‹ Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa filleChapitre 74 sur 74 · SEULE FAUTE · texte numérisé non relu

SEULE FAUTE

Miss Lesby , d’une famille honorable, perdit ses parens de bonne heure ; son éducation fut achevée par une sœur de sa mère généralement respectée et retirée depuis long-tems dans une des provinces de l’Angleterre. Le modique revenu de Miss Lesby fut employé à lui procurer des maîtres propres à seconder son goût pour l’étude et à cultiver ses heureuses dispositions.

La nature avoit tout fait pour elle.

Une taille élégante , des traits parfaits, une grâce indéfinissable. Tant de charmes attiroient tous les regards. Miss Lesby jouissoit avec dis-

traction des hommages qu’on lui rendoit , et l’on auroit pu la croire indifférente aux divers triomphes de la vanité. Son cœur sensible lui donnoit déjà l’idee d’un autre bonheur , elle aspiroit à devenir un jour le bien , le seul bien d'un être digne d’elle, elle avoit le besoin d’aimer et d’être aimée.

Miss Lesby n’avoit pas encore atteint sa dix-huitième année lorsque le Chevalier Sommers revint en Angleterre après avoir terminé ses voyages. La mort récente de son père l’avoit rendu possesseur d’une terre considérable, et cette terre à peu de distance de Londres , éloit située dans le Comté de Kent, la même province où vivoit Miss Lesby.

Le retour d’Henri Sommers après une longue absence , devint une sorte d’événement pour le canton, et bientôt, en s’occupant de lui , on

voulut le marier ; on nommoit toutes les personnes qui pouVoient lui convenir, et l’attention se fixoit uniquement sur les femmes du plus haut rang.

Ces br:-iits arrivèrent jusques à Miss Lesby , elle y prêta d’abord une oreille indifférente , mais dès qu’elle eut vu le Chevalier, elle s’affligea pour la première fois de la médiocrité de sa situation. Henri Sommers réunissoit au maintien le plus noble toute la beauté qui sied à un homme , et sa contenance calme , son ton mesuré en auraient trop imposé, si l’on n’avoit pas aperçu dans ses regards l’expression de la plus sensible bonté. On lui reprochoit un air habituel de langueur et de mélancolie ; mais cet air que d’autres interprêtoient comme la preuve et le signal d’un caractère sombre, devint un charme aux yeux d’Elise du moment où

elle reçut les soins d’Henri , où elle souhaita d’en être aimée, où elle aperçut qu’elle l’aimoit. Elise crut que Henri le superbe Henri rechercheroit les paroles consolant tes d’une âme tendre , qu’il en avoit besoin , et le cœur de la sensible Elise se prit à cette espérance. Elle ne se trompa point, le Chevalier Sommets attire' par sa beauté , s’approcha d’elle dans les grandes assemblées du canton • le plus doux sonde voix, ce trait mystérieux, qui semble la première expression de l’âme, fut une nouvelle séduction pour Henri , et à mesure qu’Elise parloit , qu’elle se communiquoit à lui, la noblesse de ses sentimens , la délicatesse de ses pensées et la pureté de son langage le captivèrent par un charme irrésistible. Il crut avoir trouvé dans Elise cette réunion de qualités solides et brillantes dont son active imagina-

tion s’étoit fait depuis long-tems un

modèle fantastique. Mais lorsque le Chevalier soumettoit ainsi le me'rite d’Elise au j ugement de son espri t, il en étoit déjà passionnément amoureux.

Il eut du plaisir à penser que Miss Lesby par sa fortune et son rang dans la société étoit dans une situation moins heureuse que la sienne , et qu’il pourroit, en obtenant sa main , l’associer à des avantages que le monde avoit l’habitude d’estimer. Henri ne fut pas moins inquiet de la réponse d’Elise le jour où il se résolut à lui exprimer par lettres la passion qu’il avoit conçue pour elle et les vœux ardens qu’il formoit.

« Elise, lui écri voit-il. Elise au }> milieu des hommages qui lui sont )> rendus, aura-t-elle remarqué mon » amour ? Elise , noble Elise , si w fière à tant de titres, me croirezî) yous digue d’unir à jamais mon

» sort à votre destinc'e? me croirez- » vous digne d’étre votre premier )) ami, d’en prendre tous les noms, )) et de m’en glorifier jusques à )) mon dernier soupir? »

La réponse fut tracée en tremblant, mais les vœux de Sommers furent acceptés , et le lendemain Miss Lesby en écrivant a sa meilleure amie , lui dit, que si le bonheur d’Henri dépendoit en effet des sentimens d’Elise, elle craignoitbien qu’il n’eût été heureux avant de le désirer.

Le Chevalier Sommers au comble de la félicite se crut en possession d’une seconde vie, et aucune parole ne lui suffisoit pour exprimer les transports de sa joie. Ce fut néanmoins en versant des larmes, mais des larmes délicieuses , qu’aux pieds de Miss Lesby il lui parla de son bonheur, de sa reconnoissance , et qu’il fît entre les mains d’Elise le

serment de rester , sous les lois de 1’hyfnen , l’amant le plus tendre et le plus passionne. Il vit l’ëmotion d’ Elise , il entendit ses regards et ne lui demanda point d’autre promesse. Ah! qu’en peu de tems ils s’entendirent , qu’en peu de tems ils s’aperçurent que le ciel les avoit faits l’un pour l’autre ! L’hymen fixa leur destinëe, l’hymen les unit, et resplendissans tous les deux de jeunesse et de beauté , ils furent envies mais encore plus aimes , car ils cherchèrent par des soins et de l’empressement envers la société à se faire pardonner leur bonheur.

Henri ne croyoit jamais pouvoir montrer assez de dévouement aux personnes qui lui parloient bien d’Elise, et si Elise entendoit faire l’éloge d’Henri, ses regards s’animoient , ils respiraient le bonheur, et des paroles douces , des expressions touchantes annoncoient sa re-

connoissanCe. Une assemblée de la province se réunissoit-elle à Macols, (le château des Sommers, ) le Chevalier entroit à tout moment dans l’appartement d’Elise pour savoir si elle e'toit prête à paroitre , et quand elle l’étoit, il la devançoit avec précipitation , et se plaçoit de manière à bien juger de l’effet que feroient au milieu du cercle , la parure d’Elise et sa beauté ; puis il s’approchoit des personnes qui avoient montré le plus de surprise.

— Eh bien disoit-ii à cha-

cun en particulier, — et il ne se lassoit pas d’entendre répéter à tout le monde les mêmes mots d’admiration. Les regards d’Henri si vivement, si constamment fixés sur Elise auroient guidé tout le monde , si la beauté parfaite ne tenoit pas d’elle seule le pouvoir d’attirer et de captiver les hommages.

Henri vouloit aussi qu’on admirât les idées fines d’Elise et ses expressions toujours délicates, toujours choisies , et si quelquefois il embarrassoit la modestie de Lady Sommers par des applaudissemens exagérés , le plus souvent il faisoit valoir les paroles d’Elise avec une adresse de sentiment qui passoit de beaucoup tous les arts de l’esprit.

Enfin , Elise avoit en lui un ami si associé à elle jusques dans les plus petits détails de l’amour-propre, qu’elle croyoit avoir une double existence, et qu’elle ^se voyoit répétée dans toutes les sensations d’Henri comme dans une de ces glaces qui , par un heureux hasard, embellissent les traits sans rien faire perdre à la vérité. Et quel protecteur en tout que cet Henri ! il auroit pris un air trop superbe si l’on avoit disputé quelque chose à Elise j mais au milieu, de la bienveillance

generale il paroissoit seulement un homme lier de sa femme et glorieux de l’éclat qu’elle avoit dans le monde. Le seul nom de Lady Sommers , ce nom qu’Elise tenoit de lui , ce nom , signe de, leur alliance , quand il e'toit prononce devant Henri le faisoit tressaillir, lui inspiroit toutes les émotions de l’amour. L’amant époux , l’époux amant a seul eu la connOissance de toutes les vibrations du cœur , a seul pu découvrir tous les mystères du sentiment. Mais le .bonheur du Chevalier Sommers ne fut complet qu’au moment où Elise , naturellement timide et lièi.e, eut cette eonliance entière , résultat d’une

unité. parfaite, qu’au moment, où elle disposa de la fqrtqne d,q son Henri comme de la sienne propre , où elle en lit les honneurs dans le monde avec autant d’aisance que d’un bien à elle. Ce toi qui q$t moi.

ce mien qui est tien , voilh le trait distinctif des jouissances les plus délicates de l’amour.

C’est ainsi que par degrés tout devint abandon, tout fut enchantement entre Elise et Henri , et la loi de l’hymen sous laquelle ils vivoient etoit pour eux une source d’intérêts intimes, que l’amour seul n’auroit pu produire. Ils aimoient le serment qui avoit scellé leur alliance , qui l’avoit rendue immuable aux yeux des hommes. Ils forr moient des projets ensemble, ils les trouvoicnt tous beaux parce qu’ils en étoiçnt , parce qu’ils s’y associoient d’une égale part. Ils parcouroient sans crainte en imagination les divers âges qui composent la vie , ’ et se représentant la vieillesse comme une époque où ils auroient long-tems fait route ensemble , envioient les doux souvenirs qui viendroient alors remplacer leurs es-

pérances. Quelquefois même ils abordoient l’idée de la mort , et ils pensoient que si elle arrivoit pour eux le même jour, à la même heure et au même moment, ils se jettes voient dans cet abîme avec la cer- $ titude de n’être jamais sépares , et s’abandonneroient à l’idée que leur cœur ardent et passionné résisteroit a toutes les causes de destruction.

Quel signe d’immortalité qu’une âme aimante ! Et heureux comme ils l’étoient , souverainement heureux, et ne connoissant en euxmêmes aucune puissance primitive , ils élevoient leur pensée vers la Cause Eternelle, ils croyoienta Dieu, ils l’aimoient et l’adoroient.

Les hommes et la société ne leur avoient fait encore aucun mal , et a la première peine qu’ils en récriant, ils crurent avoir fait la dé-1* couverte d’un nouveau plaisir, tant le besoin de s’entraider mutuellement

tuent eut de charmes pour eux, et ajoutoit un prix à leur intimité. Ils virent mieux le cercle qui les environnoit, qui les séparoit du monde, et dans cet espèce d’asile de leur cœur , ils se sentirent plus unis t plus l’un à l’autre que jamais.

C’étoit Henri qui avoit surtout besoin de la main d’un ami pour adoucir les chagrins dont uné communication habituelle avec les hommes est la source féconde* Henri , par sa famille et par son état dans le monde , avoit de nombreuses relations > et le goût de la considération lui étoit venu de bonne heure. Aussi il’avoit-il négligé aucun des moyens propres k lui procurer la faveur publique , propres encore a lui valoir les succès de société. Mais comment aspirer k pas* ser les autres en jouissances d’anlour- propre sans avoir des momens de découragement ou d’irri-

talion. Il y a des rivaux sur toutes les routes, et si quelquefois ils consacrent votre triomphe et le relèvent, le plus souvent ils contrarient vos projets et déjouent votre ambition.

Elise regretta de n’être pas tout pour Henri comme il étoit tout pour elle, mais sa raison lui fit comprendre aise'ment que les hommes étant appele's par l’ordre social à jouer un rôle dans le monde , il étoit naturel qu’ils missent de l’intérêt à cette destination et qu’ils en courussent les hasards. Bientôt même. Elise fut contente en voyant que les peines inséparables de toute espèce d’ambition devenoient autant de sujets de confidence de la part de Henri, et qu’il cherchoit près d’elle les encouragemens ou les consolations dont il avoit besoin. Et quelles délices pour une femme sensible de savoir et d’é-

prouver à tout moment que par son langage, son tendre intérêt, ses douces caresses , elle peut changer la disposition intime de l’ami de son cœur , le renvoyer tranquille quand il vient 'a elle inquiet , et animé d’un nouveau courage quand l’espérance l’abandonne !

Elïse toute occupée d’Henri, avoit sans aucune étude appris à le connoître , elle l’a voit appris par amour ; elle sut de quelle manière l’opinion des autres agissoit sur lui, elle sut a quelles impressions il résistait difficilement, et de quelle manière on parvenoit k troubler son imagination; mais tout était si pur et si noble dans les sentimens de l’excellent Henri , qu’Elise n’a voit jamais eu de profondes blessures k guérir , et qu’avec des soins délicats, une adresse permise, elle rendoit le calme k son ami.

Henri en se voyant ainsi secouru

par l’esprit et l’amitië d’EIisc, emportait de toutes ses conversations avec elle un tendre sentiment de reconnoissance , mais il regrettait de n’avoir jamais l’occasion de rendre à Elise le même genre de service, et quand il s’en plaignit une fois, elle lui répondit : « Je ne manque pas de confiance en vous , mon cher Henri , et je vous ouvrirois mon cœur s’il était possible, afin que vous pussiez y lire mes sentimens les plus secrets ; mais le monde ne peut me causer aucun chagrin. Je n’ai qu’un intérêt , je ne forme qu’un vœu , c’est d’être aimée d’Henri , c’est de le voir heureux , voilà le sort de ma vie , je ne demande aucun autre bien. — O douces paroles , s’écria Henri , les anges du Ciel peuvent-ils en faire entendre de plus ravissantes aux heureux dont ils sont environnés ? Eh bien, sois ma bienfaitrice , adorable Elise,

sois-la comme tu veux l’être aveé une générosité parfaite, et en ne demandant de moi que de l’amour; ah , que je payerai bien cette dette ! Ma vie est unie a la tienne par tous les liens imaginables , fais de moi tout ce que tu voudras. — J’accepte cette autorité, mon cher ami, car je ne voudrai jamais que tou bonheur. Je passerois mes jours avec toi dans un désert, que tous mes vœux personnels seroient remplis; mais mon ami a l'habitude du monde, le mouvement lui plaît, les jeux de l’ambition l’intéressent. Il ne doit faire le sacrifice ni de ses goûts, ni des vues politiques qui appartiennent à sa position. Les élections du Parlement se feront cette année, je veux qu’il profite de son crédit et des égards qu’on lui témoigne pour être Député de la province.

Elise , ta bonne Elise , Elise qui s’appelle avec confiance ta bien ai-

niée , demande seulement de rester toujours la confidente de tes peines et de tes inquiétudes. Hélas, il y en a tant quand on se mêle aux hommes , ou quand on marche avec eux dans les routes de la fortune et de la gloire ! Tu viendras à moi au moindre déplaisir que- les autres , ou des contrariétés inattendues te feront éprouver, et je serai là pour entendre mon Henri et pour adoucir ses peines. Une affection passionnée me donnera toujours quelqu’esprit, et ne sais-je pas déjà que les pensées généreuses et fières, celles que j’aime aussi , sont les seules qui puissent être présentées avec succès au Chevalier Sommers, les seules qui conviennent à son noble cœur.

\ iens donc à moi , cher Henri , et toujours à moi. Je ne craindrai point , avec cette espérance de vivre en retraite dans ton absence , d’être

absolument seule. Le Ciel nous a

donné une fille , et quoiqu’elle n’ait

pas encore six ans, elle montre une sensibilité' si extraordinaire , qu’en peu de tems je pourrai lui parler de toi , sans cesse , et recevoir d’elle de petites réponses qui me satisferont. Je l’instruirai à t’aimer, ce sera bien facile, et je te la tiendrai toute prête pour le moment oit . . . si

ma foible santé' — N’achève pas,

interrompit vivement Henri. Je fais serment de ne pas te survivre un jour, un jour! une heure, un moment.

T u ti’as dit qu’un mot, et déjà tout est sans couleur à mes yeux, l’univers s’en va. Je ne veux plus rien être. — Pardonne, cher Henri, pardonne à ton Elise, elle t’a fait de la peine, mais c’est la première fois de sa vie. Je le sens bien, nos destine'es sont inse'parables , laissons là l’avenir Hélas , sans nous , sans que nous y pensions, il ne viendra que trop vite. Ah ! le moment présent , ce moment où je suis si heureuse, que ne puis-je le retenir ! —

Pauvre Elise, vous aviez raisoiî d’éprouver ce regret. Tout va changer pour vous. Hélas ! nous le savons tous, elles n’ont qu’un règne nos belles années ; mais lorsque les ténèbres de la mort apparoissent au milieu du printems de la vie, et lorsque nous dérangeons nous -mêmes et par nos propres fautes le cours bienfaisant de la nature , tout est complet dans cette fatalité , tout l’est dans ce malheur,

Henri Sommers avoit éprouvé quelques pertes dans sa fortune ; et généreux, libéral, ami du faste, loin de réparer ces pertes par de l’économie , il s’étoit dérangé chaque année un peu davantage. Il haïssoit d’ailleurs, les comptes et les calculs d’argent , et n’y avoit aucune aptitude. Son homme d’affaires, qui s’en étoit aperçu bien vite , et qui vouloitlui plaire, indiquoit toujours au Chevalier une vente de

quelque portion de capital comme le supplément naturel à l’insuffisance des revenus , et Henri adoptait d’autant plus facilement cette espèce de ressource , qu’il attendoit un grand héritage d’urT oncle, revenu des Indes, avec une fortune considérable. Mais les espérances de Sommers s’évanouirent tout-àcoup par le mariage de cet oncle, avec une jeune femme qui vcnoit de lui donner un fils.

L’homme d’affaires du Chevalier Sommers lui fit alors pour la première fois quelques observations sérieuses , sur l’augmentation de ses dépenses et la diminution de ses revenus; mais Henri ne put se résoudre à rien changer dans ses habitudes. Il ne vouloit ni faire à Elise une confidence qui l’auroit attristée, ni lui donner.lieu de croire que son Henri avoit eu un secret pour elle, Il étoit sur, d’ailleurs.

qu’au premier mot Elise feroit des retrancliemens se'vères sur toutes les dépenses qui lui ëtoient particulières, et le plus grand plaisir d’Henri étoit d’aller au devant de ses moindres goûts , de lui apporter des parures nouvelles, et de la surprendre par des fêtes dans toutes les occasions qui en fournissoient le plus léger motif.

Une seule fois qu’il étoit resté en conférence avec son homme d’affaires un peu plus long - tems qu’a l’ordinaire, et qu’il étoit entré immédiatement après dans le salon J avec un air pensif, il vit que les regards d’Elise étoient .fixés sur lui; une rougeur dont il ne put se défendre couvrit son visage , et le lendemain , lorsqu’Elise fut seule avec lui , elle plaça naturellement dans le discours quelques réflexions sur la vanité de toutes les jouissances du luxe, et sur les véritables sources flu bonheur. Elise en donnant un

autre tour à la conversation, dit aussi quelques mots sur la confiance sans bornes qui etoit un des caractères de l’intimité parfaite, et il y eut , pour la première fois , une le'gère contrainte entre Elise et Henri; car il n’est rien de si pénible entre deux amis , que de chercher des idées générales pour se communiquer leurs pensées et leurs senti mens. Il est évident que dans ce moment-là, Fun ou l’autre ont tort, un commencement du moins , et l’avertissement que nous donne toute espèce de dissimulation est une belle chose à observer clans l’ordre moral.

Henri, depuis son dernier entre-»

tien avec Elise, songeoit à s’ouvrir à elle des embarras de fortune qui préoccupoihnt de tems en tems son esprit; mais il hésitoit encore, et il fut entièrement détourné de cette idée , en concevant toul-à-coup l’espérance d’accrpitre avec facilité

son revenu et de se mettre dans une parfaite aisance. Il avoit fait une course à Londres et il avoit e'te' invite à un de ces dîners de clubs qui s’y donnent fréquemment. Le hasard fit qu’un courtier de fonds , fort employé par les banquiers de la Cité , et par les gens riches de Westminster , fut un des convives , et tint le dez de la conversation.

On lui fit des questions sur le jeu des fonds publics, et il y répondit en homme habile , et surtout profondément versé dans l’agiotage.

John Foster , c’étoit son nom , avoit plus de cinquante ans , et il se faisoit écouter; il attiroit la confiance en accompagnant d’un ton réservé des assertions hardies , et -en mêlant des vérités généralement connues à des mensonges dont personne ne pouvoit être juge. Il se vanta d’avoir fait en peu de tems " la fortune d’un grand nombre de

spéculateurs qui avoient remis leurs intérêts à sa direction. Le matin encore, il avoit reçu une lettre d’un homme qui passoit pour l*aigle de de la Cité, et qui en rappelant lœ bonnes affaires dont il étoit redevable à son cher ami Foster , s’en rapportoit à lui pour l’emploi d’une somme considérable en actions des Indes. L’adroit discoureur chercha cette lettre dans sa poche et ne la trouva pas.

Sommers avoit prêté l’oreille à toute la conversation avec une attention si suivie, que Foster s’en étoit aperçu ; et tous deux , par des motifs différens , cherchèrent à se parler au sortir de table. Foster ouvrit la conversation , en demandant à Sommers s’il étoit le fils de Sir Thomas Sommers, un possesseur de terres dans le comté de Kent. — Oui , je le suis ; Mr. F oster me permettra-t-il de lui demander par

quel motif il m’a fait cette question ? — G’est que j’ai eu des relations avec Sir Thomas Sommers , lorsqu’il perdit, il y a quinze ans, ce fameux pari contre Milord Duncan aux courses d’Epsom. Sir Thomas eut besoin pour le lendemainrl’une somme importante, et j’eus le bonheur de lui rendre un très petit service a cette occasion. — Tfès petit, voilà comment vous parlez M.r Foster , lorsque vous obligez , mais je suis sûr que l’objet ètoit considérable. — Le pari , oui , dit froidement Foster, mais Sir Thomas n’eut pas besoin de toute la somme le même jour ; au reste , ce détail m’est échappé de la mémoire. — Permettez que la mienne s’en charge , et que je sois dès ce moment en rapport de reconnoissance avec vous. — Souvenez-vous plutôt démon dévouement à vos ordres, répliqua Foster, en secouant la main du Chevalier. —

Que diriez-vous, M.r Foster , si dès demain je profitais de vos dispositions obligeantes , et j’allois causer d’affaires avec vous? — Bien ne pour-' voit m’être plus agréable , répondit Foster. Je ne sortirai pas de toute la matinée. — Ils se séparèrent ; Henri songea toute la nuit aux discours de Foster, et à ces moyens de gagner de l’argent dont il n’avoit jamais entendu parler que d’une manière vague. Il sortit le lendemain matin de bonne heure pour aller chez Foster, qui le reçut avec politesse mais sans empressement , et lui dit : — si ce n’étoitpas le jour où je règle mes comptes et où je ferme ma porte, vous auriez trouvé beaucoup de monde chez moi, et je n’aurois pu vous donner que peu de tems. — Et pourtantla vérité était que depuis un an la réputation de Foster s’e'toit altérée, et que la confiance des négocians et des capitalistes s’é-

loîgnoit de lui. Il fit asseoir le Chevalier, le laissa parler, et par* degrës il connut parfaitement sa situation et ses vues. Il aperçut aussi très aisément l’inexpérience du Chevalier dans les affaires, et après quelques momens de silence, il lui dit : — ■ Je crois avoir une idée juste de votre embarras. Vous avez en terres une fortune honorable , vous dépensez chaque année sept h huit cents livres sterling de plus que votre revenu, et vous désireriez gagner douze à quinze mille livres sterling, dont la rente remplaceroit le vide qui vous embarrasse , et qui s’accroîtra pourtant chaque année , ainsi que vous l’avez remarqué vous - même très judicieusement. Il est sage à vous d’y penser à l’avance > et je vous aiderai k remplir votre projet; mais croyez-moi , tenez-vous-en là, et ne cherchez point k grossir sans mesure votre fortune. — Sommers étoit enchante

chanté de cette prudence , et regardent son nouveau guide avec uu intérêt qui marquoit une parfaite approbation; Foster s’en aperçut* et cherchant à fortifier l’ascendant qu’il prenoit sur le Chevalier , il lui dit quelques lieux communs sur les inconvéniens d’une trop grande richesse, et il ajouta, — vous avez d’ailleurs , je le sais , une femme raisonnable . i . . . — Une femme raisonnable , dit Henri , une femme raisonnable !.. k , Toutes les perfections réunies ! Une Divinité sur la terre Une femme raison-

nable !.i .. — Et comme il froncoit le sourcil et sembloit irrité , Foster se hâta de remettre la conversation sur les affaires. Il entra dans les plus grands détails sur les divers genres de fonds publics , et il prolongea son discours beaucoup plus qu’il n’étoit nécessaire pour se donner l’apparence d’un homme très habile au-

It

près d’une personne étrangère à ce genre de transactions.

Enfin, le Chevalier se montrant impatient d’entendre un re'sultat positif, Foster dit qu’il n’avoit nul doute sur le succès des spéculations qu’il conseillerait , mais qu’il lui étoit impossible de juger avec certitude du tems qui serait necessaire pour remplir les vues du Chevalier; qu’il falloit d’abord sc procurer de l’argent comptant par la voie du crédit, puisque Sir Henri n’en avoit point , mais qu’il viendrait à bout de cette difficulté par lui-même ou par les amis qui avoient confiance en lui. Que dans peu de jours, il faudrait des billets ou quelque autre sorte d’engagement de la part du Chevalier, mais que pour le moment une simple autorisation conforme à l’usage dans toutes les négociations que l’on conlioit à un agent, étoit suffisante; et sur-le-champ, Foster

écrivit cetle autorisation, et la présenta au Chevalier pour la signer. Les termes en étoient si vagues > que Sommers lresita un moment en prenant la plume; mais la crainte de blesser par une défiance injuste l’homme dont il croyoit avoir besoin , et peut-être la difficulté pour lui de motiver d’une manière précise ce qu’il trouvoit à redire au genre d’obligation qu’on lui faisoit contracter , ces motifs déterminèrent le Chevalier Sommers a signer , et cependant après l’avoir fait, il relisoit encore l’écrit , et le remettoit lentement à Foster qui se hâta dé le prendre ; mais dès qu’il l’eut , il le plaça dans son porte-feuille avec un air de négligence. Il finit ensuite l’entretien en promettant à Sommers qu’il ne tarderait pas à lui donner de bonnes nouvelles.

En effet, dix jours après, Foster

écrit au Chevalier que ses premiè-

res operations ayant bien réussi il lui envoie huit cents livres sterling en billets de banque , et qu’incessamment il lui en remettra le compte. Il le fait la semaine suivante, et les calculs sont si de'taille's que Sommers auroit eu de la peine à les comprendre , lors même qu’il auroit voulu se donner la peine de les étudier. Foster d’ailleurs reconnoissoit devoir pour solde de l’opération trois cent vingt-sept livres trois sous huit deniers sterling, et cette exactitude , cette précision, ranimèrent la confiance du Chevalier. Aussi dès le lendemain il partit pour Londres , et arrivé chez Foster il lui prodigua des témoignages d’estime, et il lui tintles propos les plus affectueux ; F oster l’écoutant avec nonchalance chercha dans l’un des tiroirs de son secrétaire un petit paquet à l’adresse du Chevalier qui yenfermoit les trois

cent vingt-sept livres trois sous huit deniers dont il s’étoit dit redevable, et ce fut un nouveau sujet de louange de la part du Chevalier. Il avoit remarqué que Foster n’avoit passé dans le compte qu’un modique droit de commission, il lui représenta que c’étoit trop peu. Foster dit froidement qu’il s’étoit conformé à l’usage , et le Chevalier ne put l’engager à y déroger ; Foster dit seulement que s’il procuroit au fils de son honorable ami Sir Thomas Sommers l’accroissement de fortune dont ils avoient parlé dans leur premier entretien , il accepteroit sans scrupule un diamant d’un prix médiocre. Le bon Chevalier Sommers étoit dans l’enchantement de toutes ees manières ; Foster qui l’observoit s’en aperçut vite , et profita de ce moment pour dire : — vous me remerciez, M.r le Chevalier, et cependant je dois avouer

que j’ai manque' l’occasion de vous procurer un beaucoup plus grand profit. Ne m’en faites pas de reproches, mais je vous avois demande et vous m’aviez remis une autorisation trop vague et trop étendue, elle assujettit votre agent à des formalites qui font perdre du tems. — Eh bien , que faut-il ? Indiquez le moi. — J’y ai pense, voici des billets que j’ai préparés , vous allez les signer , et je n’aurai qu’à remplir la somme à mesure et selon la quantité des achats que je ferai ; ils sont tous à long terme, mais ils lue vaudront de l’argent avec ma garantie que j’y ajouterai. — Tout de suite il posa ces billets devant Sommers assis vis-à-vis de lui , une table entr’eux. Le Chevalier signe d’abord avec empressement, mais en voyant que ces billets sont en blanc , qu’il en a déjà signe' dix, qu’il en reste encore autant , il vou^

droit signer plus lentement , mais Foster ne lui laisse pas le tems de la réflexion ; il a retire les premiers billets un à un en mettant du sable sur chaque signature, et par une sorte de mouvement régulier il avance sa main pour retirer les suivans, Sommers n’ose pas s’arrêter, et pendant qu’il signe d’un air sérieux et pensif, Foster le soutient ou le distrait en lui parlant d’une confidence très particulière qui lui a été faite par un Directeur de la Compagnie des Indes, et qui rend comme certain, en peu de tems, le succès d’un emploi d’argent dans les actions de cette Compagnie. Sommers dit , en posant la plume et en regardant Foster qui serroit les billets dans son secrétaire. — Je me fie à vous , M.r Foster, beaucoup à vous ! — Avec votre permission. Monsieur , j’ai eu des dépôts plus considérables , et l’on ne s’en est pas mal

trouve, — Nouvellement, dit leCIie* Valier! — Ce mouvement trahissoit son inquiétude, mais Foster ne fit pas semblant de s’en apercevoir, il étoit pressé de voir finir la conférence; ses affaires étoient en désordre, et il avoit l’intention d’éloigner un éclat en faisant usage des billets de Sommers. Il vouloir aussi jouer dans les fonds publics afin de réparer sa fortune , et il se proposoit bien , s’il étoit heureux, de donner une part dans son gain au Chevalier; mais ce qui lui importoit le plus , c’étoit de sortir de l’embarras où il .se trouvoit.

Cependant Sommers s’en retourna pensif dans son château , et cette fois, la vue d’Elise augmenta son trouble , il le sentit , et cette impression qu’il n’avoit jamais éprouvée lui parut un avertissement secret de ce qu’il avoit à craindre, Il cherchoit néanmoins à com-=

battre ses inquiétudes en repassant dans sa mémoire la conduite que Foster avoit eue jusques à présent avec lui. Cependant Foster qui avoit promis de lui écrire régulièrement, ne le fit qu’au bout de dix jours , et sa lettre fort courte, informoit seulement le Chevalier , qu’une affaire indispensable le forcoit à un petit voyage , et en postscriptum il disoit: « mes opérations de la semaine » n’ont pas été heureuses , la perte )) a meme été forte , mais à mon » retour nous prendrons une revan- t U che. ))

Ce projet d’absence, ce langage si leste , alarmèrent le Chevalier ; il se hâta d’aller à Londres dans l’espérance que Foster ne seroit pas encore parti , mais il ne le trouva point , et un domestique très laconique dans ses réponses, lui apprend seulement que M.r Foster est parti la veille, qu’il n’a pas dit où il

alloit, mais qu’il devoit revenir dans la semaine. Sommers prend à l’instant la re'solution de rester à Londres , mais il ne s’est jamais éloigne d’Elise si souvent et si longtems, il veut la prévenir, et comme il ne pourra plus cacher son agitation, il se prépare à lui tout dire , il se sent même pressé de verser dans le sein d’une amie fidèle l’inquiétude dont il est tourmenté.

Elise étoit déjà livrée à des terreurs vagues, elle songeoit aux voyages fréquens de son époux, elle se rappeloit l’air de préoccupation qu’elle avoit remarqué en lui. Aussi quand elle le vit revenir triste , pâle et abattu , elle se précipita dans ses ' bras , et les yeux baignés de lar-* mes, elle dit.' — Henri , mon Henri, tu as des peines, et ton Elise ne les sait pas ! Sommes-nous deux , Henri !

Sommes-nous deux! Que je meure à l’instant ! — Ah! ma divine Elise,

}e vais tout vous dire , je l’avois ' résolu avant que tu m’y invitasses avec tant de charmes. Je l’ai éprouve, je me crois jeté dans un désert, dans une nuit profonde, lorsque je ne pense pas avec toi. Asseyons-nous, j’ai besoin de tout avouer, j’ai besoin de recourir a un autre juge que moi-même. — Ah î celui que tu as choisi, mon Henri , t’absout déjà, dit Elise ; — et se plaçant à côté de lui, posant une de ses mains sur l’épaule de son timide ami, elle l’encourageoit par les regards les plus tendres. Alor^Sommers raconta tout, commençant parles inquiétudes que lui avoit données l’état de ses affaires, et finissant par ses relations avec Foster, et par la foi implicite qu’il avoit eue aux promesses de cet homme. — Tu vois ma faute. Elise, tu vois mon imprudence, je suis doublement malheureux , et de mes craintes et du reproche que je me

fais; ah ! généreuse amie, me pardonnerez-vous? me pardonnerezvous ? — Lorsque le Chevalier prononça ces paroles , Elise étoit à ses genoux , elle y étoit depuis quelques momens, mais Henri emporté par son récit , dominé par une seule pensée , ne s’en étoit pas aperçu.

Elise n’avoit pas voulu l’interrompre ; mais elle s’étoit abandonnée à l’émotion profonde que la situation d’Henri lui inspiroit; elle voyoit son ami accoutumé à la louange des autres , s’accusant , se décriant luimême ; elle voyoit son ami , son superbe ami, habitué à une juste confiance en ses propres forces , se montrant timide et confus ; elle voyoit enfin une âme fière, un cœur vertueux se formant tout-à-coup l’idée de la honte , et elle croyoit avoir devant ses yeux l’image d’Adam au moment où il apprit pour la première fois qu’il étoit mortel. C’étoit

Jonc l’impression de tant de sentimens divers , qui par degre's avoit entraîné la sensible Elise aux pieds de son époux. — Que faites-vous , mon Elise, s’écrie Henri. Est-ce là votre place après les aveux humilians que je viens de faire ! C’étoit à moi de tomber à vos pieds. — Oui, c’est là ma place, répond Elise, lorsque mon Henri paroît douter de lui -même, c’est là ma place aussi lorsqii*il se présente à moi sous un jour nouveau et qu’il m’apprend à l’aimer , à l’honorer encore davantage. — Henri s’étonne du langage d’Elise et la relève avec attendrissement.— Non, mon ami, tu n’as pas fait de faute. Est-ce dans le cceur de mon Henri, dans ce sanctuaire d’innocence et de pureté qu’un soupçon de perfidie pourroit naître? Et vit-on jamais la tromperie cachée sous des dehors plus artificieux î Jo suis avertie par toi , çt je ne puis en*

core y croire. — O , Elise ! excellenté Elise ! Quels ménagemens pour ton ami ! — Elise continue.— Moi seule j’ai eu un tort, c’est en permettant que tu augmentasses autant ta dépense après ton mariage. Mais ton Elise ètoit heureuse quand elle se voyoit l’objet de toutes tes pensées, elle n’a songé à rien autre. — Juste ciel ! accuser Elise , s’écrie Henri !

toi seule sür la terre oserois le faire devant moi. — Cependant les témoignages d’un si tendre intérêt de la part d’une épouse adorée, et la douce raison d’Elise calmèrent insensiblement l’agitation d’Henri , et il fut en état d’examiner tranquillement la marche qu’il Falloit adopter à l’égard de Foster. Elise dit à Henri qu’elle veut l’accompagner à Londres , s’il y retourne ; mais en remarquant qu’elle ne pourroit décemment aller avec lui chez un cour* tier de la Cité , elle forme le pro-

jet de lui écrire et de lui proposer de venir à Macols. Elle espère l’y engager par sa lettre , et si elle y réussit , non-seulement elle préviendra quelque mouvement de vivacité de la part de I lenri , mais elle aura l’occasion de juger avec plus de calme que lui , les dispositions et le caractère de Foster. Henri combat long-tems cette idée. — Quoi, dit-il, LadySommers écriroit à ce Foster!

Pourrois-je souffrir que des lignes tracées d’une main divine , ces lignes que je ne puis parcourir sans émotion , fussent lues froidement et peut-être avec insolence par un homme inaccessible à tout , excepté à l’argent ! Et penses-tu encore que si dans sa réponse il y avoit un seul mot où le plus grand respect ne fût pas empreint , aucun motif pût m’empêcher de le chercher , et de le trouver ! — - Rieu de tout cela 11’arrivera , mon Henri , mais nous ne

devons pas renoncer à des ménage-* mens avec cet homme jusques à ce que nous soyons en querelle ouverte avec lui. Je lui écrirai donc, et je tâcherai d’observer dans ma lettre toutes les convenances qui te plaisent. — Je suis sur qu’elle sera bien , dit Henri , tu prends tout dans tontine, et là il n’y a rien que départait. Fais donc ce que tu voudras. —

Elise entra dans son cabinet, elle écrivit à Foster, et ayant appelé Belton , son valet de chambre de confiance , elle lui ordonna de porter sur le champ cette lettre à Londres , et de ne pas revenir qu’il n’eût trouvé M.r Foster. Belton exécuta sa coim mission avec beaucoup d’activité , et de retour fort promptement , il raconta qu’aprcs plusieurs refus de la part du gardien de la maison où demeure M.r Foster, il avoit pris le parti d’entrer brusquement et à

sou

son insçu, qu’il avoit suivi plusieurs personnes, parlant avec humeur de M.r Foster, et qu’il avoit engage un petit Jockey à l’introduire, dès qu’une confe'rence d’affaires , ouverte chez m: f oster, seroit Unie , et à le laisser jusques-là dans une antichambre. Qu’il avoit entendu une altercation très vive , où M.r Foster etoit fort maltraité. Beaucoup de négocians et de gens de loi se sont succédés chez M.r Foster, les uns entrant , les autres sortant , et tous> paraissant irrités contre M.r Foster- Enfin, continua Belton, la conférence terminée, je suis entré , et j’ai vu M.r Foster; je ne sais si c’e'toit le chagrin, ou son visage naturel, qui le faisoit paraître laid , mais il l’étoit complètement. C’est une de ces physionomies qui font connoîtreun.

homme du premier abord. — Point de réflexions , M/ Belton, dit Lady Sommers, on ne yous en demande

aucune. Dites-nous vite la réponse de M.r Foster. — M.r Foster a lu la lettre avec beaucoup de sérieux , et à la fin je ne sais ce qu’il y a trouve', mais, j’ai ^remarqué une contorsion dans son visage qui m’a effrayé , ce sont des larmes qui lui ont échappe' et qu’il cherchoit a retenir. — Que lui aviez-vous donc écrit? dit le Chevalier , en regardant Lady Sommers.

— Rien de remarquable et dont je me souvienne, répondit Elise ; mais en écrivant le nom d’Henri dans un moment d’émotion, il se peut qu’involontairement un mot sensible ait exprimé mon trouble. — Enfin, où est la réponse de M.r Foster, dit M.r Sommers à Belton ? — Il a essayé de la faire, mais après deux ou trois brouillons, il y a renoncé; il a promis de s’acquitter personnellement de son devoir en venant ici aujourd’hui. Je lui ai offert une chaise de poste, il l’a acceptée, et à l’heure

indiquée elle étoit à sa porte, il y est monté. J’étois à cheval, et je suis venu si vite, que d’une heure, peutêtre, il ne sera pas ici. — Je suis satisfait de votre zèle , Belton , lui dit le Chevalier , allez vous reposer.

— Je demande auparavant la permission de rapporter une circonstance qui peut intéresser mon maître.

— Qu’est-ce? dit avec émotion Lady Sommers. — On parloittrès vivement dans l’appartement de M.r Foster, ainsi que j’ai dit à Monsieur et à Madame. La chambre où l’on m’a fait attendre n’étoit pas loin de cet appartement , et une fois j’ai ouï distinctement ces paroles. Quel est donc ce M. Sommers , dont vous vous dites l’agent ? J’ai prêté l’oreille attenlivement,jen’ai plusentendu qu’un bruit confus, mais lorsque plusieurs personnes en s’en allant ont passé devant moi, l’une a dit:

il faudra bien que ce Chevalier par

roisse, et l’autre a ajouté, avant deux jours. — C’est assez, Belton, dit le Chevalier. Veillez à ce que personne ne soit reçu chez moi excepté M.r Foster. — Je crois apercevoir la voiture au haut dePavenue, dit Belton, le postillon l’a bien mené , je vais aller au devant de lui et le conduire dans le cabinet de Monsieur. — Ici, dit Lady Sommers, le Chevalier le permet. — Henri garda le silence un moment lorsqu’il fut seul avec Elise.

— Mon amie, lui dit -il ensuite, avec une voix plus sombre qu’à l’ordinaire, l’orage s’approche, le tonnerre gronde , et au milieu d’un état florissant , environné de toutes les faveurs de la fortune , je vais être jeté par terre, et dépouillé peut-

être du patrimoine de mes pères

Et vous , Elise , qui méritiez d’être l’épouse du premier seigneur de l’Angleterre ; vous qui l’auriez été infailliblement , si le fortuné Henri

ne s’étoit pas présente' avant que vous eussiez paru dans le monde; vous. Elise...... Je ne puis achever — et en effet, sa voix fut

étouffée par l’emotion qu’il eprouvoit. — Quoi , Henri, tu me plains, dit Elise ; et dans la plus grande pauvreté , j’aurois des grâces à rendre au Ciel, oui, je le tenirois d’avoir uni mon sort à un époux que j’adore, à un époux que je préférerais mille fois à tous les biens de la terre. Dismoi que jepuis suffire à ton bonheur, et je ne connoîtrai ni les regrets ni l’envie; allons, mon cher Henri, préparons-nous à tout , tu me donneras le bras lorsqu’il faudra sortir de ce magnifique château , et en songeant au bien qui m’est laissé, au bien que j’emporte avec moi , à toi , mon Henri , je serai fièrçuencore de ma richesse. — O Elise, Elise , quelles paroles vous me faites entendre! c’est la rasée du Ciel qui tombe sur moi.

mon âme se calme, les pensées effrayantes s’éloignent de moi. —

Cependant , le bruit d’une voiture se fait bientôt entendre dans les cours du château, et Belton vint précipitamment avertir Lady Sommets et le Chevalier, que M/ Foster arrivoit.

Le Chevalier, en voyant Foster , dit à Elise : — combien cet homme est change! — Ses traits, en effet, sont bouleverses, dit Elise, c’est l’effet du remords. — Incomparable amie , vous m’entendez , vous m’aidez à me justifier, vous avez appris à deviner les plus secrètes pensées de votre ami , et toujours pour adoucir ses peines. — .

Foster s’avança d’abord timide-

ment et en homme confus, mais il se rassura pa£a degrés. Il expliqua longuement ses diverses opérations sur les fonds publics , toutes , répétoit-il souvent, pour le compte de M.r le Chevalier, et en vertu de

l’autorisation sans limites, dont lpi, Foster, étoit depositaire ; circonstance qu’il affectoit de rappeler dans le cours de son re'cit ;\ et lorsqu’il prononçoit fortement les mots d’aulorisatiou sans limites, il regardoit M.r Sommers, qui, chaque fois alors baissoit les yeux ; et la bonne Elise cherchoit à interrompre Foster, ou par une question, ou de quelque autre manière naturelle. Cet homme s’étendit aussi avec diffusion sur tous les incidens imprévus qui avoient contrarié ses spéculations. Il protesta, que pour lui-même, il n’auroit pu agir différemment ni avec plus de soins.

Il se reprocha un tort, un seul tort, c’est de n’avoir pas instruit, jour par jour , M.r le Chevalier , du mauvaise succès de ses opérations; il' espéroit de pouvoir balancer les pertes par des profits, et tout lui a mal réussi. — Mais avec quels fonds avezvous payé vos pertes , demanda

Henri ? — J’ai fait usage des billets de M.r le Chevalier , avec sa signa-* ture en blanc. — Et à cette réponse , Elise par un mouvement irréfléchi , se serra contre le bras de Henri ; Henri entendit son amie , et quelques larmes d’attendrissement coulèrent de ses yeux. Elise s’empara delà conversation avec Foster, et mit de l’art à écarter tout ce qui tenoit à la confiance du Chevalier.

Ellecraignoit aussi d’interroger Foster en présence d’Henri, sur le résultat des diverses transactions dont il avoit à rendre compte; mais de • lui - même , il dit souvent que la perte seroit grande, fort grande, mais que, selon son opinion, M.r le Chevalier avoit une fortune qui le mettoit eiiétat... — La somme, dit Henri, d’un ton sévère. La somme, M.

Foster? — Je ne puis encore en parler avec certitude, mais selon mon jugement, M.r le Chevalier est bien

en état de la supporter. — Quel est le sens de ces paroles , demande Elise, expliquez-vous, M.1 Foster?

— Que le fâcheux résultat dont nous parlons, ne surpassera pas la fortune de M.r le Chevalier. — Voyez l’insolente tranquillité de cet homme, dit Henri, en regardant Lady Sommers. — Je ne crois pas qu’il faille perdre la tête dans aucune affaire répondit M.r Foster. J’ai été exposé dans le commerce, à de grandes traverses, un jour même, je crus n’avoir plus rien , mais avec de la patience

et du courage — Misérable !

s’écria Henri, est-ce à loi de parler de courage, en a-t-on sans honneur?— Arrêtez , Henri, s’écria Lady Sommers. — Et quand tu aurois eu du courage, poursuit le Chevalier, quand tu en aurois eu lorsque tu perdis ta fortune, tu n’avois pas, comme le malheureux Henri , tu n’avois pas........ comme lui

Et prenant Elise à part , il dit , pardonne, ô mon amie, j’allois prononcer ton nom devant cet homme. — Calmons- nous, cher Henri, et n’irritons pas Foster, tandis que nous en avons encore besoin. Il peut s’enfuir , il peut nous laisser dans l’ignorance absolue de notre situation. Rapprochons-nous de lui. — Je ne veux pas te quitter , dit Sommers, mais tu parleras seule. —

Foster paroissoit troublé , il témoigna meme, par des paroles entrecoupées , qu’il ne reviendroit plus s’il devoit être traité de la même manière. — Ecoutez-moi , M7 Foster, lui dit Elise, je vous parlerai, je l’espcre , avec tranquillité. — Son air étoit à la fois, si serein et si imposant, que Foster lui fit une révérence de respect. Elle continua. — Ce n’étoit pas votre intention , sans doute, mais #vous avez jeté la désolation dans une famille qui yivoit

heureuse et qui ne vous avoit fait aucun mal; hélas, qui n’en avoit fait peut-être à personne ; j’en réponds pour mon Henri. La Providence qui nous avoit comblés de bénédictions, veut aujourd’hui nous éprouver; nous saurons supporter avec résignation l’état nouveau qui nous est réservé, et nous y habituerons une fdle unique douée de tous les charmes, et pour qui nous avions conçu trop tôt des espérances ambitieuses. — La voix d’Elise s’e'mut en prononçant ces dernières paroles , la douleur étoit peinte sur le visage d’Henri; et M.r Foster, tandis que Lady Sommers parla, eut les yeux constamment baissés. — Ce que vous demande aujourd’hui le Chevalier , poursuit Elise, c’est une information exacte de sa situation , et une information, par écrit que vous affirmerez véritable. Pouvez-vous, voulez-vous la donner? — Je la donnerai , Madame,

M.r le Chevalier la recevra demain, à ces heures. Je lui eu donne ma parole. — Ce n’est pas à moi , dit Henri , qu’il faut la donner ; et s’avançant tout-à-coup vers Foster , le saisissant impétueusement par la main , il ajouta : vois cet ange qui est devant toi , en montrant Elise, c’est à lui qu’il faut adresser ta promesse , c’est un être céleste , et si tu lui mentois , la plus terrible vengeance tomberoit sur toi. — Foster se troubla , et dit en se courbant profondément devant Elise : — oui , j’adresse ma promesse à l’Etre étonnant qui est devant moi , et dont l’aspect m’inspire un sentiment religieux, je lui adresse ma promesse et je la tiendrai. Pardon, noble famille, pardon:

Àh ! que ne puis-je. . : . . . Que ne puis-je...... —

Lady Sommers et le Chevalier firent connoftre à M.r Foster, qu’ils ajoutaient foi à sa parole; et lorsqu’il fut retiré, Elise et Henri allèrent

l’un et l’autre vers la fenêtre afin de le voir monter en voiture ; c’êtoit un fantôme qui les avoit épouvantés, et qu’ils ne pouvoient s’empêcher de suivre. Ils se regardèrent ensuite, et Henri dit à Elise : — nous nous entendons en ce moment sans nous parler; tu es bonne, souverainement bonne, mais je me sens humilié.

Renvoyons à demain le dernier épanchement de nos pensées, et que la nuit te donne un peu de repos , nous en avons besoin l’un et l’autre, car nous ne sommes pas à la fin de l’épreuve que le Ciel nous destine. Je ne sais encore le degré de force qui nous sera nécessaire. — Soit , dit Elise , en tendant la main à Henri ; mais demain, demain déjeunons ensemble comme à l’ordinaire , et n’éloignons pas cette fois notre petite Clara, comme nous l’avons fait depuis deux jours. — Henri paroissoit préoccupé, -r- Mon ami , continue

Elise , tu ne m’entends pas', je te parle de Clara. — Clara , s’écrie

Henri , c’est notre enfant ! Clara

A demain donc , chère Elise , à demain pour tous nos intérêts. Mou imagination serra moins noire et je serai plus digne de tes soins et de tes consolations. — Mon Henri, mon bien-aimé, n’oublie pas dans ce moment que mon sort est entre tes mains, reprends à la vie , et je serai encore la plus heureuse des femmes.—

Le lendemain , dès que le jour parut,- Elise s’approcha doucement de l’appartement du Chevalier, et n’entendant point de bruit, elle espéra que le Ciel, accessible à ses prières, avoit acccordé à son ami quelques heures de calme. Elle revint chez elle, et sans s’expliquer son motif, sans oser le chercher, elle songea à se bien mettre, et surtout elle s’occupa de la parure de

Clara. La mère et la fille étaient autour de la table a thè quand le Chevalier entra , Clara saute à son col , lui prodigue ses caresses, et pourtant le triomphe de l’amour reste en entier à Elise , à ses regards d’émotion que rien ne peut égaler.

Les idées mélancoliques et sombres qui avoient occupé le Chevalier durant la nuit, avoient altéré ses traits; et lorsqulil entra dans l’appartement d’Elise, dans un cabinet éclairé par les premiers rayons du jour , et dont les fenêtres étoient ouvertes sur la plus riante campagne, lorsqu’il vit surtout Elise et Clara dans un élégant négligé , et placées autour d’une table ornée de fleurs, ces images encore pures de son ancienne félicité le frappèrent d’une manière nouvelle , et tout fut en trouble au dedans de lui. Elise voulut lui rappeler les idées et les intérêts qui ouvroient pour eux la

vie aü commencement de chaqué jour , mais les doux rapports de la confiance, les jouissances de l’intimité se présentèrent à lui comme de simples souvenirs, les couleurs de l’espérance n’y étoient plus. Il prit Clara sur ses genoux. — Clara, disoit-il, tu es ma chère Clara. .....

la fille de la mère on le voit bien *

la plus céleste innocence est dans tes yeux. — Clara l’embrasse en riant.

« — Et de qui serois-je la fille , si je n’étoispas la fille dema mère? — Elle continue à rire. — Et cette poupée toute d’or , et grande comme moi , que vous m’aviez promise , mon cher papa, cette poupée qui devoit coûter cent guinées, elle ne vient point. — Lady Sommers prend un air sérieux en la regardant. — Laissez-la rire , ma chère Elise , dit Henri. Voyez comme la gaîté lui sied bien , ses petites joues s’émem yeut comme les feuilles de la rose

agitées

agitées par le zéphir. Ris, ma chère Cia ra, ris long-tems , et que je ne t’en empêche pas , la vie est belle pour ceux qui ne font point de fautes ; et bas il ajoute , pour ceux qui se contentent de la part que la Providence leur a faite. — \ous avez beau vous fâcher quand on vous Je dit. Chevalier, les grâces de cet enfant sont les vôtres, Clara vous ressemble si bien ! — Je souhaitois, il est vrai, qu’elle fût le portrait

d’Elise, d’elle uniquement Mais,

aujourd’hui Aujourd’hui

Henri s’arrête un moment. — Saistu , ma chère Clara , ce que doit faire un être qui me ressemble. — Aimer maman. — Adorable enfant, quel esprit le sentiment te donne !

Oui, si tu me ressembles tu aimeras ta mère, tu sauras comme moi qu’aucune femme sur la terre ne peut lui être comparée, tu chercheras à lui plaire , à la rendre heureuse , tu ne

la quitteras jamais . . . jamais. ... * Tu lui diras, je suis Henri, et elle te caressera. — O mon dieu, s’écrie Clara, maman est toute en larmes, et elle se précipite vers elle. — Henri ne s’avance pas , mais il met un genou en terre. — Elise sans regarder personne , les yeux couverts d’un mouchoir, dit en pleurant, et d’une voix brisée : on croit que je n’entends rien, et avec un mot de plus on peut me faire mourir. — O Elise, pardon, pardon. — Un domestique entra dans ce moment, il a'pportoit le JMornmg-post, la feuille des nouvelles du jour. Le Chevalier, pour interrompre une scène d’émotion , prit avec empressement cette gazette, et Elise chercha k se remettre un peu du grand ébranlement qu’elle venoit d’éprouver. Le Chevalier au bout de quelques minutes s’arrêta tout-à-coup et sou visage pâlit. Elise le regardoit, — Qu’avez-vous, Henri,

s’écria- 1- elle? — Il lui donna le pa»

pier en lui montrant du doigt l’article qu’elle devoit lire. Cet article etoit conçu dans les termes suivans :

«Le courtier Foster avoit un gen- » tilhomme de campagne pour inté- » ressé principal dans les folles en- » treprises sur les fonds publics, aux » quelles il s’est livré depuis quel- » que tems. Cet honorable gentil- » homme ( honorable jusques à pré- » sent ) vouloit augmenter sa l'or- » tune pour se faire élire Membre » du Parlement, et pour obtenir en- )) suite un titre de Lord. Il ne sera » plaint de personne, car la Nation » ne peut pas être bien représentée » par un agioteur, ni même par un )> homme qui, après avoir acheté les » suffrages des autres, serait tout prêt )) à vendre le sien. »

Elise et Henri gardèrent un moment le silence. Jl*e Chevalier parla le premier.— Honorable jusques à

ris

présent , dit ce gazetier. Il a raison.

Le tems où j’ai pu mériter ce titre est passé. Il m’en faut un autre . . , un autre. ... Le Chevalier Sommers avoit la tête baissée, il la relève fièrement.—J’ai mérité, sans doute, un autre nom, dit-il, mais qui osera le prononcer devant moi , tout abattu que je suis par la fortune ! — O »

Henri , s’écria Lady Sommers, Elise, la foible Elise suffit pour te défendre. C’est à elle à dire, à jurer devant Dieu et les hommes, que tu réunis toutes les vertus, que tu es sur la terre l’être parfait, que ta noble beauté, ta figure superbe sont l’image de ton âme.

Ah ! laissons-là les autres, laissonsles pour toujours. Viens comme je te l’ai proposé habiter une chaumière avec ton Elise. Oui, quittons dès demain si tu le veux les somptuosités qui nous environnent, et jouissons sans distraction du bonheur de l’intimité. Je ne puis te promettre

plus d’amour , mon cœur est comble ; mais j’inventerai de nouveaux signes pour te le montrer, et déjà je mfe représente avec délice comment la pauvreté, en écartant tous les embarras du luxe , peut rapprocher d’avantage deux tendres époux.

Oui, jusques à ces beaux cheveux qu’un étranger vient arranger tous les matins , c’est à moi qu’un soin si doux sera réservé, et ces boucles qui te vont si bien, je les roulerai dans mes doigts, et je croirai former un nœud d’amour. J’y ai pensé depuis hier, et j’ai nargué la richesse. Laisse faire à mon amitié elle vaincra la fortune, et en dépit d’elle, tu auras un asile où tu goûteras le bonheur. — Ah, que ne puis-je , dit Henri, obtenir un tel refuge. Elise, mon Elise, Elise à elle seule embelliroit tout.

Je n’en doute point, elle seroit bonne pour moi. Je n’en doute point, sa générosité me feroit oublier combien

je suis coupable. — Je ne puis souflritf Henri que vous parliez ainsi — Enfin, chère amie , nous nous entendrions et nous serions heureux, mais je ne puis me le dissimuler, la ruine n’est pas le dernier terme des dangers que je cours. Le déshonneur , le déshonneur absolu, non pas dans ton opinion , non pas au fond de mon cœur, mais le déshonneur aux yeux des hommes, le déshonneur selon la loi ne m’atteindra-t-il pas ? J’ignore encore l’étendue des engagemens que Foster in’a fait prendre, et je ne puis former aucune conjecture avant d’avoir reçu sa lettre; mais s’il m’arrivoit qu’après avoir tout donné, tout cédé, je restasse encore sous le joug d’une foule de créanciers inconnus, si j’étois réduit à leur eléjùence, en-, fin débiteur insolvable, si j’avois à supporter la honte et l’avilissement de cet état...... si j’y ;çtdis. réduit

après ma fortune passée. . Qu’au-

Digiti

*ois-je alors a faire, et que voudrait de moi Lady Somraers? Que voudroit une Elise? Que voudrait mon ange gardien? — Elise pendant ces paroles tenoit ses mains jointes en forme de suppliante , ses yeux etoient baisse's et tournes vers la terre, mais par momens elle élevoit ses regards vers le ciel, ses larmes. etoient arrêtées, et la pâleur de la mort couvrait son visage. — Laissons-Ià .cette conversation, dit Henri, et ne parcourons pas le cercle des choses possibles pour nous tourmenter mais

c’est moi qui viens de le faire! Hélas ,3. j’ai tort , je nesuis plus a moi. Allons dans le parc, mà chère amie, mais défendons-nous- .de dire Un mot sud le même sujet. La lettre de Foster viendra dans peu d’heures ,, aliéna-:

geons nos forces pour ce moment-làl > —•Elise ne pou voitse soulever , mais?

soutenue par Henri , elle parvint à fo suivre. . q jioycs

Elise obéissant à la recommandation d’Henri, ne reprit point le sujet de conversation qui venoit de les émouvoir si profondément l’un et l’antre; mais des mots sombres, des réflexions mélancoliques trahissoient à tout moment leur pensée. Notre âme a été organisée en entier pour aimer , tant les moyens de faire entendre un sentiment passionné sont nombreux et variés. Elise et Henri s’étoient assis. Elise affoiblie par les commotions qu’elle avoit éprouvées, et reposant sa tête sur le sein d’Henri, se livra par degres au sommeil.

Henri ne faisoit aucun mouvement, il craignoit de réveiller Elise.

Il souhaitoit d’ailleurs dans la situation où il se trouvoit, il souhaitoit pour la première fois, lui adresser des pensées qu’elle ne pût pas connôitre, et des expressions d’amour qu’elle ne pût pas entendre. Il ne savoit pas s’il étoit encore dans la

vie , tant ëtoient lugubres les perspectives qui eommençoient à l’envi- * ronner. C’étoit au fond de ce tableau qu’il plaçoit Elise j et il se demandoit avec épouvante , s’il étoit possible qu’il fût jamais séparé d’elle.— Mon Dieu, disoit-il, en la trouvant plus belle que jamais, c’est nous, c’est nous pauvres humains qui avons voulu changer le sort que vous nous aviez fait. Jamais assez d’honneur, assez de gloire , assez de fortune , et tous ces vœux nous égarent, tous nous écartent des idées simples de bonheur que la Providence Suprême avoit conçues pour nous. Elise, aimable Elise, puisse la paix rester dans ton cœur, et la punition de ma faute ne tomber que sur moi. Hélas, vain souhait ! Tout est un entre nous, et c’est moi qui t’ai frappée; c’est moi peut-être qui plongerai le poignard plus avant dans son sein.

Misérable destinée! Et de quelle hau-

teur de félicité je suis descendu ! .ils — Oui ..... dit Elise eu dormant.

Oui., je l’aimois... Henri... Henri... — Et le rapport de ces mots entrecoupés d’Elise avec les pensées d’Henri t avec sa situation , le touchèrent si profondément qu’il ne put retenir son émotion, ses larmes coûtaient encore en abondance, lorsqu’Elise se réveilla. — Henri , mon cher Henri , vous pleurez, s’écria-t-elle. Je n’ai -songé qu’à toi pendant mon sommeil Mon ami avez-vous quel-"

que nouvelle peine ? La lettre de Foster est-elle arrivée ? — Pas encore. ..., Elise le regai doit... .Pas encore, je te l’assure. Elise. — Je le crois, il n’y a plus de secret entre nous, tu me l’as promis. —

C’est vers l’approche çîe la nuit que la lettre de Foster arriva, elle fut remisc au Chevalier lorsqu’il étoit seul dans son appariement, conformément à l’ordre sèvère qü’oü a\Oitreçu

de lui. Le Chevalier l’ouvrit précipitamment, elle contenoit beaucoup de comptes, et F oster en promettoit d’autres encore, mais la lettre disoit tout. Il avoit joué sans mesure dans les fonds publics, la perte étoit immense, et dans le même tems , pressé par des créanciers, il s’étoit servi des billets en blanc, que l’imprudent Chevalier lui avoit remis. Enfin , selon les aveux de Foster, les engagemens à divers titres qu’on auroit à faire valoir contre le Chevalier excédoient de beaucoup sa fortune, et cette fortune encore consistoit essentiellement dans une terre dont on ne pouvoit précipiter la vente sans se soumettre à un sacrifice immense.

Le Chevalier Sommers aperçut a l’instant la profondeur de l’abîmé dans lequel il étoit jeté, et il ne conserva plus aucun espoir. Il tenoit encore dans ses mains cette fatale lettre de Foster., lorsque son valet-de-

( 3oo )

chambre , Bel ton , lui en apporta beaucoup d’autres écrites par diverses personnes, et venues les unes par la poste, les autres par des exprès:

Belton les avoit gardées pour les remettre à M.r le Chevalier, lorsqu’il seroit seul. Il ignoroit, dit-il, ce qui se passoit, mais il étoit bon que M/ le Chevalier sût. . . * . — Quoi? dit le Chevalier, avec impatience. Qu’ou

tient divers discours Posez vos

lettres sur mon secrétaire, vous viendrez lorsque je vous demanderai. — Le Chevalier prononça ces mots d’un ton fort impérieux. Il s’en aperçut et il se dit à lui - même lorsque Belton fut sorti. Un ton plus doux. M/le Chevalier, vous n’avez plus d’état, plus de rang , plus d’inférieurs. Eh bien, que mon sort soit accompli , ajoute-t-il, en se jetant dans un fauteuil, où il se livre à la plus profonde rêverie. O Elise ! Elise ! Ce furent les premières paroles qui lui échap-

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pèrent, et Lady Sommers avertie par Belton , étant entre'e dans ce moment, s’écria en l’entendant. — Elle vient, elle vient. La voici, ton amie. — Oui , mon unique amie, dit Henri , en lui tendant les bras, mon amie, ma dernière amie, mon éternelle amie, et par un même sentiment, ils s’embrassèrent en Versant un torrent de larmes. — Tu sais tout, dit le Chevalier, lis, si tu le veux, cette lettre de Foster , elle est sur mon bureau;— Elise la prit, la lut en se troublant, et sur le champ, le chevalier lui dit : — c’est assez , Elise. Elise , reviens vers moi, et lui prenant la main , il se tut quelques momens en la regardant avec attendrissement.

Ensuite il baissa les yeux , et d’un air aussi calme qu’il le put. Il dit : — tu vois, mon Elise, que la pauvreté n’est plus le dernier terme de mon infortune. J’aurois su vivre avec cette pauvreté, dont la sensible Elise m’a-

voit parlé d’une manière enchanteresse. Hélas , cet état , qui d’abord m’avoit tant effrayé , je suis condamné à le regretter. Mon bien ne peut sufflire aux engagemens qu’on m’a fait prendre, et je suis ruiné avec déshonneur. Je dois passer sous le joug d’une multitude de créanciers , les uns indulgens , peut-être, les autres sévères , et tous ayant un droit sur ma liberté. Il faudra que je paroisse en suppliant devant eux. Il faudra que j’obéisse aux ordres d’un procureur ou d’un sergent, qui viendront m’assigner ou me conduire en justice ! Il faudra. .. . Je ne puis continuer A l’héritier des Sommers ,s

à l’époux d’Elise de telles humiliations! Je puis m’éloigner sans doute, mais je ne saurois fuir devant la loi de mon pays. Et la honte, d’ailleurs, ne me suivrait - elle pas par tout ?

Je n’ai qu’une résolution à prendre. .... ! Un tremblement général

saisit Elise Et il m’en conter»

moins de l’exécuter que d’en parler devant Elise. Elle est âpre, cette ré-

solation quand on avoit une

douce vie .... quand on n’en a jamais connu d’autre près d’une in- .comparable amie, près d’une épouse adorée. Et pourtant avec un sort si

digne d’envie oui , misérable

que je suis même avec une

Elise, je ne puis souffrir la honte. — ■ Elise accablée par la douleur, gardoit le silence; Henri continua, j’ai songé à tout, pour l’avenir. . . . Sir George Mortimer , mon oncle ma-

ternel — Arrête, s’écria Elise.. .

Arrêtez, Henri , vous abusez de ma lbiblesse Laissez-moi respirer.

et je vous répondrai. .... Et d’abord que le Chevalier Sommers me croie aussi du courage. La mort, puisqu’il a prononcé ce terrible mot, ou qu’il en a présenté l’imagç, la mort ne m’effraie point. Je me t renvois heu-

reuse, mais c’étoit a cause d Henri.

Il fut mon premier sentiment, il sera ma dernière pensee , et s il se résoud à me quitter , son tombeau est le seul asile qu’il lui soit permis de m’offrir. Oui , s’il s’éloigne de moi, je le suivrai, fut-ce dans la nuit éternelle.

Il ne peut rien changer à cette résolution. — Ah , mon Elise, tu es une fleur dans toute sa beauté , reste sur la terre pour l’ornement du monde et laisse — moi seul subir mon ti iste sort. Je t’attendrai sur ces rives où aborde la race humaine en quittant la terre, et lorsque les anges t’appelleront pour entrer dans le séjour enchanté, où la vertu reçoit sa récompense , tu demanderas que je sois le spectateur de ta félicité et tu ne Seras pas refusée. Ah, nulle part de la félicité sans toi , répond Elise.

Un Paradis, unEden, où mon Henri ne seroit pas, je ne puis m’en former

l’idée. N QU tu ne comparaîtras pas -

seul ,

seul, devant notre Dieu. Hélas ! nous nous rendrons coupables, en quittant le poste où l’Etre Suprême nous a placés sur la terre. Je me prosternerai devant le Juge qui nous sera donné , et je dirai, que si mon Henri a commis une faute, c’est la seule de sa vie ; je parlerai de ses vertus que je connoîs toutes ; je les nommerai une à une ; je dirai comment il fut toujours le généreux protecteur de l’infortune, comment il fut toujours un fils respectueux, un tendre père , Un époux Oli , mon

Dieu Un époux adorable ! un

epoux adoré ! Et peut-être , qu’enflammée par la vérité, je serai reçue en témoignage. Peut - être , aussi , qu’en comparaissant deux ensemble aux pieds du trône Céleste, deux unis par le même amour, la sentence de condamnation sera plus douce.

O, mon Dieu! ensemble, toujours ensemble. —

— Ah, chère Elise, ne m’invite pas à accepter ton dévouement. Je me veux du mal depuis que tu m’as présenté cette idée, car mon ame n’en est pas révoltée comme elle devroit

l’étre Ensemble ce mot

prononcé par Elise , égare ma raison ensemble .... c’est ainsi

qu’ils ont vécu, c’est ainsi que leurs derniers soupirs se confondroient . . .

il n’y auroit plus de mort Dieu,

quel est mon langage, je ne puis m’y

reconnoitre Elise, Elise, ce n’est

pas moi. — Cher Henri ! Cher Henri, calmez-vous. — Il continue. — Ton bonheur me fut toujours plus cher

que le mien J’eusse donné

mille fois ma vie pour te sauver une

peine Et dans ce moment, je

supporte l’idée que tu m’as présentée. Ah ! suis-je un barbare ou seulement un amant passionné. Seroisje aussi Je tremble de le dé-

couvrir, serois-je un amant jaloux

et qui voudroit après sa mort sous- .

traire aux regards des hommes l’idole de son cœur?. . . . Quel est donc mon trouble si un sentiment de ce genre s’empare de moi !... Ah , si près du tombeau faut-il que je commence à me mésestimer. Mistères du cœur humain m’offrirez-vous quelque excuse ! J’ai besoin de rentrer en moi-même et de m’éclairer par la réflexion. Elise est pour Henri un juge trop bon et trop indulgent. Je deviendrai meilleur après quelques momens de réflexion. — Henri, ne formes pas un vain projet, un projet que tu ne pourrois pas exécuter. Tu es libre de m’enlever la consolation de mourir avec toi , de me ravir la douceur de te regarder encore avant de fermer mes yeux a la lumière , tu es libre de me traiter ainsi; mais je le jure, l’instant où je saurai ta funeste résolution, où j’apprendrai que je n’ai

plus mbn ami , je ne laisserai pas Ù la douleur cruelle le soin de m*ane'antir par degrés, et7 la mort la plus prompte terminera mon sort. Vois donc aujourd’hui nos deux destinées ce qu’elles ont été, intimement unies.

Te suivre partout , voilà ma volonté , voilà mon espérance ; et si tu dois marcher dans un chemin étroit, ma place sera vers le bord du précipice. Examine seulement si* même contre la honte dont le monde se fait le distributeur, ton Elise ne.

peut pas te suffire. Je me sentois forte en consolations, lorsque nous n’avions à craindre que la pauvreté j mais notre nouvelle situation est composée de circonstances que je ne puis ni bien conuoître , ni bien évaluer. Je ne m’étonne point de ta douleur et de ton effroi , à l’aspect de cette scène qui va s’ouvrir. Vois s’il est en ton âme une puissance capable d’y résister, et s’il existe

dans notre amour une compensation à ton infortune. Regarde tout, et décidé. Veux-tu que nous vivions encore ensemble? je couvrirai tes beaux yeux de mes mains , afin que tu n’aperçoives pas l'insolence des hommes, et je te serrerai contre mon cœur, afin que ses palpitations passionnées attirent seules ton attention.

Mais si les peines qui t’attendent surpassent tes forces , ne crains point de m’avertir, choisis le jour, choisis l’heure, et ton Elise se tiendra prête. Elle détournera ses regards des belles années qui sembloient en avant de son âge, et -elle remerciera le ciel du tems où elle a joui de la Vie avec tant de délices. Ami chéri -, ajouta-t-elïe en voyant Henri dans un état de convulsion , je t’ai tout ■dit , et je veux te laisser maintenant à tes réflexions. Interrom ps-les, cependant je t’en conjure, en te livrant h. quelques heures de repos; ne

( Sio )

prends ta dernière résolution qu’au moment où le jour reviendra , où l’aurore du moins aura coloré cette

terre que tu veux quitter. Alors ouvre celle de tes fenêtres qui donne sur le jardin, et que j’aperçois de mon appartement ; ( elle détache son voile.) Ce voile blanc, le mien que je te laisse , tu le suspendras à la jalousie extérieure, si ton âme est plus calme , si tu veux , si tu peux courir avec ton Elise les hasards de la vie, et a l’instant, je vole dans tes bras pour te jurer de nouveau, amour et fidélité. Mais si tu per-r sistes, au contraire, dans le projet que tu as formé , suspends à ta fenêtre un crêpe noir, et je serai dans le jardin avant toi, et prête à te suivre, prête à partager avec toi le sort que tu auras choisi. Oui , je serai prête, car je vais consacrer la nuit k toutes les pensées qui doivent ; devancer une circonstance si K f ' • '

grande, si hors de l’ordre commun, et à laquelle mon âme pénétrée d’amour et de bonheur n’avoit jamais songe. Hélas , je n’avois fait encore que des prières de reconnoissance ! C’étoit trop beau, sans doute, et j’aperçois tout-à-coup que ma part aux biens de la vie , excédoit de beaucoup le lot qui doit appartenir à une seule créature. A demain , cher Henri; — et dans ce moment elle contenoit son émotion et s’efforçoit de montrer un air serein ; elle s’approcha pourtant de lui pour l’embrasser, mais Henri la serrant dans ses bras avec une étreinte passionnée, ils cédèrent bientôt au mouvement de leur cœur ; et dans le sein l’un de l’autre, ils versèrent un torrent de larmes. Ils ne prononcèrent aucune parole, et tout-à-coup Elise s’échappa des bras d’Henri , et s’enfuit dans son appartement.

Henri , au moment où il se voit

seul , s’abandonne à tous les mou-* vcmens d’une douleur qui n’est plus comprimée. Souvent néanmoins l’explosion de cette douleur se change dans un repos morne et silencieux, puis il prononce en gémissant le nom d’Elise , et quelquefois il l’appelle à grands cris et en homme éperdu. Il veut retourner vers elle, et lui porter des paroles de consolation. Il sonne avec le dessein de charger un de ses gens d’aller s’informer sans bruit, si les lumières sont encore allumées dans l’appartement d’Elise. Belton vient , et comme la plus sombre tristesse est peinte sur son visage, le Chevalier - soupçonne un moment que sa conversation avec Elise a été entendue, et il demande à Belton d’un ton sévère: — où étiez-vous depuis quelques heures? — Dans la loge du portier, comme toute la journée.— Que faisiez-vous la ? — J’aidoisFrantz

à se tirer d’affaire contre ces insolens qui vouloient forcer la porte pour s’entretenir avec M.r le Chevalier, ou pour lui remettre euxmêmes leurs lettres. — Pourquoi les appelez-vous des insolens ? — C’est la moindre épithète qu’ils méritent. — Je veux savoir ce qu’ils disoient. — Que M.r le Chevalier daigne m’en dispenser- — Je le veux. — Et c’est à un serviteur de père en fils, de la noble famille des Sommers, qu’ils osoient tenir de tels propos ! — Finissez , Belton. — Je le leur ai bien dit , vous êtes des infâmes calomniateurs. Quoi , M.r le Chevalier ne tient pas ses engagemens ! il doit à tout le monde!

et c’est de M.r le Chevalier que vous parlez, lui qui paie les fournisseurs de sa maison toutes les semaines , et les gages de ses gens tous les mois; et là-dessus ils ont répondu...... Je ne puis le répéter

— Achevez , Belton , ou sortez si 1 vous ne voulez pas m’obéir, — Ils ont dit , l’un d’eux surtout , fort bien des fournisseurs , des valets , et peut-être aussi des marchands (T étoffes, des marchands de diamans pour Mïlady, et avec l’argent d’autrui qu’on emprunte et qu’on ne rend pas. A la bonne heure, mais avant qu’il soit peu M. le Chevalier Baronnet n’aura plys tous ces embarras, le concierge de King’s bank (1) fera toutes ses affaires; c’étoit là surtout le langage d’un procureur de la plus mauvaise mine du monde , et qui vouloit me remettre jene sais quel exploit. Nous sommes tombes sur lui Frantz et moi d’une terrible manière ; et en •s’enfuyant il a crié , que dès demain le' maître et les valets seraient mis sous la main de la Justice. Je

(i) La prison pour, dettes.

ne le crains guères, mais sauf le meilleur avis de M/ le Chevalier, je voudrois faire avertir le Juge-de- Paix. — C’est assez. Bel ton , il est nuit, que la porte soit fermée, et que tous les domestiques se retirent dans leurs chambres ; vous aussi , Belton, allez. — Lorsque le Chevalier fut seul, il se demanda : — pourquoi prenois-je plaisir à ces discours de Belton ,. c’est que,. près de mon départ, je suis bien aise de n’avoir plus à regretter ceux que je quitte.

Les hommes sont bien durs , je leur laisserai tout , je n’emporterai rien; quel tort leur ferai-je ? Ma fortune, ma vie seront données en expiation de mon imprudence. C’est assez , ce me semble , et mon humiliation n’est nécessaire à personne. Le monde aura disparu pour moi , lorsqu’au dessus de ma tombe , et en foulant mes cendres inanimées, vous viendrez déchirer ma mémoire et mettre

h l’enchère mon patrimoine. Non',' je ne serai pas le spectateur de ma honte, et je ne boirai pas jusques à la lie la coupe amère qui m’est réservée. — Le Chevalier , après une heure passée dans une profonde rêverie , se met à son bureau pour écrire à son oncle maternel , et pour mettre en ordre quelques papiers de famille. Il jette par hasard les yeux sur les lettres apportées par Belton , et après en avoir lu quelques-unes , son visage se couvre de rougeur. Quel langage on prend avec moi ! ce sont des maîtres qui interrogent leurs esclaves , et Lord ;Weston lui- même, qui n’auroit pas osé me regarder en face , il se hasarde à prendre un ton léger avec moi dans le moment où il sait quç la vengeance m’est interdite. Cruauté de mon sort ! Est-ce donc à tous les genres d’abaissemeut que je suis condamné ! Enfin , une lettre d’un

ami ! Je reconnois l’écriture de

Mare Il connoît ma situation

et me rappelle l'ancienneté des rapports qui nous lient. C’est quelque chose. Mais quoi ! Il attend , dit-il , de mes sentimens pour lui , que je tacherai de le mettre à couvert en secret , d’un billet de moi venant de Foster, et dont il se trouve par hasard propriétaire. Quoi , les amis aussi , voilà ce qu’ils sont pour moi; mais je n’en eus jamais , non,

jamais Ingrat, qu’ose-tu dire ?

Tu a vois le meilleur des amis, l’ami avec lequel aucun autre au monde ne peut être comparé , Elise , ton -Elise. Etoit-il une de tes pensées qu’elle n’entendît ? un de tes sentimens qu’elle n’éprouvât ? une de tes peines qu’elle ne prît à elle?

Et tu pourrais te plaindre d’avoir manqué d’amis ! La mort même, elle la veut avec toi , elle la débande , et tu ne mérites pas un tel

sacrifice, puisqu’il ne t’est pas odieux. Eh bien, enfonce donc le poignard dans ce cœur qui t’a tant^aimé, donne-lui ce prix pour sa vive tendresse. Vas, si tu en as la puissance, vas, frappe cet ange du ciel.... Et quoi , je m’injurie moi-même , je me déchire de mes propres mains !

Qu’ai-je donc fait pour subir tant de maux ! Le vœu qu’elle forme , je l’eusse formé mille fois , il faut mourir ensemble quand on a vécu comme nous. Ah ! si je pouvois lui laisser des honneurs, de la fortune !... Pardonne, Elise , je le sais, ces biens ne seroient rien pour toi. Mais aussi la honte pour ton époux , la honte par lui , et à côté de lui ! La honte.... Ah, ce mot seul ne dit-il pas tout pour un homme d’honneur, pour un homme qui , placé dans les rangs distingués de la société , y a formé son âme à tous les genres d’élévation. La honte ! Elise pourrois-tu

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mieux que moi la supporter ! Viens donc ma lklelle amie , viens ma libératrice me défendre de moimême. Je t’aime, je t’adore en ce moment plus qu’en aucun instant de ma vie ; viens , j’ai besoin de courage , et toi seule peux me l’inspirer. — Le malheureux Henri se jette dans un fauteuil, mais après un quart-d’heure de réflexion silencieuse, il se lève en disant avec émotion. — L’associer a mon sort ! Non , je ne le ferai point , non , je n’y consentirai jamais Voilà mes armes Il les prend et les pose à

côté de lui. Achevons seul mon sacrifice. Déjà je ne suis plus à moi , je ne suis plus moi. Pauvre Elise !

Elle vouloit qu’en mourant nos regards se rencontrassent. Elle a demandé d’être avertie de ma résolution. Je l’ai promis , et elle sait que je lui ai toujours tenu parole. Tromper son innocente foi.

m’eût paru le plus vil , le plus condamnable des crimes La nuit

cependant suit son cours, et dans peu le moment va venir de placer le signal funeste qui doit annoncer à Elise ma résolution. Ah , si la bonté céleste avoit prolongé son sommeil , avoit assoupi ses sens , et qu’elle ne parût pas à l’heure marquée , ne devrois-je pas considérer cette circonstance comme l’effet d’une volonté puissante qui veille sur les jours d’Elise ? je me dévouerois seul alors à mon malheureux sort. J’irois dans mes bois pour trouver un lieu solitaire d’où l’on découvre cechâteau, et cherchant des yeux l’appartement d’Elise , je lui adresserais mes derniers adieux. — Henri , depuis cet instant, continua d’être livré à des mouvemens successifs d’attendrissement et de désespoir. Il mârchoit avec précipitation , il s’arrêtoit devant le portrait d’Elise, en mettant

un

un genou en terre. Il regardoit souvent sa montre , et selon ses pense'es la marche de l’aiguille lui paroissoit trop lente ou trop accélérée ,

Laissons-* le quelques momens , afin de suivre et d’observer Elise au moment où elle quitte Henri où elle fait un effort pour s’arracher à ses embrassemens. Elle se retire dans son appartement, et s’y voyant seule elle donne un libre essor à sa douleur. Elle ne combat plus contre le sentiment dont elle est oppressée. Elle jette un regard sur ce cabinet qu’elle a orné avec tant de soins dans les beaux jours de sa vie, et son cœur se serre en fixant son attention sur une multitude de desseins , où elle a retracé partout la figure d’Henri. L’amant étoit pei^t dans les paysages champêtres , le Chevalier, le beau Sommcrs dans quelque fête de Cour, c’étoit Henri,

toujours Henri. — Ah! comme ils ont passé bien vite ces jours où je venois rever ici à mon époux et à mon bonheur. — Voilà ce que se disoit Elise. — Ne devois-je pas au milieu des délices de ma vie , compagne d’Henri, associée à sa considération , à son éclat et à sa fortune , ne devois - je pas songer à la fragilité de tous ces biens? Mais je n’en avois véritablement qu’un , je n’en estimois qu’un , c’étoit Henri , et jamais en imagination je n’avois séparé mon existence de la vie de cet unique ami. Aussi tout étoit simple dans ma félicité, et lorsqu’on m’a appris le malheur , je l’ai vu simple de même; car Elise et Henri

mourront ensemble — Elise à la

suite de ces réflexions sur le passé.

Voulut fixer le moment présent , et s’avança pour ainsi dire , afin de considérer cet abîme que l’on nomme la mort, abîme de ténè-

lires dont elle fut lin moment effrayée ; car son âme innocente et pure n’avoit jamais été pénétrée que d’idées douces et riantes, mais elle avoit un courage naturel qu’elle ne connoissoit pas elle - même , et la crainte de paroitre foible aux yeux d’Henri, dans un moment où elle se voyoit appelée à être son unique soutien , acheva de lui donne?

de la fermeté. — Et n’avions -nous pas toujours demandé Henri et moi , de mourir dans les bras l’un de l’autre ? Ne l’avions-nous pas demandé comme une dernière bénédiction ! Nous formions il est vrai ce vœu dans l’éloignement , nous regardions notre dernier terme à travers les flatteuses illusions de l’espérance , et nous laissions à notre* jeunesse le soin de nous défendre* Eh bien, nous nous sommes trompés -, sachons rendre une vie qué nous regretterions moins si la PrcH

violence, par une faveur particulière, ne l’avoit pas faite si délicieuse pour nous. — Tel étoit le langage secret d’Elise, mais au milieu de ses agitations une épreuve nquvelle l’attendoit. Elle vouloit voir Clara sa fille chérie. — Il faut que je t’embrasse avant mon grand voyage, lui disoit-eîle dans sa pensée, il faut que je te présente cette mère qui t’abandonne; cette mère coupable, je le crains bien. Viens, viens me punir par tes innocentes caresses , et par ton aveugle confiance. Viens adorable enfant , second présent que le ciel m’avoit fait. — Elle l’appelle , cet enfant chéri, elle l’appelle d’une voix émue. C’étoit près du moment où la petite Clara cherchoit le repos , où elle, le trouvoit toujours après avoir reçu un baiser de sa mère. Elle accourt et se précipite dans les bras d’Elise , elle écarte avec ses petites mains de beaux che-

veux blonds qui tombent en désordre sur son visage, elle veut coller ses lèvres sur les joues de sa mère, elle les sent mouillées par des larmes qui coulent encore. Elle dit, elle s’écrie. — Tu pleures. Maman, mon Dieu ! tu pleures. Est-il arrivé quelque chose à mon père ? — Rien encore, chère Clara , mais la vie est semée de douleurs. Tu ne le sais pas encore , puisses-tu l’ignorer toujours ! — Elle place ensuite Clara sur son sein , et tantôt elle la regarde en silence , tantôt elle la couvre des plus tendres caresses. — Sais-tu , ma chère Clara, sais-tu ce que c’est qu’une mère? — C’est toi, maman. — Ce que c’est qu’une mère, et par quels liens elle est unie à une fille aussi charmante que Clara. — Tu es bonne , maman. — 1 Ce que c’est qu’une mère? Elise embrasse Clara , elle la regarde , elle l’embrasse encore. — Une mère!

Elle est passionnée pour son enfant, elle voudroit le voir , le caresser à toute heure. Une mère î Et pourquoi le quitte-t-elle cet enfant, cet adorable enfant ? Elle est bien malheureuse , elle obéit à une destinée qui'l’en traîne Il faut s’en souvenir Il faut la plaindre Il

faut regarder son portrait et dire,

c’est ma mère.... cette mère qui aimoit tant sa fille... Elle sera là, derrière ce rideau, qui te verra , qui t’entendra.... Mon Dieu, qui pouvez tout... — Elise ne put continuer, sa voix éloit étouffée par son émotion. — La gouvernante de Clara „ Miss Bainet , entra dans ce moment, elle venoit avertir Lady Sommers qu’il étoit déjà tard pour le cour cher de Mademoiselle. — Pas si tard, répondit Elise. — Madame ne sait pas que Miss Clara doit se lever demain de très bonne heure. — Et pourquoi ! s’écrie Elise, avec éton-.

nement? — Miss Clara a appris que le 2 juillet étoit le jour de naissance de Milady , et elle veut de bon matin aller cueillir elle-même un grand' bouquet pour le présenter à Milady avant son lever. — Méchante , vous m’aviez promis de n’en pas parlera maman. — Emmenez Clara, dit Elise. — Et après ce mot elle crut sentir les premières atteintes de la mort. Elle se jeta dans un fauteuil où elle resta long-tems avec une demi-connoissaqce, ayant peine à suivre les sentimens qui l’agitoient.

Elle revint à elle et fut plus malheureuse encore, — O , Henri !

si je parois ta fille , si je te la présenlois au moment où tu descendras dans le jardin pour aller vers le but où ton désespoir te conduit.

Ne changerois-tu pas de résolu^

tion ? Non, mon cher Henri , je

ne le ferai pas. Je sais bien qu’a moi seule j’aurois tout obtenu , si

la crainte insurmontable d’une humiliation publique n’avoit pas fixé ta détermination. Je l’ai vu , tu au~ rois supporté avec moi la pauvreté la plus absolue , si ton infortune s’étoit arretée là. Je blesserois ton cœur profondément , si je parois- $ois croire qu’une autre mieux que moi , mieux que ton Elise , t’auroit attaché à la vie. Je me ferois aussi 4 horreur à moi-même, si j’inventois pour toi un nouveau déchirement, et si je comblois de mes mains la mesure de tes douleurs. Ce que doit ton épouse, ton épouse fidèle, c’est d’adoucir tes derniers momens , c’est de t’aider à marcher dans cette rude

voie -où tu vas entrer, —

; Cette dernière réflexion releva le courage d’Elise , et elle employa le reste de la nuit à écrire plusieurs lettres. Elle en composa une avec beaucoup de soin pour Lady MortiïHcp la ièmïac de l’oncle, maternel

d’Henri , le plus proche de ses païens. Elise et Henri étoient convenus ensemble de lui confier Clara, de la mettre en dépôt entre ses mains.

Lady Mortimer n’avoit qu’un fils et une fille; Clara seroit élevée avec la fille , et le fils seroit un jour son epoux. Il n’y avoit que de la vraisemblance à ces idées , mais dans la:

situation où se trouvoient Elise et Henri , ils ne pouvoient rejeter aucune espérance. Elise se trouble en écrivant au vénérable Ecclésiastique qui avoit guidé sa première jeunesse. — Comment va-t-il me juger ! sévèrement , sans doute. Mais, ce qu’étoit Henri pour moi , ce que j’étois pour lui, qui pourroit le comprendre ! Aussi , lorsque l’entrainement d’un cœur passioné va me rendre coupable , ce n’est pas aux hommes, c’est à Dieu seul que je m’adresse, à lui, qui connoît tout, à lui, qui a le premier aimé. — En-

fin , Elise trace en abrégé des instructions qui dévoient être remises à sa fille à differentes époques de sa vie. Àh ! combien de fois ce dernier travail fut interrompu par des larmes , combien de fois il fut suspendu pour invoquer le secours de la Providence , pour implorer,. sa bénédiction , en faveur d’une innocente créature , délaissée par ses parens. Elise , après cette prière , retomba dans l’état d’abattement et de demi-connoissance où elle s’étoit trouvée en se séparant de sa fille , mais cet état dura plus longtems. Sa tête penchée sur le bureau où elle venoit d’écrire, paroissoit dans une sorte d’immobilité, mais, tout-à-coup , Elise se ranime avec un air d’égarement, et prononçant le nom d’Henri. — Il est trop tard !

Il a passé , «s’écrie-t-elle , — et se précipitant vers sa fenêtre, ellel’ou- \re et fixe ses regards sur l’appar-

tement d’Henri , sans les en détourner un mornqnt. Elle eut un instant de joie , au milieu de ses lugubres pensées , en apercevant que la fenêtre du cabinet d’Henri étoit encore fermée , ainsi que la porte de son escalier dérobé. Cependant , les astres de la nuit commencoient à disparoi tre, et déjà l’on distinguoit les premières lueurs de l’aurore. Elise frémit du danger qu’elle avoit couru. —Un peu plus tard, disoit - elle. . . . Ah ! s’il ne m’avoit pas trouvée , qu’eûtdl pensé d’Elise ?

«hélas , il eut continué sa route.... — Ellewentend toul-a-coup un bruit h la fenêtre de l’appartement du Chevalier. Cette fenêtre s’ouvre , Henri paroît , et le jour du matin éclairant son visage. Elise put remarquer l’altération frappante de ses traits, et toute son agitation. Il lève les yeux au ciel , et d’une main tremblante , il attache un crêpe noir à

la jalousie extérieure. Elise voit ce signal funeste. Elise frissonne, mais se remettant à l’instant , elle essuie Ses larmes, elle noue sur sa tête ses cheveux , que le trouble de la nuit avoit dérangés*, et à pas précipités elle descend dans le jardin , et fait quelques pas dans l’allée de tilleuls où Henri devra passer. Elle tourne la tête pour voir arriver Henri, qu’elle avoit devancé d’un moment.

Il vient, ses regards sont dirigés ters l’appartement d’Elise. Il s’arrête sous la fenêtre , il croit qu’elle va s’ouvrir , et il tremble Il es-

saie de passer outre , et uue force secrète semble le retenir. — La voici , la voici ton Elise ! — Il entend ces paroles à quelques pas de lui. Il reconnoit la voix chérie qui les prononce , et son âme tressaille.

— La voici, la voici ton Elise, elle est avant toi au rendez - vous. — Elise alors s’approche d’Henri , elle

lai tend la main. — Allons , mon ami , n’ayons plus que du courage.

Tu as eu le teins de penser à la situation, et puisque tu persistes clans ton dessein, nous avons vécu.

— Henri se jette à genoux devant Elise. Il lui dit : me pardonnez-vous Elise ! — Ah ! si je te pardonne. — Est-ce en m’aimant encore! — Oui, en t’aimant, Henri, avec la meme tendresse , avec la même passion.

Lève-toi , veux-tu que je te donne le bras , ,ou veux-tu me le donner. — Ah ! comme autrefois , je te prie , je suis foible , je suis craintif ;mais ce n’est pas à la vue du sort qui m’attend , mes larmes, que je ne puis contenir, sont consacrées à Elise; je songe avec épouvante et au milieu des reproches que je m’adresse , je songe avec horreur qu’Elise,la charmante Elise , Elise à la fleur de ses ans Elise pour avoir uni sa destinée à la mienne O Dieu ! qui

Tenez de commander à l’aurore d’é* clairer la terre , vous devez être jaloux de votre plus bel ouvrage.

Prenez- la, prenez Elise dans cet instant , et avant que la mort altère ses traits. Qu’un char de lumière vienne l’enlever, elle -y sera belle encore, et que je sois seul délaisse. — Il tenoit ce langage, et en même tems il serroit Elise dans ses bras comme s’il eût craint d’être exauce'. — Calme-toi , cher Henri , et rendons grâces au ciel des jours heureux que nous avons passés ensemble, et de cette mort en commun qu’il nous assigne, c’étoit celle que nous avions toujours souhaitée.

Il y "aura encore quelque part un asile pour deux tendres époux, et cet astre dont tu viens de parler , cet astre magnifique , qui dans ce moment se lève sur nos têtes pour vivifier toute la nature , est un gage entre tant d’autres de l’affection

d’un Etre-Suprême. Espérons donc, «spérons. —

Elise et Henri continuèrent leur marche, mais lentement. Ils passèrent devant un tulipier remarquable par sa hauteur et son spacieux ombrage. — Saluons cet arbre , dit Elise, saluons-le d’un dernier adieu, mais asseyons-nous encore un moment sur le banc qui l’environne.

C’est toi, Henri, qui l’avois fait placer là , et c’est sur ce banc que nous avions formé de si doux projets de bonheur, que je t’ai entendu prononcer avec tant d’amour le nom

de ton Elise Ah ! pourquoi ces

souvenirs me reviennent-ils , je ne pourrai plus parler ! — Et en effet ses larmes coulèrent avec tant d’abondance que sa voix parut entièrement suffoquée ; Henri éprouva la même émotion , et lorsqu’ils furent remis de cet ébranlement, ils gardèrent long-tems le silence. Ce fut

dans ce moment là que la cloche du village sonna cinq heures. — Ou sonne , dit Henri ,' pour avertir les hommes des pas qu’ils font dans la vie. Hélas ! nous touchons au but , le tems/et ses subdivisions ne nous regardent plus. — Toujours la meme heure et toujours mon Henri , voilà ce que je demandois dans cette vie mortelle que nous allons quitter, et pour l’autre qui va venir, pour celle que j’espère , c’est encore là mon vœu. N’est-ce pas aussi le tien, mon Henri ? — Oui , oui , mon Elise; mais je n’ose prier , c’est à toi de le faire. — Nous le ferons ensemble , mais ne nous affaiblissons pas, continuons notre route; — Elise se lève en prononçant ces paroles , et jetant encore un regard sur le beau tulipier, elle dit en soupirant. — Je voudrois que nos cendres reposassent ensemble au pied de cet arbre.

— Je n’ai pense à rien, dit Henri,

6croii-il

seroit-il tems encore de foire cotl- , noître notre volonté? — As-tu dans ta poche un crayon, dit Elise, donnele-moi , et en renversant une enveloppe de lettre elle en fait un papier blanc sur lequel elle écrit. « Tho- » mas , mon bon Thomas , je vous » prie de me faire ensevelir avec )) Henri sous le grand tulipier. )> — Thomas étoit un vieux serviteur de la famille des Sommers, et dans ce moment le concierge du château.

Elise attacha ce papier à sa manche.

Les deux epoux infortunés n’étoient pas loin du but qu’ils avoient choisi, ils y arrivèrent en peu de moment C’étoit une retraite ombragée par la nature, et que l’art avoit respectée, ^le étoit néanmoins située sur une hauteur d’où l’on pouvoit découvrir les jardins et les bâtimens du château.— Lieu de ma naissance, dit Henri en portant là ses regards , asile où reposent les cendres de

mon père, séjour de ma jeunesse , séjour où j’ai passé de si belles années , amant passionné d’Elise et son heureux époux , jardins délicieux, tous en accord avec la paix de l’âme , je n’étois plus digne de vous , et je vais vous quitter. Elise, je t’avois donné tous ces biens par mon testament , et cependant je les ai risqués , je les ai perdus, je suis bien coupable. Mais toi , mon Elise, réfléchis en ce fatal moment que tes premiers avantages et les plus précieux , c’est â la nature , et à elle seule que tu les dois. Ta beauté sans égale , tes grâces enchanteresses , ton air doux et noble , et ton esprit encore, tes talens et le charme inexprimable de ton caractère, tou& ces biens , ce n’est ni le riche Sommers, ni cet Henri, ton amant passionné , qui auroit pu te les donner , c’est une faveur du ciel même.

'T’est-il permis de renoncer à de si

raresbienfails! Tune vois qu’IIenrî, tu n’attaches qu’à lui ton bonheur mais le tems dont tu ne connois pas

l’empire, le tems peut-être —

N’achève pas , le tems n’affoibliroit jamais mes senti mens pour toi; et si je lui croyois ce pouvoir , je scrois encore plus détachée de la vie.

Je vois tes combats , je vois tes regrets, mais mon sacrifice est résolu," il est inséparable du tien. Notre destinée est fixée , ne parlons plus d’avenir qu’en songeant à la vie qui suit celle-ci , et en élevant nos pensées à l’Etre-Suprême. — Elle prend alors la main d’Henri, et s’agenouillant avec lui , elle dit avec émotion. — O Dieu î le maître du monde, vous voyez devant vous deux de vos pauvres créatures , qui se sont trouve'es trop foibles pour traverser la vie au milieu de la honte. Elles s’offrent avec humilité aux regards de leur Juge.

Hélas ! que pourroient- elles dirq

pour leur défense ? Vous les aviez eomblés de vos faveurs. Oui , au milieu du monde, richesses,honneurs et distinctions , ce fut leur lot , et dans leur maison } au sein de. leur famille, amour conjugal, amour paternel, toutes les joies du coeur ; et cependant voilà qu’elles sont sans courage pour supporter l’adversité.

O Dieu ! Comment les jugerez-vous?

elles] ont fait quelque bien pendant leur court passage sur la terre, et elles n’ont cessé de bénir le Dieu de leur religion , le Dieu de leur conscience. Vous êtes j uste, mais souverai-* nement bon. Elles vous demandent grâce. Je prie pour Henri , je priepour moi, je prie pour tous deux, et lui.... — O Dieu ! s’écrie Henri, c’est Elise seule qui peut oser vous implorer, elle a été l’origine de mes vertus, si j’en ai eu quelques-unes, et je suis »eul la cause de la grande faute que ijous commettons ensemble. Que

JM*,)

Votre vengeance ! 6 Dieu ! si vous»

vous en armez , ne frappe que moi j sauvez , sauvez Elise. — O , mon Dieu! dit Elise avec effroi, mon Dieu, que j’aie la force ou non de continuer à élever mes vœux jusques à vous , vous verrez que ces vœux sont encore pour une égalé destinée avec mon Henri , avec mon epoux.

Grâce, grâce , ô notre Père! notre souverain Juge. — Elise après ces paroles , qu’elle eut de la peine à prononcer , baissa les yeux en se tenant toujours à genoux, et Henri, sans oser la regarder, imitoit sa religieuse contenance. Après quelques momens de silence , Elise se lève. — Allons Henri , tout est dit pour ce monde. — Elle se jette à son cou, Henri la serre contre son sein, et leurs embrassemens furent si passionnés qu’ils eurent l’espérance de mourir d’attendrissement et d’amour. Puis, sur ' un signe d’Elise Henri s’écarta pouf

chercher ses armes , mais tournant encore ses regards vers sa demeure, il appelle Elise. — N’est-ce pas Clara que j’aperçois dans le jardin 'des fleurs? Que fait -elle là si matin?

L’auroit-on instruite? —Non,

répond Elise , moi seule j’aurois pu le faire , et je ne l’aî pas lait j mais elle a appris , je le sais par Miss Barnet, que c’ètoit aujourd’hui mon jour de naissance, et elle vouloitde bonne heure cueillir un bouquet et me le porter avant mon lever. — Henri pâlit.— Elle va courir seule vers le lit de sa mère 1 elle ne la

trouvera point elle l’appellera

cette tendre mère et ne recevra point de reponsé . . . elle la demandera. .

elle 1# cherchera toujours avec

bes fleurs. » . . — Les genoux d’Henri foiblisseut, il s’appuie contre Elise.

— C’est impossible, dit -il, et il jette là l’arme fatale qu’il tenoitdèjà dans ses mains. Vivons , vivons eu-

tore. La honte , la honte ! Eh bien qu’elle vienne, qu’elle m’accable, c’est à faire à elle de terminer mon sort. Retourne , chère Elise , va recevoir le bouquet de notre chère Clara. Je vais te suivre, je te le promets, mais j’ai besoin de me recueillir dans cette solitude. — Que je te quitte, Henri! Non, pas un moment. — Tu ne le veux pas, asseyons-nous donc , Elise, j’ai l’âme oppressée. — Elise étoit hors d’elle1même, et pourtant elle ne savoit encore comment elle pourroit se livrer à un changement de situation amené si subitement , elle y accordoit par degrés ses paroles en- s’entretenant avec Henri, et elle cherchoit à assurer un bonheur inattendu,plus qu’elle ne s’occupoit d’en jouir. Une légère espérance éntroit dans son âme lorsque tout-à-coup elle entendit des cris dans l’éloignement , elle y prêta l’oreille ainsi que le Chevalier , lejs

mêmes crié continuèrent , et beau* coup de voix les rëpëtoient. Le bruit s’étend et Henri aperçoit tous ses gens qui courent dans les diverses routes du parc , et qui prononcent son nom d’un ton d’effroi. Il distingue ïlelton et lui fait signe d’approcher. Belton reconnoit son maître, il accourt avec précipitation, et tout hors d’haleine il crie , dès qu’il peut être entendu: — Sir Henri, cachezvous, cachez-vous, — Il ajoute, — les gens de Justice sont entrés de force dans votre château, ils mettent les scellés partout, et ils vous cherchent avec la plus grande insolence; l’un d’eux m’a dit qu’ils dévoient vous mener à Londres, et comme ce n’est pas le tems de biaiser pour un bon serviteur , je ne puis taire qu’ils ont un décret pour conduire M.r le Chevalier à Kiug’sbank. O , juste ciel, en prison notre bon maître! Nous ne sommes pas dix et ils sont trente;

mais sî M.r le Chevalier veut dire un mot, nous nous battrons contre ux jusqu’à la mort. — Grand Dieu , en prison mon Henri ! dit Elise, les barbares! non , ils ne l’y mèneront pas. — Bonne Milady, laissez-nous faire. — Il vouloit Ven aller précipitamment. — Arrêtez, Belton, dit le Chevalier. Je vous défends de vous mêler d’aucune manière dç cette affaire , et contenez mes gens, vous m’en répondez. Laissez -nous dans ce moment, et ne dites pas encore où je suis ! — Le dire ! mon cher maître , je ne le ferois qu’en recevant la permission de mourir à

vos côtés. — Laissez - nous , vous

dis-je , répéta le Chevalier d’un ton sévère. — Elise s’étoit appuyée contre un arbre et levoit les yeux au ciel. Henri s’approche d’elle et lui dit. — \ oilà la sentence portée , veux-tu toujours qu’elle nous soit commune? — Je le veux de toute la

puissance de mon âme- — Incomparable amie! s’écria Henri. Il la serra dans ses bras , et après quelques instans de l’abandon le plus passionné. Elise, regarde Henri fixement, elle s’arrache à ses embrassemens et lui dit. — Terminons ces cruels instans. J’entends de nouvelles clameurs, le danger s’approche. — Elle se met à genoux et dit à Henri:

— c’est au coeur que je veux être frappée, c’est là où est ma vie depuis que je t’ai connu. Je ne veux pas non plus un . instant être défigurée aux yeux de mon Henri , il faut que ses derniers regards sur moi lui présentent encore son Elise telle qu’il l’a aimée, et je souhaite qu’une larme tombe de ses paupières quand il saura qu’Elise ne le voit plus , qu’Elise ne l’entend plus. ... Adieu, Henri. — Elle se fait un bandeau de son mouchoir, mais aussitôt elle l’arrache et dit. — Je n’ai point peur,

je veux le voir une dernière fois.

Mon Dieu , pardonnez, si je pense encore à lui , je l’ai tant aime'. — Henri s’approche, ses mains tremblent , ses yeux sont égarés. .Le voilà , le voilà s’écrient plusieurs voix. Elise e'perdue saisit avec impe'tuosite' un des pistolets qu’Henri tenoit dans ses mains , elle le dirige contre son cœur, elle tombe et fait un inutile effort pour prononcer un nom chéri. — Henri se précipite sur elle , colle ses lèvres sur celles d’Elise, se relève et se frappe d’un coup mortel. O, Elise!

ô, Henri! infortunés époux, qui pourra sans attendrissement lire ici votre histoire. ... .

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ipu caractère de Mr. Nècjcer et de sa ' vie privée 3par M. dc m; Staël. Page 1

j, ’OUR la législation et le commerce

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