‹ Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa filleChapitre 4 sur 74 · Nécessité d’accroître l’impôt pour remplir ce vuide · texte numérisé non relu

Nécessité d’accroître l’impôt pour remplir ce vuide

7°. Et par l’effet de ce nouvel impôt, anéantissement du bénéfice momentané que le renchérissement de la denrée et de la main-d’œuvre avoient procuré au propriétaire et à l’homme industrieux.

C’est la grande manière en économie politique, que de pousser les vérités à l’extrême pour les changer en erreurs ; il n’en est aucune qui put supporter cette épreuve, et la raison en est simple; toutes les questions de commerce tiennent à des rapports, et ces rapports sont euxmêmes fondés sur des circonstances ordonnées parla nature, et qui ne sont pas, susceptibles d’un grand écart.

Par exemple, l’on peut prononcer affirmativement qu’il est conforme à l’intérêt de l’Etat, d’éloigner toutes les productions de l’industrie étrangère ; car si l’on compare la fertilité du sol de la France à celle des autres contrées, et l’intelligence de ses habitans à celle des autres hommes, on aperçoit bientôt les bornes de l’économie que l’industrie étrangère la plus perfectionnée peut nous offrir, et il devient évident que cette économie ne sauroit compenser les sacrifices de population et d’argent auxquels un tel commerce exposeroitle Royaume. Mais que, par un miracle , la nature de l’homme et du sol devienne tout-à-coup différentedansun pays dg l’Europe en particulier, et qu’il puisse donner mille aunes d’étoffe pour deux septiers ÿ alors nos raisonnemens changeront avec le bouleversement du monde.

L’homme né sans autre ressource

que sa force, est obligé cle la consacrer au service des propriétaires, dès le premier moment où elle se développe , et de continuer ainsi toute sa vie, depuis linstant où le soleil se lève , jusques à celui où celte force abattue a besoin d’être renouvelée par le- sommeil.

A côté de cet usage énergique de la propriété, si bien servie par la concurrence des hommes pressés de travailler pour vivre; où est le moment qu’ils ont pour s’instruire ? Que les propriétaires veuillent les nourrir , sans exiger le dévouement de toute leur journée ; qu’ils leur donnent en même tems des livres et des instituteurs , alors ce peuple pourra raisonner sur la prospérité publique , il entendra peut-être par l’étude d’un calcul économique, que plus le pain est cher , plus on doit être heureux; jusques là son ignorance est notre

ouvrage; à ce titre , nous devons le ménager, et ne pas nous irriter, lorsque par hasard,le seul sentiment que ce peuple peut avoir, et le seul intérêt que nous lui avons laissé, blesse nos convenances.

C’est une belle idée dans un souverain, que de veiller sur l’infortune de son peuple, en raison de l’impuissance de ses plaintes , et de la facilité qu’il auroit à l’opprimer.

Quoi ! le Représentant de la société pourroit contraindre le peuple à exposer sa vie pour la défense de l’Etat, il pourroit le forcer à venir éteindre le feu qui menace la maison du riche, et il ne veillerait point à sa subsistance; il n’établiroit pas des lois qui peuvent l’assurer; ilnecraindroit pas les écarts dans les prix; il ne préviendrait pas, s’il lepouvoit, il ne modérerait pas l’abus de la propriété envers l’indigence, et celui de la force envers la foiblesse !

( il)

Qu’il faut se défier de certains mots généraux ! plus leur sens est étendu, plus on est facilement induit en erreur, parce qu’on ne peut se résoudre à leur imposer une exception ; souvent même on la fuit quand on l’aperçoit, tant on aime à classer toutes ses idées sous des rapports simples ; tant on aime à trouver le repos à côté de l’efiort; et tant il est aisé de faire des prosélites , lorsqu’on peut leur promettre qu’à l’aidededeux ou trois principes, ils seront initiés à l’intelligence des matières les plus abstraites ; mais l’architecture sociale se refuse à cette unité de moyens et à cette simplicité de conception si précieuse à notre paresse.

En même tems que les idées les plus chères aux hommes sont attachées aux mots de propriété et de liberté , c’est à l’abus de ces mots qu’on peut attribuer les plus grands malheurs.

Pour garantir votre, propriété pendant la paix et pendant la guerre, la société ue vous demande que la préférence , dans l’échange que vous êtes contraints de faire des fruits superflus de votre terre contre du travail, et vous le refusez ? Votre titre est-il donc écrit dans le ciel ! avezvous apporté votre terre d’une planète voisine , et pouvez-vous l’y rapporter ? Quelle force avez-vous donc que votés ne teniez de la société ? Vous jouissez , par l’effet , d’une convention generale; ét celle qui autorisa les propriétaires à disposer à leur gré des denrées de nécessité qui leur ctoient inutiles, pouvoit exiger d’eux qu’ils préférassentles acheteurs nationaux. Cet assujettissement n’est point une violation de la loi des propriétés, c’est une condition , comme il en est tant d’autres dans la société qui mettent des bornes aux concessions

et aux prorogatives pour le bien Commun.

Si la société fait des lois qui tiennent la denrée captive, ou qui avilissent son prix, elle a grand tort; mais si elle ne permet pas constamment l’exportation des grains , si elle ne soumet pas l’ordre public au caprice aveugle de la liberté, elle agit sagement , et les propriétaires ne suspendront pas leur culture, parce qu’il leur arrivera quelquefois de ne pouvoir traiter qu’avec une nation de vingt-quatre millions d’hommes , et de n’avoit pour marché , qu’un royaume de vingt-sept mille lieues quarrées , et quelques colonies.

On défigure tout en exagérant; on commence par confondre L’importance du propriétaire (fonction si facile à remplir) avec l’importance de la terre; puis les désirs indéfinis de ce propriétaire , qui n’intéressent que lui, avec la satis-

faction suffisante , qui intéresse la société. Après cette confusion , on fait de la plus petite fantaisie des propriétaires une idole publique , et l’on contraint à l’adorer au nom respecté de l’agriculture. C’est ainsi que le premier raisonnement qui détourne de la vérité, conduit à de grandes erreurs , à mesure qu’on étend sa médiation , et qu’on enchaîne les conséquences aux conséquences. Je pense alors à ces enfans qui , les yeux bandés, s’avancent vers un but; dès l’instant qu’ils s’écartent de la ligne qui peut les y conduire , à chaque pas ensuite ils s’en éloignent davantage.

Demandez à cet homme qui conduit une charrue , demandez à cette troupe de moissonneurs , à qui l’on donne la plus petite récompense possible, s’ils désirent la cherté des subsistances ; ils seraient bien étonnés , s’ils savoient lire, d’aperce-

voir que c’est en leur nom qu’on la réclame; c’est un grand abus que de faire servir la compassion pour le peuple , à fortifier les prérogatives des propriétaires; c’est presque imiter l’art de ces animaux terribles , qui , sur les bords des fleuves de l’Asie, prennent la voix des enfans pour dévorer les hommes.

Il n’est rien de complet ni d’absolu dans la plupart des principes ; la liberté , la propriété , le commerce, les hauts prix , l’argent , l’agriculture, et tant d’autres mots de ralliement , auxquels on veut soumettre toutes les combinaisons économiques, ont tous également besoin d’être contenus dans de justes limites ; le bien et le mal , la vérité et l’erreur , dépendent du degré de sagesse ou d’exagération qu’on donne aux idées ; et comme un seul terme ne peut jamais exprimer ces modifications et ces nuances, tou-

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tes les lois qu’on se fait le défenseur d’un mot ou d’un principe exclusif, on court grand risque de se tromper et de passer le but ; il faut laisser cette manière aux hommes qui , ayant le désir et le soupçon de la grandeur, sans en avoir la force , veulent , sans se fatiguer , tenir dans leurs mains les rênes du monde.

Prétendre prouver que la liberté constante d’exporter des grains est le meilleur système, en montrant que la prohibition constante a des inconvéniens, c’est vouloir démontrer que le blanc est la plus agréable de toutes les couleurs , parce que le noir est la plus triste.

Rien n’annonce plus l’enfance des idées que cette manière. Les hommes ont dù séparer d’abord toutes les vérités dans leur méditation par des bornes frappantes ; mais k mesure que leur esprit s’est perfectionné , qu’il est devenu plus pénétrant et

plus

plus flexible ; les objets de leurs observations se sont multiplies , et leur aptitude à les distinguer s’est augmentée; alors ils ont remarqué de grandes différences où ils n’avoient d’abord aperçu que de l’uniformité , et des rapports où il n’avoient vu que des contrastes; et c’est pour exprimer ces nouvelles découvertes, et non pour favoriser la foiblesse, que les expressions mesurées se sont introduites.

L’opinion publique est plus forte et plus éclairée que la loi ; elle est plus forte, parce quelle est présente partout, qu’elle exerce son empire dans la société et jusqu’au sein des familles; elle est plus éclairée, parce que si la loi peut être l’ouvrage d’un seul homme qui se tromperoit, l’opinion est le résultat des pensées des natious et des siècles. Cette supériorité de l’opinion publique , est surtout sensi-

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ble daus un état monarchique , parce que les membres de la société n’y ayant point de part à la combinaison des lois , ils portent toutes leurs forces vers l’opinion, ils en font comme le représentant de* leurs vœux et de leurs péhsées ; et ils lui élèvent un tribunal qu’oa est forcé de respecter, quoiqu’il n’ait ni soldats ni maréchaussée ; mais parce qu’il dispose en Souverain des deux grands ressorts de la .

société perfectionnée , la çonsitjération et le mépris.

L’indignation une fois excitée par des spéculations contraires à l’intérêt national , se perpétue dans l’opinion publique; d’un sentiment raisonnable , naît ensuite un sentiment injuste, tel que celui qui jette de l’opprobre sur le commerce des grains en général , tandis que ce commerce est souvent utile à la société; mais comment exiger des pas-

sions et des préjugés une distinction qui échappé souvent à la méditation tranquille des hommes les plus capables de penser et de réfléchir ? Il faudrait établir, non dans la théorie, mais, dans la pratique du commerce des grains, une ligne sensible de démarcation entre la liberté et son abus. Sans une telle précaütion , ce commerce ne recevra jamais ses lois que de l’opinion publique, et eette opinion confondra ce qu’il faudrait distinguer ; car son pouvoir , si souvent salutaire, a aussi quelqueibis ses inconvéniens.

Il est rare qu’elle soit modérée dans ses décrets ; il est rare qu’elle s’arrête où il faudroit s’arrêter j l’impulsion dont elle a besoin pour devenir une puissance et résister aux obstacles , la jette presque toujours au delà du but ; il faut que sa véhémence lui serve d’appui , et son exagération de publicité 3 mais alors

son effet surpasse ses desseins; elle ne vouloit qu’attaquer l’avarice , elle jette du ridicule sur l’économie ; elle ne vouloit qu’honorer la franchise , elle rend suspecte la circonspection; elle ne vouloit que flétrir la lâcheté , elle ternit la prudence ; elle ne vouloit qu’avilir le monopole , elle répand du mépris sur le commerce. On diroit que l’opinion publique ne peut agir sur les mœurs que par son excès, et qu’elle est semblable à ces vents du Septentrion , qui ne purifient les airs que par leur impétuosité et leur violence.

Chacun généralise son espèce , les propriétaires finissent par se persuader qu’eux seuls composent l’état.

Cette disposition à étendre le cercle auquel on appartient , s’applique à tous les objets et peut être observée continuellement. Si l'homme porte au loin sa méditation , il com-

pose l’univers de créatures semblables à lui ; s’il ramène son attention sur la terre, il s’eu croit seul citoyen , et ne compte pour rien ces êtres capables de bonheur et de malheur , mais dont la forme est differente de la sienne ; s’il concentre ses regards sur l’humanité' seule, il fait de sa couleur une classe privilégiée , le blanc se dit le maître , et croit le noir esclave. Enfin dans l’intérieur des sociétés on voit le même esprit; le noble, le riche, le guerrier , le magistrat, chacun étend son espace et celui de son état , les erreurs alors se multiplient , on croit successivement que les campagues sont faites pour les villes, les villes pour les cours , les empires pour les souverains , et les propriétaires de très bonne foi célèbrent au nom du bien public , toutes les lois qui ne sont faites que pour eux.

Il semble que le législateur avoit

eu un sentiment confus que la pleine liberté du commerce des grains étoit mêlée d’avantages et d’inconvéniens; maisqu’il ne s’étoit pas rendu compte avec précision, du moment où futilité finissoit, et de celui où l’abus prenoit naissance, cette incertitude devoit nécessairement conduire à des précautions imparfaites qui obligeoient à suppléer par la tolérance à l’exagération, et appeloient sourdement l’opinion à poser elle-même les barrières que la loi n’avoit pas osé fixer.

Cet esprit, en législation, est plus timide que sage, c’est décourager et permettre, exciter et retenir. Si l’opinion publique est raisonnable , il faut y conformer la loi ; si cette opinion est contraire au bien de la société, on ne doit ni la fortifier, ni l’entretenir. Le doute, l’incertitude et la crainte doivent agiter la pensée du législateur , mais ce n’est que

lorsque cette agitation est calmée par la découverte et le sentiment de la vérité , que la loi doit être donnée; car il faut qu’elle soit franche et positive comme l’obéissance doit l’être.

L’incertitude sur ses droits, le sentiment d’une injustice, l’aspect d’une partialité , distillent continuellement une source d’amertume, qu’il seroit aisé de tarir, en détruisant toutes les dispositions arbitraires qui ne sont pas commandées par la nécessité. Les subalternes , à qui de degrés en degrés l’autorité est confiée , commandent avec tant de plaisir , qu’on ne sauroit trop se défier de leur légèreté et de leur imprudence ; mais lorsqu’on veut en connaître les inconvéniens, ce n’est pas uniquement sur le nombre des abus qu’il faut arrêter son attention ; on doit mesurer encore , s’il est possible , l’étendue de l’in-

quiétude qu’inspirent tous les actes de pouvoir dont les principes ne sont pas connus ; c’est ainsi que la taille , c’est ainsi que la corvée , c’est ainsi que la milice, sont des sources de peines ; il ne faudroit confier à la volonté capricieuse des hommes , que ce qu’on voudroit ' remettre au hasard , et il ne faudroit confier au hasard, que ce qu’on voudroit agrandir et multiplier par l’imagination et par l’espérance ; ainsi le peuple le plus heureux seroit celui qui ne pourroit connoitre la puissance arbitraire que par des traits de bienfaisance; car alors moins il comprendroit cette puissance, moins il en connoîtroit la marche et les moyens, et plus son imagination abandonnée ajouteroit à son bonheur.

S’il y avoit constamment, à la tête de l’administration , un homme

dont le génie étendu parcourût toutes

les circonstances, dont l’esprit moelleux et flexible, sût y conformer ses desseins et ses volontés ; qui, doue d’une âme ardente et d’une raison tranquille, fût passionné dans la recherche du bien , et calme dans le choix des moyens ; qui, juge intègre et sensé des droits des différentes classes de la société , sût tenir d’une maîn assurée la balance entre leurs prétentions ; qui se faisant une juste idée de la prospérité publique , la secondât sans précipitation, et considérant les passions des hommes comme un fruit de la terre , proportionnât sa marche à cette nature éternelle, et ne se fit un tableau de la perfection que pour exciter son propre courage , et non pour s’irriter des obstacles.

A un tel homme, la société pourroit dire avec prudence : nous préférons la constance de vos lumières à la permanence de la loi; suivez

nos besoins et nos recolles, examiner au dedans et au dehors ce qui peut nous convenir ; permettez, défendez, modifiez l’exportation de nos grains, selon l’abondance de l’année , selon les lois des autres nations , selon la situation de la politique, selon notre caractère ; regardez avec soin , prononcez avec sagesse ; et, puisqu’il est hors du pouvoir desdiommes de fixer les circonstances que la nature a rendues mobiles , que la loi qui émanera de vos conseils , soit renouvelée tous les ans, afin qu’elle soit toujours conforme à notre plus grand bonheur.

Mais quel abri contre l’imperfection d’une loi permanente, que l’imperfection de la nature humaine !

Quel système chimérique que celui qui n’auroit de force, qu’autant que les vertus et les lumières seroicnt le

partage constant de ceux qui gouvernent ! Les conditions que nous

avons demandées , fussent-elles remplies passagèrement, quel fardeau pour un homme ! et quel courage ne lui faudroit-il point , s’il devoit opposer les seules ressources de la pensée à des inconvéniens sans cesse renaissans ! s’il devoit prendre sur lui les événeniens > et devenir le garant de tout dans l’opinion ! tandis que les plus grandes circonstances sont hors de son pouvoir , tandis qu’il aura 'pour juge une multitude aveugle et farouche, qui'impute toujours ses malheurs à l’homme puissant, sans arrêter jamais sa réflexion sur les lois de la nature, et sur les inconvéniens inséparables de l’harmonie sociale! Ah ! s’il existait un administrateur capable de varier sans cesse les lois sur les grains , d’une manière conforme au bien de l’Etat, et de n’être pas effrayé pajr cette entreprise , on devroit peut-être h ses vertus de le préserver d’un semblable écueil.

Celui qui n’écriroit que par amour propre , se borneroit à montrer les inconvéniens de la liberté' parfaite du commerce des grains , et à développer l’insuffisance et les dangers des principes sur lesquels on 1 ?

fonde ; il laisseroit dans l’obscurité', s’il connoît ou non les moyens qui pre'serveroient des abus qu’il a désignés, et s’il peut à travers tant de difficultés indiquer une route convenable. Mais quand on promène ses regards .sur les vastes sujets de l’économie politique, quand on médite sur ceux qui semblent appartenir essentiellement au bonheur des hommes ; l’intérêt de l’amour propre, le calcul de sa petite gloire, paroissent si misérables , qu’on rougiroit d’y faire le plus léger sacrifice; et ce n’est plus alors aux conseils pusillanimes qu’on veut obéir, c’est au désir, c’est à la douce espérance d’être utile, que l’on aime à s’abandonner.

Il est des charlatans dans toutes les sciences et dans tous les projets; on croit persuader la netteté de ses idées par la simplicité de ses moyens, et la hardiesse de ses vues par la témérité de ses ressources. Quelque fois même, plus on est chancelant dans ses desseins, dans ses jugemens, dans son courage, dans ses connoissances , et plus on affecte d’assurance et de facilité ; on est tourmenté par la conscience de sa foiblesse, et l’on cherche à en imposer aux autres ' et à se tromper soi-même.

Si l’on est effrayé par les travaux des Aristote et des Buffon , on soumet les effets de la nature a deux ou trois combinaisons générales, et l’on rejette toutes les modifications avec la confiance d’un homme qui les a toutes étudiées. Si l’on est incapable de saisir l’anatomie du corps humain , et d’attacher un regard observateur sur les diverses maladies

auxquelles il est assujetti , ou propose un élixir qui doit guérir de tous les maux. Si l’on n’a point (l’avis à soi dans la société, on élève la voix, ou l’on prononce ferme quand on en récite un. Si l’on n’entend rien à l’embarras des finances , on conseille des papiers monnoie , ou un impôt unique; et si l’on est rebuté par l’étude des principes abstraits de l’économie politique , on prêche la liberté ou la gêne absolue.

Avec le secours de cet art inveuté par la vanité ambitieuse , on donne quelquefois a ses idées un air de grandeur qui en impose.Mais c’estsur-tout dans la question desgrains, qu’ondoit se prémunir contre cette éclatante foiblesse ; il faut renoncer à s’occuper du bonheur du peuple, il faut cesser de s’intéresser au maintien de la tranquillité intérieure et à la prospérité de l’Etat , ou il faut placer sa médiation entre ce$ deux extrêmes.

( Si )

■prohibition et liberté constante. La langue qui n’exprime avec ënergie que les notions simples ou les objets frappans , et la paresse de la pensée qui se complait dans cette manière, sont autant d’obstacles qu’il faut vaincre; mais quelque éloignement qu’on commisse aux hommes pour toutes les idées qui sont représentées par ces mots , excepté, jusques-là , quelquefois , et tant d’autres expressions ternes et décolorées, qui n’offrent aucune prise à l’attention, il faut oser s’attacher sans gloire à ces idées mesurées , lorsqu’on pense que les plus grands intérêts, d’une nation peuvent en dépendre, et surtout lorsqu’au fond de son cœur elles sont les seules images de la vérité. s

C’est une belle idée que d’appeler tous les hommes a la discussion des vérités utiles, et c’est un signe de , grandeur que de le permettre; mais

que tous ceux qui se présentent a ce noble concours , n’oublient jamais, qu’il est des vérités qui se changent en erreurs , selon la manière dont on les étudie ; toutes celles de l’économie politique, qui tiennent à l’administration , sont surtout faciles h travestir ainsi ; elles sont composées d’une multitude de rayons, dont on ne peut connoître l’action et la puissance, qu’en les rassemblant dans sa méditation. Mais l’art du sophiste est un prisme qui les sépare et les décompose ; toutes les fois qu’on l’emploie, on multiplie k son gré les erreurs et les contradictions; et l’on imprime aisément aux portions dispersées d’un grand ensemble le caractère et la forme qu’on veut leur donner.

Ce n’est pas uniquement sur la justice des Souverains, que repose leur bienfaisance; c’est sur leurs lalens, sur l’étendue de leurs lumières

et,

sur leur prudence; c’est encore sur leur vigilance continuelle , sur leur tendre inquiétude, et sur ces soins paternels que la loi de justice n’indique point, mais qui sont marqués en lettres de feu, dans toute ame émue du bien de l’humanité. O vous qui gouvernez, n’oubliez jamais, que la plus nombreuse partie des hommes ne fut point appelée à la composition des lois; que, condamnée à un travail continuel , elle ne participe point aux lumières qui se répandent; ensorte que sa foiblesse et son délaissement , réclament sans cesse votre tutelle. Ceux qui ont une part aux biens de la terre, ne vous demanderont que liberté et justice ; ceux qui n’ont rien, ont besoin de votre humanité , de votre compassion , des lois politiques enfin, qui tempèrent envers eux la force de là propriété ; et puisque le plus étroit nécessaire est leur unique bien, le

soin de l’obtenir, leur seule pensée, c’est surtout par la sagesse des lois sur les grains, que vous approcherez le plus près de leur bonheur et de leur repos.

La modération est la condition essentielle de toute administration sage, et de toute législation durable en matière de subsistances.

Je ne sais si cette modération peut réussir de meme en matière d’opinion ; ce que le sentiment nous a fait li air, notre esprit le proscrit:

et en suivant les traces de la vérité sans l’outrepasser, en se conformant à sa route onduleuse, souvent on ne plaît à personne; il faut de l’excès pour entraîner, il faut un panache blanc pour se faire suivre; les hommes aiment à classer toutes les opinions sous un mot de ralliement, et c’est ce mot qui les attache ou qui les éloigne. Mais peut-on aimer la vérité, et se prêter à tant de po-

litique ? De tous les sacrifices de sa pensée, le plus lâche, sans doute, est celui que l’on fait à la faveur publique, puisqu’il est toujours sans aucune espèce de danger.

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