‹ Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa filleChapitre 52 sur 74 · DOULEURS DE L’AME · texte numérisé non relu

DOULEURS DE L’AME

Il y a quelque chose de si majestueux

tueux dans les douleurs de l’âme , qu’on a pu au théâtre y réunir la folie , sans qu’aucune dégradation eu soit résultée. Représentez-vous seulement une tendre mère, qui , après la perte d’une füie chérie, auroic conservé de sa douleur une seule manie. Bile ajouteroit au nom de sa fille, toutes les fois qu’elle en parleroit , la date de sa mort, il la fille décédée le *5. Février 1381. Cette chose si simple, toujours répétée, feroit tressaillir. O douleurs de l’âme!

Douleurs si puissantes ! d’où nous venez -vous? C’est du même Dieu qui nous a permis d’aimer ; reprenons doue courage.

§. g'i. VADE-MECUM RELIGIEUX.

Comment pourrois-je mettre eu doute qu’il y ait une Intelligence eu autorité, en autorité suprême dans l’univers ? Je connois un petit

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empire gouverne par une intelligence , cette intelligence est en moi, cette intelligence est moi.

Ainsi, pour les plus petites œuvres, les œuvres des hommes, il a fallu une intelligence; et pour l’ordonnance du monde il n’y en auroit point, il n’en faudroit point? Comment admettre une telle contradiction !

Qu’il est pourtant beau cet univers , qu’il est magnifique ! Comment ne pas associer à la plus étonnante des choses visibles , ce que nous connoissons de plus admirable parmi les invisibles , la pensée ! Quel ordre superbe dans l’ensemble , quelle variété dans les détails ! Quelle richesse ! Je vois par-tout les miracles de la sagesse, je vois par-tout le sceau de la puissance. Est-il rien qui n’ait un but, et qu’est -ce qu’un but, sinon le résultat d’une réflexion ? Qu’est-ce

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de même qu’une tendance toujours juste vers ce but, si ce n’est le résultat d’une réflexion? Il est fou de vouloir soustraire l’intelligence de l’organisation du monde. O mon Dieu! quel usage les hommes voudroient faire de leur esprit, de cet esprit que vous leur aviez donné pour commencer à vous connoître?

Ils ne comprennent pas Dieu , mais la mouche qui vole ne les comprend pas , et pourtant ils existent. Et pourquoi encore diroient-ils qu’ils ne comprennent pas Dieu , car nous pourrions nous en former une idée, seulement en augmentant hypothétiquement le prodige de nos facultés ?

L’autorité miraculeuse de notre volonté sur nos actions n’est pas plus aisée à expliquer que cette bille parole des livres saints : il a dit , et la, chose a eu son être ; il a parlé , et la chose a comparu. Mais nous voyons le pouvoir de notre volonté

sur nos actions, et nous ne voyons pas de même l’influence de la volonté divine sur l’ordonnance et le mouvement de l’univers. Oui , l’un de ccs deux mystères est plus manifeste que l’autre , il l’est du moins pour nous ; mais l’analogie est parfaite : et ne donner sa foi qu’à l’expérience, c’est rejeter deux grandes lumières , l’imagination et le sentiment ; l’imagination qui dépasse dans ses aperçus les vérités découvertes par le raisonnement , et le sentiment qui est notre science innée.

Seroit-ce avec les plus beaux dons spirituels , que , renonçant à leur noble usage, nous nous placerions sur la ligne des êtres subalternes , dont les regards ne peuvent s’élever vers le ciel, et dont l’intelligence se borne à servir le vceu de leurs sens ! Le plus bel avantage de l’homme , c est d’avoir été doué de facultés , qui, rendues complètes par l’édu-

cation , l’approchent de l’idée d’un Dieu.

Nous sommes à distance , i) est vrai , de la conception parfaite d’un Etre infini ; mais pour les hommes d’une attention rigoureuse , pour les hommes de génie , un degré de force de plus, une légère promotion dans l’échelle des êtres, leur rendi oit évident ce qu’ils aperçoivent encore avec confusion. Ce tems viendra, peut-être, mais il n’est pas venu; et, entourés que nous sommes de miracles mystérieux, devons -nous être surpris que l’essence divine soit encore un secret pour nous ?

Ligue , ligue entre tous les hommes amis de l’ordre, entre tous les hommes sensibles , pour affermir la croyance de l’existence de Dieu , pour défendre une opinion si nécessaire, une opinion si heureuse, contre toutes les attaques du siècle.

Les ressorts humains sont trop

foibles , pour contenir les hommes dans la route du devoir ; il faut une autorité qui parle à leur conscience et qui la fasse trembler. O conscience!

premier tribunal dans notre cercle intellectuel, premier tribunal dans l’empire moral du monde, vous êtes h la fois l’elfet et la preuve de l’existence d’un Dieu.

Nul bonheur aussi sansmne ferme croyance à cette vérité ; nul bonheur, nul repos; car s’il n’y avoit point d’esprit central à ce vaste univers , nous serions avec tous les êtres le produit de la nécessité ; et la nécessité est une autorité abstraite, sans amour, sans pitié, et qu’on ne peut ni toucher par des larmes, ni gagner par des prières. Quelle horrible supposition ! Mais avec un Dieu tel que notre esprit le découvre, tel que notre cœur le reçoit, tel que notre oonscience nous l’annonce , ce Dieu plus grand que ses ouvrages, mais

uni à tout par son infinité; avec ce Dieu suprême, avec la conviction intime de son existence, nous traversons la vie au milieu des délices de l’espérance.

Nous songerons qu’il nous a été permis d’implorer le Maître du monde, qu’il nous a été permis de l’aimer ; et nous ne croirons pas alors que nos vœux , nos souhaits , nos idées d’avenir, nos idées de bonheur, soient une vaine illusion ; nous ne croirons, pas non plus, que notre imagination s’élance au delà des tems, pour nous fournir un simple jouet ; nous ne valions pas la peine d’être trompés , de l’être avec tant d’éclat , si nous ne devions avoir qu’une existence éphémère. Il n’y a rien de faux dans l’univers entier , chaque objet y a sa marque , chaque genre y a son empreinte , telle est du moins la forme conditionnelle du monde physique , et si nous

ne connoissions pas si distinctement l’ordre moral et son système , nous pourrions raisonnablement compléter notre étude, et fixer notre opinion; en expliquant l’esprit des choses invisibles , selon le sens des vérités certaines que le spectacle des choses visibles nous présente. Nous le pourrions raisonnablement, puisque tout émane de la même intelligence et dépend du même pouvoir. Nous voudrions plus de clarté dans notre destinée , mais ce que nous savons est immense, et nous en serions frappes davantage si nous l’avions appris par degrés. Nous voudrions plus dé clarté dans notre destinée, mais l’obscurité qui subsiste encore a son motif , a son but dans les vastes plans de l’Etre-Suprême. Nous apercevons que cette obscurité s’allie parfaitement, à l’amour de la liberté , au mérite de"] a Vertu ; mais il y a d autres raisons

encore de tout ce qui est , d’autres que nous ne pouvons pénétrer, il y a quelque secret magnifique caché derrière cette superbe avant-scène qui forme le spectacle du monde.

Recevons avec respect tout ce qui nous a été confié des vues de l’Eternel notre Dieu , et ne nous livrons pas inutilement a des recherches inquiètes. Ici , sur notre terre , et à l’époque où nous sommes des tems éternels, c’est la crainte , c’est l’espérance qiii composent essentiellement notre vie , et ces deux sentimens ont l’un et l’autre un commencement ; ainsi l’homme dans sa nature morale n’est pas un être achevé, il marche et il est en route:

mais le terme de son voyage est le secret de Fauteur de son existence , le secret de celui qui gouverne l’universalité des mondes , qui règne sur le présent et sur l’avenir , de celui qui , par un e puissance mys-

térieuse, une intention sublime, a créé des distances dans l’espace infini, et des divisions (le tems dans l’ëtemitë.

Heureux les Chrétiens, qui, sans effort , sans contention d’esprit , embrassent par la loi toutes les vérités qui leur sont utiles , une révélation , miraculeuse pour eux, étonnante pour tout le monde , les a élevés à la connoissance des vérités primitives, et la métaphysique la plus subtile ne découvre rien au delà. Un seul Dieu qu’on adore en esprit et en vérité, un Dieu que l’on sert en l’aimant, et en faisant du bien aux hommes. Un Dieu qui a investi notre conscience d’une autorité secrète, d’une autorité menaçante, et qui atteint partout l’homme coupable. Un Dieu pourtant qui pardonne, un Dieu qui permet aux foibles de se racheter par le repentir, Et lorsque cette meme révéla-

tion développe aux Chre'tiens avec ' tant de clarté les perfections divines, elle leur donne en meme terus des préceptes de morale dont la simplicité, dont la pureté nous enchante , et c’est à l’observation de ces préceptes qu’elle attache les plus magnifiques récompenses. Tout se tient dans ce beau système , depuis l’intelligence suprême jusqu’à l’esprit de l’homme , et depuis cet esprit admirable dans ses œuvres, inconcevable dans sa nature, jusques à Pinstiupt le moins libre, l’instinct qui semble rapproché du mouvement des plantes. Tout se tient dans ce beau système. Faisons, nous, notre tâche, et marchons dans la vie en accordant nos actions avec les lois morales et religieuses que notre éducation , notre instinct et nos propres études ont gravées dans notre coeur. Ne nous débattons pas contre ces lois, ou par un vain

«sprit de subtilité', ou par une lâche condescendance aux décisions d’un monde frivole, ou par un aveugle asservissement a l’empire de nos passions. Songeons qu’il y a une fin à ce tems qui nous a été donné pour essai, à ce tems qui est notre lot sur la terre. Et ne nous le dissimulons point , c’est une grande circonstance pour l’homme , que le moment où il voit distinctement’les approches de la mort , où nul autre spectacle ne lui offre une distraction , où nulle autre pensée ne l’occupe. Et ce n’est plus alors la mort dont il avoit entendu parler du tems de ses forces , ce n’est plus ni cette mort fastueuse peinte par les Poètes dans nos tragédies , ni cette mort de gloire ou d’ivresse que les cris de guerre et le bruit des tambours accompagnent , ce n’est plus enfin la mort lorsqu’elle faisoit encore partie du roman de la vie ,

c’est la mort dans son isolement , la mort au milieu de ses ténèbres , au milieu du silence et de l’oubli.

Un adieu terrible à ce qu’on aime j .

et avec un sentiment profond , une voix qui ne peut rien exprimer,, une main qui ne peut plus bénir.

O mon Dieu ! faites paroitre une lueur consolante au delà de ce sombre tableau. Est-elle le prix de la foi, nous la demandons telle qu’il la faut pour vous plaire. Hélas ! il est bien vrai , e’est vous seul que nous devions servir ,mais tant d’objets que vous nous aviez donnés à aimer, tant d’intélé ts variés qui nous ont distrait dès nos premiers pas dans le monde, dès les commence mens de notre voyage , et notre raison si foible d’abord, notre raison que l’expérience seule achève d’éclairer Ah par-

donnez ! O Dieu! nous allions nous excuser , nous allions nous défen-

dre , et nous aurons pour juge celui qui sait tout. Prions-le seulement. Et puisque sa bonté nous donne l’être , espérons que sa pitié sera notre dernier secours.

§. (j5. SÉVÉRITÉ ENVERS SOI-MÉME.

Y ous êtes surpris que Théagène hésite si long-tems avant de prendre une résolution. Vous ne savez donc pas qu’il se prend lui-même à partie dans les éve'nemens , et qu’il tourmente son esprit par des remords , lorsque ses combinaisons sont déjouées même par le hasard. — Il est donc fou? — Il l’est dans ce point. — Ah! combien de peines sont à jamais ignorées de nos légers observateurs.

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