‹ Marabouts et Khouan. Étude sur l'Islam en AlgérieChapitre 1 sur 60 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Depuis une cinquantaine d’années, les puissances occidentales de l’Europe ont fait de grands efforts pour entraîner le Vieil Orient dans le courant de la civilisation moderne. Les résultats obtenus ne sont pas considérables ; et cependant, les quelques progrès réalisés ont suffi pour émouvoir profondément les chefs religieux de l’Islam, qui, par conviction comme par intérêt, sont opposés à ces tendances et à ces réformes.

Pour combattre ce qu’ils regardent comme un danger, ils ont, non sans succès, cherché à exalter le sentiment religieux et à resserrer les liens spirituels qui unissent tous les disciples du Prophète. Leur résistance, d’abord timide et maladroite, s’est peu à peu organisée et développée, dans tous les pays musulmans. Aujourd’hui, elle a réussi à déterminer un mouvement panislamique qui, s’étendant des îles de la Sonde à l’Atlantique, constitue un véritable danger pour tous les peuples européens ayant des intérêts en Afrique ou en Asie.

Ce panislamisme a surtout, comme force et comme moyens d’action, les nombreuses congrégations et asso-

dations religieuses qui, depuis le commencement du siècle, ont pris partout un énorme développement et exercent une grande influence sur les masses.

Sous prétexte d’apostolat, de charité, de pèlerinages et de discipline monacale, les innombrables agents de ces congrégations parcourent ce monde de l’Islam, qui n’a ni frontières ni patrie, et ils mettent en relations permanentes La Mecque, Djerboub, Stamboul ou Bar’dad avec Fez, Tinbouktou, Alger, Le Caire, Khartoum, Zanzibar, Calcutta ou Java. Protées aux mille formes, tour à tour négociants, prédicateurs, étudiants, médecins, ouvriers, mendiants, charmeurs, saltimbanques, fous simulés ou illuminés inconscients de leur mission, ces voyageurs sont, toujours et partout, bien accueillis par les Fidèles et efficacement protégés, par eux, contre les investigations soupçonneuses des gouvernements réguliers.

Comme nation souveraine, suzeraine et limitrophe de peuples musulmans, la France a un intérêt politique considérable à être bien fixée sur le nombre de ces Ordres religieux, sur leurs doctrines, leurs tendances, leurs foyers de propagande, leurs rayons d’action, leurs modes de recrutement, leurs organisations, etc.

Tous ces renseignements ne sont pas faciles à se procurer. Si les statuts des Ordres religieux ne sont pas absolument tenus secrets, ils sont, du moins, mis, le plus possible, à l’abri des regards des Européens. On ne nous en montre guère que la partie conniie de la masse des Khouan ou consignée dans des livres de

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doctrines, tombés, en quelque sorte, dans le domaine public des lettrés musulmans ; et c’est encore une chose délicate et difficile que d’en avoir de bonnes copies !

Aussi, même en Algérie, cette question des Ordres religieux n’est pas connue comme il serait nécessaire qu’elle le fût pour la bonne surveillance du pays. Les quelques publications, qui ont été faites, en français, sur cette matière, sont très rares, déjà anciennes, ou perdues dans des recueils volumineux; la plupart ne se trouvent plus en librairie (1).

Nous pensons donc avoir fait œuvre utile en offrant aux lecteurs un exposé aussi impartial et aussi explicite que possible de la situation de l’Islam en Algérie. Sans doute, il est regrettable que cet exposé se borne à notre France transméditerranéenne, alors que dans l’Islam tout se tient, tout est connexe, sans distinction de pays. Mais, tel qu’il est, et malgré ses lacunes forcées ou ses imperfections involontaires, ce livre facilitera toujours, dans une certaine mesure, les recherches et études des travailleurs, comme aussi il fournira des indications précieuses à tous les agents français qui, à un titre quelconque, en Algérie ou à l’Étranger, ont la délicate et difficile mission de surveiller les agissements religieux ou politiques des Musulmans.

(1) Les meilleurs sont : Les Khouan, par le capitaine de Neveu, Paris, 1846. — Les Khouan , par M. Brosselard, Alger, 1862. — Ces deux ouvrages n’existent plus en librairie. — Citons aussi les chapitres xxi, xxii, xxm du tome 2 de La Kabylie et les coutumes kabyles , par Hanoteau et Letourneux, Paris, 1873.

Grâce à la haute bienveillance de M. le Gouverneur général Tirman, à qui nous sommes heureux d’offrir ici l’expression de notre respectueuse gratitude, nous avons eu toutes les facilités désirables pour puiser nos informations aux sources les plus autorisées ; nos relations personnelles avec quelques notabilités religieuses, telles que Si Ahmed Tedjini, Cheikh el-Missoum, Ali ben Otsman, nous ont permis de vérifier et de compléter ces informations.

Plusieurs de nos camarades du Service des Affaires indigènes et du Corps des Interprètes militaires ont bien voulu nous prêter leur concours empressé ; parmi eux, nous avons tout particulièrement à remercier M. le capitaine Bissuel, qui a été chargé d’établir la carte jointe à ce volume, et MM. les interprètes Arnaud et Colas, qui ont consacré de longues heures à des traductions ardues et hérissées de difficultés.

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