisissant tous les rap-
ports , réunit mille objets divers sous quelques principes généraux :
pour lui, le tableau du inonde se rétrécit , et ses couleurs se rapprochent : à peine au milieu de sa carrière , il s’aperçoit déjà que tout se ressemble ,- et rien n’excite plus sa curiosité.
Le Sot , à qui tous ces rapports échappent , au bout de deux ceuts ans de vie , et sans sortir de sa cité, trouveroit encore à s’étonner.
Comme il ne classe point les idées, comme il n’en généralise aucune , tout est détaché pour lui dans l’univers, tout est piquant, tout est phénomène : sa vie est une enfance prolongée ; la nature conserve pour lui sa fraîcheur.
Aux yeux de l’homme observateur, l’avenir n’est bientôt qu’une reproduction probable du passé, et il le regarde sans plaisir. Pour le Sot, c’est une création nouvelle , et le
charme de l’espe'rance embellit tous ses jours.
L’homme qui réfléchit et dont la méditation embrasse mille combinaisons diverses, s’il doit choisir, s’il doit prendre un parti, voit un nombre infini de motifs différenset contraires se précipiter vers sa pensée , et toute l’activité de son esprit ne peut suffire à la multiplicité de ses perceptions; il est indécis, il est tourmenté.
Le Sot choisit à l’instant , il n’a presque rien à comparer ; son œil est un verre officieux qui ne transmet jamais à sa pensée qu’un ou deux objets à la fois.
Un autre malheur des gens d’esprit, que les Sots ne connoissent point , c’est la difficulté qu’ils trouvent à se faire entendre ; leur raison est un sixième sens, dont ils tachent en vain d’expliquer les effets. Trompés par la figure humaine , ils font
des efforts incroyables pour transmettre aux autres leurs idées ; et s’ils ne parvenoient pas enfin , par l’expérience , à ne voir dans la plupart des hommes qu’une image ou qu’un mannequin, ils passeroient leur vie dans les tourmens des Danaïdes.
Fatigué des objets extérieurs, si l’homme d’esprit se replie sur luimême , le spectacle de ce qui lui manque vient le troubler sans cesse dans la jouissance de ce qu’il possède j il n’est jamais content.
Le Sot ne connoxt point ces peines : s’il rentre au - dedans de lui même , il y trouve un hôte affectueux qui l’honore et 1e- considère ; toujours courtois, toujours poli, toujours prêt à lui faire fête.
Pour l’homme éclairé, la perfection est une roche escarpée dont la cime se perd dans les nues. Pour les Sots , c’est un globe parfait qui tourne sans cesse sur lui même $
chacun d’eux s’y croit au sommet , et s’imagine marcher sur la tête de ses semblables.
Non, rien ne sauroit troubler la sérénité d’un Sot; il ne connoit ni J’envie ni la jalousie : comme il met sa gloire à des riens , il trouve place en tous lieux pour elle.
A trente ansy si Damon devient Conseiller , il arrange ses cheveux pour aller juger ; il juge en effet :
et s’il réfléchit au respect qu’on doit avoir pour lui , il se revêt d’une gravité majestueuse ; mais il a de la peine a la soutenir , uue boucle qui s’ébranle dans la perruque de son confrère, un enfant qui tombe, un papillon qui vient brûler ses ailes à la lumière , tout réveille en lui l’idée de sa supériorité, et l’excite à rire : s’il vient à parler , son sérieux court encore un nouveau danger , car il ne sauroit franchir un pronom possessif ; il ne sauroit dire je, moi.
ou mon , sans que l’image d’une aussi charmante propriété ne vienne le chatouiller délicieusement ; ses traits resserrés se dilatent malgré lui, et son visage cède à l’attrait du plaisir.
-Voyez deux Sots s’entretenir ensemble ; ils ne s’écoutent point, mais ils rient continuellement : tandis que " l’un parle, l’autre est dans un point de vue qui le ravit; c’est entre ce qu’il a dit et ce qu’il va dire. Ils se promettent en se quittant de revenir bientôt s’épanouir ensemble ; et chacun d’eux croit bonnement avoir produit par ses saillies toute la joie .de son ami.
C’est souvent avec une défiance timide que l’homme d’esprit dit des choses fines et ingénieuses : la délicatesse de son goût le rend difficile; il voudroit s’étonner lui-méme : il a d’ailleurs observé les replis de l’amour-propre ; il a cru remarquer que la plupart des hommes ne se déter-
minent k trouver (3e l’esprit à un de leurs semblables, qu’autant que, par ~ sa modestie , il a l’air de l’ignorer , et laisse à ses admirateurs les honneurs de la de'couveite pour consolation de son triomphe.
Le Sot n’est jamais tyrannise' par ces ménagemens ; il distribue ses ide'es avec une confiance plënière ; et s’il s’élance par fois jusques à quelque réflexion commune, il la publie à son de trompe ; il détache un air fin pour lui servir de cortège, et, tout rayonnant de sa gloire , il se transporte à quelques pas de luimême pour se contempler, puis il s’en rapproche pour s’entendre ; et dans cette douce occupation, troublé par une heureuse ivresse, il est fier des tributs qu’il s’est payés lui-
même.
Enfin , l’homme d’esprit amoureux n’est presque jamais satisfait :
la finesse de sa vue est un obstacle k
son bonheur ; un mot qui échappé à sa maîtresse, un regard qu’il lui surprend, un son de voix qu’il interprète, mille nuances imperceptibles, tout suffit pour le troubler dans ses espérances : et lorsqu’il jouit enfin du, plus tendre amour , son esprit le poursuit encore ; il tourmente son cœur par les distinctions les plus subtiles ; il doute si c’est lui qu’on aime , ou si c’est soi qu’on aime en lui ; il craint d’être aimé parce qu’il aime, et non par le charme d’un ascendant invincible; il analyse l’amour, et ses douceurs lui échappent.
Le Sot en jouit , sans être aimé ; il croit faire sur les femmes la sensation rapide qu’il fait sur lui-même:
1 son crystallin , heureusement construit , rassemble dans son foyer tous les rayons divergens ; et, lorsqu’à peine il est aperçu, il se croit l’objet des regards du monde : il se croit aimé parce qu’il est aimable; il se
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croit aimable, parce qu’il est un Sot; et sur cette base inébranlable son bonheur est élevé. N’en soyons donc jamais en peine : le Sot fut amant beureux, le Sot est mari tranquille; et, comme tout lui tourne en bien, s’il lui advient d’être cocu, comme il est possible , il l!est avec une béatitude à laquelle l’amant fortuné porte envie. Si, vers l’aube du jour, il voit sortir quelqu’un de l’appartement de sa femme , il court vers elle , ouvre son écrin , compte ses diamans , et rit comme un fou de ce que le voleur n’a pas su les trouver.
Quel spectacle de bonheur ce tableau , tout foible qu’il est , ne présente-t-il pas à nos yeux ! Y serezvous insensibles, pères et mères ? et ne changerez - vous jamais de système d’éducation ? c’est pour caresser votre vanité, c’est pour agrandir votre pompe, que vous voulez que vos enfans brillent par l’esprit
et par les lumières, et que vous y travaillez avec tant d’ardeur : vous préparez les tréteaux sur lesquels vous voulez monter ; et , dans votre orgueil impatient , les plus beaux momens de leur vie, leur enfance, vous importunent: ou, si vous êtes de bonne foi, quel est donc votre égarement ! Quoi ! parce que vous n’êtes heureux que par les suffrages des autres , vous vous croyez les bienfaiteurs de vos enfans quand vous leur inspirez ce sentiment, et les aidez à le satisfaire Cruels que vous êtes! pourroient-ils vous dire, vous auriez pu lier notre bonheur à notre opinion , et vous l’avez rendu dépendant de celle des autres ; vous auriez pu placer dans nos réservoirs l’eau qui eût étanché notre soif, et vous en avez ouvert la source dans le champ d’autrui !...
Cessez doue de mériter ce reproche déjà part de vos enfans : au lieu
d’embellir
d’embellir leur personne, éblouissez leur yeux; donnez-leur, s’il se peut.
Une opinion d’eux-mêmes indestructible ; lancez-les dans le monde ainsi Cuirassés : et s’ils y sont couverts de ridicules, ne vous en inquiétez point; c’est leur bonheur qui vous fcst confié, ce n’est pas leur gloire.
Vainement diriez, vous qu’il est de votre devoir de les ^*\sre avancer vers la perfection. La perfection de l’homme, c’est le bonheur ; et si , par le don de la Sottise, chacun trouvoit ce bonheur en lui-même, tant de vertus sociales auxquelles ou donne aujourd’hui le nom de perfection, ne seroient plus que des sacrifices inutiles. C’est la finesse de nos perceptions, c’est la délicatesse de notre amour-propre qui rend celte perfection si pénible; il faut la chercher avec effort dans une réunion de qualités agréables aux autres, dans l’étude de leurs goûts, èt dans leurs applaudissemens : mais
une telle perfection est un esclavage; elle dépend de l’opinion , divinité altière et bizarre. Ah ! détournons à jamais de son culte tous ceux que nous aimons. Demandez k ceux qui l’ont suivi, quelles larmes secrètes ce culte leur a fait répandre : mon héros n’en versa jamais. Aux autels de l’opinion, l’homme d’esprit est sacrificateur et victime : le Sot, k ces mêmes autels, est l’adorateur et le Dieu.
Aidez- moi donc , hommes d’esprit, k multiplier les Sots sur la terre : je peux bien sentir leur bonheur; mais vous seuls avez le pouvoir de propager un nouveau système. Pourquoi vous y refuseriez-vous? pourquoi cet air dédaigneux? La distance qui vous sépare d’eux , et qui vous paroît infinie , échappe peut - être à des millions d’êtres au-dessus de vous. Qui sait si dans l’univers chacun n’est pas le Sot d’un autre? qui
sait si vous n’étes pas ceux des habitaus de la luue , ou de quelques esprits aeriens? Est - ce parce que vous ne les entendez pas rire à vos dépens, que vous n’en croyez rien?
Mais vos Sots ne vous entendent pas ; et c’est le caractère distinctif de, la Sottise, que de ne point apercevoir, ou de prendre toujours les limites de sa vue pour les bornes de ce qui est.
Soyez donc plus timides et plus défians : et loin de mépriser les Sots que vous rencontrez , admirez leut bonheur , et reconnoissez qu’il ne leur manque , pour prétendre au titre d’hommes de génie, que d’avoir été Sots par leur propre choix.
§. 4i. LE SOT FACHEUX i8o4. * :
Il y a des sots de la meilleure composition du monde, et avec lesquels il fait très bon vivre : on vient
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de parler de leur bonheur. Il en est d’autres qui ont leur âpreté , et qu’on ne rencontre pas avec le même plaisir , ce sont les sots qui s’entrevoient, qui s’ entrevoient y vous m’entendez ?
Par conséquent moins sûrs d’euxmêmes , moins à l’aise dans leur confiance. Ils ne se doutent que bien légèrement de leur médiocrité, et à tout hasard ils ferment tous les jours qui donnent sur eux ; ils ont , par exemple, des idées, des maximes en certaine quantité, qui, bien générales, leur servent comme de camp avancé, pour empêcher qu’on n’approche de leur esprit et de leur savoir. Ils croient aussi que ces idées, ces ma ximes générales, les mettent sur la ligne des penseurs ; et par une fausse dignité, ils se refusent à donner des détails, comme ils s’excuseroient d’un travail subalterne; c’est tou jours avec eux Lovgtems, peu de tems , c’est toujours L’avenir, le passé, le pré-
sent , la vie, — jamais, tant de jours , tant d’années. Ils emploient aussi par préférence de larges adjectifs, afin de n’avoir rien à de'mêler avec les précisions ; enfin ils ont ce mélange de doute et d’assurance, de prétention et de contenu, qui les rend souvent aussi malheureux, que les Sots d’abondance le sont peu. Us n’ont jamais l’aisance de leur étal, cette aisance aussi nécessaire en système d’amour propre, qu’en économie de ménage.
§. 4a. LA LOUANGE.
Lecroiroit-on ! Le plus grand nombre des hommes, qu’on rend visiblement heureux en les louant, en s’occupant d’eux , ne songent pas à se servir du même moyen pour plaire aux autres , et pour captiver les personnes dont ils ont le plus besoin. D’où vient cela? je ne le éonj.-;
prends pas, car l’aperçu est facile, le rapprochement très-simple. Vous êtes tous un peu bêtes , mes chers amis, je ne puis pas me l’expliquer autrement.