ABOU-BEKER-ES-SEDIK
Mort l’an 1 3 (634-35 de J.-C.)
L’ordre religieux des Seddikya passe pour avoir été fondé par Abdallah-Ibn-Abou-Kohafah-Abou-Beker-es- Sedik-el-Atik (1), beau-père du Prophète et premier khalife, personnage historique dont la notoriété nous dispense de retracer la vie.
Ceux qui, ayant été plus particulièrement les disciples et clients de Si-Abou-Beker-es-Sedik, avaient pu recueillir ses paroles et ses pratiques de dévotion, en avaient formé un corps de doctrine, qui devint la règle de ses partisans, réunis en une sorte de société religieuse qui s’est perpétuée jusqu’à nos joilrs.
Le prestige d’Abou-Beker est immense dans tout
(1) L’usage des anciens Arabes était de désigner les hommes adultes par le nom de leur premier né précédé du mot Abou « père. * Abou-Beker signifie « le père de la Vierge » c’est-à-dire de Aïcha, la seule femme que le Prophète ait épousée vierge, toutes ses autres femmes avaient été, en effet, déjà mariées avant de devenir ses épouses. Le surnom d’Es-Seddik « le certificateur », a été donné à Abou-Beker parce qu’il certifia la vérité du miracle du voyage nocturne du Prophète. Le surnom d’El-Atik « le prédestiné » aurait été donné à Abou-Beker par le Prophète lui-même.
Si-Abou-Beker est né en 573 de J.-C. ; il fut khalife à la mort du Prophète, en 632(10-11 de l’Hégire), et fut assassiné à Médine l’an 13 (634-635 de J.-C.).
l’Islam : ce fut lui, en effet, qui réunit en un livre les pages éparses du Coran et qui, à la mort du Prophète, fut jugé le plus digne de lui succéder. Tous les actes de sa vie, comme pontife et souverain, sont restés marqués au coin de l’austérité et de la ferveur religieuses, et c’est avec raison qu’il est demeuré, à travers les siècles, comme le type le plus élevé et le plus pur du véritable Musulman intransigeant dans sa foi. Aussi, son nom n’est-il jamais prononcé, par les Croyants sans être précédé du mot « Notre Seigneur» (Uj^..): Sidna Abou- Beker , khalifa rassoul Allah , Notre Seigneur Abou- Beker, vicaire (khalife) de l’Envoyé de Dieu y \
C’est, en effet, une grande figure dans l’histoire que ce pontife souverain, dont l’activité guerrière n’eut d’égales que la ferveur de son prosélytisme religieux et la simplicité de sa vie privée.
C’est à Abou-Béker-es-Sedik que se rattachent, plus ou moins directement, la plupart des grands ordres religieux de l’Islam. L’exposé des doctrines des Seddikya présente donc un intérêt majeur pour l’étude des diverses congrégations musulmanes, car toutes, dans une certaine mesure, se sont inspirées des préceptes laissés par le premier Isman, ou pontife souverain de l’Islam.
Les Seddikya sont très répandus dans le Levant, en Égypte et dans l’Yemen et s’ils n’ont que fort peu d’adeptes en Algérie, il ne faut pas oublier cependant qu’Abou-Beker est l’ancêtre direct du grand Sidi-Cheikhed-Din, souche de la grande famille religieuse des Ouled Sidi-Cheikh, dont l’influence politique et maraboutique s’exerce, depuis des siècles, dans tout le Sahara algérien, de Ouargla jusqu’au Tafilalet marocain, en dehors même de leur action comme membres de diverses congrégations religieuses qui se rattachent, par des liens plus ou moins nets, à l’ordre des Seddikya (1).
(1) Voir chapitre XXIV.
D’un autre côté, nous devons noter que le cheikh Snoussi place en première ligne, parmi ses meilleurs appuis, l’enseignement qu’il a reçu des grands maîtres ou moqaddem des Seddikya.
C’est à un manuscrit du cheikh Snoussi que nous empruntons les extraits ci-après, qui résument l’exposé de la doctrine et de la règle des Seddikya :
« Les principes fondamentaux de cet ordre sont l’absorption dans » la contemplation du Prophète (que Dieu répande sur lui ses béné- » dictions et lui accorde le salut !) d’une manière fervente et osten- » sible, en paroles et en actions. L’affilié ne doit faire usage de sa » langue que pour l'implorer, et se faire de cette obligation un devoir » impérieux, dans presque tous les instants de sa vie, qu’il soit dans » l’isolement ou en public, jusqu’à ce qu’il ait gagné son cœur et » fortifié son âme par sa glorification. Arrivé à ce degré d’illumina- » tion, il sera protégé par le retentissement de ses louanges, son » cœur sera vivifié par sa présence et l’exemple de ses vertus sera » toujours devant ses yeux pour le diriger. Parvenu à ce point de » perfection, le Prophète répandra sur lui ses bienfaits spirituels et » corporels : il lui apparaîtra dans presque tous les états où il se » trouvera, pendant son sommeil surtout, puis pendant ses moments » difficiles, alors qu’il se serait laissé surprendre, et, enfin, pendant » ses heures d’extase. Cette jouissance ne peut être comprise qu’en » la goûtant. Le Prophète, par un effet de sa puissance, fortifiera » alors sa foi dans les circonstances, périlleuses, veillera sur ses » actions et les dirigera ; aucune créature humaine n’aura de puis- » sance sur lui, si ce n’est le Prophète (que Dieu répande sur lui ses » bénédictions et lui accorde le salut !) Le fidèle qui parvient à ce » degré de perfection s’appelle Mohammedi, du nom de Mohammed, » à cause de ce qui vient d’être dit, parce qu’il est dans la voie de la n vérité et qu’enfinil veut être conduit vers les récompenses célestes.
» Ce sont ces pratiques, parfaitement réglées, dont le but est la » glorification de l’Être-Suprême, qui doivent être scrupuleusement » observées et que nous recommandons à la ferveur générale.
» Tous les adeptes qui s’y soumettent, sont invités à se livrer à » une méditation profonde, attendu que le but à atteindre est tout » d’abord une absorption complète, jusqu’à purification, des souillures » du péché. Parvenus à ce degré, ils auront à prier pour le Prophète » (que Dieu répande sur lui ses bénédictions et lui accorde le salut !) » en répétant l’oraison dite Selat-el-Tama, qui fait partie des prières » nommées El-Techchidat-el-Aberrahmia. Ce que nous prescrivons ici
0 est réservé au vulgaire. Aux adeptes d’un esprit élevé, nous ordon- » nons autre chose : nous ne leur imposons pas seulement ces sim- » pies prières, qui sont sans cesse dans leurs bouches et qu’ils arti- » culent par surérogation, sans discerner d’abord les mystères qui y » sont attachés ; nous leur en demandons davantage : ils doivent » s’astreindre à réciter chacune de ces prières douze fois de suite, » puis, lorsque le secret qui y est afférent leur est révélé, par suite » de la pureté de leur cœur, il importe qu’ils passent dans une autre » oraison dans laquelle ils invoqueront l’Envoyé de Dieu et implore- » ront son affection et sa justice. Voici cette oraison : 0 Dieu, répandez » vos bénédictions sur votre ami , tel nombre de fois, et faire connaître » quel nombre; on invoque en ajoutant : que ces bénédictions soient » aussi nombreuses que les choses de ce monde que vous avez créées (les » étoiles, les grains de sable, etc...), sans omettre de placer le mot » Sidna (notre Seigneur) avant le nom, car un mystère y est attaché » qui ne se dévoile qu’à celui qui s’impose cette pratique avec fer- » veur. Lorsque le cœur, éclairé par la lumière de la prière, est purifié » des impuretés humaines, il ne doit plus articuler que des choses » saintes et dire, par exemple : « Que les bénédictions soient sur le * Prophète (que Dieu répande sur lui ses bénédictions et lui accorde » le salut !) Il n'y a de Dieu que Allah , Mohammed est l'envoyé de Dieu » (que Dieu répande sur lui ses bénédictions et lui accorde le salut !) » » Ces invocations répétées à tous les instants de la vie, ne convien- » nent qu’à une personne d’un esprit supérieur, ferme dans sa foi, » inébranlable dans ses sentiments et dont l’esprit est plein d’une » conviction profonde. Elles renferment, du reste, une force qui ne « peut être supportée que par les forts. Les lumières que l’on possède » alors sont un feu dévorant qu’une âme aguerrie peut seule con- » tenir.
» Lorsque l’adepte est d’une nature vulgaire, il convient qu’il ne soit » initié aux préceptes que progressivement. Aussi faut-il ne lui im- » poser, dans le principe, que des prières faciles, jusqu’à ce que son » âme soit fortifiée et affermie par degrés. Alors on en augmente la » progression en y ajoutant des invocations pour le Prophète (que » Dieu répande sur lui ses bénédictions et lui accorde le salut !) car 9 ces prières pour le Prophète sont comme une eau qui fortifie l’âme » et en efface les mauvais penchants.
» A ce sujet, notre Seigneur Es-Seddik (que Dieu lui accorde ses » grâces !) a dit : « La prière pour le Prophète efface les péchés » comme l’eau fraîche éteint le feu le plus ardent, etc.... »
« Lorsque les fruits produits par la pratique de l’invocation dite du » Dikr de l’âme et par une foi profonde ont effacé les impuretés de 9 l’âme, lorsqu’on ne voit que par les yeux du cœur, dans ce monde » et dans l’autre, que l’Être unique (Dieu), alors on peut aborder la
» prière qui élève l’âme vers Dieu, c’est-à-dire celle qui consiste à » dire : « Que le Dieu lout-puissant soit glorifié ! 0 noire Dieu , répandez » vos bénédiclions sur notre Seigneur Mohammed , sur sa famille et ses » compagnons , accordez-leur le salut! »
» Quand cette prière, à son tour, a porté ses fruits et que les mys- » tères qui y sont attachés se trouvent dévoilés, l’adepte est initié au b Dût menfered et doit répéter souvent ce nom : Dieu ! Dieu !....
» Ben-Abdallah recommande particulièrement de ne point omettre » la mention qui concerne le Prophète (que Dieu répande sur lui ses » bénédictions et lui accorde le salut !), car c’est là une clef qui ouvre » toutes les portes, par la volonté de l’Être Généreux et Dispensateur. » » Abou-Beker rapporte que le cheikh Nour-ed-Din-ech-Chouni-el- » Masseri ouvrait ses conférences par des prières pour le Prophète > (que Dieu répande sur lui ses bénédictions et lui accorde le salut !) v la nuit qui précède le vendredi et ce jour-là.
» Il prescrivait les pratiques suivantes : réciter la Sourate d’Elb Kehef et celle de Ya-Sine les jours ordinaires, en y ajoutant, dans » la nuit du vendredi, les autres Sourates du Coran intitulées : Taba- » rah et El-Koutser qui doivent se répéter pendant l’espace de trois » degrés (un quart d’heure environ). ; prononcer l’invocation des mots » Dieu unique toutes les nuits, mais particulièrement et davantage » pendant celles du vendredi ; réciter les deux derniers chapitres du b Coran et la Fatha ; réciter le passage du livre commençant par : » Votre Dieu est le Dieu unique , il n'y a de Dieu que lui ; c'est le Clément » et le Miséricordieux ; il n'y a de Dieu que Allah , c'est le vivant et l'im-
b muable, etc et continuer jusqu’au mot El-Adim, reprendre
» ensuite à partir de : A Dieu appartient tout ce qui est dans les Cieux b et sur la Terre , etc ... jusqu’à la fin de la Sourate ; recommencer b aux mots : Que Dieu et ses anges répandent leurs bénédictions sur le
b Prophète , etc jusqu’au mot Tesseliman; réciter ensuite les autres
b prières auxquelles sont attachées les grâces bien connues dont il b a été déjà question, en commençant par les prières pour le Prob phète dites Selat El-Aberahmia qui sont celles dont on retire le plus b de fruits et qui ne sont plus perfectibles.
b Ces pratiques sont continuées par les gens pieux, sans interrupb tion, jusqu’à ce que l’âme de Mohammed (que les grâces et le salut » soient sur lui !) leur apparaisse pendant le sommeil et pendant b qu’ils veillent. Cette âme sainte les nourrit, les dirige et les con- » duit vers les degrés les plus élevés du spiritualisme. »
A côté de ces doctrines, il n’est pas sans intérêt de citer encore quelques-unes des paroles prononcées, par . Abou-Beker, dans des circonstances graves.
Voici d’abord sa proclamation lors de son élévation au khalifat :
« Me voici chargé de vous gouverner, je ne suis pas » le meilleur d’entre vous, j’ai besoin de vos avis et de » votre concours. Si je fais bien, aidez-moi; si je fais » mal, redressez-moi ; dire la vérité au dépositaire du » pouvoir est un acte de zèle et de dévouement ; la lui » cacher est une trahison. Devant moi , V homme faible » et V homme puissant sont égaux, je veux rendre à tous » une impartiale justice . Tant que f obéirai à Dieu et au » Prophète, obéissez-moi ; si jamais je m'écarte du soin » de Dieu, je cesse d'avoir droit à votre obéissance. »
Peu de temps après, alors qu’il avait besoin d’affermir son autorité naissante en ralliant à lui ceux qui hésitaient encore, il refusait le concours d’une tribu puissante, qui mettait comme condition à son alliance d’être exempte de la taxe des pauvres : « L’Islam, leur dit-il, ne connaît » qu’une loi, une et indivisible; il n’est pas permis » d’obéir à l’une de ses prescriptions et de rejeter l’autre. »
Cette hère réponse, comme le ton général de la proclamation, qui montre l’homme politique sous son véritable jour, nous semble compléter les extraits que nous avons donnés des livres de doctrines des Seddikya. L’ensemble de ces documents qui, pour les Musulmans, sont des textes sacrés, permet de pressentir quels peuvent être les principes des ordres religieux qui les invoquent, et expliquent les singuliers mélanges de mysticisme et d’intransigeance que nous verrons dans presque tous les ordres.
Abou-Beker confia, de son vivant, la direction de sa congrégation à son naïb, Sid-Sliman-el-Farasi, qui devait bientôt être chef de. l’ordre. Celui-ci transmit ses pouvoirs spirituels au fils d’Abou - Beker, Kacem-ben- Mohammed-ben-Abou-Beker-es-Sedik, dont la chaîne s’est perpétuée jusqu’à nos jours.