‹ Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa filleChapitre 25 sur 74 · LES LARMES · texte numérisé non relu

LES LARMES

Ah ! combien de sortes de larmes !

combien elles sont differentes et dans leurs causes et dans leurs effets; et pourtant il n’est qu’un seul nom pour toutes.

Vous êtes e'mus , vos yeux se mouillent , vous pleurez lorsqu’on parle de vous , lorque vous en parlez vouS7inême, lorsque vous lisez une de vos compositions; vous ne m’inte’ressez point, soyez-en sûrs, je ne m’associerai pas a cet amour si tendre que vous avez pour vous-mêmes.

Vous pleurez, parce que votre orgueil est froisse, parce qu’il est en peine, et que vous êtes contenu dans Je désir que vous auriez de mani-

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fester votre ressentiment; je ne m’as* socierai pas non plus à votre insolente angoisse. Non, toutes ces larmes d’orgueil, comme ces larmes d’amour propre , ne me touchent point.

Et vous, qui pleurez comme vous respirez, vous qui pleurez à tout moment et a tout propos , et avec une lâche foiblesse , je suis prêt à vous mépriser ; et je détourne mes regards de ce visage inondé de froides larmes, et que tous présentez en témoignage de votre sensibilité.

Quelles sont donc les larmes qui doivent nous toucher?Celles qui nous touchent en effet, celles qui échappent à l’infortuné presque à son insu , et dont il auroit honte de faire un art.

Ce sont vos larmes. Paï ens vénérables, lorsque vous les retenez de tous vos efforts au milieu du monde, de peur qu’elles ne dénoncent l’ingratitude d’un fils chéri.

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Ce sont vos pleurs , charmant enfant, lorsque votre propre mère vous maltraite injustement , lorsque vous êtes puni sans connoître votre faute, et que vous invoquez une protection , sans savoir encore s’il en existe une pour vous.

Ce sont aussi vos larmes, belle et jeune Idalie , ces larmes qui n’auroient jamais coule’, tant vous étiez heureuse, jamais, sans l’infidélité' d’un époux aimé. Pleurez, il est ailleurs, et vous ne songez qu’à lui.' Pleurez, tout est changé dans votre fortune.

Mais quant à vous , mon amie, ne craignez rien , une seule de vos larmes me -feroit mourir.

Ne craignez rien , mon cœur attentif, mon cœur vigilant étudiera vos peines à leur commencement; et vous le savez , je me suis rendu habile dans Part de les adoucir , je m’en suis instruit par l’amour.

Mais; lorsque des idées malheureux

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ses pour tous deux viennent nous assaillir , lorsqu’elles nous avertissent de la fragilité de la vie. et de son inégale durée , ne cherchons point k échapper aux sentimens qui nous émeuvent , et cédons k çes douces larmes d’une origine céleste ., k ces larmes pieuses qu’un secret instinct nous encourage k présenter au Souverain régulateur de notre destinée. C’est lui qui , par un des mystères de sa puissance , a mis nos pleurs en rapport avec sa bonté. Oui, dans cet état de tristesse et d’humilité, nous nous sentons plus près de notre Dieu, qu’un Monarque élevé sur le premier trône de la terre. Grand sujet de pensées,, et riche, ce me semble, en consolations !

§. 44. L’ A FFECTATION,

Il est peu de personnes asso& {jures d’elles-mémes pour se mon-

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trer ’ en société sans aucun art. Quelquefois elles empruntent les manières des autres, et le plus souvent elles ont un apprêt de leur composition qui leur sert dans les jours d’apparat. Tout cela ne profite point , et c’est bien pis quand on est constamment affecté, quand on épuise à chaque phrase tous les superlatifs , et lorsqu’on gesticule avec pétulance, pour feindre de l’entrainement. Il y a toujours du trop dans la description de ces divers Sentimens ; et si ce trop refroidit visiblement le cercle dont on est environné , on croit n’avoir pas assez fait , et l’on exagère encore davantage. C’est ainsi que l’affectation est un ridicule , un défaut qui s’accroît par l’usage : pourquoi forcer les autres à rabattre sur votre compte ?

ils le font rapidement, ils le font avec distraction ; et sans le vouloir, ils prennent sur votre dû.

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