‹ Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa filleChapitre 3 sur 74 · SUR LA LÉGISLATION ET LE COMMERCE DES GRAINS · texte numérisé non relu

SUR LA LÉGISLATION ET LE COMMERCE DES GRAINS

T je législateur doit chercher la vérité ; rempli d’un saint effroi à l’aspect du bien qu’il peut faire et qu’il ose tenter, il doit s’élever par la pensëe au dessus des diffërens motifs qui remuent la société' , il doit la considérer dans toute son étendue, et lier dans sa bienfaisance, tous ces ordres de citoyens, séparés parl’orgueil et les prétentions vaines ; il doit sur -tout être le protecteur de cette multitude d’hommes qui n’ont point d’orateurs pour exprimer leurs plaintes , dont il faut étudier les souf-

fiances , parce que leur voix ne s’élève que dans la détresse, qui ne voient que le moment , et qu’on ne peut servir que par prévoyance, qu’il est impossible de rendre assez heureux pour en être aperçu, ni pour jouir de leur reconnoissance, mais qu’il est si doux de défendre contre l’oppression et le malheur , sans éclat et sans récompense.

D’abord est-il quelque parité , soit en morale, soit en sentiment, entre mille citoyens qui périssent, et cent mille dont la génération se prépare?

C’est l’homme , qui connoît le bonheur et qui souffre , c’est l’homme qui tient à la vie, et qui est contraint d’y renoncer , c’est lui qui est mon Semblable; c’est avec lui que j’ai fait alliance, c’est pour lui que les lois sont faites ; elles n’obligent point les hommes à se multiplier sur la terre, mais elles infligent la mort à celui qui la donne ; et je ne puis rien en-

tendre à cette froide compassion de l’esprit pour les races futures, qui doit fermer nos cœurs aux cris de mille malheureux qui nous entourent.

Et pour dire encore un mot de ce calcul singulier, lors même qu’il ne seroit permis de le discuter qu’avec la précision des sciences exactes , lors même que les hommes présens et futurs ne seroient que des X en algèbre, la proposition qu’on avance seroit encore fausse ; car ce n’est pas seulement les mille hommes qui périssent par la cherté du bled, qu’il faut comparer avec un accroissement futur de population ; il faut ajouter à la perte de ces mille hommes, le malheur de dix millions d’autres qui n’échappent k la mort que par la souffrance ; la douleur d’un pareil nombre , soumis comme spectateurs aux angoisses de la compassion, ou qui vivent dans l’inquiétude au mi-

lieu d’une société agitée parla disette ou par la cherté.

De tous les encouragemens dont l’agriculture est susceptible , celui qui résulte du renchérissement de * la denrée de nécessité, paroit, sans contredit, le moins convenable; car c’est un encouragement qui n’a lieu qu’aux dépends du bonheur de la multitude et du repos général; c’est en derniere analyse un encouragement semblable à une capitation immense et rigoureuse, imposée momentanément sur tous les hommes de travail, au bénéfice de tousles hommesà propriété ; encorecette manière seroit-elle moins affligeante, parce qu’on en connoitroit les bornes , et que l’abus cesserait par son évidence; mais lorsque les propriétaires haussent le prix de la denrée , et se défendent de hausser le prix de la main d’œuvre des hommes industrieux, il s’établit entre ces deux classes de

la société une sorte de combat obscur, mais terrible, où l'on ne peut pas compter le nombre des malheureux, où le fort opprime le foible à l’abri des lois , où la propriété accable du poids de ses prérogatives l’homme qui vit du travail de ses mains.

Lorsque le pain e’toilà un prix modéré, l’artisan nourissoit sa famille , et ménageoit une petite réserve pour suppléer à quelque maladie; si le prix vient à monter sensiblement y il est contraint de renoncer à cette épargne salutaire ; il faut peut-être qu’il diminue la nourriture habituelle de ses enfans; il faut qu’il se rende sourd à leurs larmes , ou qu’il se prive lui-même de la subsistance nécessaire à l’entretien de ses forces.

Enfin , k mesure que le pain renché* rit, l’empire du propriétaire augmente ; car dès que l’artisan , ou l’homme de campagne, n’ont plus de

rëserve, ilsne peuvent plus disputer, il faut qu’ils travaillent aujourd’hui, sous peine de mourir demain ; et dans ce combat d’intërët entre le propriétaire et l’ouvrier, l’un met au jeu sa vie et sa famille , et l’autre un simple retard dans l’accroissement de son luxe.

Récapitulons ici la marche de ce

renchérissement , et son effet sur les dépenses fixes du souverain et sur l’impôt.

1. ° Renchérissement du prix des denrées et de la main d’œuvre.

2. ° Bénéfice momentané pour le propriétaire des denrées , et pour la classe industrieuse sur la portion de leurs revenus destinée au payement des impôts.

5.° Souffrance des rentiers, des pensionnaires, des soldats, des matelots , et de tous les hommes engagés à servir l’Etat par une rétribution déterminée.

4.* Nécessité plus ou moins tardive pour le souverain, d’augmenter les rétributions.

5°. Vuide au trésor par cette augmentation de dépenses. „

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