‹ Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa filleChapitre 55 sur 74 · AVARICE · texte numérisé non relu

AVARICE

L’examen approfondi du genre de reproches que méritent les avares , seroit peut-être une question nouvelle.

Ils accumulent leurs revenus, au lieu d’en faire un emploi favorable

à l’industrie. C’est un délit national.

Voilà ce qu’on dit communément.

Jugement sévère, et prononcé trop légèrement. Un homme, quelque avare qu’il soit , ne fait aucun tort politique à un Etat, s’il prête son argent, s’il le met en circulation. Il n’en est pas de même lorsque, par crainte ou par d’autres motifs , on convertit en espèces d’or ou d’argent une grande portion de sa fortune , et que l’on garde oisivement ce capital dans ses coffres ; mais ces sortes de manies sont fort rares , on en est détourné par son intérêt, et le mal en lui-même est petit pour la société, puisque la reproduction des véritables richesses n’est pas arrêtée par une diminution passagère de signes en circulation. Et poussant cette idée à l’extrême pour la faire mieux entendre , je dirais qu’on est plus repréhensible de la part de la société, qu’on a plus de tort envers

elle, en laissant corrompre line livre de pain, qu’en gardant oisive une livre d’or.

Il y a donc , je le crois de l’exagération dans les reproches que l’on fait aux avares , comme infractaires des lois de l’économie politique.

Mais il est d’autres rapports sous lesquels ou peut avec raison considérer les avares, non - seulement comme des citoyens indifférons à la chose publique,mais de plus, comme de mauvais païens et de froids amis.

Examinez et parcourez leurs plaisirs, vous trouverez qu’ils sont tous isolés , tous indépendans des hommes et de la société. L’avare, en ne dépensant rien , se forme un tableau des usages divers qu’il pourvoit faire de son argent, et ces jouissances d’imagination lui suffisent ; il les acquiert à sa volonté, il les perpétue de même , et jamais pour être heureux il n’a besoin des autres.

Disons plus encore , ce sont les faut tes des autres qui lui donnent des \ momens de satisfaction. Un tel est dérange' dans ses affaires, un tel s’est ruiné par son inconduite , voilà des paroles douces au cœur d’uu avare, qui s’applaudit lili-même, en donnant à son aveugle parcimonie les beaux noms de sagesse et de prudence.

On ne peut se défendre d’un mouvement singulier quand on étudie les sentimens d’un avare, et lorsqu’on découvre l’origine de ses plaisirs. On voit, nous l’avons déjà dit, qu’il est dédommagé de toutes ses privatious, par le tableau des biens dont il pourroit se rendre possesseur, et en apercevant que lui aussi est heureux par l’imagination , nous serons tentés de personnifier cette imagination , et de lui demander pourquoi elle se mêle du sort d’un avare , pourquoi la brillante reine

de nos plaisirs , la noble dispensatrice des plus riches faveurs de la nature, pourquoi l’imagination, qui embellit l’univers même à nos yeux, est jalouse d’ëtendre son empire jusques dans ce coin écarté où gît un sordide avare? Il est accroupi sur un tison , et une lampe à demi défaillante éclaire son réduit d’une pâle lueur. Cependant l’imagination que nous avons personnifiée s’y est introduite sous sa forme invisible , et là , comme tapie à côté de l’avare, elle le séduit, elle l’occupe , en lui présentant les plus attrayantes perspectives. Quel phénomène est donc cela , quel est aussi cet autre prodige que nous ne pouvons expliquer ? Quelle est cette suite de miracles qui environnent notre esprit, et- qui forment sa propre essence?

Nous ne le savons pas.

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